HUE PIERRE- LESCOT
en flagrant délit. L'aristocratie et la démocratie contractaient ainsi une alliance dérobée, en attendant le jour de la grande fusion révolutionnaire. Un peu de lumière et de gaîté pénétra alors dans cet enfer ténébreux: les chambres nues et froides de ses maisons virent quelques gracieux visages; il y eut moins de taudis et plus de mansardes ; la reine hideuse de cet empire, la misère dégradée, disparut pour faire place à la pauvreté riante qui espère, et si le passant attardé entendait encore au rez-dechaussée des chants qui troublaient le silence de la nuit, il voyait briller aux étages les plus élevés des lampes qui n'étaient pas celles de la débauche. La rue du Panier-Fleuri devait, toutes convenances de siècle el de civilisation gardées, offrir à peu près le même spectacle que présentent de nos jours certaines parties du quartier Notre-Dame-de-LoreUe, la rue La Ferrière, par exemple. Hélas ! ce temps heureux fut de courte durée; peu à peu les anciennes habitudes reprirent le dessus, la niellée de hibous, chassée un instant par la clarté, reprit possession de son domicile, des femmes en oripeaux se promenèrent à l'angle de la rue Saintllonoré; on retrouva des cadavres au milieu des landes architecturales, sur lesquelles le Louvre continuait à ne pas se finir, et le lieutenant de police fut obligé d'inscrire sur son livre noir le nom ydillique du Panier- Fleuri.
Les gardes-françaises furent les instruments principaux de cette décadence rapide. Je ne voudrais rien dire qui pût nuire à l'estime dont jouit ce corps, mais je ne puis m'empècher de le faire remarquer, malgré l'engouement que l'on a depuis quelque temps pour eux, les soldats des gardes-françaises étaient bien les plus mauvais sujets de l'armée. Le garde- française est charmant avec son habit blanc à revers bleu de ciel, lorsqu'ayant à son bras une jeune beauté qui baisse les yeux, il frise galamment sa moustache en montrant à sa compagne les blonds épis de la moisson nouvelle, asile discret qui doit abriter leurs amours. Il y a là matière à de ravissantes aquarelles; en dehors du dessin, le garde-française est ce qu'on peut appeler un garnement fort peu sentimental de sa nature, nullement scrupuleux dans les affaires de cœur, et raccoleur plus que les nécessités du service ne le permettent. Faire le raccolage sur le Pont-Neuf, snr le quai de la Ferraille au profil du roi de France, ne lui suffisait pas; plus d'un enrôlait des défenseurs à la patrieet des amants à ses maîtresses. Quelles maîtresses! bon Dieu, que les beautés de la me du Panier- Fleuri! C'était là cependant qu'ils choisissaient leurs odalisques. Plus d'un riche financier, plus d'un abbé trop galant, plus d'un bourgeois en maraude, payèrent cher leurs excursions sur les terres de ces braves guerriers. Que de fois entrouvrant tout-à-coup une armoire cachée ou une porte secrète, on vit des soldats français feignant les transports de la plus vive jalousie, interrompre un entretien commencé, et
HUK ÎMEUUE-LESCOT.
interposer la lame «lu leur épée entre* deux caresses. Honteux d'être surpris en pareil lieu, et dans un tel moment, ramant improvisé offrait sa
Imurso. Je vous laisse a penser si elle était acceptée, non sans quelques difficultés cependant, afin de ménager l'illusion de la mise en scène. Il ne se passait pas de nuit sans que la nie du Panier-Fleuri ne fut le théâtre de semblables tours. La chronique scandaleuse du temps était pleine de ces mésaventures; on nommait tout haut les victimes du draine, et les Mémoires, indiscrets confidents des médisances de l'époque, nous mit transmis les noms de plusieurs d'entre eux. Un prince, deux évèques. trois financiers, un acteur de la Comédie Française furent rançonnés dans la rue du Panier-Fleuri, après être tombés de cette façon entre les mains des sous-officiers aux gardes; les sergents surtout étaient passés maîtres dans ces jeux qui faisaient pour ainsi dire partie de l'éducation utilitaire. Les uneurs de l'année se sont bien améliorées depuis, et heureusement pour leur réputation, les gardes-françaises ont racheté ce
7(i RUE PIEHKE-LESCOT.
passé légèrement scabreux devant les fossés de la Bastille, et sur les champs de bataille de la république.
Cette digression militaire était indispensable à l'intelligence complète de l'histoire que nous avons entreprise. Au dix-huitième siècle, en eiïet, elle se résume toute entière dans le garde-française, comme sous la république elle s'identifie avec l'existence des fédérés. On se souvient de ces bataillons de volontaires, que les départements envoyèrent après le 10 août, pour pousser à la roue révolutionnaire. L'énergie des Marseillais, la fermeté des Bretons, la vivacité des Languedociens, toutes les forces de la France furent mises en réquisition pour traîner le char de la république. 11 fallait bien que tous ces hommes, dans la force de l'âge et de l'enthousiasme, dérobassent quelques minutes à la chose publique pour les donner à l'amour. La nie du Panier-Fleuri présentait alors un curieux spectacle : on vit les beautés peu désintéressées de ce quartier, saisies à leur tour de la fièvre patriotique, offrir gratis leurs faveurs aux défenseurs de la liberté ; elles aussi voulaient faire un sacrifice à la patrie; elles couraient au-devant des fédérés étalant sur leur sein déshonoré une large cocarde tricolore; elles les entraînaient, elles les portaient en triomphe, pour ainsi dire, dans leur demeure, et comme on avait le courage, la vertu, le désintéressement, on eut aussi l'amour civique. Plus de refrain bachique, plus de chanson obscène, mais la Marseillaise, partout et toujours! Il suffit d'un noble enthousiasme pour ramener à la vertu, et certes celui qui eût vu ces femmes à genoux, les yeux levés vers le ciel, faisant un appel à l'amour sacré de la patrie, et appelant la liberté au milieu de ses défenseurs, celui-là n'eut pas osé dire : Voilà des prostituées !
Je suis étonné que personne n'ait songé à demander alors d'échanger le nom passablement rococo et aristocratique de cette rue, contre une désignation plus républicaine. Ce ne fut qu'en 1806 que le préfet de police se passa cette fantaisie. La rue du Panier-Fleuri prit le nom de Pierre Leswt, seigneur de Clugny, près Versailles, et de Clermont, conseiller au parlement, chanoine de Paris, et célèbre architecte sous les règnes de François I er et Henri II. Le vieux Louvre, c'est-à-dire la galerie occidentale a été bâtie sur ses dessins et sculptée par Jean Goujon. C'est pour honorer la mémoire de Pierre Lescot, et à cause de sa proximité du Louvre, que la rue du Panier-Fleuri fut débaptisée. C'est un singulier honneur que l'on a fait à un chanoine, que d'inscrire son nom au fronton d'une pareille rue.
Depuis l'empire jusqu'à nos jours, les destinées de la rue Pierre-Lescot n'ont pas été des plus brillantes, si l'on eu excepte la période de l'invasion. Ceci est le revers de la médaille, la contre-partie de l'enthousiasme républicain chez les prostituées de Paris. L'argent enlevé aux chaumières de la Champagne aflluait dans les lupanars de la rue Pierre-Lescot : Au-