RUE ET FAUBOURG
et contenant des os pulvérisés : débris poudreux qui avaient été des généraux, des consuls, des empereurs, peut-être, et qu'une tabatière pouvait contenir. Une médaille d'argent, recueillie parmi ces vestiges humains, portait ces mots : AnUminus Pius. Aug. Au treizième siècle, cet emplacement était encore appelé place du Vieux-Cimetière : Platea Yeteris Citneterii.
Cette rue Saint-Antoine , maintenant si animée, si étincelante par la grâce de Dieu et du gaz, par l'étalage de ses magasins, où l'art de Raphaël est prodigué jusqu'aux lambris de l'arrière-boutique, a eu depuis un demi-siècle, comme le faubourg qui porte son nom, une grande et terrible histoire; remontons cette période jusqu'à son origine. — L'ancien régime n'a rien perdu encore de sa puissance ; que peut vouloir oser cette foule tumultueuse, bigarrée, menaçante, qui remonte la rue Saint-Antoine, observée, mais de loin, par les suppôts du sieur Dubois, dernier chevalier du guet?Quelques excès que cette bande mutinée va commettre impunément, dans la maison du fabricant de papiers Réveillon, lui révéleront le secret
de sa force Le lion longtemps captif, n'a pas senti, en s'éveillant, ses
membres garrottés ; bientôt il se précipitera sur ses maîtres et leur fera subir le redoutable début de sa liberté Entendez-vous ces détonations qui font vibrer les vitres de la grande ville? Ce n'est plus l'anniversaire d'un roi qu'on célèbre, ce n'est plus la naissance d'un prince qu'un page vient annoncer au corps municipal; c'est le canon de la Bastille que le peuple attaque... la Bastille est prise!... Voilà les vainqueurs qui redescendent la rue Saint-Antoine. Us n'avaient pas de drapeau pour marcher à cette conquête; mais tout-à-1'heure ils auront une enseigne... La tète du marquis de Launay tombe, elle est placée à la pointe d'une pique, on la promène au-dessus de la foule, et le sang du gentilhomme sert au baptême de la liberté populaire.
En tournant le feuillet de cette histoire, nous trouvons une page plus terrible encore. Nous n'avons point parlé de l'hôtel de la Force : comme maison d'un grand seigneur , il n'offrit aucun événement digne de mémoire ; mais on le convertit un jour en prison, et là «'accomplit un affreux épisode des journées de septembre 1792. Arrêtonsnous à l'entrée de la rue de Ballets; voilà le guichet de la Petite Force; dans la première pièce que l'on rencontre, après avoir passé cette porte surbaissée, siégeait, les 2 et 3 septembre , un tribunal, institué par lui-même , ou peut-être par cet homme que le canon du 10 août avait porté au ministère, et qui s'était dit dans sa politique radicale : « Pour terrifier les ennemis du dehors, il faut frapper sur les ennemis du dedans. » Le tribunal démagogique était doue constitué à la Force : accoudés sur une table couverte de bouteilles et de verres, les juges prononçaient ou la mort ou la vie de leurs prisonniers, sur des témoi-
gnages ordinairement hasardés, sur des renseignements qu'ils empruntaient à des listes souillées de boue et de vin Hélas! ils absolvaient
rarement; et lorsqu'ils avaient articulé, dans un langage d'une perfide ambiguïté, élargissez le détenu, on ouvrait la porte à un infortuné, qui se croyait libre, et que les massacreurs attendaient sur le seuil de la prison!... Le 3 au matin, une femme comparut devant ces juges, chancelants déjà sur leurs sièges, par suite des libations multipliées qu'ils avaient faites... Cette femme, quoique parvenue à sa quarantetroisième année, était encore belle, mais flétrie par la souffrance et par les larmes; elle était vêtue d'une robe de soie noire; elle portait un fichu de linon ; et ses longs cheveux , auxquels se mêlait encore un reste de poudre, tombaient en désordre sur ses épaules... Cette femme, c'était Marie-Thérèse-Louise de Savoie Carignan, princesse de Lamballe!
— Vous étiez, lui dit un des juges, de la conspiration du 10 août contre le peuple.
— J'ai ignoré celte conspiration.
— Jurez, avec nous, haine au roi, à la reine et à la royauté.
— Ce serment n'est pas dans mon cœur, et je ne puis le l'aire.
— A l'Abbaye! s'écrie alors le juge.
A ces mots, la porte s'ouvre, la princesse a revu le ciel; elle a fait quelques pas dans la rue des Ballets; elle se croit sauvée!... Marie- Thérèse de Savoie allait entrer dans la rue Saint-Antoine, lorsque soudain un assassin lui porte un coup de sabre derrière la tète; un autre l'étend à ses pieds d'un coup de bâton... Les égorgeurs lui coupent la tète, ils portent ce sanglant trophée au bout d'une pique, ils courent sous les fenêtres du Temple, afin d'épouvanter la famille royale au spectacle de ce dénoûment horrible!...
Durant la terreur, la me et surtout le faubourg Saint-Antoine furent le cratère d'où s'échappa le plus souvent la lave révolutionnaire. San terre s'élança d'une brasserie du faubourg pour diriger les masses, commander les armées, et mériter, avant le jour de l'oubli venu pour lui, cette grotesque épitaphe :
Ci git le général San terre.
Qui n'avait de Mars que la bierre.
Le faubourg Saint-Antoine était le forum où grondait la colère du peuple avant d'éclater sur le palais des Tuileries ou sur la Convention nationale. Longtemps le faubourg Saint-Antoine fut un empire de fait, que >apoléon lui-même observait quelquefois avec inquiétude; il savait qu'un 15 vendémiaire eût été difficile ou dangereux dans ce foyer de l'émeute. Aujourd'hui, le luxe parisien a passé le canal : l'ouvrier ébéniste travaille, avec le tibi d'or à la chemise, et le soir, il