RUE ET FAUBOURG
droits imprescriptibles, inarqua la place où devaient reposer les victimes de sa conquête; ctla colonne napoléonienne de la place Vendôme eut une sœur populaire au faubourg Saint-Antoine.
Les siècles révèlent leur esprit à la postérité par le caractère de leurs monuments : le quatorzième se distingua par l'imposante ordonnance de ses constructions militaires; le quinzième et le seizième firent admirer la splendeur, la hardiesse et l'élégance de leurs édifices civils et religieux. Alors brilla , de son plus vif éclat, cette architecture dite gothique, si ingénieuse dans ses conceptions, si minutieusement exquise dans ses détails. Tel fut Y hôtel des Tournclles, situé rue Saint-Antoine, vis-à-vis le palais Saint-Paul : que de galantes indignités, que de saturnales durent s'accomplir dans ce palais des Tournelles ! Ce fut là peutêtre que l'infidèle époux de l'angélique Yalentine de Milan montra au duc de Bourgogne le portrait de sa femme, parmi ceux de ses maîtresses, et aiguisa ainsi, lui-même, le poignard sous lequel il devait tomber en 1407. Après la mort de Louis d'Orléans , l'hôtel des Tournelles devint une propriété royale; Charles VI y passa plusieurs années de sa déplorable existence, quelquefois enseveli dans les tourbillons d'une vie insensée, quelquefois rappelé à de suaves émotions par Odette de Champdivers, quelquefois sortant de sa léthargie mentale, furieux de son déshonneur conjugal et de l'asservissement du beau royaume qu'il voyait livré en proie au léopard... Quand cet horrible sacrifice fut consommé, le duc de Bedfort, régent de France pour le roi d'Angleterre (ne frémissez pas, quinze millions de bras nous garantissent contre le retour d'un tel avilissement); le régent, disons-nous, habita l'hôtel des Tournelles, le fit reconstruire et augmenta son étendue. Ce fut alors que ce palais offrit ces nombreuses tourelles (ou tournelles), qui lui donnèrent son nom, et les innombrables et sveltes aiguilles qui le hérissaient de toutes parts, comme vous Ta dit Victor Hugo. Lorsqu'à partir de 1450, Charles VU fit son séjour le plus ordinaire aux Tournelles, les beaux-arts, appelés par ce galant souverain, accoururent dans cette maison royale pour y orner des cabinets mystérieux, couvrir de sculptures ou de peintures voluptueuses les lambris et les plafonds, et semer d'amoureuses devises les galeries conduisant aux appartements retirés où le roi recevait Agnès Sorel, cette dame de beauté qui, dit-on, lui fit reconquérir sa gloire, après la lui avoir fait oublier.
Une partie du palais des Tournelles s'appelait hôtel du roi; Louis XI l'habitait lorsqu'il était à Paris; Louis XII y mourut, pour avoir voulu prouver à la jeune Marie d'Angleterre, sa troisième femme, qu'on est jeune encore après cinquante ans.
Mais jamais l'hôtel des Tournelles ne fut plus richement décoré, plus galamment habité, plus lumineux, plus retentissant d'harmonie, que sous le
régne de François 1 er , ce monarque dont la vie fut tour à tour si cbevale» resque, ai fastueuse» si agitée de passions, si désabusée enfin sur la constance de ce sexe qu'on ne fixe guère là où vient d'expirer le plaisir. Entrons dans la salle des Écossais : voilà ces gardes étrangers , revêtus de leurs hoquetons d'orfèverie, c'est-à-dire couverts d'or et d'argent; ils se promènent en devisant de guerre, de chasse et d amour; ils égratignent quelque réputation de femme... ils se querellent au jeu de dés, et trouvent l'occasion d'une rencontre qui aura lieu dans le Préaux-Cftercs ou derrière la Bastille Saint-Antoine. Suivons la foule des courtisans et des dames dans les appartements du roi, pendant qu'on s'y livre à de grands et joyeux ébastements. Admirez d'abord ces tapisseries tfe haute-lice, tissues d'or etde soie, représentant les héros d'Homère ou des sujets mythologiques, avec la plus excentrique expression. Voyez ces fauteuils de curdouan vermeil au dossier finement sculpté et armorié; approchez-vous de ce buffet sur lequel, pour servir la venaison, le poisson monstre, les conserves et les confitures sèches, cinquante mures d'or massif sont façonnés en vaisselle ciselée parCellini, ou contournés en flacons pour contenir l'hypocras et le vin épicé.
Voici les violons et les basses de viole du roi qui annoncent une sarabande. Suivons le mouvement rapide de ces nobles danseurs, en chausses étroites de soie blanche, en bouffantes et en pourpoints de satin rose ou bleu, avec crevés de couleurs différentes. Voyez comme en dansant ils font valoir ce manteau de velours orné d'un triple passement d'or, et que l'étiquette leur défend de quitter. Mais votre attention séduite s'attache de préférence à ces belles dames, dont le regard, brillant de plaisir et de gaieté, se montre beaucoup moins modeste que provocateur. Que voulez-vous, ce sont les dames de la cour de François l". Il a dit qu'une cour sans femmes est un printemps sans roses; le galant monarque a fleuri la sienne des roses les plus brillantes, le plus délicieusement parfumées... sans trop s'inquiéter du reste. Vous trouvez peut-être ces amples robes d'étoffes d'or ou d'argent d'une forme peu élégante, et plus remarquables par le luxe (pie par la grâce; on voudrait, en effet, que l'œil pût caresser, à travers un tissu moins lourd et moins épais, cette belle et puissante nature féminine du seizième siècle.
Les jardins de l'hôtel des Tournelles, qui s'étendaient sur remplacement où fut construite depuis la place Royale, étaient coupes, selon la coutume du moyen-âge, de vergers, de parterres, de viviers et de touffes de buis; en 1505, Catherine de Médiris condamna le séjour où Henri II avait péri si malheureusement, sous la main maladroite de Montgommery : la démolition de l'hôtel des Tournelles fut ordonnée par cette princesse; et sur une partie de son emplacement on établit le marché aux chevaux. C'est dans cet espace que si* livra, en 1578. un