‹ Les rues de paris: Paris ancien et moderneChapitre 58 sur 77 · SAINT-CERMALN-DES-PRES · texte numérisé non relu

SAINT-CERMALN-DES-PRES

« Un des si canes se plaignant alors de ce que chacun d'eux n'avait pas le plaisir de frapper chaque victime, ils décidèrent que Ion commencerait à la faire courir entre deux haies formées par tous, mais qu'alors on ne frapperait qu'avec le dos des salues, et que lorsqu'elle serait montée sur le tas de paille et de vêlements, frapperait qui pourrait avec la pointe. Ils résolurent en outre, qu'autour de celte estrade, il y aurait des bancs pour les hommes et pour les femmes qui voudraient voir de près l'exécution et qu'ils appelaient les messieurs et les dames. »

Ces assassins s'appelaient eux-mêmes les travailleurs de l'Abbaye.

Malgré la rapidité du carnage, le tribunal populaire commanda que les Suisses seraient exécutés en masse. On-les fait avancer : les olliciers, la tète haute marchent les premiers.

— C'est vous, leur dit Maillard qui avez assassiné le peuple au 10 août !

— Nous étions attaqués; nous avons repoussé la force parla force, répondent les gardes de Louis XVI.

— L'on va vous conduire à la Force, répond froidement Maillard. Mais déjà les malheureux oui entrevu les sabres et les piques de l'autre

côte du guichet : il faut sortir; ils reculent, se rejettent en arrière

— Par où faut-il passer ' demande l'un d'eux, — Par cette porte, répond un geôlier, — Eh bien! ouvre/

Et dés que la pinte est ouverte, il se précipite tète baissée au milieu

382 HUE ET QUA1ITIEII SAINT-UEUMAIN-UES-PHÉS.

des piques; les «m 1res s'élancent après lui et subissent le même sort

Vers cinq heures du soir ( le nuis sacre des Suisses avait commence a deux heures;, BillauddeYarenne, substitut du procureur delà commune, vint, revêtu de son écharpc, à la cour de l'Abbaye. D'un regard satisfait, il contempla Y ouvrage qu'avaient déjà fait ses travailleurs ; puis s'avançant vers ces hommes qui, tout couverts de sang, trinquaient à la nation : Peuple, sécria-t-il, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir!...,

La révolution ouvrit la rue de l'Abbaye. Et vraiment! à la voirencorr silencieuse, morne, glacée, on croirait qu'elle se souvient de sa terreur de 92.

La rue de l'Abbaye s'en va joindre, en longeant l'église et l'ancien palais abbatial, la petite rue de Bourbon-Château, qui doit sou nom au cardinal Charles de Bourbon, sur les ordres duquel on éleva le palais abbatial, vers la fin du xvi* siècle.

Je vous ni parlé de ce cardinal qui avait le goût des processions singulières, c'était de son époque; mais j'ai à peine dit un mot du palais, aujourd'hui une ruine, pis qu'une ruine, une momie.

C'était pourtant un somptueux manoir que ce palais, dont les princesabbés ne dédaignaient pas de faire leur résidence ! Les jardins en étaient magnifiques ; le cardinal abbé de Furstemberg dépensa des sommes considérables pour leur embellissement et pour l'agrandissement du palais.

Aujourd'hui, le palais abbatial est descendu au rang d'une maison bourgeoise, en dépit de sa façade qui proteste contre cette déchéance: l'herbe croît devant sa porte et son aspect désolé vous rappelle ces tristes et froids débris de la grandeur vénitienne qui réfléchissent leurs front* chargés d'années dans les eaux du grand canal. Une partie des jardins. sous les ombrages desquels un roi-abbé méditait jadis sur le néant des grandeurs humaines, est devenu l'ignoble passage Jean-Casmk^dela-Petite-Boncherie, réceptacle dégoûtant des misérables haillons que h* pauvre insolvable laisse entre les mains du recors '

Et tout ce quartier, toutes ces rues qui se pressent et se confondent autour de la vieille et décrépite église, ne trouvez-vous pas qu'elles ressemblent à d'avides héritiers, comptant avec une impatience impie le» derniers moments de l'aïeule, alin de se partager le pen de terrain qu'ils lui ont laissé à regret pour finir sa chétive vieillesse?

Quand viendra-t-il, celui qui chassera les marchands de l'enceinte du temple !

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•28 i RUE QUliNCAMPOIX

«Hait rarement répète; ou ne disait pas durant le système : la rue Qtiiucampoix , mais tout simplement la Hue. comme autrefois le monde sut» jugué appela Rome, la Ville [urhs).

Quoique sa grande renommée soit due aux témérités de la régence . il est juste de dire que les dernières exactions de Louis XIV y avaient déjà naturalisé l'usure et l'agiotage. Le roi, trop loué, était mort en 1715. et sa mémoire était alors vouée à la haine de la nation, ruinée, humiliée par les puissances étrangères et par l'orgueil ridicule du prince lui-même, à qui ni les malheurs, ni les inlirmités, ni une vieillesse qui rapetissa jusqu'à sa stature, ne purent faire comprendre qu'il était forme d'une argile pareille à celle des autres hommes. La guerre de la succession venait de finir, mais elle avait été ruineuse; Lhamillard, Desmarest qui lui succéda, avaient eu recours à tous les moyens pour se procurer de l'argent ; ils avaient l'un et l'autre renouvelé sans cesse le litre des engagements pour réveiller la confiance des usuriers et des traitants, auxquels ils vendaient les revenus de la France: Promesses de la caisse des emprunts, hilletsde Legendre, billets de l'extraordinaire des guerres, ils avaient donne tous les noms et toutes les formes aux effets émis par le gouvernement, afin de leur rendre un peu de crédit; mais tous les moyens étaient épuisés; les effets royaux de toute espèce perdaient de 70 à 80 pour cent ; la recette était absorbée d'avance, les campagnes étaient dépeuplées, le commerce ruiné, les troupes non soldées et prêtes a se révolter; 710 millions des bons royaux étaient exigibles, lin agiotage énorme se faisait sur ces promesses de la caisse des emprunts, sur les billets de Legendre, ainsi que sur les billets de l'extraordinaire des guerres, et cet agiotage avait eu lieu de tout temps dans la rue Quiacampoix. Des juifs et des courtiers l'habitaient ; d accord avec les caissiers de l'État, ils y achetaient à perte les ordonnances des paiements; des banquiers voisins leur prêtaient des fonds à deux pour cent par heure, ce qui fit appeler ce commerce prêt à la pendule. Ce fut dans ces cireoastances que les courtisans, qui voulaient que la libération du trésor permit de nouvelles faveurs, insistèrent auprès du régent pour la banqueroute; celui-ci résista noblement et si* regarda comme lié par les eng du feu roi; c'était beau , mais difficile à effectuer. Law se présenta ; il pensait que la prospérité d'un pays tient à la masse du et qu'on peut accroître cette masse à volonté; il présenta ses plan régent, qui les adopta, et les opérations du système s'établirent rellement dans la rue Quincampoix. Jean Law de La u ris ton* était 1 sais; beau, grand, bien fait, plein de grâce et d'agilité, il excellait < tous les exercices du corps et principalement dans le jeu de paume, fort en vogue alors; appliquant le calcul au jeu, il faisait sans déloyauté des gains considérables; bien venu des femmes, une jeune dame lui valut uu

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duel avec un gentilhomme qu'il eut le malheur (h 1 Hier: les réclamations île la famille le tirent jeter en prison, il parvint à s'évader, quitta l'Angleterre et vint à Paris, où ayant rencontré chez une courtisane nommée la Duclos, le jeune duc d'Orléans, il se lia avec lui, et, sous la régence, cette liaison commencée dans un lieu de déhauchc, changea la face de la France.

Nous ne parlerons pas ici du système de Law, ni de la première émission d'actions, qui furent appelées actions du Mississipi, ni des suivantes qui reçurent le nom île filles et petites -fil les; ce n'est pas du système que nous avons à nous occuper, mais seulement de la rue Quincampoix. La possession du moindre réduit dans cette enceinte privilégiée passait pour le comhle du houheur, et la cupidité les avait multipliés avec une étonnante industrie; chaque parcelle d'hahitation se changeait en petits comptoirs; à la lueur de lampes infectes, ou en trouvait des lahyrinthes dans les caves, taudis «pie quelques banquiers, pareils aux oiseaux de proie, avaient attaché leurs guérites sur les toits. Due maison, ainsi distribuée, constituait une ruche d'agioteurs, animée dans toutes ses parties par un mouvement perpétuel, délies dont le revenu était de (>00 livres, en rapportaient alors 100,000. Les spéculations sur les hauv eu totalité furent une source facile de richesses.

Mais la rencontre des essaims étrangers et les plus mes négociations

se faisaient surtout dans la rue I l'est là qu'un attroupement bizarre cou

*28(i ItUK QUI NC A M PO IX.

fondait les rangs, les Ages et les sexes. Jansénistes, inolinistcs, seigneurs, femmes titrées, magistrats, filous, laquais, courtisans, se heurtaient et se parlaient sans étonnenieiit. L'avidité, la crainte, l'espérance, Terreur, la fourberie, remuaient sans relâche cette foule intarissable; nne heure élevait la fortune que renversait l'heure suivante. La précipitation était si grande, qu'un abbé livra impunément pour des actions de la Compagnie, des billets d'enterrement, et dans cette burlesque substitution, les applaudissements se partagèrent entre l'effronterie du vol et la malice de l'epigramme. Dans cette rue Qnincampoix, aujourd'hui si calme et si solitaire, on était si entassé les uns sur les autres, que le besoin changea des hommes en meubles, et parmi ceux qu'enrichirent ces métamorphoses, on cite un soldat, dont l'immense omoplate valait un bureau, et un petit bossu, soutenu par une muraille, devenait un pupitre commode, sur lequel on transigea pour des milliards. Un savetier dont l'échoppe était appuyée contre le jardin du banquier Tourton, qui donnait sur la rue, gagnait deux cents livres par jour à louer son escabelle aux dames qui venaient contempler ce spectacle iuoui. La ruse amenait alternativement la hausse et la baisse dans le prix des actions. Les variations étaient si rapides, que les agioteurs, recevant des actions pour aller les vendre, eu les gardant un jour seulement, avaient le temps de faire des profits énormes. L'un d'eux, chargé d'aller en vendre un certain nombre, resta deux jours sans paraître; on crut les actions volées, point du tout, il en rendit fidèlement la valeur, mais il s'était donné le temps de gagner un million pour lui. On pouvait gagner un million par jour : il n'est donc pas étonnant que des valets devinssent tout-à-coup aussi riches que des seigneurs. On eu cite un qui, rencontrant son maître par nu mauvais temps, lit arrêter son ni rosse et lui offrit d'y monter. I^e système commença à fleurir vers le milieu de 1718; le mois de décembre 1719 fut l'époque du plus grand engouement. Les actions de 500 livres avaient fini par monter jusqu'à 18 et 20,000 livres, c'est-à-dire à trente-six et quarante capitaux pour un. Tout avait été régularisé dans la rue Quincampoix; des gardes avaient été placés aux deux bouts de cette rue. Une commission avait été nommée pour juger sommairement toutes les contestations. L'affluence des spéculateurs était sans cesse croissante; ton! le monde accourait au rendez-vous commun de la fortune; les créanciers y apportaient leurs remboursements; beaucoup de propriétaires, la faleur de leurs terres, et de grandes dames même celles de leurs diamants. Les mississipiens (on appelait ainsi ceux qu'avait enrichis le système) commencèrent alors à se livrer aux plaisirs et aux désordres qui accompagnent les fortunes subitement acquises. Le régent dégagé de ses soucis, la noblesse qui se croyait enrichie, les agioteurs, possesseurs de quantités immenses de papiers, se livrèrent à tontes les débauches. Les magasins

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