DU CAIRE
dans lequel les hommes et les femmes vivent en communauté, sous 1» surveillance d'une ahbesse. Nous regrettons de ne pas connaître le nom du sage et pieux personnage qui conseilla à Charles VIII cette étrange mesure, et qui prétendit arrêter par là les débordements des Filles-Dieu : son nom méritait de passer à la postérité.
Eh bien! tout cela n'était rien encore; le génie du mal réservait à celle malencontreuse maison un désastre plus terrible que tous les autres.
C'était en 1648, au commencement des troubles de la Fronde, pendant la minorité de Louis XIV. À cette époque, Paris était parcouru chaque nuit par des bandes de vagabonds et de pillards, voire de jeunes gentilshommes, qui faisaient la débauche, rossaient le guet et détroussaient les passaqts par occasion. Une nuit donc de cette année si célèbre à Paris, par la journée des Barricades, une foule d'hommes armés et masqués se dirigea en silence vers le couvent des Filles-Dieu. En un instant, la maison et les jardins furent investis, on apposa des échelles aux fenêtres et aux murailles, et on donna l'assaut au couvent... On ne pilla pas, on n'incendia pas les bâtiments, l'église ne fut point profanée, et cependant ce fut un scandale immense dans Paris, le lendemain matin, lorsque l'on apprit jusqu'où avait été poussé le sacrilège. Vertueux Guillaume de Paris, quelle eût été votre douleur, en voyant votre généreuse fondation atteindre si mal le but que vous aviez marqué !
Une pareille aventure eût suffi pour perdre entièrement de réputation une autre maison religieuse; mais, comme nous le savons, le couvent des Filles-Dieu n'avait jamais eu et ne pouvait avoir un bon renom; aussi le fait avait-il moins de gravité que s'il se fût agi de telle ou telle abbaye aristocratique où les reines venaient faire leurs dévotions. A la cour, on trouva la chose fort plaisante et on en rit tout haut. Du reste, lorsque Louis XIV travailla à épurer les mœurs en France, tout en se livrant, sans contrainte, à ses propres passions, le couvent des Filles-Dieu ressentit l'influence de la réforme universelle; les recluses s'amendèrent tant bien que mal, l'anecdote de 1648 fut oubliée, et, jusqu'à la révolution de 1789, il ne parait pas que cette maison ait été un foyer de scandale, plutôt que les autres maisons religieuses de Paris.
Il nous reste à parler d'un singulier privilège qu'avait autrefois le couvent des Filles-Dieu. Lorsqu'un criminel devait être pendu au gibet de Montfaucon, et lorsqu'on le conduisait au supplice, le cortège sinistre s'arrêtait devant la grande porte du monastère ; on faisait descendre le condamné du tombereau, et toutes les religieuses, la supérieure en tète, venaient, un cierge allumé à la main, le recevoir processionnellement. Puis, on le conduisait, toujours en procession, devant un Christ qui était suspendu extérieurement au chevet de l'église, et ou le lui faisait baiser.
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plomb et surmontée d'un petit clocher en pierre d'un travail élégant, formait une des faces vers la rue des Filles-Dieu. Les trois autres côtés contenaient les cloîtres et les bâtiments d'habitation; au centre était un parterre toujours bien entretenu par les recluses et un petit bassin d'eau vive. L'ensemble de l'édifice était noble, régulier, mais n'avait rien qui dût frapper particulièrement l'attention.
Voilà ce qu'était, dans les siècles antérieurs, le quartier dont nous sommes chargés d'écrire l'histoire; passons maintenant à l'origine et à la physionomie du quartier moderne.
A l'époque de la révolution, le couvent des Filles-Dieu fut supprimé comme tous les autres couvents; l'édifice fut vendu et démoli. Une compagnie se constitua alors pour l'exploitation des vastes terrains laissés vacants, par suite de cette démolition, au centre de Paris, dans un quartier populeux. Cette compagnie, dans un but de spéculation, décida qu'une rue allant de la rue Bourbon à la rue Saint-Denis, serait percée sur l'emplacementdes anciens jardins des Filles-Dieu, et que des passages vitrés, dont la mode commençait alors à se répandre dans Paris, seraient construits sur les ruines du couvent. Les plans furent adoptés, ou trouva de l'argent, les ouvriers se mirent à l'œuvre, et il en résulta la rue et les passages que nous connaissons.
Or, l'inauguration de ce quartier eut lieu en 1798, année grande et glorieuse dans nos annales. Bonaparte venait d'entrer au Caire avec cette belle et brave armée d'Egypte, à laquellede nos jours quelques rares vétérans sont si tiers d'avoir appartenu. Cet événement avait excité en France, et surtout à Paris, le plus grand enthousiasme; et la compagnie dont nous avons parlé, résolut, par un sentiment louable, de rattacher le souvenir de ce magnifique fait d'armes au quartier qu'elle était occupée à reconstruire; elle lui donna donc le nom de rue et de passages du Caire. et l'ensemble fut appelé foire du Caire.
("était fort bien ; malheureusement ou ne s'arrêta pas là. Afin qu'on ne pût se méprendre sur le sentiment patriotique des constructeurs, on chercha un moyen de donner au quartier nouveau une sorte de couleur locale, un caractère à la fois oriental, égyptien et glorieux, qui rappellerait la Pyramide de Gigeh, le temple de Deuderacb. et ces villes superbes de l'Orient que le général Bonaparte venait de conquérir. Un monument eut coûté bien cher, et d'ailleurs . ce n'était pas l'a lia ire des bous industriels qui avaient fait construire la rue et les passages du Caire, d'élever des monuments. Cependant on voulait, bon gré malgré, apposer une sorte de cachet de circonstance aux nouvelles constructions; le patriotisme luttait contre l'économie, et enfin on se décida pour la décoration miraculeuse que nous voyons aujourd'hui.
Il est impossible que le lecteur, en traversant la place du Caire, n'ait
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pas aperçu par hasard, en levant les yeux vers la maison au-dessous de laquelle est l'entrée principale des passages, trois ou quatre masearoiis de pierre, à gros nez. à visage carré, scellés dans la muraille; on dirait de ces masques grotesques que les costumiers suspendent au-dessus de leur porte eu temps de carnaval. Ce sont pourtant des sphinx, à l'instar du sphinx géant qui depuis trois mille ans dort au pied des Pyramides. Plus haut, entre deux enseignes de tailleur et de bottier, se glisse une imperceptible Irise, décorée du nom de bas-relief et qui s'étend d'une extrémité à l'autre de la façade. Ce bas-relief représente de petits personnages égyptiens de cinq à six pouces de haut, qui sont la caricature parfaite de ceux qu'on voit sur l'obélisque, et qui redisent sans doute eu langue hiéroglyphique la gloire du général Bonaparte et de l'armée d'Egypte. Du reste la maison ressemble à toutes les autres maisons du voisinage, sauf ces enjolivements bizarres. Et voilà ce qu'imaginèrent les dignes industriels pour éterniser le souvenir d'une victoire et pour justifier le nom donné au nouveau quartier! Bonaparte, à sou retour d'Orient, dût être bien fier en voyant ce quasi-monument, s'il le vit!
La rue du Caire, comme toutes les rues modernes, est large, droite et assez insignifiante. Elle n'est remarquable par aucune de ces gracieuses et fragiles constructions qui sont aujourd'hui à la mode; elle est fréquentée par une population industrielle qui préfère de beaucoup l'utile a l'agréable. Les maisons hautes, uniformes, sans doute peu commodes, son! remplies de marchands de tous les genres, dont les enseignes s étalent sur la façade jusqu'au troisième étage. Cependant la rue du Caire a une industrie spéciale : on y trouve les principaux magasins de chapeaux de paille de Paris; c'est de là que partent ces coiffures légères et poétiques qui vont orner les jolies têtes de la France et de l'étranger. Au printemps, oo voit parfois quelques élégantes, dont les goûts de luxe lie sout pas en rapport avec la fortuite, se glisser vers ces magasins où elles sont sûres de tro«Yer pour un prix inférieur ces belles pailles de riz ou d'Italie que leur* Marchandes de modes leur vendraient bien cher ; les bourgeoises écoMM»
viennent faire blanchir, dans les ateliers de la r lu Caire, les dtapEam
qu'elles ont déjà portés, et la fringante mais paît ire griotte ne vn jamais chercher ailleurs sa coiffure d'été.
Les passages sont tristes, sombres, et ils **• croisent a chiqua uisUuil d'une manière désagréable à l'œil. Ni le jour, ni la ihuL rien n'y rapi les brillants magasins et la population coquette de* |i»*ftige» de ramas et de l'Opéra. Ils semblent du reste nllei te* aui de lit
graphie et aux magasins de cartonnages, comme U rue ^n-mr i lée aux fabriques de chapeaux de paille. Les i" - ni k \ miii! < peut-être en temps de pluie, cm eeqx qui se rendent dr
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à la rue Saint-Denis, évitent volontiers la rue fétide des Filles- Dieu.
Les imprimeurs et les lithographes du passage du Caire se livrent exclusivement à trois sortes de travaux, dont le besoin se fait généralement sentir, chaque jour :
Ils impriment ou lithographient des cartes de visite et des cartes de restaurant, des lettres de faire part pour les naissances, les mariages et les décès de la bonne ville de Paris.
L'industrie du passage du Caire continue à respecter la tradition des emblèmes ; elle est restée fidèle à la religion des souvenirs et à l'usage des ornements symboliques : elle se plaît encore à représenter sur les billets de faire part , un mariage dans un amour qui regarde brûler une flamme éternelle, une naissance dans une poupée au berceau, un décès dans un bonhomme qui pleure au pieds du Temps.
N'oublions pas le petit commerce de la rue de Cléry et de la rue Bourbon-Villeneuve , dans le voisinage de la rue du Caire : on y fabrique des meubles de noyer et d'acajou , à l'usage des mariés , des avocats, des littérateurs et des loretles en espérance.
A quelques pas des rues et passages du Caire, sur la droite, se trouve la moderne cour des Miracles. Il est certain que l'espèce de place à qui l'on a conservé ce nom, a fait partie autrefois du royaume du roi de l'argot, mais rieu eu ce moment n'y rappelle plus les bouges immondes qu'habitaient les truands et les gueux du moyen-âge. Des bâtiments somptueux et d'une architecture régulière le décorent aujourd'hui, et à l'entrée on voit écrit, en grandes lettres dorées sur un fond bleu d'azur, au centre d'une resplendissante enseigne : Cour des Miracles. dix-neuvième siècle !
Autre contraste : à l'entrée même de la Cour des Miracles se trouve la magnifique Typographie La crampe, établissement-modèle d'où sortent chaque jour les chefs-d'œuvre de littérature ancienne et moderne, illustrés par nos plus grands artistes; ainsi, l'ancien refuge des vices les plus hideux, de l'ignorance la plus grossière, est devenu un centre de lumières, de civilisation et de progrés!
La typographie Lacrampe, dont nous parlons, est une petite communauté, une petite république du travail.de la |>ersévérance et du courage ; c'est là une association, dont l'histoire est à coup sur fort honorable : en 1837, dix-neuf ouvriers se réunissent pour travailler, pour souffrir et pour espérer en commun; ils n'ont pas de brevet, et ils s'abritent sous la raison sociale d'un imprimeur breveté : ils amassent à grand peine un capital suffisant pour acheter trois presses, et les voilà qui se mettent à travaillera qui mieux mieux, avec un égoïsmequi embrasse les intérêts de tous. Eh bien ! aujourd'hui la typographie Lacrampe occupe plus de deux cents ouvriers et prés de quarante presses; elle possède un matériel
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