HUE LAFFITTE. IIS
Le démon familier de toutes les révolutions était à peine entré dans le salon de M. Laffitte, qu'un parlementaire de Charles X, M. d'Argout, s'y présenta. Il avait traversé la rue d'Artois avec un sauf-conduit, signé par Casimir Périer. Il voulut entamer une négociation en faveur du roi vaincu; l'assemblée lui répondit : — « Il n'est plus temps! »
M. d'Argout n'avait pas une aussi bonne montre que M. de Talleyrand. Son régulateur retardait de vingt-quatre heures.
Le lendemain, la bataille étant finie, M. Thiers revint de Montmorency. Il n'eut pas de peine à trouver le chemin de l'hôtel Laffitte qui avait été son bureau politique. M. Thiers, qui n'était encore qu'historien et journaliste, prit la plume pour écrire sous la dictée des assistants une proclamation orléaniste. — La couronne tombée à Saint-Cloud était ramassée dans la rue d'Artois pour être portée au Palais-Royal.
Après ces événements et pour consacrer le souvenir de la part qu'elle y avait prise, la rue d'Artois abdiqua son titre aristocratique et se donna le nom de me Laffitte, qu'elle a conservé jusqu'à nos jours.
Satisfaite de ce résultat, elle a renoncé aux a (Taire s publiques, pour se livrer sans trouble au commerce, aux arts, aux plaisirs. Le marteau du tailleur Berchut lui a ouvert une nouvelle carrière et l'a prolongée jusqu'au pied de la colonne et de la rue des Martyrs. Elle ne regrette plus l'hôtel Thelusson; à ses limites, s'élève aujourd'hui une autre charmante décoration : L'église Notre-l)ame-de-Lorette.
C'est l'église la plus coquette de Paris; une paroisse qui a mis la dévotion à la portée de la Chaussée-d'Antin, et qui a très ingénieusement allié la religion à tous les caprices de l'art, du goût et de la mode; église élégante, fleurie, parfumée, drapée comme un boudoir, décorée comme un musée, harmonieuse comme le théâtre Italien. Dans les tableaux qui ornent ses autels de palissandre, dans les fresques qui couvrent ses murailles, les saints ressemblent à des dandys, et les saintes lancent sur les assistants des regards provocateurs. Elle chante ses pieux cantiques sur les plus jolis airs d'opéra, des airs de valse et de boléro. Le bruit des castagnettes semble se mêler aux graves soupirs de ses orgues. Les dilettante vont là comme aux concerts du Conservatoire. Son suisse et ses bedeaux ont quitté l'habit rouge et le large baudrier pour revêtir l'uniforme de colonel de la garde nationale. Parmi les dévotes les plus assidues à ses offices, on remarque presque tous les premiers sujets de l'Académie royale de musique. A îNotre-Dame-de-Lorclte , la Favorite a sou Prie- Dieu dans le chœur, et la Cachur h a rend le pain bénit. — Quelle charmante histoire à faire, que celle de la rue Nolre-I)ame-de-l,orette!
A l'autre extrémité de la rue Laffitte, c'est-à-dire à son entrée sur le boulevart des Italiens, s'ouvrent à droite une librairie et à gauche un restaurant; la nourriture du corps et de l'esprit. Le libraire habite une
Il* HIE LAFFITTK.
élégante petite maison qui date île la création du houlevart, et qui a dû être construite pour abriter quelques galants mystères du siècle dernier. Le restaurateur est logé dans une vaste maison toute moderne, toute ciselée et dorée du haut en bas. Longtemps cette demeure si reluisante a fait l'admiration des Parisiens; les badauds s'attroupaient pour la contempler. On Fa surnommée la Maison d'Or. Aujourd'hui on n'y fait plus attention, et c'est justice.
Une maison d'or est une digne introduction à cette rue qui renferme la plus grosse fortune de France. — Car, M. de Rotschild demeure toujours dans la rue Lallitte. Il y a fait construire trois hôtels pour lui et pour sa famille. Celui qu'il habite est le plus beau, le plus resplendissant. C'est un palais où l'on trouve d'éblouissantes dorures, de magnifiques étoffes, de superbes meubles, des tapis royaux. En fait de luxe, le palais des Tuileries ne saurait être comparé à l'hôtel Rotschild.
L'hôtel Laflitte est beaucoup plus modeste. Cette demeure qui a donné sou nom à la rue, cette maison où la révolution de juillet s'est accomplie, allait être vendue par suite de cette même révolution, le propriétaire n'étant plus assez riche pour la garder. Mais le pays, voulant offrira M. Lafh'tteuu témoignage d'estime, a racheté cet hôtel et le lui a rendu. Pendant plusieurs années, on a vu sur la façade de l'hôtel une inscription portant ces mots en lettres d'or :
A JACQUES LAFF1TTE