‹ Les rues du vieux ParisChapitre 10 sur 16 · LES AFFECTIONS PORTÉES A LA DEMOISELLE GRA VELINE · texte numérisé non relu

LES AFFECTIONS PORTÉES A LA DEMOISELLE GRA VELINE

À \ous parler de Graveline En conscience et vérité, J'estime autant sa bonne mine Que je crains sa sévérité, Et croy que cette demoiselle En fora mourir pour elle.

, Lorsqu'on approche son visagi

Pour en remarquer les beautez, Ce n'est que colère et que rage, Elle est en feu de tous costez ; Enfin, jamais nulle autre prude N'eut la négation plus rude...

Mais tant plus elle se chagrine, Plus on rit de l'ouyr sonner-,

Elle a beau faire la mutine, Tout cela n'est que façonner, Et suis trompé si la rebelle N'est mise en bas en dépit d'elle.

Cette effusion lyrique avait excité l'admiration de Saint- Amant, qui appréciait la verve poétique partout où il la trouvait. Dans une Épître héroï-comique à Mrjr le duc d'Orléans, pendant que son Altesse était au siège de Gravelines, il lui apprend qu'il est chanté par le Savoyard :

Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l'âge.,.

Et sous qui gronde, au détriment du Tage,

La riche Seine . agréable en son cours ,

De tes vertus s'entretient tous les jours.

Là son aveugle, à gueule ouverte et torse,

A voix hautaine et de toute sa force,

Se gorgiase à dire des chansons

Où ton bonheur trotte en mille façons;

Là sa moitié, qui n'est pas mieux pourveue

D'habits, d'attraits, de grâce ni de veue,

Le secondant, plantée auprès de luy.

Verse au badaut de la joie à plein muy.

Bref, ce beau couple, en rimant Saincte-Barbe ,

Dit que dans peu tu prendras à la barbe

De l'Espagnol et du brave Sienois

Ce qui t'oblige à porter le ha mois.

Le Recueil nouveau des chansons du Savoyard, par lui seul chantées dans Paris (1665) (1) est rarissime, puisqu'il n'y en a qu'un seul exemplaire connu , qui se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal. Ce volume, ou l'on trouve bien d'autres pièces, trop souvent ordurières, est imprimé sur du papier à sucre, avec des têtes de clous. La rime n'est pas riche, et le style en est vieux; les fautes de mesure y coudoient à chaque pas les fautes de français; en maintes pages, la langue que parle le Savoyard est un

(1) A Paris, chez la veuve Jean Promé, demeurant rue de la Bouderie, au bout du pont Saint-Michel, petit in-12. On en a fait une réimpression à très petit nombre.

vrai patois, à peine intelligible, et qui ne s'élève pas même à la hauteur des élucubrations journalières débitées

par les poètes de carrefour. Tout, en mot, permet généralement de croire, sans trop d'invraisemblance, que

Fig. 87. — Le Savoyard, l'Orphée du Pont-Neuf. D'après la gravure de P. Richer.

l'Orphée du Pont-Neuf composait lui-même ce dans le loisir du cabinet » les strophes qu'il chantait ensuite aux crocheteurs de la Samaritaine. Ces chantres du dix-septième siècle étaient parfois d'assez savants personnages, qui avaient beaucoup lu et beaucoup retenu : qu'on se rappelle seulement Bruscambille et Tabarin.

A l'occasion, le Savoyard complétait son répertoire avec les chansons de Gaultier-Garguille et d'autres compères de la même farine. Nous avons reconnu au passage quel-

ques traits que la chanson bachique a gardés comme une tradition, et qu'il avait empruntés sans doute aux Vauxde-Vire d'Olivier Basselin ou aux Chevilles de maître Adam. J'ai été surpris de retrouver dans ses œuvres d'autres vers encore, que les chanteurs de dessert ont conserves précieusement dans leur répertoire, ceux-ci par exemple :

O puissance divine Qui veillez sur nos jours, Conservez-nous toujours La cave et la cuisine !

Les avait-il pris lui-même à quelque source ignorée? Je n'en sais rien, et dans le doute il est juste de lui en faire honneur.

Les allusions aux hommes et aux choses du jour reviennent assez souvent dans ce recueil. Tous les événements courants , — entrées d'ambassadeurs , de rois ou de reines, victoires, traités de paix, affaires d'État, — retrouvaient un écho dans ses rimes (1). Ici, il s'adresse à Saint- Amant, avec lequel il était décidément en échange réglé de courtoisies; là, il chante les louanges du duc d'Enghien. Quelques-unes de ses chansons ont une tendance satirique, et frondent les usages et les modes du temps.

Le Savoyard n'a-t-il rien publié de plus? Le vers bien connu de Boileau semble répondre que non (2). Mais, d'un autre côté, le titre de Recueil nouveau paraîtrait indiquer le contraire, bien qu'à la rigueur le mot puisse s'expliquer différemment. En outre, à côté de ce Recueil nouveau, je trouve tout au long l'indication suivante, dans le catalogue de la bibliothèque de l'Arsenal : Les chansons de l'Escalade, faites par le Savoyard, contre les murs de la ville

(1) Rôle des présentations faites ait grand jour de l'éloquence française, édit. de 1646.

(2) Servir de second tome aux airs du Savoyard.

(Épître vu, 1668.)

de Genève (avec Bgure. Amsterdam, 170^2; in-l^;. Est-ce la réimpression d'un ouvrage dont l'édition originale a disparu? Est-ce simplement une supercherie de libraire ou d'auteur, voulant placer sa muse pseudonyme sous la protection de ce nom glorieux? Je ne le puis dire. Malgré toutes les recherches entreprises sur ma demande, le volume est resté introuvable, et cette grave question d'histoire littéraire doit rester indécise.

De temps en temps, quand il avait épuisé Paris jusqu'à la lie, quand les échos du Pont-Neuf étaient fatigués de sa voix tonnante, le Savoyard allait courir la province, accompagné d'un petit garçon qui lui servait de guide et chantait en sa compagnie. Ce fut dans une de ces excursions que Dassoucy, rhapsode ambulant lui-même, le rencontra sur sa route, et eut avec lui cette conversation qui n'est pas le moindre ornement de ses aventures.

Le Savoyard arriva de son vivant à une véritable gloire. Ce n'est pas seulement Boileau, Saint- Amant, Dassoucy qui ont parlé de lui; son nom se trouve dans une multitude d'ouvrages de circonstance, de plaquettes et de feuilles volantes, en particulier dans un grand nombre de mazarinades : le Courrier burlesque, de Saint-Julien, le Ministre <F État flambé, la Lettre de Belleroze à l'abbé de la Rivière, etc., ce qui prouve qu'au temps de la Fronde il était déjà en pleine possession de sa renommée. En 1716, lorsque Brossette écrivit son commentaire sur Boileau, on vantait encore ses chansons (1).

Je viens de parler de la Fronde, il est probable que le Savoyard se mêla pour sa part à la grande levée de boucliers qui se fit alors de toutes parts contre le Mazarin, quoiqu'il ait eu la prudence de ne garder dans son recueil aucune trace de cette échappée dangereuse à travers les

(1) Commentaire de Brossette sur le vers 78 de la satire ix. C'est là aussi que nous avons pris quelques autres renseignements pour ce chapitre.

passions politiques du moment. On sait que les chanteurs et débitants de couplets satiriques avaient choisi le Pont- Neuf pour foyer de leur propagande contre le cardinal (1). Le métier, s'il était lucratif, avait bien ses périls, et plus d'un chanteur expia rudement ses prouesses. On peut croire que le souvenir de ces imprudentes audaces ne fut pas étranger à l'ordonnance de police datée du 20 octobre 1651 , c'est-à-dire du moment où Mazarin s'établissait sur la frontière, tout prêt à rentrer en France, — ordonnance qui, non contente de défendre sous peine du fouet les couplets diffamatoires dans les carrefours et sur les places publiques, allait jusqu'à interdire absolument toutes chansons sur le Pont-Neuf (2).

C'est aussi à cette même date de la deuxième Fronde que se rapporte le passage suivant de Mme de Motteville : « Mme de Brienne me dit qu'une certaine coureuse, nommée dame Anne, qui dans Paris gagnoit de l'argent en chantant par les rues des chansons infâmes contre le respect qui étoit dû à cette princesse (Anne d'Autriche), étoit alors en prison et dans un pitoyable état. Je le dis à la reine... Cette princesse ne me répondit rien et je ne lui en parlai plus. Quelques jours après, la même Mme de Brienne me dit qu'elle avoit été voir cette dame Anne, et qu'elle ne l'avoit plus trouvée dans sa prison; qu'elle étoit alors dans une chambre voisine, bien servie, bien couchée et bien nourrie, et qu'on ne savoit pas d'où pouvoit procéder cette merveille. Nous sûmes alors que la

(1) Sur le Pont-Neuf c'est le contraire, Et ses chantres à l'ordinaire Chantent les soirs et les matins Des défaites de Mazarins,

Ne se passant nulle semaine Sans en crier une douzaine.

(Loret, Muse histor., 17 mars 1652.)

(2) Collection Lamoignon, aux archives de la Préfecture de police, t. XIII, p. 114.

reine seule avoit fait cette belle action, et, quand nous lui en parlâmes, elle ne voulut pas nous écouter (1). » Les audaces des chanteurs populaires n'avaient pas toujours de si heureux dénoûments.

La muse populaire des rues ne perdit jamais, (Tailleurs, ce penchant à l'épigramme et à la satire, qui se laissait souvent emporter au delà des bornes légitimes. Tous les événements scandaleux, tous les personnages ridicules ou détestés étaient de son ressort et tombaient sous sa férule. Elle procédait par allusions, toujours happées au vol et saisies à demi-mot par la foule, quand elle n'osait ou ne pouvait y aller plus franchement :

. . . S'il faut que sur vous on ait la moindre prise , Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise,

dit Chrysalde à Arnolphe, dans l'École des femmes (I, 1). Et plus loin (III, 2), Arnolphe lui-même avertit Agnès en ces termes :

Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on chante les fredaines.

De tout temps, ce sujet fut cher à la verve gauloise des chansonniers (2). Beaucoup des couplets ultra-satiriques, enregistrés dans le Recueil de Maurepas et dans le Nouveau Siècle de Louis XIV, ont été ramassés dans la rue. Tout se traduit en France par des chansons; il le savait bien, ce prince italien qui, lorsqu'il apprenait une nouvelle venant de notre pays, demandait tout d'abord : E la canzone (3)? Mazarin le savait aussi, comme le prouve

(1) Mémoires de Mme de Motteville, Amsterdam, 1723, t. III, p. 227. Cette dame Anne était une revendeuse des halles, insolente, hardie et très connue.

(2) Voy. aussi X Histoire amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin, édit. Delahay. {Biblioth. gauloise), t. II, p. 365.

(3) L'abbé Blervesin , Histoire de la poésie française, 285.

son mot : « Ils chantent, ils paieront. » Le Pont-Neuf écrivait donc jour par jour l'histoire à sa façon : il chansonnait Mme de Maintenon, Villeroy, les ambassadeurs de Siam et de l'Académie : il lançait par centaines les noéls et les complaintes sur le procès du surintendant Fouquet (1); il raillait les maladresses ou l'impéritie des généraux, et n'épargnait même pas nos défaites (2). Le malheureux siège de Lérida par le grand Condé, en 1647, avait inspiré des vaudevilles à n'en plus finir. « Nous fîmes, dit le chevalier de Grammont par la bouche de son biographe Hamilton (3) , quelques couplets sur ces Lérida, qui ont tant couru, afin qu'on n'en fit pas de plus mauvais. Nous n'y gagnâmes rien... : on en fit à Paris où l'on nous traitait encore plus mal. » Le maréchal de Grammont, nous apprend Tallemant des Réaux, avait été surnommé le maréchal Lampon, parce qu'on avait composé sur lui, après la perte de la bataille d'Honnecourt, beaucoup de vaudevilles avec ce refrain populaire.

Parmi les pièces sanglantes lancées au dix-huitième siècle contre Mme d'Averne, il y en a une où l'on fait dire au marquis d'Alincourt qu'il la méprise, et qu'elle finira bientôt par être chansonnée sur le Pont-Neuf (4). C'est là aussi que la Belle Bourbonnaise, qui roulait sur les mésaventures d'une courtisane fameuse, et qu'on appliqua ensuite à la Dubarry, a dû prendre naissance et apparaître pour la première fois. Sous la Fronde, on bàtonnait le coupletier ou le chanteur trop hardi; sous Louis XV, on jetait à la Bastille les auteurs de vaudevilles contre Mme de Pompadour; sous le Directoire, on déporta à Cayenne, comme nous le

(1) Nouveau Siècle de Louis XIV (1793, 4 vol. in-8°), t. Il, p. 41. Lettre de Mme de Sévigné à Pomponne, 26 déc. 1664.

(2) Mmc de Sévigné, lettre du 18 sept. 1676, à M,ae de Grignan.

(3) Mémoires de Grammont, ch. vm.

(4) Journal de Math. Marais, Didot , t. II, 174.

verrons tout à L'heure, un chansonnier de la rue, qui avait ose s'attaquer à Barras. La police avait toujours les deux oreilles et les deux, yeux ouverts sur les Orphées de la place publique.

Revenons au dix-septième siècle. Après Guedron et les deux Boësset, les fournisseurs habituels des mélodies du Pont- Neuf étaient tous ces auteurs d'Airs de cours et d'Airs à boire dont les innombrables recueils encombraient la boutique de Ballard : Le Camus, Sicart, Dubuisson, Lambert enfin, et surtout Lulli. Les poètes crottés alimentaient les chanteurs de rimes qu'ils adaptaient tant bien que mal à la musique en vogue. On voyait même parfois de pauvres diables d'auteurs , mourant de faim , chanter leurs propres œuvres sur le Pont-Neuf, en se déguisant de leur mieux, pour amasser de quoi dîner (1). Mais la plupart, comme Neufgermain, le baron de Plancy, Maillet, se contentaient de trafiquer de leurs productions, que les ménestrels de la Samaritaine obtenaient à bon compte. Ce dernier surtout, le type des poètes crottés, ne se faisait pas faute, malgré son orgueil, de descendre clandestinement jusque-là, lorsque son escarcelle était plus vide encore que d'habitude. Un jour, raconte Tallemant, pressé par la nécessité, il s'en fut proposer un ouvrage de sa façon à une chanteuse du Pont-Neuf. Celle-ci se défiait de la mine et de la muse du poète, mais il déploya une si triomphante éloquence qu'il parvint à la séduire et à en tirer un petit écu. Maillet lui remit, en échange, une chanson magnifique où il n'était question que d'astres et de soleils, et s'en alla faire bombance au cabaret, avec la légitime fierté d'un poète à qui pareille fortune n'arrive pas tous les jours. Par malheur, la chanteuse ne put vendre un seul exemplaire du chefd'œuvre, écrit d'un trop haut style pour sa clientèle ordi-

(1) Jlist. du poète Sibus, dans le Recueil de Sercy (1661). 2e partie.

naire. La voilà furieuse : elle se plaint amèrement, elle tempête, elle jette feu et flamme pour qu'on lui rende son écu; bref, elle finit par intenter une action contre celui qui l'a trompée. 11 fallut que le secourante Gombault s'interposât, en désintéressant la chanteuse de sa propre bourse.

A côté du Savoyard, et d'un bout à l'autre du Pont, ou plutôt d'un bout à l'autre de Paris , on lui faisait une active concurrence. Gilles le Niais (1) et la plupart des farceurs en plein vent joignaient les charmes de la chanson à ceux de leurs exercices ordinaires. Au pont Saint-Michel, au pont aux Doubles, à la Grève, à la Vallée de Misère , au carrefour Guillery, à la porte Baudet (2;, les tampons, les turelure, les laridon, les oui-da, les toc mon tambourinet, les lustucru, les guéridon don don , égayaient continuellement les échos (3). De l'aube à la nuit retentissaient sur tous les tons les voix des crieurs de complaintes, des Amphions burlesques, célébrant en couplets primitifs le dernier assassinat, le dernier vol, la dernière victoire, et débitant, pour la modeste somme de six blancs, le cahier qui contenait leur répertoire.

Çà et là on rencontrait de simples virtuoses, un aveugle avec sa vielle, un laquais en grève avec son violon, un gueux avec la flûte et le tambourin, enfin quelqu'une de ces physionomies pittoresques que Callot et vingt autres ont si souvent croquées au passage, un homme-orchestre, comme ceux dont Mercier a décrit plusieurs spécimens.

A côté de ce l'Orphée du Pont-Neuf » , J. Lagniet et son rival moins connu, P. Richer, dont l'œuvre se confond parfois avec le sien , nous montrent toute une série d'au-

(1) Rôle des présentations faites aux grands jours de l'éloquence française, édit. de 1646, § XIII.

(2) Ibid., § XV.

(3) Scarron, Virgile travesti, liv. I, p. 13, et Suite de Moreau de Brasey, liv. X.

très chanteurs nomades. En voici deux, par exemple, l'un que Richer appelle le superius, c'est-à-dire le soprano; l'antre, le contraténor, tous deux portant un double bau-

Fig. 88. — Le Contraténor. Fig. 89. — Le Superius.

D'après la gravure de P. Richer.

drier croisé et une espèce de hallebarde (fig. 88 et 89). Au bas du premier portrait on lit :

Suivant de son père la trace Et gueulant de tout son pouvoir, Ce petit magot nous fait voir Qu'un bon limier chasse de race.

Et au bas du second, représenté les yeux levés et le chapeau tendu vers quelque fenêtre :

Pour ne rien céder à son frère , Ce chantre à la gueule de bois, Tant du geste que de la voix, Se rend digne fils de son père.

Puis vient un chanteur à la figure idiote, un livre entre les mains, le chapeau serré du bras contre la poitrine, qu'il appelle Orlande de Lassus rfig. 90) :

Ainsi celte illustre personne Va chantant par les carrefours Hymnes et noëls aux bons jours, Sans refuser ce qu'on lui donne.

Fig. 00. — Orlande de Lassus, d'après la gravure de P. Richer.

Ensuite un boiteux à la figure narquoise :

Si ce boiteux , dans sa musique , Fait voir la grâce d'Apollon , Il montre , étalant sa boutique , L'éloquence de Cicéron.

Plus loin, Jacques Landouille (fig. 91), ce chantre des Petites Maisons » , passe, par une sorte de lucarne dont le

volet est tiré, sa main qui implore et sa lamentable ligure :

Jacque entonne mille chansons , Ainsi qu'un sansonnet en cage; Hommes, lillcs, femmes, garçons, Viennent écouter son ramage.

N'oublions pas Georges l'altéré, le Kifre de Bacchus, ni le bel Apollon, que Lagniet nous montre assis, sa jambe

Fig. 91. — Jacques Landouille, d'après la gravure de Lagniet.

malade relevée, son chapeau à côté de lui, raclant un violon sur lequel il chante : On m'a bien apprins — Amy lever, my lever, my lever matin, — et sous l'effigie duquel se lit le quatrain suivant :

Ainsi ce boiteux que tu vois , D'une juteuse contenance , Marie au violon sa voix, Branlant sa quille à la cadence.

Presque tous ces chanteurs populaires avaient ainsi quelque infirmité caractéristique, qui les faisait ressembler à Homère ou à Tyrtée, et nous savons justement d'autre part que l'un de ceux qui avaient conquis le

Fig. 92. — Guillaume de Limoges, dit le Gaillard boiteux, d'après la gravure d'Audran.

plus de réputation après le Savoyard était connu sous le nom du Boiteux (1). C'est probablement Guillaume de Limoges, renommé pour sa gaieté autant que pour sa belle voix, et dont la collection Hennin, aujourd'hui au Cabinet des estampes, nous a conservé un très

(1) Préfontaine, le Poète extravagant, dans le Recueil de diverses pièces comiques, 1671.

curieux portrait (fig. 92) avec un éloge en yen

Ce gaillard boiteui fait la nique

Par ses gestes et Bes façons

\u\ plus grands maîtres de musique,

Quand il entonne ses chansons.

La bourgeoise el la demoiselle,

L'artizan et l'homme de cour,

S'il chante une chanson nouvelle,

Viennent l'entendre tour à tour...

Sa conduite est assez subtile,

Cet homme a plus d'esprit qu'un bœuf

D'enseigner à toute une ville

Sans jamais sortir du Pont-Neuf.

Voici maintenant l'Apollon de la Grève (fig. 93) : un aveugle avec son violon, accompagne d'une femme avec sa musette et de deux chanteurs. Un nombreux auditoire les écoute. Au-dessus de la femme se lisent ces vers :

Mon nom est Margot la Musette.

D'esprit je suis assez bien faite.

L'on me croit néanmoins insensée à Paris ;

Mais je suis plus sage que folle,

Puisque j'attrape leur pistole D'un nombre de badauds qui me tiennent en mépris (sic).

On nous montre ensuite Louis, organiste des carrefours, personnage hideux, vêtu d'une longue robe :

Pour entonner d'un bel accent Quelque chant d'hymne qui résonne Et fredonner en innocent , Ce beau mignon ne craint personne.

Richer représente aussi un autre chanteur, qu'il appelle Gusman, chef de police, espèce de bohème en haillons, coiffé d'un bonnet chinois avec deux petites plumes :

Gusman fait éclater sa voix Qui fait autant de bruit que trois, Qu'il accompagne de cliquettes Qui font la nique aux castagnettes.

P. Brebiette n'a eu garde d'oublier non plus ces musiciens des rues dans sa curieuse série des Cris de Paris (1640),

et son burin nous les montre dans un costume inouï, qui est à lui seul tout un poème de misère pittoresque. Le chanteur se tient debout avec son bâton, sa flûte et son tambourin ; il est chaussé de sandales faites de bribes et de morceaux, couvert d'un manteau rapiécé, troué, effrangé; coiffé enfin, pour l'achever de peindre, d'un vieux chapeau défoncé, sur lequel toutefois plane orgueilleusement à l'arrière un panache de plumes. Mais il serait impossible de mettre un nom sous le portrait typique de cet Orphée ambulant : c'est un de ces mille personnages anonymes qui passent sans bruit et meurent sans nom sur le pavé de Paris. Dans une estampe postérieure d'un demi-siècle au moins, nous retrouvons le chanteur populaire curieusement accoutré et coiffé d'un chapeau bizarre, fabriqué avec la dépouille d'un oiseau de grosse taille, qui semble nager sur sa tête, comme un canard sur un bassin (1). Un de ces musiciens des rues, nommé Sulpice, s'était acquis alors quelque réputation tant par son habileté sur la flûte, dont il jouait de façon à rendre jaloux l'illustre Philibert, que par l'intelligence et les bons tours du chien qui ne le quittait jamais.

Vers la fin de sa carrière seulement, ou un peu après, le Savoyard vit se dresser devant lui, sur le théâtre même de sa gloire, un rival redoutable et plein d'ardeur, qui tint la victoire en suspens et brilla jusqu'aux premières années du dix-huitième siècle, composant des couplets sur chaque événement du jour. C'était le cocher de M. de Vertamont, père du premier président du Grand Conseil (2j. La livrée

(1) Les Véritables Cris de Paris, chez Daumont, rue Saint-Martin.

(2) Nommé à cette place en 1697, en remplacement de Bignon. Tallemant des Réaux (édit. in-8°, t. VI, p. 105) a une historiette sur Mme de Vertamont. (Ch. Nisard, les Chansons populaires , I, 360.)

Près du cocher de Verthamont

Je me contente dune place, disait Coulanges dans une chanson. Mme de Sévigné en parle en l'une de ses lettres au chansonnier, du 6 août 1695.

surtout, ne fût-ce que par esprit de corps, dut déserter en masse le Savoyard, pour se presser autour de cet ancien collègue, dont les talents la lia liaient dans son amourpropre. Nous ne savons quel mobile poussa le cocher de

L VIPOÏvON' DELA GIŒY/-R 3^

Fig. 93. — L'Apollon de la Grève, d'après là gravure de Lagniet.

Vertamont à déserter le carrosse de son maître pour le tabouret du chanteur ambulant. Ce fut sans doute l'influence secrète de son astre , le sentiment de sa force et le désir de la gloire. Cette gloire ne lui a pas été refusée, mais il ne Ta obtenue qu'indirectement, sous le titre qui a caché son vrai nom à la postérité. Sans le mettre sur le même rang que le Savoyard, et quoiqu'il n'ait pas eu

comme lui l'heureuse chance d'être immortalisé par le législateur du Parnasse, tous les témoignages s'accordent à reconnaître l'immense popularité dont jouit ce personnage. C'est grand dommage qu'il n'ait jamais recueilli en volume les produits de sa verve, et que les feuilles volantes où il les consignait aient été, pour la plupart, dispersées par le vent; mais c'est dommage pour les curieux et non pour les amateurs de poésie classique, car le Savoyard lui-même était un aigle, un Pindare, à côté du cocher de Vertamont, à en juger par le peu qui nous reste de celui-ci.

La Régence et la première partie du règne de Louis XV devaient être l'âge d'or de la chanson. On pourrait faire un recueil plus gros que celui de Maurepas, de tous les couplets et refrains qui nous en ont été conservés. L'avocat Barbier, à lui seul, nous en a transmis par centaines. On chansonnait tout le monde : le duc d'Orléans, les roués, la Parabère, Mme de Prie, les ministres, Law, d'Argenson, le parlement, le duc de la Force, le prince de Conti, le comte de Clermont, la Pélissier de TOpéra, le curé Languet, Hérault et Chauvelin, les miracles du diacre Paris, les jésuites, le maréchal deBelle-Isle, le cardinal de Fleury, etc., sur l'air des Pendus, de Marçjot la ravaudeuse , de Laire la, de Barba ri mon ami, de Et vite, et vite, apportez du eocol de C'est M. Dudicourt qui n'a pas le nez court, de la Béquille du père Barnabas, cette chanson type qui s'était multipliée en variantes innombrables, et dont le rythme, le timbre et le refrain persistèrent longtemps encore après qu'on avait perdu le souvenir de l'aventure plus ou moins apocryphe qui l'avait inspirée. La légèreté va jusqu'à la licence, et la hardiesse jusqu'à l'effronterie, dans la plupart de ces couplets délurés; mais la plupart se murmuraient à l'oreille dans les salons et les cafés, ou se colportaient sous le manteau sans se chanter dans la rue. On connaît

LES CHANTEURS DES BUES. K)l

beaucoup mieux. les chansons d'alors que les chanteurs. Barbier se borne généralement à nous dire qu'elles ont couru partout, sans s'expliquer autrement. Pour quelquesunes des moins hardies, comme les couplets sur Dodun, contrôleur général des finances, il nous apprend qu'elles étaient chantées jusque par les décrotteurs, ou bien dans les foires. Quelquefois, comme lors du projet de descente en Angleterre, qui échoua par la défaite de notre flotte au sortir du port de Brest (1759) , la police faisait crier, vendre et chanter dans les rues, pour agir sur l'opinion populaire, des chansons où Ton tâchait d'imiter la naïveté des bardes nomades. Elle avait, d'ailleurs, des escouades de chansonniers à ses ordres, pour amuser et distraire la populace par des couplets de circonstance (1) . Mais le plus souvent les chanteurs des rues se bornaient aux complaintes sur les exploits de Cartouche et de ses émules ou sur la Lescombat.

Pendant le cours du même siècle, le Savoyard et le cocher de Vertamont retrouvèrent plusieurs héritiers qui ont laissé un nom comme eux, dans l'histoire de la rue.

Duchemin, qui s'intitulait l'enfant de chœur du Pont- Neuf, brillait dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, et il continua la tradition avec les progrès qu'exigeait une civilisation plus avancée. Indépendamment de ses propres élucubrations, il s'était composé un répertoire varié, en faisant un choix parmi les vaudevilles anciens, qu'il avait en quelque sorte rendus siens, à force de les chanter tous les jours, et qu'il publiait même sous son nom (2).

(1) Mémoires secrets , t. XX, p. 130. S'il faut en croire Mercier (Concert ambulant), la police, dans les moments de fermentation , faisait doubler la musique ambulante et prolongeait pendant deux heures chaque jour le tapage des clarinettes et des tambourins dans les carrefours.

(2) Voy. Chansons, vaudevilles et ariettes, choisis par Duchemin. Il demeure rue Saint-Germain-l Auxerrois , vis-à-vis l'arche Marion, chez le boulanger (1763-1778). Paris, iinpr. de Valleyre jeune.

Le père Lajoie, son successeur, visa toujours à justifier son nom : la gaieté de ses refrains, de sa physionomie, de ses gestes, de sa voix et de ses grimaces, fit longtemps les délices des badauds. Tous deux ont travaillé dans les divers genres : ils ont cultivé la chanson badine et la chanson guerrière, la chanson anacréontique et la chanson morale. Mais le sérieux même du père Lajoie a toujours quelque chose de folâtre. Chaque mode nouvelle, chaque nouvel engouement du Parisien, lui inspiraient des couplets moqueurs, où Ton retrouve plus d'un écho de la vieille basoche. Il savait aussi pincer agréablement la fibre militaire et patriotique de son auditoire, et les racoleurs du quai de la Ferraille devaient l'ouïr d'une oreille favorable, quand il chantait son chef-d'œuvre, que je le soupçonne d'avoir composé tout exprès pour leur complaire :

J'ai servi Sa Majesté , Je viens d'avoir mon congé.

• En sortant d'apprentissage, Je n'étais pas dégourdi; A présent, j'ai l'avantage D'être beaucoup plus hardi (1).

La gravure a consacré les types de deux autres chanteurs populaires du dix- huitième siècle : Michel Le Clerc et Charles Minart (fig. 94 et 95). Le premier s'accompagnait sur la vielle, et on le voit, dans l'estampe d'Ingouf, sa tète barbue enveloppée d'un capuchon, chaussé de grosses bottes, vêtu d'un costume tout populaire. Le second jouait du violon, et le même artiste nous le montre coiffé d'un tricorne, en habit effrangé et rapiécé, avec un longtablier, et, au dos, une hotte d'où débordent des feuilles de chansons. Celui-ci surtout était le favori de la foule, et quand, de sa voix flûtée et tremblotante, avec sa phv-

(1) Gouriet; Personnages célèbres dans les rues de Paris, t. II, p. 103.

sionomie mobile et narquoise, il exécutait la vieille chanson laineuse : Robin a une ruche, L'auditoire ne pouvait contenir les transports <le sa jubilation. A l'exemple de

Fig. 9U. — Michel le Clerc, musicien ambulant; d'après Ingouf.

la plupart de ses confrères, hélas! Charles Minart cultivait de préférence le genre grivois. On peut le conjecturer, du moins, par les petits [échantillons de ses refrains qui nous ont été conservés (1).

(1) Article d'Ourry dans le Musée de la caricature, in-4".

Un peu plus tard, Baptiste, qui, comme plusieurs autres chanteurs des rues, et particulièrement son contemporain Mercier, se surnommait lui-même le divertissant, faisait, avec sa commère Mme Baptiste, les délices du quai de la Ferraille, par son interminable répertoire de chansons dans tous les goûts, qu'il tirait souvent de sa propre veine et qu'il réunissait en petits livres pour les amateurs. Ses concerts en plein vent avaient lieu de sept à neuf heures chaque soir; les dimanches et fêtes, ils commençaient à cinq heures, et il y avait en outre une première séance de midi à deux heures, suivant l'avis inséré à la fin de ses cahiers : « Tout lui était bon : la gaudriole épicée, la romance sensible, le refrain gaillard, le couplet bucolique, pourvu qu'à la chute du trait final il vît tomber dru comme grêle, sur son tapis, liards et sols marqués. C'est lui qui chantait le mieux la chanson à la mode en 1783 : Changez-moi cette tête, et qui contribua le plus, de toute la force de son gosier, au réveil populaire de la vieille chanson populaire de Marlborough. Les perles de son répertoire étaient les Nouvelles écosseuses, de sa composition; Y Heuveux moment, romance pastorale dont il se disait aussi Fauteur; V Éloge des grands nez, Cadet sans souci, YÉloignement de Myrtil, ariette villageoise, etc. » Il triomphait aussi, comme Minart, dans Robin et les Deux sœurs (1).

Les chansons gaillardes et les cantiques sacrés alternaient sans cesse sur le Pont-Neuf et dans ses alentours. Ici l'on célébrait un mystère, on entonnait une hymne en l'honneur de la Vierge et des saints; là des espèces de pèlerins, portant une croix et un scapulaire, pour se distinguer des chanteurs de chansons bachiques et joyeuses, parcouraient les rues à pas lents, en psalmodiant d'une

(1) Éd. Fournier, Histoire du Pont-Neuf, 411-2. C'est sans doute à lui que fait allusion Restif de la Bretonne dans ses Nuits de Paris (154e nuit) en parlant du beau chanteur du quai de la Ferraille.

voix lamentable la complainte nouvelle (1) sur les crimes el la condamnation des grands criminels du jour. On chantait Cornus, Bacchus et Margot, en alliant le style ana-

Fig. 93. — Charles Minart, musicien ambulant ; d'après Ingouf.

créontique de Crébillon fils au style poissard de Vadé. Une fois par semaine, quelques quinze-vingts avaient permission de s'installer sous les portes cochères, où ils ânon-

(1) P. Lackoix, XV IIIe siècle, in-4».

naient tant bien que mal des cantiques pieux. Est-il besoin de dire que les Orphées profanes étaient les plus courus? En vain le chanteur sacré, debout sur son escabelle, montrait de sa baguette le diable peint en rouge, avec sa queue et ses cornes, sur le tableau qui lui servait d'étendard; en vain, entre chaque couplet, il offrait ses scapulaires bénits aux passants; la foule désertait le théâtre de ces successeurs des vieux pèlerins de la Sainte-Baume et de Jérusalem, pour porter son admiration et ses pièces de deux sols à son concurrent (1).

Parmi ces chanteurs profanes, généralement très profanes, du dix-huitième siècle, il ne faut pas oublier les vielleurs, surtout les vielleuses. Ils ne datent pas, sans doute, de cette époque, et, dès le siècle précédent, le vielleur Boniface avait acquis assez de renom pour mériter d'être gravé par Bonnart. Mais on n'en avait jamais tant vu qu'alors, et ils furent une des grandes modes du temps. La fine pointe de Saint- Aubin a croqué au passage la plus illustre de toutes les vielleuses, celle dont le nom, devenu pour ainsi dire générique, a si bien été repris et usurpé par d'autres qu'il n'est pas toujours facile aujourd'hui de discerner nettement ce qui regarde sa propre personne dans la légende collective formée autour d'elle. Fanchon la vielleuse a eu l'honneur d'être célébrée dans les romans et les romances, d'être mise en vaudeville et en drame; elle a eu la non moindre gloire de donner son nom , comme MUe de Fontanges, à une mode popularisée par elle, car on appelle encore une fanchon la coiffure familière, faite d'un mouchoir noué sous le menton, qu'elle avait coutume de porter.

Fanchon, la vraie, florissait un peu après le milieu du dix-huitième siècle. Bachaumont et les autres chroniqueurs du temps ont plus d'une fois esquissé sa figure. Bouilly et

(1) Mercier, Tableau de Paris, t. V, chap. m.

Joseph Pain en ont fait l'héroïne d'une pièce fameuse

(1803), qui fit longtemps courir tout Paris, grâce au senti menlalismo dont elle est pleine et uuv grâces de AI""' I>elmont, chargée du rôle principal; mais la tradition qu'ils avaient recueillie et qu'ils ont vulgarisée, en ajoutant encore à ce qu'elle avait de faux, pour obéir à la mode du temps et à la tendance de leur esprit, n'a guère de rapport avec la réalité. Née de pauvres parents, aux montagnes de la Savoie, selon la chanson qu'ils mettaient dans sa bouche, Fanchon serait venue à Paris n'apportant pour tout bagage que ses quinze ans, sa vielle et l'espérance. Par bonheur, ses quinze ans avaient de beaux yeux-, une bouche charmante, des bras mignons, une main potelée; et, ainsi pourvue, la petite vielleuse ne pouvait manquer d'enchanter en même temps toutes les oreilles et tous les yeux. Mais elle était aussi vertueuse que belle. Amie des grands seigneurs et des poètes célèbres, en tout bien tout honneur, elle ne profitait de ses relations, comme de la fortune acquise par ses talents, que pour protéger l'innocence, et, après avoir épousé un colonel déguisé en artiste, elle finissait par quitter son brillant hôtel de Paris pour retourner au village.

Voilà le roman. Mais, hélas! que la vérité est loin de cet idéal de candeur! Il ne suffit pas de dire, avec Rougemont dans le Rôdeur (1), que la Ninon savoyarde, comme il l'appelle, était « d'un naturel excellent, d'une complaisance excessive » , qu'elle ce ennoblit sa richesse par l'usage agréable qu'elle en fit, et termina joyeusement une vie qui fut entièrement consacrée à faire des heureux » , phrase significative sous la plume d'un vaudevilliste; il 'paraît qu'il faut aller beaucoup plus loin, si l'on en croit le Dictionnaire critique de M. Jal, qui ramène la légende de

(1) Quatrième édit,, t. III, chap. xi, p. 139.

Fanchon à une histoire d'un réalisme repoussant, mais, il faut en convenir, beaucoup plus vraisemblable.

Suivant les documents découverts par M. Jal , Fanchon la vielleuse s'appelait de son vrai nom Françoise Chemin, et, bien que d'origine savoyarde par ses parents, elle était née à Paris le 5 mars 1737 dans la rue Neuve-Saint-Médard, sur la paroisse Saint- Jacques- du-Haut-Pas, d'un pauvre gagne-deniers. Sans doute elle fut lancée tout enfant au milieu des vielleuses qui couraient les cabarets en renom, les remparts et les réunions publiques. Grâce à sa gentillesse et à sa beauté, elle y obtint beaucoup de succès et passa naturellement pour Savoyarde, comme la plupart de ses compagnes, dont elle portait le costume, et dont elle parlait plus ou moins le jargon, appris dans la maison paternelle. Ce fut probablement un calcul de sa part de se laisser prendre pour Savoyarde. A dix-huit ans, le 10 février 17oo, Fanchon épousa à Saint-Médard un gagne-deniers et marchand forain, faisant partie, comme son père , de la colonie niçarde du faubourg Saint-Marceau : Jean-Baptiste Minard, à qui elle donna un fils l'année suivante, et une fille en 1738. En 1760, 61 , 62, Fanchon a encore trois autres enfants, enregistrés toujours dans les actes de baptême comme nés de J.-B. Minard, mais avec l'adjonction de ces deux mots : le père absent, qui suffiraient à jeter des doutes sur la vertu conjugale de la vielleuse, s'il était possible de n'avoir que des doutes après les autres documents qu'on possède sur son compte. A cette date, en elfet, la vielleuse émancipée faisait scandale par ses chansons , sa tenue et ses propos dans les cafés et cabarets habituellement fréquentés par ses pareilles, quoiqu'on y fût peu prompt à se scandaliser, si bien que l'inspecteur de police du quartier Saint- Antoine la mandait devant lui, par ordre du lieutenant général M. de Sartines, pour lui ordonner ce de se comporter avec plus de décence ».

LES CHANTKCKS DKS IllIKS.

Au lieu de se rendre à celle première sommation , Fanchon lit publiquement la lettre de l'inspecteur ni plein café, et la livre aux risées; sur de nouveaux, ordres, elle comparait et fait toutes les promesses qu'on lui demande, pour

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les violer aussitôt. Bref, le 28 février 1767, à la suite d'une scène de tapage nocturne et sur la plainte d'un de ses amants, Fanchon, condamnée sommairement par M. de Sartines à être enfermée pendant une douzaine de jours, était arrêtée par le même inspecteur, comme étant d'ailleurs

une personne de mauvaise conduite notoire, « qui s'enivre journellement et insulte tous ceux qui lui déplaisent ».

Après cette courte incarcération, Fanchon recommença sans doute la même vie. Les documents trouvés par M. Jal ne vont pas plus loin. En voilà bien assez, en voilà trop pour qu'aucune illusion nous reste sur son compte. Mais, s'il faut rabattre de sa vertu, il ne faut rien rabattre de ses succès. Au contraire, elle était la reine du boulevard du Temple, alors dans toute sa vogue. Il n'y avait point de souper sans elle chez Bonalin, au Cadran-Bleu, dans le café de la dame Hast, et autres lieux de plaisir dont le boulevard était rempli. Sa vielle était l'accessoire obligé de toute partie fine ; on la faisait monter au-dessus ; elle chantait à volonté les airs naïfs de la Savoie ou les couplets de Collé, de Lattaignant, de Piron, et la mode voulait qu'on la payât largement. Aussi devint-elle assez vite beaucoup plus riche que la plupart de ceux qui croyaient lui donner l'aumône. Elle coud alors des dentelles de Chantilly à son long tablier blanc et à ses manches; sa vielle est suspendue à un large ruban de soie bleue, un cordon du Saint-Esprit, dit la légende scandaleuse , qu'un prince , charmé par sa voix et sa gentillesse, détacha de son cou après certain souper pour le passer au sien. C'est une vielleuse de Lancret et de Watteau. Puis elle disparaît et va se perdre dans la petite maison de quelque grand seigneur ou de quelque gros habitant.

Vers la même date, en 1760, un vielleur qui se tenait habituellement sur le Pont-Neuf était devenu un personnage assez marquant pour tenter aussi le crayon de Saint- Aubin, qui n'a eu garde, d'ailleurs, dans sa Promenade des remparts et ses spirituelles revues des boulevards , non plus que Carie Vernet, Bouchardon et tous les peintres des mœurs parisiennes, d'omettre ce type alors si répandu de la vielleuse montagnarde, coiffée d'une marmotte, ou du petit vieillard, espèce de pifferaro du temps, implorant le pas-

sant d'un sourire, montrant la marmotte en vie et poursuivant de son agaçante harmonie les promeneurs et les oisifs attablés en plein air. La vielleuse tient dans le Tableau de Paris y de Mercier, la place qu'elle mérite. Rétif de la .Bretonne ne Ta pas négligée non plus dans sa galerie populaire; il en a peint plus d'une fois, avec sa crudité triviale, la physionomie, le costume, le langage et les aventures, et nous la montre, chez les traiteurs à la mode, appelée d'une table à l'autre, prenant part aux conversations et parfois aux repas, jouant la Furstenberg, la Fricassée ou la contredanse de l'Écu, se prêtant enfin à tous les caprices des convives.

Il était de tradition que la vielleuse fût Savoyarde, comme celui qui faisait danser des marionnettes sur une planche au son de la cornemuse et du hautbois était Catalan , et comme le virtuose représenté par Bouchardon , qui jouait de la flûte à bec, tout en tapant de la main gauche sur un long tambour suspendu par une courroie à son bras droit, était Provençal.

Grâce à la célébrité de Fanchon, son nom fut plus d'une fois usurpé , comme nous l'avons dit, par des rivales peu scrupuleuses ; il devint d'ailleurs une espèce de nom légendaire qui se transmit de Tune à l'autre pendant longtemps, si bien qu'il serait possible que les renseignements donnés par des historiens de diverses dates sur Fanchon la vielleuse ne se rapportassent pas au même personnage. L'énorme succès de la pièce de Bouilly, sous le Consulat, vint renouveler cette vogue et remettre plus que jamais le nom et la profession de Fanchon en honneur. On vit s'abattre sur les boulevards une nuée de pseudo-Fanchons qui, les yeux baissés et la joue couverte d'une rougeur pudique, chantaient des romances pathétiques en s'accompagnant de la vielle, et exploitaient avec fruit l'attendrissement causé par le sentimental vaudeville. C'est à ce genre qu'appartient

la Fanchon posthume de la Restauration qui groupait la foule autour d'elle sur les boulevards et voyait les offrandes les plus multipliées pleuvoir dans sa corbeille (1).

Sous la Révolution, la race des chanteurs en plein vent ne fît que pulluler de plus belle. Il semble que la guillotine eût dû mettre en désarroi la Muse des rues comme celle des salons et des académies; mais la chanson populaire vit de passion et fleurit au milieu des tempêtes. Toutes les colères, tous les sinistres sentiments de l'époque furent arrangés en rimes sans-culottes et éclatèrent en horribles refrains. Les musiciens aveugles, dont l'orchestre ambulant avait escorté le char de la Raison et retenti dans les fêtes nationales, raclaient du matin au soir, dans tous les coins de Paris, les airs qui composaient le répertoire patriotique. On chantait la mort de Capet, la mort de Marie-Antoinette, la mort de Marat et de Lepelletier. La police gageait ces rhapsodes républicains pour entretenir le feu sacré de la canaille.

En compagnie de saltimbanques et de grimaciers, elle les envoyait brailler le Ça ira dans le faubourg Saint- Antoine y sur le passage des charrettes funèbres qui transportaient à la barrière du Trône les condamnés du tribunal révolutionnaire. « Dans les derniers temps de la Terreur, un de ces hommes insultait aux victimes qu'on conduisait au lieu du sacrifice, en chantant sur leur passage une chanson dont chaque couplet finissait par ce refrain :

Eb ! bon, bon, bon, tous ils iront Dedans le panier à Sanson...

(( Les chanteurs des rues, en vociférant des couplets atroces, examinaient l'impression qu'ils faisaient sur leur auditoire, et, par un signe de convention, indiquaient

(1) Petite Chronique de Paris, p. 142, 20 oct. 1816.

comme suspect, au mouchard qui (Hait derrière, celui qui avait fait la grimace à la chanson. Manuel dit à quelqu'un

que la Commune donnait six francs par jour à chacun de ces chanteurs (1). »

« Nous entendions ces chansonniers homicides, écrit Mercier dans le Nouveau Paris (2), qui hurlaient le soir dans le Palais-Royal : « A la guillotine, Capot, à la guillotine (3)! » Des furibonds, le sabre à la main, les accompagnaient. Ces mêmes chansonniers portaient sur des brancards des hommes blessés à l'affaire du 10 août, défilaient dans le sein de la Convention en criant vengeance dans leurs cantiques brutaux. On faisait entrer dans des couplets, fort gais, au gré de la populace, tous les noms qui entraient dans la composition de l'instrument fameux du supplice. Des expressions facétieuses étaient consacrées pour peindre le jeu de la planche fatale et la chute des têtes coupées... Marat, Chabot, Robespierre, d'Orléans, furent chantés par ces bouches publiques. Au 10 août, ils étaient cachés dans des souterrains en attendant Tissue du combat. Le chansonnier des carrefours les métamorphosait en héros armés et combattant. On les a entendus faire gémir leurs violons d'éternelles complaintes sur le meurtre de Lepelletier de Saint-Fargeau , et lorsque le meurtrier se fut brûlé la cervelle, à ce que Fondit... les mêmes chansonniers évoquèrent toutes les furies des enfers pour le torturer. » Il semble même résulter d'un passage du Courrier de Gorsas, après la mort de Mirabeau, qu'on faisait chanter dans les grandes occasions jusqu'aux bouquetières du Pont-Neuf et du Palais-Royal.

Les refrains obscènes et patriotiques se croisaient dans

(J) Proussinale, Histoire secrète du Tribunal révolutionnaire, II, 35, 127.

(2) Édit. Poulet-Malassis, t. II, p. 219.

(3) Disons du moins que, pendant l'exécution de Louis XVI, il circula une complainte fort plate, mais courageuse , qui blâmait le régicide et invitait les citoyens à la pitié (Challamel, Histoire-Musée de la République).

une mêlée furieuse à travers les rues, qu'emplissait d'un tumulte sans fin la fièvre révolutionnaire. Sur tous les pavés pérorait un orateur en plein vent; sur chaque place et dans chaque carrefour, un chanteur en carmagnole, la tête au soleil et les pieds à l'égoût, son tablier replié et tout débordant de chansons, lel que le représente une gravure du temps, secouait ses couplets brûlants sur la foule.

En 1789, on chantait par les rues la Prise de la Bastille, la Chanson des Émigrants, la Milice nationale, la Cocarde parisienne; en 1790, on chansonnait l'abbé Maury , les couches et les relevailles de maman Target ; en 1791, des complaintes sur Mirabeau retentissaient le soir même de sa mort, et de grossiers refrains raillaient le départ de la ménagerie royale; en 92, c'étaient la Marseillaise et Mme Veto; en 93 et 94, la Carmagnole et la Ronde des guillotinés; en 9o, le Réveil du peuple, Remettez- vos culottes, les Jacobins avaient promis de faire égorger tout Paris; en 96, les Cinq sens, le Marchand de bois des Tuileries , etc.

Arrêtons-nous un moment en pleine fournaise révolutionnaire, et tachons de discerner, au milieu de l'infernal tapage que font les bandits de la Terreur, le bruit des refrains sanglants de la rue. Déduit, le Tyrtée du ruisseau, et Warlet, ce chansonnier et orateur du peuple dans les places publiques, » comme l'appelle Gorsas (1), méritent une place clans les bas-fonds de l'histoire de cette terrible époque, auprès de Forcade et de Gonchon, les Démosthènes de la borne. L'orateur et le chanteur populaire se réunissaient souvent, du reste, dans la même personne, et celuici joignait maints commentaires à ses couplets (2). A côté

(1) Courrier du 13 janvier 93. C'est le fameux Achille Varlet , que les procèsverbaux de la Commune nous montrent venant demander, le 25 brumaire an II, au sortir de prison, l'autorisation d'établir dans les places une tribune d'où il puisse instruire le peuple.

(2) Schmidt, Tableau de la Révolution, p. 310.

des gaudrioles effrontées du violon Bellerose et de Quatorze-Oignons le cynique, dont le costume renouvelait <|ur l'antiquité raconte de Diogène, retentissaient, hurlés à

pleins poumons par des chanteurs en bonnet rouge, que paraient la cocarde et la médaille civique, la (lu il loti ne d'amour, le terrible Ça ira, de Ladre (1), qui a fait des centaines de chansons de ce genre; YH>jmnr à la Raison, du citoyen Desforges; Y Inutilité des prêtres, par le citoyen Piis; J'ai tout perdu et je m'en /'..., du citoyen Félix Nogaret, l'un des plus inépuisables et aussi des plus lettrés parmi les fournisseurs de ces chansons patriotiques, dont Savard, Giroust, Jouve de l'Opéra, Duboulay, et souvent de plus illustres, faisaient les airs, et qui se vendaient par milliers chez Frère, dans le passage du Saumon. Ces chansons, en effet, n'étaient pas toujours des pont-neufs, mais souvent de vraies compositions à grandes prétentions musicales ou littéraires, écloses d'abord sur la scène ou dans l'intérieur des sections, et descendant de là dans la rue, — comme le Salpêtre républicain, par un citoyen de la section de Mucius-Scaevola, chanté sur le théâtre de l'Opéra-Comique par le citoyen Solié, ou la Montagne, musique du citoyen Gatayes, chantée au Temple de la Raison. Écoutez, voici ce qui retentit dans les carrefours :

Honneur au fameux Guillotin, Qui nous purge chaque matin.

Son remède est certain Pour chasser le venin.

Dansons la Carmagnole, etc.

Le peuple eut un traître pour roi :

Ce médecin (d'après la loi) Nous en purgea soudain, Et lui fit, un matin...

Danser la Carmagnole, etc.

(1) Sur l'origine et les variantes de ce refrain, inspiré par un mot de Franklin, comme sur ht manière dont il fut composé en collaboration avec La Fayette, voir un curieux passage du Molière musicien de Castil-Blaze, t. II, p. 449-51.

Il faut raccourcir les géants Et rendre les petits plus grands; Tout à la même hauteur, Voilà le vrai bonheur.

Dansons, etc.

Ici, ce sont les Couplets sur la reprise de Toulon, par le sans-culotte Grou :

Scélérats, traîtres, assassins, Les esclaves des souverains Font déjà la grimace [bis); Nous qui prêchons légalité, Sous l'arbre de la liberté, Frappons, et point de grâce (bis).

Que le prêtre, que le tyran, Que l'émigré'^ que le brigand Nous fassent la grimace (bis) ; De vengeance il est un moyen...

Mes frères , écoutez-moi bien :

Frappons, et point de grâce (bis).

Les refrains les plus innocents étaient accommodés à la sauce patriotique. On ebansonnait Gobourg sur Pair de la Faridondaine. On célébrait Sainte Guillotinette sur l'air de Maguingueringon, Maguincjuerette , et on la mettait gaiement en ponts-neufs de ce genre :

Un certain ressort caché, Tout à coup étant lâché, Fait tomber, ber, ber, Fait sauter, ter, ter, Fait tomber, Fait sauter, Fait voler la tête.

Après la déroute des Prussiens, on chantait dans toutes les rues quelque chose de plus gai et de plus inoffensif :

Savez-vous la belle histoire De ces fameux Prussiens?

Ils marchaient à la victoire Avec les Autrichiens; Au lieu de palmes de gloire Ils ont cueilli — des raisins.

Le peuple goûtait particulièrement cette chanson et ne se lassait pas de l'écouter avec de grands éclats de rire. Un journaliste, observant l'effet produit par ces chansons,

Fig. 97. — Ange Pitou sur la place Saint-Germain l'Auxerrois, d'après la gravure placée en tête du Chanteur parisien (1808).

par le Ça ira, par la Marseillaise, écrivait : « Je conclus à ce que l'on attache quatre bons chanteurs à chacune de nos armées. Faire notre révolution en chantant est un moyen presque sûr de l'empêcher de finir par des chansons (1). » Je ne sache pasuque ce vœu patriotique ait été

(1) Moore, Journal durant un séjour en France, trad. par La Grange, 1714, t. II. p. ?.0G.

exaucé; mais il est certain que la chanson fut, pour le gouvernement révolutionnaire, un grand moyen de propagande et d'action, comme le théâtre. Parfois les chanteurs accompagnaient leurs refrains de commentaires et de harangues sur les sujets du jour, et se transformaient en véritable tribuns (1).

Mais la réaction avait aussi ses chanteurs populaires, qui toutefois n'osèrent généralement donner signe de vie en pleine Terreur. Après Thermidor, apparut le plus célèbre de tous, le courageux Louis- Ange Pitou. Pitou est une figure à part dans la galerie des chanteurs de la rue; il mérite que l'histoire recueille son nom. Tous les soirs , de Fan 1795 à l'an 1797, un homme de petite taille, à figure mobile et caractérisée , vient s'installer devant le portail de Saint-Germain TAuxerrois, et là, chantant et parlant tour à tour, assaisonnant ses hardis couplets de lazzi, d'épigrammes et de gestes expressifs, il crible la République de sarcasmes et livre son gouvernement aux risées de la multitude. Jusqu'à onze heures du soir, il promène et retient son immense public, dans l'espace qui s'étend de la rue du Coq et de la place des Victoires jusqu'au carrefour de rArhre-Sec, en ramenant toujours son quartier général sur la place de Saint-Germain l'Auxerrois (fig. 97). La foule, attroupée par sa voix mordante, sa verve et son audace, s'épuise en conjectures sur le chanteur, dans lequel les uns veulent voir un prêtre déguisé, d'autres un évêque, d'autres encore un professeur, ou l'homme de confiance de la maison de Rolian. Pitou tirait parti du mystère au profit de sa popularité. C'était tout simplement un jeune Orléanais, natif d'un village près de Châteaudun, âgé de vingt-cinq ans à peine, qui, venu à Paris sans savoir pourquoi, après avoir fait bien des métiers pour vivre,

(t) Voy. dans le Tableau de la Révolution française, de Schmidt (I, 310), le rapport de l'observateur Perrière à Garât, daté du 27 mai 1793.

descendit dans la rue, poussé par la misère, les poches pleines de couplets qu'il avait composes dans la lièvre, et dès les premiers jouis y réussit de telle sorte que ce qui n'avait été d'abord qu'une ressource extrême devint bien vite une habitude et un besoin pour lui. Celui qu'on appelait le Chanteur parisien, le Garât des (Carrefours^ élargissant son genre et s'enhardissant chaque jour, était devenu bien vite une sorte de journaliste, de pamphlétaire, de joyeux tribun de la réaction en plein vent.

Louis-Ange Pitou, « dit Valainville, né à Moléans, district de Ghâteaudun, âgé de 27 ans, écrit-il en 1794, dans le second numéro de son Tableau de Paris en vaudeville, acquitté au tribunal révolutionnaire le 5 prairial (24 mai 1794), demeurant rue Percée-André-des-Arts, n° 22, » avait déjà fait un vaudeville contre la queue de Robespierre, et publié son hardi journal, le Tableau de Paris, mêlé de prose et de vers, quand il descendit dans la rue. Le Tableau de Paris avait pour épigraphe :

Je veux chanter ou satiriser les coquins, les septembriseurs, les filous, les badauds, les espions et toute la bande à Cartouche. Je veux dire que Barrère a présidé les Feuillants et les Jacobins, que Carrier a noyé les Nantais, que Fouquier-Tinville se moque de nous et que l'on veut le sauver et le remettre en place.

Parmi les nombreuses chansons qu'il renferme, je ne citerai que quelques couplets de la suivante, qui n'est pas l'une des plus hardies, mais qui me parait l'une des meilleures :

C'est un être bien étrange Que ce peuple de Paris!

Jl a la douceur d'un ange Aussitôt qu'il se voit repris; Quand on le lâche, il se venge, Et, lorsqu'il se voit pris, Il se tait, il est soumis.

Bon, méchant, simple et volage, Ne fixant aucun objet, Tout en sortant de sa cage, 11 court vite au trébuchet :

Rien ne peut le rendre sage, Le malheur l'abasourdit Et le bonheur l'éblouil.

Toujours franc, toujours novice, Aveugle en sa volonté, 11 commande son supplice Pour voir de la nouveauté; Ne suivant que son caprice Ou celui de ses bourreaux, Il applaudit à ses maux.

Pitou a raconté à plusieurs reprises, notamment dans son Voyage à Cayenne (1), ses débuts à Paris, sa première arrestation et son premier procès. Il étudiait depuis six ans dans les séminaires (2) , quand il s'échappe avec huit louis dans sa poche, et tombe dans la grande ville, où la première rencontre qu'il fait, c'est celle de la tête du boulanger François, portée au bout d'une pique. Il va se loger rue Saint- Jacques, court les places, ta te de tous les métiers, prend des notes pour le Journal de la cour et de la ville, rédige le Mémoire en révision pour le marquis de Favras, entre comme précepteur chez le comte de Mahé, et un jour se fait arrêter sur une dénonciation d'une certaine femme Morlay et d'un déserteur allemand, ami d'Anacharsis Cloots, pour avoir mal parlé des Jacobins et chanté une chanson contre leur société et contre la Convention. Saisi dans sa mansarde de la rue Percée, Pitou est transféré successivement à la prison Marat, à la Conciergerie, dans un cabanon de Bicêtre, puis il comparaît devant le tribunal révolutionnaire. Un hasard le sauve : l'huissier

(1) On peut consulter aussi son Urne des Bourbons et des Stuarts, son Analyse de ses malheurs, etc.

(2) C'est là , sans cloute , ce qui a fait dire à plusieurs que c'était un prêtre défroqué.

a envoyé l'assignation à une homonyme de la femme Morlay, qui ne reconnaît naturellement pas Pitou; le déserteur allemand, troublé par cet accident, patauge dans s;i déposition : Pilou achève sa victoire en entonnant devant le tribunal les couplets du Réveil d'Épiménide, empreints du républicanisme le plus brûlant. On l'acquitte, on l'emporte en triomphe; les jurés l'emmènent dîner avec eux, et enfin, après avoir encore manqué de se perdre par un propos imprudent, il rentre chez lui, mourant de faim et sans le sou.

Thermidor arrive. Pitou fait imprimer le Tableau de Paris en vaudeville. Puis ridée lui vient de descendre dans la rue pour y chanter lui-même ses chansons, et, après avoir hésité longtemps, il finit par se décider. 11 a raconté la curieuse histoire de sa carrière d'artiste en plein vent dans la préface de son Chanteur parisien de 1808. Ce récit est peu connu, presque aucun de ses biographes n'ayant eu l'idée d'y recourir avant de parler de lui; c'est pourquoi je vais lui laisser la parole :

« Toutes les fois que je passe dans la rue Saint-Denis, écrit-il, je m'arrête à considérer la maison de l'Homme- Armé, où je débutai en 1795, 1er juillet, à cinq heures du matin» Une marchande de la halle, qui s'aperçut que je m'enrouais à force de chanter contre l'agiotage, me dit, en style énergique, qu'un chanteur sans violon sonnait comme un pot cassé... A dix heures et demie, je m'en retournai chez moi, persuadé qu'en me retirant tous les jours à la même heure, je ne serais reconnu de personne, le jour ne venant ordinairement qu'à dix heures du matin chez les gens du bon ton; mais la faim, qui chasse le loup du bois, réveillait alors tout le monde avant l'aurore, et je me trouvai caché au milieu des halles comme la perdrix qui met sa tête sous Paile pour se dérober au chasseur...

« A dix heures, j'allai à mon ordinaire rédiger la séance

de la Convention pour les Annales patriotiques et littéraires. En revenant, je retrouvai au coin de la place Dauphine un opérateur (le marchand de vulnéraire suisse), entouré de toute sa musique... L'observation de la dame de la halle m'avait frappé. Je parlai à l'oreille d'un membre de l'orchestre du marchand de vulnéraire. Convention faite à partage égal, nous nous donnons rendez-vous, pour le lendemain à cinq heures du matin , dans un petit cabaret de la rue du Puils, près des Halles. Comme l'opérateur ne sortait de chez lui qu'à sept heures du matin, son musicien trouvait son compte à nous servir tous deux. Nous nous attablons : un verre de cassis met de la colophane à l'archet et dérouille le gosier... A dix heures et demie, nous avions fait quatre cents francs. (Quatre cents francs à la halle, en une heure de temps! Pitou ne voit-il point les choses à travers l'illusion de ses souvenirs? Il est probable, du moins, que ces quatre cents francs étaient en assignats.)

« Nous allons compter notre recette et déjeuner à un petit cabaret : c'était la galerie de mon musicien et le rendez-vous des autres chanteurs. Je payai mon entrée. Bientôt les accords discordants des chanteurs et chanteuses font une cacophonie risible... Les censeurs et les admirateurs sont des commères du marché aux Poirées, qui viennent avec leurs amoureux affublés d'un large chapeau blanc, et la pipe en gueule, juger l'impromptu fait à coups de verres...

« En chantant sur les places, je me trouvai associé à la plupart des gens sans état et sans considération. Le public, qui devina les motifs qui m'avaient réduit là, vint me voir avec autant de curiosité que d'intérêt et de plaisir. L'argent ne me manqua plus : je faisais jusqu'à cinquante francs de recette par jour. En 1796, moment où le numéraire ne commençait qu'à reparaître, je nageais dans l'abondance au milieu de la disette. Cette abondance me donna le goût

du plaisir et de la dissipation. On ne se doute pas des rencontres que trouvent nn acteur et un chanteur... Les marchands de la place Saint-Germain l'Auxerrois, où j'avais établi mon théâtre ambulant (après avoir quitté le quartier des Halles), m'ont vu plus d'une fois refuser différents cadeaux. »

Arrêtons-nous ici , et jetons un voile sur les révélations de Pitou. Le cher homme était un peu fat, et, malgré ses prétentions politiques, il ne dédaignait pas de descendre quelquefois de son haut style pour chanter Cythère et le petit dieu malin. C'est précisément une chanson sur Cythère qui fut cause de l'une de ses premières mésaventures. La république venait de décréter, en avril 1796, la création des mandats, papier-monnaie destiné à remplacer les assignats, et qui étaient bien vite tombés dans un décri aussi complet. Le mois suivant, le théâtre de la Cité donna les Mandats de Cythère, et Pitou saisit ce prétexte pour composer, sous le même titre, une chanson qui nous paraît bien anodine aujourd'hui, mais qui ne l'en fit pas moins condamner à une amende de mille livres en mandats, qu'il acquitta pour deux livres dix sous en argent. Il faut se rappeler, du reste, que toutes les allusions, dont beaucoup sont aujourd'hui perdues pour nous, étaient alors saisies au vol, et que Pitou avait l'habitude de coudre au texte un commentaire qui en dépassait les termes.

Notre chanteur frondait tous les ridicules du jour avec une verve caustique fort appréciée de ses auditeurs. Après avoir attaqué l'agiotage, il s'en prenait aux modes extravagantes et aux engouements insensés. Il chansonnait les Incroyables , les Inconcevables et les Merveilleuses :

On peut, sans être malin, Vous dire avec assurance Que c'est l'habit d'Arlequin Qui sied le mieux à la France,

Car le démon de la mode Chez nous, du matin au soir, Fait, défait et raccommode Collet rouge, et blanc, et noir.

Voici qui vaut un peu mieux, et où nous commençons à trouver notre vaillant Pitou. C'est la chanson des Patentes, composée en octobre 1796, à propos d'une nouvelle loi du Directoire :

Républicains, aristocrates, Terroristes, buveurs de sang, Vous serez parfaits démocrates Si vous nous comptez notre argent; Et , comme la crise est urgente , Il faut vous conformer au temps, Et prendre tous une patente, Pour devenir honnêtes gens.

Cette chanson , dit-il , fut une des causes principales de sa déportation. Il est à croire que le Père Hilarion aux Français, « parallèle des abus du cloître avec les abus de 1793, 94, 95 et 96, » chanté par lui le 1er janvier 1797, n'y nuisit pas non plus. C'est son chef-d'œuvre, et nous ne résistons pas au désir d'en citer quelques strophes :

Peuple français, peuple de frères, Souffrez que père Hilarion, Turlupiné dans vos parterres, Vous fasse ici sa motion {bis).

Il vient, sans fiel et sans critique, Et sans fanatiques desseins, Comparer tous les capucins Aux frères de la république.

Nous renonçons à la richesse Par la loi de notre couvent :

Votre code, plein de sagesse, Vous en fait faire tout autant.

Comme dans l'ordre séraphique, Ne faut-il pas, en vérité, Faire le vœu de pauvreté Pour vivre dans la république ?

On nous ordonne l'abstinence Dedans notre Institut pieui :

N'observait-on pas dans la Pranee Le jeûne Le plus rigoureux ?

huis Fotre carême civique Vous surpassiez le capucin ; En vivant d'une once de pain .

Vous jeûniez pour la république.

Nous avons noire discipline, Instrument de correction; Vous ave/, votre guillotine, Fraternelle conviction.

Ce châtiment patriotique Est bien sûr de tous ses effets : . 11 n'en faut qu'un coup, pour jamais Ne manquer à la république (1).

A la bonne heure! Malgré les négligences de la forme, voilà une spirituelle et verte ironie! Les instincts monarchiques de Pitou, son mépris pour la république, s'affichent très nettement dans cette courageuse chanson. Mais gardons-nous d'exagérer, en faisant de lui, comme quelques-uns, un royaliste quand même, une espèce de Vendéen du couplet. Son recueil donnerait un démenti à cette hypothèse. On y lit des strophes enthousiastes en l'honneur de Napoléon, sur Tair de Vive Henri IV! Plus tard, il chanta les Bourbons, mais ce ne fut qu'après leur retour.

Ange Pitou était dans ses chansons l'expression de l'instinct populaire, las de la révolution, et aspirant au retour de l'ordre. C'est ce qui explique sa rapide popularité, ce II s'était fait un si nombreux auditoire, dit Mercier, que la garde n'osait l'interrompre; chaque fois qu'il parlait de république, il portait la main derrière lui (je demande pardon pour ce détail un peu trop empreint de

(l) Tout cela est extrait du Chanteur parisien, publié par Pitou lui-même, à la suite de Y Almanach-T a-bleltes pour l'année 1808, et qui contient les vaudevilles faits avant et pendant son exil à Cayenne.

réalisme). Il se fit arrêter : traduit au tribunal criminel, il répondit à l'accusateur public que, dans le geste qu'on lui reprochait, il n'avait d'autre intention que de chercher sa tabatière (1). » Suivant le même, Pitou fut emprisonné vingt-deux fois pour ses couplets; peut-être y a-t-il là une légère exagération; mais il est certain du moins que le Bureau central le fit appréhender au corps et mettre en accusation à bien des reprises différentes , sans jamais oser dépasser une amende, devant les manifestations tumultueuses de la foule et la fière attitude du prévenu, qui, le lendemain, recommençait de plus belle. Le Directoire finit par le faire condamner à mort, le 1er novembre 1797, peine qui fut commuée en celle de la déportation perpétuelle.

Pitou, écrivain en même temps que chansonnier, a publié lui-même le récit de sa transportation et de son séjour, en compagnie des Billaud-Varennes et des Collot d'Herbois, sous ce ciel meurtrier qui dévora en deux mois plus de la moitié de ses cent vingt compagnons.

Il parvint à s'échapper de la Guyane, et après une série d'aventures extraordinaires, rentra en France, où la révolution du 18 brumaire venait d'éclater. Gomme on ne lui avait même pas lu son jugement, il ignorait que le bannissement avait été prononcé contre lui à perpétuité : il l'apprit en se voyant arrêté de nouveau par la police, et détenu à la Force, où il resta longtemps. Gracié par le premier consul, le 8 septembre 1803, il s'établit libraire au numéro 21 de la rue Croix des Petits-Champs, près la place des Victoires , en un lieu où il pouvait voir, du seuil de sa boutique, l'ancien théâtre en plein vent de ses audaces et de ses succès.

En 1815, et les années suivantes, il publia Wrne des

(1) Nouveau Paris, édit. Poulet-Malassis , t. I, p. 199. Pitou a reproduit luimême une explication analogue en tête de sa chanson des Patentes, et comme alors (1808), il n'avait plus de raison pour dissimuler, bien au contraire, il faut admettre qu'elle n'était peut-être pas aussi ironique que le croit Mercier.

Stuarts et des Bourbons, par LA. Pilou, « déporté à Cayenne au 18 fructidor, et proscrit dix-huit fois pour la cause des Bourbons* » et plusieurs brochures royalistes. Signalons seulement, pour la singularité de leurs titres et de quelques-uns des détails qu'elles contiennent, les deux brochures de 1820, relatives à l'assassinat du duc de Bcrry : le Véritable dernier cou cher de W* le duc de Berry, réclamation véhémente en faveur du tapissier Durier, qui disputait à M. Grandsire l'honneur d'avoir fourni le lit sur lequel expira le prince, et au cours de laquelle Pitou nous apprend qu'il a reçu en don de son client le traversin « sur lequel l'auguste victime a rendu le dernier soupir; » puis le Trône du martyr du 13 février 1820, consacré encore aux mêmes événements, et qui est autant une pétition personnelle de Pitou qu'une réclamation en faveur de ses amis. Il était alors libraire à Paris, rue de Lulli, 1, derrière l'Opéra.

Après une existence aussi agitée, ce vaillant trouvère plébéien, qui avait rempli les rues de Paris du bruit de son nom, mourut dans le plus profond oubli.

Nous avons trouvé, dans les Pièces saisies chez Babœuf, une violente diatribe contre Pitou, « ex-abbé, le confident et l'âme damnée de Mercier » , traité de coquin , de croquant, de vil Protée, d'infâme roué, de scélérat immoral. Babœuf écrit « au plébéien Simon » , le 2o nivôse an IV , pour l'exhorter à s'emparer, autant qu'il pourra, de la rédaction de Y Ami du peuple, de Lebois, et à le soustraire ainsi à l'influence de Pitou , qu'il accuse d'avoir écrit de nombreux articles d'un patriotisme bâtard, faux et joué, et d'en avoir été le faiseur hypocrite et menteur, depui que le journal avait échappé aux mains de Chasles : « Pitou , dit-il, après le 9 thermidor, rédigea le Tableau de Paris en vaudevilles, feuille périodique qui était le nec plus ultra de la furocratie. Il n'avait point encore fini ce travail

qu'il entreprit en même temps la rédaction de Y Ami du peuple. Ce croquant a quelque facilité. Quand le Tableau de Paris n'eut plus lieu, il travailla à une autre feuille aristo-thermidorienne, qu'il ne cessa d'écrire chaque jour pour deux partis opposés... Pourquoi donc s'engouèrentils jusqu'à un certain point de ces catilinades bâtardes, qui n'avaient que l'enveloppe extérieure de la véhémence? Si, comme quelqu'un que je connais, ils avaient pu approcher le caméléon vénal, ils l'auraient tous entendu s'écrier avant de se mettre à la besogne sur le journal populaire : «Eh! qu'il faut être malheureux d'être obligé, pour manger, d'écrire ce que Ton ne pense pas, de parler pour ces scélérats de républicains ! Allons, puisqu'il faut dîner, faisons encore une toise de démagogie! »

Sans accorder aux renseignements de Babœuf une confiance absolue, on doit avouer qu'ils ne paraissaient pas dénués de toute vraisemblance. Ange Pitou était besogneux, et il ne faudrait point en faire un Caton. Mais, après avoir tâtonné d'abord, il finit par se fixer, et il prouva bien que, dans Y Ami du peuple, il écrivait ce qu'il ne pensait pas.

Quelques mois avant la déportation de Pitou, la chanteuse Sophie Lapierre, jolie blonde à l'œil vif et à l'air mutin, avait comparu devant la haute cour de Vendôme, en compagnie de Babœuf et de ses adhérents, dont elle partageait les idées, et qu'elle exaltait, dans leurs conciliabules, en chantant des couplets communistes et égalitaires. Le rendez -vous favori des babouvistes, le café Chinois, sur le boulevard, près de la rue de la Michodière, retentissait de ses chants hardis , que répétaient les terroristes et les femmes des anciens clubs, serrées autour des tables. C'était, par exemple, la pièce suivante :

Un code infâme a trop longtemps Asservi les hommes aux hommes :

Tombe le règne des brigands !

Sachons enfin où nous en sommes.

Refrain : RéTeillez-vous à noire roix

ESI sortes de ta nuit profonde;

Peuple, ressaisisse/. 708 droits ; Le soleil luit pour tout le inonde.

Ou encore, sur l'air du Pauvre Jacques :

Ah! pauvre peuple, adieu le siècle d'or!

N'attends plus que peine et misère :

11 est passé dès le dix thermidor,

Jour qu'on immola Robespierre.

Quand il vivait, il allégeait nos maux,

Il avait toute notre estime; Les décemvirs, pour perdre ce héros,

L'accusent de leur propre crime.

Ah ! pauvre peuple ! etc.

Brave Saint- Just, trop sensible Couthon,

Vous deviez être aussi victimes; De Scévola , de Socrate et Caton

Vous aviez les vertus sublimes.

Républicains, qui dans ces jours d'horreur,

Sûtes échapper au carnage, Rallions-nous, et, d'une même ardeur,

Jurons de venger tant d'outrages (1).

Pendant le procès, Sophie persifla ses juges, et à la fin de chaque séance elle entonnait ses refrains, que les conjurés répétaient à pleine voix en regagnant leur prison (2). Elle fut acquittée. Rien ne nous prouve que Sophie Lapierre ait été précisément une chanteuse des rues, et nous n'avons pas à nous en occuper davantage; mais on voit que la chanson était une arme dont on se servait dans tous les partis.

Ange Pitou nous console des chanteurs dégénérés du Directoire. Les mœurs de cette époque bâtarde avaient

(t) Pièces saisies chez Babœuf.

(2) Lairtllliek, les Femmes pendant la Révolution , t. II. Réimpression de l'ancien Moniteur, t. XXVIII.

déteint sur la chanson populaire, qui de la licence révolutionnaire gardait surtout celle du cynisme. Les chanteurs ambulants se hasardaient généralement peu à faire entendre en plein air les strophes satiriques contre les hommes du jour, telles que le marchand de bois des Tuileries; ils s'en prenaient plutôt aux Muscadins et aux Incroyables, ce qui était moins dangereux. Les Orphées des piliers des halles se faisaient remarquer entre tous par la crudité de leur poésie, fort goûtée de la jeunesse des deux sexes qui habitait ces parages. Ceux des quartiers élégants fréquentaient le concert Feydeau et en rapportaient les grands airs et les romances à la mode. On voyait même tous les soirs, au port au Blé, un ménétrier du haut style, dont les roucoulements à la manière de Garât excitaient les transports des sensibles Limousines (1).

Quelques chanteurs d'église, ruinés par la Révolution, n'avaient eu d'autres ressources que de descendre dans la rue. On y voyait particulièrement l'ancien carillonneur de Saint -Jacques -la -Boucherie. « Qui n'a pas rencontré, dit Pujoulx (2) , un petit homme de plus de soixante ans, lèvre supérieure fendue, perruque ronde, vêtu assez proprement, et ne demandant l'aumône qu'en répétant toujours à peu près la même chanson? 11 tient une canne avec laquelle il bat, non la mesure, mais chaque note. Écoutez le refrain de ses couplets, ou plutôt la manière dont il le chante, et vous devinerez que cet homme a été longtemps frappé par le tintement redoublé des battants des cloches. »

Sous l'Empire , où le maître n'eût pas souffert un nouveau Pitou, Duverny ressuscita la vogue du Savoyard et du père Lajoie. Aveugle comme le premier de ces personnages, il réunissait aussi le double talent de poète et de

(1) Mercier, le Nouveau Paris, t. II, 295.

(2) Paris à la fin du xvine siècle, 1801, in-8°, p. 66.

chanteur, et il variait ses séances par des intermèdes de tours de cartes, où il voyait plus clair que tous ses spectateurs. L'influence de la civilisation et le progrès des lu-

mières se marquent de plus en plus dans les productions de Duverny. Le Savoyard et le cocher de Vertamont ne sont que des saltimbanques illettrés en regard de ce rhapsode, dont les petits vers peuvent souvent soutenir la comparaison avec ceux des meilleurs chansonniers du Caveau.

UAimanach des Muses ne donnait pas toujours des couplets aussi joliment tournés que ceux de Y Heureux vigneron :

Le ciel m'a cru digne Du souverain bien; J'ai femme, j'ai vigne, Je ne veux plus rien.

Quel mortel au monde A moins de souci?

Ma vigne est féconde , Et ma femme aussi (1).

Après Duverny, les principaux fournisseurs de la chanson des rues, c'étaient Aubert, Collaud, Cadot, etc. (2). Parmi les virtuoses qui attiraient l'attention des amateurs sur divers points de Paris, citons le musicien harmonique, qui donnait des concerts en frappant légèrement les bords de quelques verres remplis d'eau et placés sur une petite table (3); un autre, dont l'orchestre était plus simple encore, car, dit Gouriet, « il produit de l'harmonie en faisant claquer ses doigts; il en donne avec sa bouche, avec ses coudes, avec ses genoux, avec ses pieds »; l'Auvergnate , accompagnée d'un sapajou qui jouait du violon; l'aveugle du Pont au Change, qui, à l'aide de ficelles attachées à ses pieds et correspondant à autant de sonnettes, produisait un carillon pareil à celui de la Samaritaine; l'aveugle au clavecin, qui exécutait des sonates en plein boulevard et au profit duquel Elleviou et Pradher donnèrent une fois, le 5 messidor an X (24 juin 1802; , une séance en plein vent, suivie d'une quête fructueuse (fig. 98) ; l'homme-or-

(1) Gouriet, Personnages célèbres... t. II, 326-8.

(2) Brazier, la Chanson , t. VII des Cent et un.

(3) Ce musicien harmonique brillait sous l'empire. Serait-ce le même qui, dès 1782. donnait des concerts de verres sur le boulevard du Temple? Voici comme en parle l'auteur du Chroniqueur désœuvré (t. I, ch. xxxi) : « Vous avez quelquefois, lecteur, essayé de tirer des sons d'un verre, en passant légèrement un doigt mouillé sur le bord : c'est la seule manière que l'auteur du concert du boulevard emploie. 11 a si bien calculé et combiné les sons que chaque verre peut rendre que. promenant adroitement ses deux mains d'une verre à un autre, il joue à la fois une ariette et en fait l'accompagnement. »

cbestro, qui jouait à lui seul du double flageolet, de la harpe, du tambourin, des cymbales, des sonnettes, et avec cet attirail accompagnait une cantatrice, composant à elle

NI

seule toute la partie vocale de ses concerts (1). Les chan-

(I)Kotzebi e, Mes souvenirs de Paris en 1804, t. I, p. 110 et suiv. — Salgues, De Paris, des mœurs,... 1813, in-8°. — Goiriet, t. II, p. 242, 297.— Peut-être l'homme-orchestre décrit par Gouriet, sous le titre de musicien des promenades, comme un des virtuoses les plus fameux de la rue, est-il celui que le Bon Genre a représenté, à la date de 1815, sous le costume de troubadour, jouant devant un auditoire où l'on remarque deux soldats dos troupes alliées (fig. 99).

teurs italiens remplissaient les rues sous l'Empire : l'un d'eux faisait traîner par un cheval un orgue superbe de G, 000 francs, qui avait figuré avec quelque éclat à la dernière exposition de l'industrie, et, pendant que sa domestique maniait l'orgue , il jouait du violon et chantait avec sa femme. Prudhomme, qui nous apprend ces détails, dit qu'il se faisait chaque jour de 70 à 100 francs de recette, et il ajoute, en gardant parfaitement son sérieux, que le Conservatoire, charmé de son talent, lui proposa une place de professeur à 6,000 francs (1).

Quelques-uns de nos lecteurs, parmi ceux qui ont dépassé la jeunesse, se souviennent peut-être encore d'avoir rencontré par les rues l'aveugle Jacquelin, qui vendait, comme il disait lui-même sans y entendre malice, « tout ce qui se chantait de nouveau depuis la Révolution, » et le fameux marquis d' Argent-court, avec le vieil habit à la française, la perruque poudrée, le chapeau à plumes, les talons rouges et le jabot blanc, ou du moins jadis blanc. Le marquis d' Argent-court, ou plus simplement le Marquis, fut une des figures célèbres de la rue; Désaugiers l'a mis en scène dans : Je fais mes farces , et M. Dupeuty, dans un vaudeville auquel il a donné son nom pour titre. A la fois grimacier et chanteur, comme cet illustre Val- Souani dont nous parlerons ailleurs, mais plus chanteur que grimacier, et par là même ayant sa place assignée dans cette galerie, le marquis d' Argent-court d'un pied infatigable parcourait Paris, depuis l'aube jusqu'au soir. Il avait d'abord été Turc et ne se fit marquis que lorsque les Turcs furent devenus trop communs (2). Son fils et son petit-fils lui ont succédé, et peut-être les rencontre-t-on encore l'un et l'autre sur le pavé de Paris,

(t) Miroir de Paris, I, 309.

(2) Musée de la caricature, 1838, in-4°, 1. 1, article de E. Jaime, et t. Il, art. <le N. Brazier, les Cent et un, t. II, p. 227.

perdus dans cette pénombre banale où s'agitent aujourd'hui les figures éphémères de la rue.

En France, la chanson a toujours été une puissance, la vivante et mobile expression (Je l'opinion, ou plutôt (Je la passion publique, — le complément naturel et souvent redoutable de la liberté de la presse. Elle est Ta me et la voix du peuple. C'est elle qui l'a tour à tour amusé, consolé, excité, abruti et perverti. On pourrait écrire l'histoire

Fig. 100. — Le Joueur d'orgue de Barbarie; d'après Duplessis-Bertaux.

entière de la France, et surtout l'histoire de Paris, par les chansons; j'entends les vraies chansons plébéiennes, nées ou grandies dans les carrefours, sous l'archet d'un violon de quatre sous. Parmi les artistes de la rue, le chanteur tient la première place : il est le plus populaire et le mieux compris; c'est en lui que la foule aime à se retrouver et à s'écouter elle-même; c'est lui qui donne un corps à tous ses instincts bons ou mauvais, à ses haines et à ses doléances, à ses désirs et à ses préjugés, à ses violences et à ses amours, qui les fait voler sur les ailes de la poésie et de la mélodie, en leur prêtant au besoin les fins chucho-

tements de Palliision, pour tromper l'oreille de la police toujours ouverte sur ses rimes suspectes. Ah! si ses conditions d'existence ne la forçaient à une dissimulation continuelle, et ne la plaçaient fatalement sous la dépendance immédiate de la plus jalouse et de la plus redoutable des surveillances, quelle amusante et instructive chronique ce serait que celle des couplets de la rue! Mais je n'ai pu étudier que le chanteur. Pour étudier la chanson, il eût fallu la chercher ailleurs encore que sur les places publiques, et la poursuivre dans l'ombre où elle a dû si souvent cacher le bruit de ses refrains. Je le répète : comprise ainsi, l'histoire de la chanson serait l'histoire même de la France.

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