CHAPITRE VII
Lorsque le jongleur, le trouvère et le ménestrel, qui avaient charmé les rues de Paris pendant toute la durée du moyen âge, disparurent de la scène et que leur nom même s'éteignit, ils laissèrent néanmoins des successeurs, par lesquels la chaîne de la tradition s'est continuée jusqu'à nous. Le chanteur nomade, qui donne aujourd'hui encore l'opéra en plein vent aux dilettantes des carrefours et des places publiques, est l'héritier légitime, quoique dégénéré, du trouvère. C'est son histoire que nous allons raconter; mais nous ne la prendrons qu'à l'époque où elle commence à se dessiner nettement, en se détachant du tronc affaibli de la ménestrellerie , pour faire souche à part et refleurir en dehors de cette corporation si longtemps toute-puissante, — je veux dire au dix-septième siècle.
Sans doute, le chanteur des rues, même dans le sens restreint et particulier que nous attachons à ce mot , apparaît bien auparavant chez nous : il suffirait, pour le démontrer, si une assertion aussi élémentaire avait besoin de démonstration, de rappeler l'ordonnance du prévôt de Paris, en date du M septembre 1395, que nous avons citée dans le chapitre précédent. Mais, à ce moment,
il se confond encore avec le jongleur. Lors de sa déchéance définitive, la corporation des ménestrels alla se perdre dans deux courants parallèles, dont chacun recueillit pour sa part une moitié de ses attributions. D'un côté, elle donna naissance aux ménétriers, aux violons qui restèrent constitués en confrérie jusqu'à la Révolution; de l'autre, aux chanteurs des rues, qui, sans prétendre aux privilèges de l'antique corporation , se contentèrent d'en recueillir les traditions aventureuses et vagabondes.
On pourrait presque dire que l'apparition des chanteurs de la rue est contemporaine chez nous de la fondation du Pont-Neuf. Il semble que ce pont fameux destiné à devenir leur centre favori et à attacher son nom d'une manière indélébile à leurs productions et à leurs refrains ait été bâti expressément pour eux, et que leur histoire et leurs origines se lient intimement les unes aux autres. On appelle pont-neuf, aujourd'hui encore, toute chanson triviale, tout air familier coulé dans le vieux moule des iarifla et des landerirette , et ce dicton populaire est en même temps un souvenir historique.
Dès les premières années de l'existence du pont, les chanteurs et les chansons satiriques s'y montrent : le journal de VEstoile le témoignerait à lui seul. Toutefois ce n'est qu'au dix-septième siècle que la gloire des chanteurs du Pont- Neuf prend un corps visible, et que de la masse confuse et sans nom se détache enfin une figure marquée d'un cachet personnel : celle.de Philippot, plus connu de la postérité sous ce nom de Savoyard dont Boileau n'a pas dédaigné de nous transmettre le souvenir, embaumé dans un de ses vers.
Le talent du Savoyard était un héritage de famille. Avant lui , son père avait trôné sur le Pont-Neuf et fait merveille avec les airs de Guedron et du vieux Boësset, deux compositeurs fort à la mode sous le roi Louis XIII. Mais la re-
nommée du père a <Hé absorbée par colle du Bis, comme l'éclat d'une étoile par celui du soleil.
Le Savoyard florissait vers le milieu du dix-septième siècle. Il avait élu son domicile chantant devant le cheval de bronze, sur les degrés mômes qui en supportent le piédestal. C'est là que, côte à côte avec sa moitié et la bande de jeunes acolytes qu'il avait instruits à l'accompagner, entouré d'un cercle compact de laquais, de cuisinières, de marmitons, de rôtisseurs, de bourgeois, de soldats et de filous, le glorieux Savoyard en personne trônait une grande partie du jour, envoyant les éclats de sa voix sonore jusqu'au Louvre d'une part, et de l'autre jusqu'au milieu de la rue Dauphine par-dessus le roulement des voitures, le fracas des tambours et des trompettes, les sonnettes des charlatans, les voix glapissantes des crieurs de gazettes et de complaintes.
L'Orphée du Pont-Neuf n'était pas un Antinous, et sa beauté physique n'entrait pour rien dans le charme qu'il exerçait sur la foule. Dassoucy, qui le rencontra un jour sur le bateau de la Saône, dans ses pérégrinations à travers la France, a tracé de cet homme illustre un portrait dont rien ne nous autorise à contester la ressemblance : l'empereur du burlesque s'est montré le digne peintre de ce prince des chanteurs de la Samaritaine. Il nous apprend que le Savoyard était velu comme un ours et que la nature l'avait doué d'une majestueuse paire d'oreilles, ce dont il avoit de chaque côté des mandibules pour le moins un bon quartier, mais si belles et si vermeilles que , bien que son nez ne fut pas moins haut en couleur, on avoit de la peine à juger qui emportoit le prix, ou la pourpre de son nez, ou le cinabre de ses oreilles (1). »
Est-il besoin de dire où notre héros avait trouvé la tein-
1) Aventures d'Italie ,i\\. vil et vin.
ture de cette pourpre et de ce cinabre? De tout temps, les chantres ont été renommés comme de maîtres buveurs, et le Savoyard, dont les deux tiers au moins des chansons ne sont autre chose que des airs à boire, pleins d'un enthousiasme puisé aux entrailles mêmes du sujet, se gardait bien de déroger à la tradition. De plus, il avait perdu la vue à force d'exploits bachiques et autres, comme il s'en vante dans ses propres couplets; ce qui ne pouvait manquer de le faire comparer par ses contemporains à Homère, auquel d'ailleurs il ne néglige pas de se comparer lui-même. On voit, on le verra mieux encore tout à l'heure, que ce robuste et dru compère ne ressemblait en rien au langoureux héros de romance que Chazet, Gouffé et Duval mirent en scène, avec quelques autres personnages populaires de la même époque, dans leur divertissement : Philippe le Savoyard, ou l'Origine des ponts-neufs, joué en 1801.
Le chapeau crânement enfoncé sur la tète, la bouche ouverte comme un four, le geste expressif et copieux, il fallait voir le Savoyard au pied du cheval de bronze, chantant ses gaudrioles d'une voix de stentor, tandis que sa femme, puissamment laide comme lui, tenant en main le mince cahier recouvert de papier bleu , absolument comme nos chanteurs forains d'aujourd'hui, l'accompagnait en soprano enroué, de toute la force de ses poumons.
Ecoutez-le célébrer ses louanges, avec le naïf orgueil de tous les grands hommes de la rue :
Je suis l'illustre Savoyard,
Des chantres le grand capitaine...
Je suis l'Orphée du Pont-Neuf...
(ic qui suit s1 a dresse aux Flamands, battus par les Français :
Vous êtes de ces grands guerrier
Qui font trembler la France :
Les jambons de Mayence Sont tout couverts de vos lauriers.
C'est le mestier dos Allemans De mourir à force de boire, etc.
Nos vins sont par trop délicats
Pour vos testes grossières;
C'est pourquoy nos rivières Ont abreuvé tous vos soldats.
C'est le mestier des Allemans De mourir à force de boire, etc.
Pour n'être pas des plus attiques, cette ironie n'en a pas moins son charme particulier, et je suis sûr qu'elle devait chatouiller agréablement l'esprit et le cœur de son auditoire en plein vent. A ce double point de vue, du patriotisme et de l'esprit, les strophes suivantes, inspirées au Savoyard par le siège de la ville de Gravelines en 1644, méritent de compter au premier rang parmi ses productions lyriques :