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CHAPITRE III

Fête de la rue aux Ouës. — Feux de joie et feux de la Saint -Jean.

Une des fêtes favorites de la population parisienne était celle qui se célébrait, le 3 juillet de chaque année , dans la rue aux Ouës (aujourd'hui la rue aux Ours), en expiation d'un sacrilège, et en commémoration d'un insigne miracle arrivé dans cette rue.

Le 3 juillet 1418, un soldat du duc de Bourgogne, Suisse de nation , sortant du cabaret où il avait perdu tout son argent au jeu , ivre de colère et de vin , donna un coup de sabre à la statue de la Vierge placée au coin de la rue. La statue jeta du sang en abondance. Le peuple , ameuté, s'empara du soldat, qui fut supplicié et brûlé sur le lieu même de son crime (fig. 37).

Les religieuses de Notre-Dame des Champs revendiquèrent la statue miraculeuse, qui, placée dans leur église, à l'entrée du chœur, devint l'objet d'une vénération particulière et de pèlerinages assidus. De son côté, le peuple célébra dès lors cet anniversaire par une cérémonie bizarre, si du moins c'est bien réellement à cette origine, contestée

par quelques historiens, qu'il faut rapporter la démonstration annuelle du 3 juillet, où quelques esprits forts, dont Dulaure s'est fait l'organe, ne voulaient voir qu'une fête solsticiale et païenne (1).

Quoi qu'il en soit, chaque année, à cette date, les habitants de la rue, formés en confrérie, faisaient fabriquer un immense mannequin en osier, d'environ vingt pieds de haut, représentant un homme qui tenait de la main droite un poignard teint en rouge. On l'habillait de grandes manchettes, d'une longue perruque à bourse et d'un habit de Suisse. Mais les compatriotes de Guillaume Tell, qui étaient nombreux à Paris, s'étant fâchés, on remplaça leur habit national par une souquenille. Ce géant était promené dans la ville au bruit du tambour; les porteurs le fustigeaient et lui faisaient faire des révérences et des salutations multipliées devant chaque statue de la Vierge , surtout devant l'image magnifiquement parée, et toujours éclairée d'une lampe, par laquelle on avait remplacé l'effigie miraculeuse (2). Au-dessous de cette image, protégée par un treillis, on appendait, le jour de la fête, une tapisserie représentant l'histoire que nous venons de raconter. Ensuite on brûlait le mannequin en grande pompe, dans la rue même, au milieu d'un concours immense , et les petits Savoyards chantaient et dansaient en rond tout autour, en sautant par-dessus, à la grande liesse du populaire. Ce feu de joie fut ensuite remplacé par un feu d'artifice, dont la police ordonna la suppression, en 1743, à cause des troubles et des accidents qu'il occasionnait dans une rue si étroite (3).

(1) V. Dulaure, Histoire de Paris, p. 653-658.

(2) Suivant Corrozet, c'était l'image miraculeuse elle-même qu'on avait laissée au coin de la rue.

(3) Voyez les vieux historiens de Paris : Corrozet, Du Breul (éd. de 1639, p. 794); Lemvire, Paris ancien et nouveau, t. II, etc.; Picaniol de la Force, t. III, 219.

Fig. 37. - Miracle arrivé en l'an 1418, rue aux Ouës; d'après la gravure de Le Paultre,

au cabinet des Estampes.

A cet usage populaire se rattache le souvenir d'un incident dont le grammairien Du Marsais fut le héros et faillit être la victime. Passant, le 3 juillet, au coin de la rue aux Gués et de la rue Salle-au-Comte, au moment où l'on brûlait l'effigie du Suisse devant la statue de la Vierge, il s'arrêta pour voir la cérémonie. Une bonne femme, pressée d'arriver plus vite devant la Vierge, en coudoya rudement une autre, qui se fâcha, et lui barra le passage en disant : « Si vous voulez prier, mettez-vous à genoux où vous êtes; est-ce que la bonne Vierge n'est pas partout? » Du Marsais, qui était à côté d'elle , voulut charitablement la reprendre : ce Ma bonne, lui dit-il, vous venez de proférer une hérésie; c'est le bon Dieu seul qui est partout, et non pas la sainte Vierge. — Voyez donc, s'écria cette femme en s'adressant au peuple, voyez ce vieux coquin, ce huguenot, ce parpaillot, qui prétend que la bonne Vierge n'est pas partout! » Ces mots furent le signal d'un soulèvement universel. On quitta la sainte Vierge et le Suisse pour courir après Du Marsais, qui eut heureusement le temps de se sauver dans une allée. Le peuple bloqua la maison, demandant à grands cris qu'on lui livrât le blasphémateur. La garde vint le délivrer, mais elle fut contrainte, pour le mettre en sûreté, de le conduire chez le commissaire du quartier, qui n'osa le laisser sortir que fort avant dans la nuit (1).

S'il fallait en croire Jean-Jacques, la cérémonie de la rue aux Ouës aurait parfois servi de couvert à des manifestations satiriques. On sait que le philosophe, égaré par de véritables hallucinations misanthropiques, en était venu, sur la fin de sa vie, à voir partout des ennemis, des embûches et des outrages prémédités. Voici ce qu'il se fait raconter, à

(1742, in- 12); Leber, Collection des meilleures dissertât, relatives à Ihist. de France, t. II, p. 486 et suiv.

(1) Ducoldray, Nouveaux Essais sur Paris, IV, 255.

LES FÊTES POPULAIBES. 177

lui-même, par un Français, dans Rousseau 9 juge de Jean- Jacques (1) :

« Une de leurs plus jolies inventions (des ennemis de Rousseau) est le parti qu'ils ont su tirer, pour leur objet, de r usage annuel de brûler en cérémonie un Suisse de paille dans la rue aux Ours. Cette fête populaire paraissait si barbare et si ridicule en ce siècle philosophe que , déjà néi^li^ée, on allait la supprimer tout à fait, si nos messieurs ne se fussent avisés de la renouveler bien précieusement pour Jean- Jacques. A cet effet, ils ont fait donner sa figure et son vêtement à l'homme de paille, ils lui ont armé la main d'un couteau bien luisant, et, en le faisant promener en pompe dans les rues de Paris, ils ont eu soin qu'on le mît en station directement sous les fenêtres de Jean-Jacques, tournant et retournant la figure de tous côtés, pour la montrer au peuple, à qui cependant de charitables interprètes font faire l'application qu'on désire, et l'excitent à brûler Jean-Jacques en effigie, en attendant mieux. »

Un arrêté du département de la police, du 27 juin J789, prohiba cette fête comme indécente, et, sous la Terreur, à la statue vénérée de la Vierge fut substitué un buste de Marat(2)!

Les feux de joie de la rue aux Ouës nous acheminent tout droit à ceux de la Saint-Jean, que beaucoup d'écrivains ont également considérés comme une cérémonie d'origine païenne, se rattachant au culte du soleil. La veille de la Saint- Jean, les magistrats de la ville faisaient construire, sur la place de Grève, lieu ordinaire des réjouissances publiques, un vaste bûcher. Dès le 22 juin, les trois compa-

(1) Dialogue I, éd. Bclin, t. VIII, p. 39.

(2) Le 8 germinal an II (28 mars 1794), Fr. Courtin, supérieur général de l'ordre deCluny; J.-A. Maflïe, maître des novices, et J.-N. Adam, sacristain, comparurent devant le tribunal révolutionnaire et furent condamnés à mort pour manœuvres fanatiques, dont la principale était d'avoir recueilli la Vierge miraculeuse de la rue aux Oués, qui était conservée depuis lors dans la chambre d'Adam.

gnies des archers, les gardes de l'hôtel de ville, l'étatmajor, avec ses officiers à sa tête, allaient en cortège porter au chancelier, au gouverneur de Paris, aux chefs des cours supérieures, etc. , l'invitation d'assister à la fête. Le lendemain, entre sept et huit heures du soir, le feu s'allumait en grande pompe. C'était souvent, surtout dans l'origine, le roi luimôme qui, entouré des princes, de sa cour et de ses gardes, prenait la torche en main pour communiquer la flamme au bûcher (1).

Le premier exemple connu est celui de Louis XI, rapporté par Thistorien Jean de Troyes, à la date de l'année 1471 ; le dernier fut celui de Louis XIV, non pas toutefois en 1648, comme on l'a souvent répété après Dulaure, car on voit, par le journal de Loret, qu'il donna encore cette satisfaction au bon peuple de Paris en 1651. Entre Pun et Pautre, on peut citer François Ier, qui, au bruit de douze canons, embrasa le bûcher, en 1342, avec une torche de cire blanche garnie d'une poignée de velours cramoisi; Catherine de Médicis; Charles IX, etc. Henri IV n'avait eu garde de négliger ce moyen de popularité, et Louis XIII lui-même y manqua rarement. Le roi était toujours invité : en son absence c'étaient tantôt les princes, .tantôt de grands dignitaires de l'Église (2) , tantôt, et le plus souvent , le gouverneur de la ville, remplacé, en son absence, par le prévôt des marchands etleséchevins, qui s'acquittaient de ces fonctions. Ils étaient couronnés et harnachés de guirlandes de fleurs, escortés de compagnies bourgeoises sous les armes, tambours battants et enseignes déployées, et n'approchaient la torche du bois qu'après avoir fait trois tours sur la place de Grève. L'usage voulait que le centre du bûcher fût occupé par une grande

(1) Les Antiquités et recherches des villes les plus remarquables de France, 1631, p. 65.

(2) Comme en 1552, où les cardinaux de Bourbon, de Vendôme et de Meudon, suivis d'un grand nombre de prélats, remplirent gravement cette tâche. (Archives curieuses de l'histoire de France, 1er livre, t. III. p. 451 et suiv.)

statue farcie d'artifices qu'on diversifiait tous les ans. Aussitôt qu'on avait mis le feu, on tirait trois salves de vingt petites couleuvriries rangées sur le bord de la Seine (1).

En l'an 1426, la Seine, débordée, vint rendre visite à la flammé au moment où la foule dansait autour, et l'éteignit. On enleva en toute hàtc ce qu'on put prendre du bois restant, et on le porta près de la croix de la Grève, où il acheva de brûler (2).

Par une coutume barbare, qui se retrouve encore en plusieurs de nos villages, et où il faut voir peut-être un souvenir affaibli des anciens sacrifices gaulois, il n'était pas rare qu'on jetât dans le bûcher un grand nombre de chats vivants, et même d'autres animaux. Un compte, cité par l'abbé Lebœuf (3), montre qu'il était d'usage de renfermer ces chats dans un grand sac de toile qu'on mettait au milieu des flammes. Quelquefois, au lieu d'un sac, on suspendait à l'arbre du feu un panier. En 1572, pour mieux fêter la présence du roi et lui donner plaisir, on avait augmenté d'un renard ce contingent habituel. Les feux de la Saint- Jean avaient leurs fournisseurs de chats en titre d'office, et maître Lucas Pommereux, commissaire des quais de la ville, est inscrit de ce chef sur les registres de la municipalité, en 1573, pour la somme de cent sols parisis.

Le feu de cette dernière année fut un des plus splendides qu'on eût jamais vus. On avait dressé au milieu de la place de Grève un arbre de soixante pieds de haut, garni de traverses de bois auxquelles étaient attachés cinq bourrées et deux cents cotrets. Dix voies de gros bois et un immense monceau de paille s'empilaient par devant. Des pétards, des

(1) Journal d'un voyage à Paris en 1637-1638, p. 494.

(2) Journal d'un Bourgeois de Paris sous Charles Vil (collection Michaud, t. III, p. 245).

(3) Voir ses articles sur les Feux de la Sainl-Jean, dans le Journal de Verdun, de 1749 et 1751. Voir aussi Louis d'Orléans, le Banquet du comte d'Arête, I59'i. in-8; S.4UTAL, Antiquités de Paris, t. III, p. 631 .

fusées, des boîtes, des pièces d'artillerie , etc. , étaient mêlés au bûcher, et à l'arbre on avait fixé le panier qui renfermait les chats et le renard. Cent vingt archers de la ville, cent arquebusiers et cent arbalétriers contenaient le peuple; les joueurs d'instruments de la grande bande prêtaient le concours de leur harmonie à cette solennité. Le prévôt des marchands et les échevins, tenant chacun en main une torche de cire jaune, s'approchèrent du bûcher auquel le roi mit le feu avec une torche de cire blanche garnie de deux poignées de velours rouge. Quand tout fut fini, Sa Majesté entra à l'hôtel de ville , où une collation l'attendait (1).

Sauvai nous a laissé le détail de toutes les dépenses que nécessitait cette cérémonie, en y comprenant les accessoires, qui étaient plus chers que le principal, c'est-à-dire les bouquets, guirlandes et chapeaux de roses, la symphonie, les torches de cire et toutes les friandises, massepains, dragées musquées, confitures sèches, crèmes, armoiries de sucre royal dorées, etc., qui composaient la collation présentée par la ville au roi. Dans une' de ces collations offertes à Louis XIV enfant, qui venait de mettre lui-même le feu au bûcher, s'élevait, dit Félibien , un rocher de confitures de cinq pieds de haut, d'où jaillissait une fontaine d'eau de fleur d'oranger.

Le Laboureur, en son Voyage de la reine de Pologne, a décrit minutieusement la manière dont on s'y prenait pour bâtir le feu de joie autour de l'arbre fiché en terre et des traverses qui lui servent de branches.

Pour le dix-septième siècle, un des plus curieux documents à consulter, est l'estampe du feu de la Saint-Jean, gravée, en 1613, par Mathieu Mérian, dont l'œuvre est fort précieux (fig. 38) pour quiconque s'occupe de l'histoire du vieux Paris. Le bonhomme Loret, d'ailleurs, ne laisse , pour ainsi dire, point passer une année sans nous donner la description

(1) Dilure, Histoire de Paris, t. III, p. 300 et suivantes.

Fig. 38. — Feu de la Saint-Jean, sur la place de Grève, fragment de l'estampe gravée en 1613 par Mathieu Mérian.

de la cérémonie, et cette large place qu'il lui fait dans son journal indique assez le rang qu'elle occupait parmi les divertissements populaires. On y voit que le roi, même lorsqu'il n'y mettait pas le feu en personne, se rendait souvent néanmoins à l'Hôtel de ville, pour jouir du spectacle et prendre part à la collation; que les plus grands personnages de l'État l'accompagnaient en cette circonstance et le suppléaient au besoin; enfin que le feu de joie était accompagné, ou plutôt suivi, d'un feu d'artifice.

Dans sa rarissime continuation du journal deLoret, Mayolas nous décrit le feu de la Saint- Jean du mois de juin 1669 (lettre du 30 juin). Il représentait le temple de Janus, « où Pbœbus tenoit le dessus » Quatre statues figuraient les Beaux-Arts et l'Abondance, amenés par le règne de Louis (1). Le gouverneur de Paris, entouré des courtisans, des grands seigneurs, devant une multitude immense qui se pressait sur la place, sur les toits, aux fenêtres, approcha la torche du bûcher, et la flamme s'éleva bientôt, mêlée de pétards, de fusées volantes et de pièces d'artifice, au son retentissant des trompettes. Ce feu avait été construit par l'ingénieur Caresme. On alluma plus d'une fois le feu de la Saint-Jean, comme les feux d'artifice, sur le terre-plein du Pont-Neuf, et aussi sur la place de la Bastille. Louis XV n'y parut jamais : il laissait au prévôt des marchands et aux échevins le soin de faire jaillir la flamme du. bûcher, abandonnant ainsi un moyen facile de se rendre populaire.

Les Parisiens ne s'y rendaient pas moins en foule : ils attachaient au feu de la Saint-Jean je ne sais quelle idée superstitieuse , et dès que le dernier fagot avait flambé, on les voyait se précipiter à l'envi , pour emporter dans leurs

(1) Les feux de la Saint-Jean , comme les feux d'artifice , représentaient habituellement des ligures ou des sujets, le plus souvent des dragons et des hydres, « sans avoir aucun égard au saint dont la nativité est célébrée ». (De Pure, Idée des spectacles, li\ . Il, ch. iv. )

maisons, comme des talismans, la cendre et les lisons du bûcher. Indépendamment du grand feu de Grève, presque tout gentilhomme ou tout bourgeois portant le nom do Jean faisait le même soir un feu devant sa porte. Chaque quartier avait son bûcher spécial. Plusieurs églises en allumaient un également et chantaient un Te Deum. La nuit, on allait en pèlerinage à l'église Saint-]\Iaur-les-Fossés, où se disait après les Matines une messe, fréquentée jadis par les épileptiques (1). Et pendant la plus grande partie de cette nuit, les bouquetières parcouraient les rues en criant à tue-tête : « Des bouquets , pour Jeannot-Jeannette (2) ! »

On a dit à tort que cet usage fut aboli quelques années avant la révolution. Le 23 juin 1790, une délibération des représentants de la commune de Paris porte qu'il sera remboursé par le département du Domaine la somme de vingt-quatre livres « pour les bouquets présentés au président de l'Assemblée (il s'agit de l'Assemblée municipale) , tant par les poissardes à l'occasion du feu de la Saint-Jean, que par les bedeaux de la paroisse Saint-Jean, au sujet du pain bénit qui doit être présenté demain (3). » Le lendemain était le grand jour d'engagement pour les domestiques, et les places se remplissaient de valets et de servantes qui, après s'être livrés la veille, autour du feu et dans les rues, aux danses les plus effrénées , accompagnées de chansons joyeuses, attendaient qu'on les vînt louer pour l'année entière ou la demi-année (4) ,

Les feux de joie étaient, d'ailleurs, une des démonstrations les plus habituelles au peuple de Paris, et jusqu'au dix-septième siècle au moins, on ne voit point de réjouissances publiques sans cet appendice indispensable. On s'en convaincra

(1)La Ciiesnue des Bois, Dictionnaire des mœurs, article Feux de la Saint- Jean.

(2) Rétif de la Bretonne, Nuits de Paris , 185e nuit, \>. 204.

(3) Calalog. de docutn. autograph. sur la Révolut. Charavay, 1862, n° 275. \} .\I-i\iiii, t. IV p. 158 (in-12, 1853)

aisément en parcourant les historiens du moyen âge, par exemple la Chronique de Jean de Troyes, le Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VI et VII, où il en est question à chaque page. Ce dernier journal nous apprend encore qu'en 1429 un cordelier, nommé frère Richard, prêcha avec tant d'éloquence, qu'en moins de trois ou quatre heures il s'alluma par les rues plus de cent feux, où les hommes brûlaient tables, cartes, billes et tous les instruments de jeu; les femmes, tous leurs atours et leurs engins de coquetterie. Nous lisons aussi dans l'Estoile que, après le supplice de Ravaillac, le peuple se jeta sur les restes du misérable et que les enfants firent des feux de joie au coin de rues avec les quartiers de son corps.

Lors de la délivrance des princes , sous la Fronde , une troupe déjeunes gens, pour marquer leur joie, allumèrent dans les rues un grand feu, autour duquel ils dansèrent en chantant, et où ils en vinrent à lancer successivement leurs chapeaux, leurs pourpoints et leurs hauts de chausses, ne gardant que leurs chemises.

Pour compléter l'histoire des feux publics dans les rues de Paris, il est bon d'ajouter un mot sur ceux qui se faisaient à l'usage des pauvres dans les hivers rigoureux. Les feux de joie, qui se renouvelaient à chaque circonstance heureuse, étaient déjà très utiles dans ce but. En outre, les fours banaux, qui subsistèrent longtemps à Paris, étaient des lieux de réunion où, pendant les grands froids, bourgeois et bourgeoises ne se faisaient pas faute d'aller se réchauffer, en échangeant les nouvelles et en contant des histoires; il en était sans doute particulièrement ainsi de celui qui appartenait à l'église Saint-Symphorien, et qu'on nommait four d'Enfer, à cause de sa grande profondité et des flammes effrayantes qu'il exhalait sans cesse (1).

(1) Du Breul, Théâtre des antiquités de Paris, p. 116.

On "sait que la veuve de Molière, pendant l'hiver qui

sui\il de deux ou trois ans la mort de son mari, lit allumer un grand feu sur sa tombe, dans le cimetière Saint-Joseph, pour le soulagement des indigents du quartier, qui s'y rendirent en foule, et que la pierre de la tombe fut fendue par la chaleur (1).

Je trouve dans le Francion de Sorel (2j , une allusion à cet usage. Le héros du roman commande à son laquais d'emporter le bois qu'il avait fait allumer dans une taverne de bas étage : « Au premier coin je lui fis décharger son fagot et son cotret...; j'y fis mettre le feu par mon Basque avec un flambeau, et je me chauffai là, moi, troisième, ayant pour compagnie mon laquais et un filou qui s'y arrêta. »

« La Ville, lit-on dans le Journal de Barbier, à la date de janvier 1729 , a distribué du bois pendant quelques jours pour faire des feux dans les carrefours pour les pauvres. » Dans le rude hiver de 1776, où l'on essaya d'organiser des courses en traîneaux sur le boulevard, le roi fit allumer de grands feux en plusieurs endroits de son palais, dont les portes restaient ouvertes aux pauvres. Ceux-ci se chauffaient à l'aise, emportaient de la braise et des bûches, et on leur donnait de la soupe. Le prévôt des marchands fit distribuer du bois aux cochers de place, aux porteurs de chaises, et généralement à tous ceux que leur profession forçait de séjourner en plein air (3). Les Mémoires secrets de la république des lettres nous apprennent, à la date du 31 janvier 1784, — et Mercier confirme le renseignement (-4), — que cette habitude subsistait toujours : « Depuis longtemps, disent-ils, on n'avait eu à Paris un

(1) Titondu Tillet," Parnasse français, in-12, p. 320.

(2) L. VI, p. 256 257 (éd. Delahaye). La lre édition est de 1622.

(3) Du Coudra Y, Nouveaux Essais sur Paris, IV, 190. '\, Tableau de Paris, Amsterdam, 1788, t. XII, p. 203.

hiver aussi rigoureux que celui-ci, surtout par sa durée... Il est cT usage que les princes devant leurs palais, et les grands seigneurs devant leurs hôtels, allument des feux pour chauffer les portefaix, les Savoyards, les fiacres, tous les malheureux qui , par leur état et les circonstances, sont obligés de rester dans les rues. » À la porte et dans les cours de tous les hôtels, de grands feux étaient entretenus nuit et jour, sans parler des poêles allumés dans les églises, les casernes, les hôpitaux, les couvents et autour desquels se pressaient les pauvres. Louis XYI allait s'assurer par lui-même dans les rues de Versailles que les feux n'étaient pas éteints; on le rencontrait marchant à pied dans la glace et distribuant des aumônes. A la fin de l'hiver, le peuple lui érigea, près du Louvre, un monument de neige, symbole de sa reconnaissance, brillante et fragile comme elle. Pendant l'hiver de 1788-1789, qui ne fut pas moins terrible, celui qui allait devenir Philippe-Égalité, non content de distribuer chaque matin aux pauvres des quantités considérables de pain et de viandes, fit allumer aux jours les plus rudes de grands feux sur les places publiques. On l'accusa d'agir ainsi moins par philanthropie que pour se rendre populaire.

Tir de l'oie. — Jeux dé l'homme armé, etc. — Les chevaliers de l'arc

et de l'arquebuse.

Parmi les divertissements populaires que ramenaient surtout certaines époques de l'année , il convient de signaler d'abord le tir de l'oie, ou le tir à Voie. L'oie était en grand honneur chez nos pères, et passait pour le régal par excellence, comme le prouve le nom (Foyers donné aux rôtis-

LES FÊTES P0P1 LAIRES.

seurs, et celui de rue aux oies ou aux Ouës, à la rue où ils s'étaient établis. Il était <l<i tradition presque religieuse

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Fig. 39. Le tir de l'oie, sur la Seine , le 13 août 1099, d'après une gravure

du XVIIIe siècle.

dans le peuple de se régaler d'oie à Noël et à la Saint-Martin. — C'est ce qui explique l'invention de ce jeu, où une oie devenait le prix du vainqueur. Il en est souvent ques-

tion dans nos vieux historiens. La Gazette du 4 septembre 16..., raconte que, le 29 août, Leurs Majestés eurent, à Chaillot, le divertissement de voir tirer l'oison par les mariniers de l'endroit, au bruit des tambours, des hautbois, du fifre et des trompettes. Loret nous montre le roi et la cour se rendant à l'Arsenal, pour y jouir de ce spectacle, où se pressaient, dit-il, plus de 40,000 hommes, sans compter les femmes et les enfants (1) , et l'avocat Barbier nous apprend que cette fête subsistait encore en plein dix-huitième siècle (2).

Le tir de Foie avait quelquefois lieu sur terre, à l'aide de l'arc ou de l'arbalète ; mais, ordinairement, c'était sur l'eau, et voici comment il se pratiquait. On voyait paraître sur la Seine d'abord plusieurs petites barques, montées par des hommes vêtus d'une simple toile mince sur leur corps nu. Après avoir débuté par un jeu où l'on tâchait de se faire tomber dans la rivière avec de longues perches, ceux qui devaient prendre part au tir de Tare montaient dans un bateau fixé en pleine Seine. Près de la poupe passait un câble, tendu d'une rive à l'autre, à l'aide d'une machine qui permettait de le serrer ou de le détendre instantanément; et , au milieu de ce câble, un peu au-dessus du bateau, une oie vive était suspendue par le pied. Chacun des combattants se précipitait sur la bête et s'efforçait de lui arracher la tète à belles dents; mais on lâchait le câble , ce qui, aux risées des spectateurs, les faisait tomber en foule dans l'eau, où ils étaient recueillis par les barques (fig. 39). Le vainqueur emportait Foie en triomphe (3). Ce divertissement brutal, très couru par les Parisiens, était en quelque sorte le privilège de la jeunesse de Suresne, qui le pratiquait le troisième jour de la Pentecôte.

(1) Lettre du 27 août 1651.

(2) Journal, I, p. 155.

(3) Nemeitz, Séjour de Paris, I, 228.

LES FÊTES POPULAIBES. 189

Les bateliers et pêcheurs qui y prenaient pari j déployaient

toute leur pompe, pavoisant leurs bateaux et se décorant de belles écharpes quand le roi leur faisait Tlionncur d'aller les voir. Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, nous représente les Parisiens de la Fronde en cheveux frisés, poil ras, souliers noirs et bas de soie, comme des gens qui vont tirer Voie, Mais il est probable qu'il veut parler ici d'une autre variété de jeu que celle dont nous venons de donner la description.

On tirait aussi l'oie au bâton, et cette manière se pratiquait principalement sur le territoire de la paroisse de la Villette et du faubourg Saint-Laurent, — on le voit par une ordonnance de police du 23 novembre 1726, qui en décrète l'interdiction (1). Comme il arrivait presque toujours pour les mesures prohibitives prises contre les divertissements populaires, cette ordonnance passa bien vite à l'état de lettre morte, et nous trouvons dans le Moniteur du 18 août 1790, une lettre adressée à l'administrateur de police Peuchet, dont le signataire se plaint d'avoir sous les yeux tous les dimanches et fêtes ce féroce amusement, où l'on martyrise un malheureux animal à coups de bâton pendant des soirées entières, et d'avoir vainement offert de payer l'oie plus du double de sa valeur pour obtenir qu'elle fût tuée avant de servir de jouet.

En 1768, l'institution des jeux pléiens , où l'on voyait jouter sur la Seine des bateliers costumés en dieux marins, obtint un très vif succès de curiosité, qui se ralentit progressivement les années suivantes. Les entrepreneurs avaient établi des tribunes où les assistants pouvaient s'asseoir moyennant une faible rétribution, mais plus de cent mille spectateurs gratuits s'emparèrent des bords du fleuve et firent grand tort à leur recette.

(1) Archives de la préfecture de police (col. Lamoignon, t. XXVUI, p. 731).

Le jeu de la quintaine ou de l'homme armé, dans lequel on combattait un mannequin habillé en More et placé sur un pivot, de telle sorte que les coups portés ailleurs que dans le tronc ou dans le visage faisaient tourner la machine, qui sanglait un rude coup d'estramaçon au maladroit; le tir du papegai (oiseau de bois) , où les chevaliers de Tare et de l'arbalète, qui faisaient merveille toute l'année sur les remparts de la porte Saint-Antoine , venaient se disputer le prix de l'adresse, en présence des magistrats de la cité; les courses de bague sur la place Royale, les courses du pot cassé, du sac mouillé, du baril plein d'eau (I), les mâts de cocagne, les jeux des fêtes de banlieue, courses de tonneaux et autres; le jeu du battoir ou de longue paume, qui amassait tous les jours une foule de spectateurs dans la grande esplanade des Champs-Elysées; le jeu du pourcel, où des hommes, les yeux bandés, quand ce n'étaient pas de véritables aveugles, armés de pied en cap, poursuivaient un cochon gras qu'ils tachaient de tuer à coups de bâton, et n'y parvenaient jamais qu'après s'être longtemps et rudement frappés les uns les autres (2), se rattachaient à la même catégorie de divertissements et d'exercices populaires. Quelquefois , au lieu d'un porc , c'était une oie grasse qu'on poursuivait ainsi, ce qui formait encore une variété du tir à l'oie dont nous venons de parler. On attachait deux cordes à un piquet, et deux aveugles, vrais ou faux , prenaient chacun dans la main l'extrémité d'une de ces cordes et tournaient ainsi dans le même cercle en frappant au hasard et en se couvrant de horions. Nos pères avaient une prédilection bien marquée pour ces jeux à l'aveuglette, dont on leur donnait souvent le spectacle. Le 1er septembre 1425, quatre

(1) Cii. Sohel, Hist. de Francion,\>. 238 (éd. Delah.i; S.vuval, t. I; Laccrne de Sainte-Palaye, art. Jeux {Dictionnaire des antiquités françoises).

(2; Monteil. t. I, ép. xi: Sauval, II. 082; Journal de Paris sous Charles VI et Vif, en l'an 1424.

aveugles, après avoir parcouru la veille les rues de Paris armes de toutes pièces comme pour un tournoi, el précédés de deux hommes dont l'un jouait du hautbois, tandis

que l'autre portait une bannière sur laquelle un porc était peint, se réunirent dans une lice dressée au milieu, de la cour de l'hôtel d'Armagnac et , devant une foule nombreuse, se disputèrent si furieusement un pourceau à coups de

masses d'armes, qu'ils se seraient assommés, si l'on n'avait pris le parti de les séparer, en partageant entre eux le prix, du combat (1).

La compagnie des arbalétriers ou chevaliers de l'arc, fondée, dit-on, par Louis le Gros, très fière de son origine, de ses privilèges et de la protection des rois, avait souvent à sa tête les plus hauts personnages. Au dix-huitième siècle, le gouverneur de la ville était le chef né de ces bourgeois belliqueux, qui aimaient à jouer de la petite guerre. Du premier mai à la Toussaint, ils faisaient leurs exercices dans un vaste jardin, qui, situé d'abord, à ce qu'on peut croire, sur remplacement de la rue de l'Arbalète, se déplaça à plusieurs reprises, pour finir par se fixer près la porte Saint- Antoine. La compagnie des archers de Montmartre se signala par son patriotisme dans les premiers temps de la Révolution , et les archives de l'Hôtel de ville contiennent un certificat délivré par la Municipalité à Messieurs de l'Arc le 16 juin 1790, pour reconnaître que, depuis le 13 juillet dernier, « elle s'est « affiliée à la Commune » , et ce a fait le service avec tout « le zèle et l'exactitude possibles. »

Quant à la compagnie des chevaliers de l'arquebuse qui, distincte de la précédente dans les premiers temps , se fondit ensuite avec elle, elle se livrait à ses exercices du premier dimanche de mai jusqu'à la Saint-Denis, et décernait pour récompense des jetons d'argent frappés au coin de la compagnie. Le corps municipal donnait aussi solennellement des' médailles aux plus forts tireurs, chaque année, le dimanche qui suivait la Saint-Laurent. Les plus adroits allaient souvent de ville en ville pour disputer les prix (2).

Les chevaliers de l'arquebuse ne se distinguèrent pas

(1) Paul Lacroix, Mœurs et Usages. in-i°, p. 238.

(2) Dancoubt, le Prix de V arquebuse; Thiéry, le Voyageur à Paris, 1790, 1. 1, p. 52, 55.

moins (jut; les chevaliers de l'arc dans les premiers temps de la Révolution : leur société se joignit aux assiégeants de la Bastille et fut chargée de la garde de celte forteresse pendant soixante heures; elle rendit des services de tout g< are

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en compagnie de la garde nationale, dont elle se considéra, dès la création de celle-ci, comme une partie intégrante, établit un poste fixe dans son hôtel et prit l'engagement de se rendre deux fois la semaine aux Halles, pour y assurer le bon ordre et le service régulier des subsistances. La Com-

mune rendit chaleureusement hommage à son patriotisme dans la séance du 12 décembre 89, et elle fut admise à prêter serment à l'Hôtel de Ville le 22 du même mois (1). Ce fut à peu près le dernier titre de gloire de la société, car le 12 juin de Tannée suivante, un décret ordonnait à tous les corps particuliers, et nommément à celui-là, de s'incorporer dans la garde nationale.

Ces compagnies étaient très fières et très jalouses de leurs privilèges, ainsi que de leur bonne renommée. Le commandant en excluait sévèrement tous ceux dont la conduite avait encouru quelque grave reproche, et cette exclusion était considérée comme un affront sanglant. Ce fut un acte pareil qui, le 13 décembre 1789, donna lieu à un crime horrible dont le retentissement, même au milieu des agitations politiques d'alors, remplit la France entière, et dont le récit détaillé trouva place dans tous les journaux du temps. Un horloger de Senlis nommé Billion, exclu du corps de l'arquebuse par son commandant M. de Lorme, et n'ayant pu parvenir à s'y faire réintégrer, en avait conçu un ressentiment profond. Il choisit pour se venger le jour où la bourgeoisie et tous les corps se rendaient à la cathédrale afin d'y faire bénir un drapeau offert par le duc de Lévis. « On passait devant la maison de ce monstre, lit-on dans une lettre écrite au Moniteur par un habitant de Senlis; il attend son ennemi, tire par la jalousie de sa fenêtre un premier coup de fusil chargé de deux chevrotines , qui blesse trois personnes. Le commandant se retourne; il reçoit une balle dans le cœur et expire au même instant. A cette vue, tout le monde frémit de rage et d'indignation. On enfonce la porte pour arrêter ce misérable. Quand il voit la troupe entrer, il met le feu à une mèche de poudre qui communiquait à deux barils : la maison saute en l'air, et engloutit

(1) Journal des citoyens arquebusiers royaux, 1789. Courrier de .Gorsas, tome Mil.

tons ceux: qui y étaient entrés. Quatorze personnes sont mortes sur-le-champ. On a retire plus de vingt blessés, qui peut-être n'en réchapperont pas. » Dans le numéro du 22 décembre , on donne la liste des morts, dont le nombre s'élève à vingt-quatre, et celle des blessés, qui sont au nombre de trente.

Les étrennes. — Le poisson d'avril et les mystifications traditionnelles.

Nous n'aurons garde de nous engager dans une dissertation fort inutile sur l'origine des étrennes. On verra, en parcourant notre chapitre sur le carnaval , par quelles mascarades il fut d'usage pendant longtemps, — jusqu'au commencement du dix -huitième siècle, à ce qu'il semble, — de célébrer le 1er janvier. En même temps que ces mascarades, l'usage des étrennes, qui s'y rattachait, était prohibé en 585 par le concile d'Auxerre dans son premier canon : « II est défendu d'observer le 1er jour de janvier à la manière des païens, en se déguisant en vache ou en cerf et en se donnant des étrennes diaboliques. » Suivant les commentateurs, ces étrennes diaboliques consistaient en tables chargées de viandes qu'on mettait à sa porte pour les passants, coutume d'une signification idolâtrique sans doute.

Les étrennes ne rentrent d'ailleurs qu'assez indirectement dans notre sujet, car, autrefois comme aujourd'hui, du moins à partir du moment où l'on peut suivre nettement cette coutume, c'était une fête tout intime, qui ne sortait guère du foyer. On dit que, dans quelques localités des environs de Bordeaux, des jeunes gens s'en vont en troupes ce jour-là, bizarrement accoutrés, couper des branches de chêne dont ils se font des couronnes et reviennent en chantant des chansons qu'ils appellent guila-

nûs : c'est évidemment un ressouvenir de la coutume des druides, et du cri Au gui l'an neuf. Mais nous n'avons jamais rien eu de semblable à Paris.

Même lorsque Tannée commençait le 1er mars ou à Pâques, les étrennes ne s'en donnaient pas moins le 1er janvier : nous en avons plusieurs preuves dans nos vieux chroniqueurs aussi bien que dans les canons des anciens conciles; il suffira de citer la suivante. L'inventaire de la bibliothèque du duc de Berry, frère de Charles V, note , à la date du 1er janvier 1401, l'envoi au prince, comme étrennes, d'un Valerius Flaccus de grand format « historié , garni de

quatre fermoirs d'argent émaillés aux armes de Mgr ,

prisé 60 livres parisis » (1). Le duc de Berry semble avoir affectionné particulièrement l'usage des étrennes; il en reçut beaucoup , qui se trouvent également notées dans son inventaire, et il en envoyait sans doute lui-même en échange.

On peut comparer ces étrennes du quinzième siècle à celles qui furent données en 1665 par Mme de Thianges au duc du Maine (Chambre du Sublime), et en 1679, par la cour entière, à Mme de Montespan. Les principaux personnages de l'Etat offraient au souverain des jetons d'or ou d'argent frappés pour la circonstance et destinés à consacrer par une représentation figurée, par des emblèmes, des légendes et des devises composés avec art, le souvenir d'un acte ou d'un événement mémorable de leur règne, généralement accompli dans Tannée. Il subsiste un grand nombre de ces médailles. Les membres du corps municipal recevaient également, au Ier janvier, des jetons d'argent frappés aux frais de la cité, sans préjudice des robes d'apparat pour remplir leurs fonctions. Toute cette partie du sujet échappe au cadre de notre livre, et nous ne pouvons que la rappeler

(1) Voir aussi lActe de vente des biens de Jacques-Cœur (1453) et, dans Leber, Collection des meilleures dissertations relatives à Vhist. de France , t. X, les lettres de Ribaud de Rocbefort et de Palluche sur les étrennes.

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rapidement , en ajoutant qu'une des curiosités de la nie, le 1er janvier, était le cortège des réceptions officielles, le passage des députations qui allaient présenter au roi les hommages de leurs corps, depuis celles du Parlement jusqu'à celles des dames de la Halle.

Les violons de la grande bande étaient alors dans l'usage d'aller jouer au 1er janvier sous les fenêtres des personnes considérables, comme plus tard les tambours de la garde nationale parcouraient tout Paris pour donner des aubades à leurs chefs et aux grands fonctionnaires. Le comte de Grammont, raconte Tallemant, n'est pas libéral; mais il refuse en goguenardant. Les vingt-quatre violons allèrent une fois lui donner ses étrennes. Après qu'ils eurent bien joué, il mit la tête à la fenêtre : « Combien êtes-vous, Messieurs? — Nous sommes vingt, Monsieur. — Je vous remercie tous les vingt bien humblement. » Et il referma la fenêtre.

Ceci nous rappelle la façon tout économique dont s'y prenait, au siècle suivant, le cardinal Dubois : ce Coquin, répondait-il à son maître d'hôtel qui venait lui présenter ses souhaits et ses hommages, je te donne pour étrennes tout ce que tu m'as volé pendant l'année qui finit. » Et le maître d'hôtel n'en demandait pas davantage. Il se retirait pénétré de gratitude et la main sur son cœur.

Autres étrennes presque aussi économiques en apparence, mais en apparence seulement. La princesse Palatine rapporte , dans ses Lettres , qu'elle a vu envoyer , le premier jour de l'an , de petits fagots en guise de bijoux. Ces curieuses étrennes étaient très convoitées et reçues avec beaucoup de reconnaissance. C'est que la rigueur extraordinaire du froid avait gelé la Seine pendant des mois entiers , et que toutes les expéditions de bois se trouvaient ainsi forcément suspendues, en un temps où les chemins de fer n'étaient pas encore inventés.

Ces petits fagots-là auraient été aussi bien accueillis au 1er janvier 1871. Et les étrennes du siège de Paris, les pots de beurre, les boîtes de conserve, les pâtés de chien, les demi-boisseaux de pommes de terre qui avaient remplacé alors les coffrets de Tahan et les bonbons deltoissier, méritent de prendre rang à leur suite dans les annales des étrennes bizarres et utiles. Quelque jour, la chronique recueillera minutieusement ces détails. Les étrennes de Tan 1871 formeront l'un des chapitres les plus intéressants d'une histoire déjà longue , mais un peu monotone , et nos successeurs étonneront leurs contemporains, les amuseront peutêtre, en leur racontant qu'il fut une année, dans ce Paris élégant et luxueux, où l'on vit les bijoutiers exposer à leurs vitrines de la farine de lentilles et des quartiers de lard , et où une demi-douzaine de harengs saurs était considérée par les femmes du monde comme le cadeau le plus aristocratique et le mieux compris.

Mais nous nous sommes laissé entraîner par l'association des idées. Revenons maintenant sur nos pas.

Fr. Golletet a décrit dans son Tracas de Paris (1668; le spectacle qu'offrait la ville au moment du nouvel an : partout des marchands d'oranges, d'almanachs enluminés, des tablettes couvertes de petits pains, de harengs saurs, de rangées de bouteilles farcies de dragées , des gaufriers travaillant en plein air, des figures de cire dont les pieds et les mains sont montés sur fil d'archal et remuant, de petites boutiques pleines de bijoux populaires à très bon marché, de jouets et de figures en sucre.

Le dix-huitième siècle fut peut-être l'époque où l'usage des étrennes s'épanouit le plus largement. Les grands seigneurs aimaient à y étaler leur magnificence d'une façon qui faisait parfois plus d'honneur à leur générosité qu'à leur sens moral. C'est ainsi qu'on parla longtemps dans Paris des splendides étrennes données par le comte de Clermont à

M Legay, qu'on vit le 1er janvier 1712 parcourir le Cours la Reine clans un carrosse en or massif dont les quatre roues étaient d'argent et sur lequel éclatai! sou chiffre, avec l'ini-

tiale du prénom en rubis se détachant sur l'initiale du nom de famille en brillants. A la voiture étaient attelés six chevaux nains, grands à peine comme des chèvres, portant tous au milieu du front un gros diamant qui jetait des éclairs. Na-

turellemcnt cela fit émeute. Les passants s'arrêtaient, et Ton raconte qu'il y avait des curieux jusque sur le toit des maisons et sur les arbres de la promenade. L'effet produit par ce cadeau absurdement magnifique fut tel qu'on en parla plusieurs soirs au jeu du roi, et qu'il scandalisa une cour blasée pourtant sur toutes les extravagances de la prodigalité.

Mais ces cadeaux fastueux n'étaient pas exclusivement réservés à ces créatures, témoin le collier de cinquante mille francs donné pour étrennes par la maréchale de Luxembourg à sa petite- fille la duchesse deLauzun; témoin aussi, — et nous n'avions garder d'oublier ce souvenir touchant , — la parure en diamants d'une valeur de quarante mille francs que le marquis de Ghoiseul, voulant rassurer sa femme qui se mourait d'une maladie de langueur, lui apporta au premier jour de l'an. Il n'était pas riche et, n'ayant point d'enfants, devait, par les conditions du contrat de mariage, perdre ce don à la mort de sa femme, qui arriva un mois après (1).

Dans ce siècle, les confiseurs de la rue des Lombards, le Grand Monarque, le Fidèle Berger, etc. , sous le règne de Louis XVI, Jussieu, Lesonne, l'Épine, étaient à l'apogée de leur réputation et fournissaient de bonbons tout Paris. Les sœurs du Sacré-Cœur envoyaient des macarons, du sirop, des biscuits à la rose, des cœurs au citron, des rosaires en corail par leurs tourières. Les frères quêteurs allaient de porte en porte. Vers 1780, l'étroite et obscure boutique de clincaillerie du Petit-Dunkerque, à la descente du Pont- Neuf, obtint une telle vogue pour ses jouets, qu'aux approches du jour de l'an, il fallait mettre des gardes à la porte pour faire ranger le monde. Elle garda cette vogue jusque sous l'empire, et le prince Borghèse se croyait obligé d'y

(1) Mme de Genlis, Dictionnaire des étiquettes de la cour.

acheter ses joujoux, en 1810, comme la comtesse du Nord en 1781.

Ouelques années avant la Révolution, les porcelaines de

Sèvres, alors dans toute La Heur de leur nouveauté, étaient l'objet d'un véritable engouement parmi les hautes classes. Pendant la première quinzaine de janvier, on établissait dans les petits appartements de Versailles une espèce de foire aux porcelaines, dont le roi était le marchand. Elles revinrent à la mode sous le premier empire, avec les corbeilles du jour de Van de chez Boullée, et les écrans à double surprise, qui représentaient, à travers des transparents adroitement ménagés, une scène de la Vestale de Spontini, le grand opéra qui faisait fureur (1).

Au 1er janvier 1784 se rattache le souvenir d'une des plus colossales mystifications dont la chronique de Paris ait gardé le souvenir. Tous les esprits étaient exaltés par la récente découverte des frères Montgolfier, quand le 8 décembre 1783, dans le Journal de Paris, qui avait enregistré jour par jour les expériences et les progrès de l'aérostation, parut une lettre datée de Lyon, où le sieur D. , horloger, s'engageait à passer et repasser la Seine à pied sec le 1er janvier suivant, à l'aide de sabots élastiques, de son invention, et moyennant une somme de 200 louis. Il entrait dans des détails tellement circonstanciés sur son expérience et avec un si grand air de bonne foi que le Journal de Paris, comme la plupart de ses lecteurs , y fut pris. Il ouvrit une souscription , en engageant l'Académie des sciences à nommer trois commissaires pour juger l'invention. Les souscriptions affluèrent bien vite, de la part des plus hauts personnages, de la part d'une société de Versailles, qui n'était autre, diton, que la famille royale, de la part du prévôt des marchands au nom de la Ville, et elles étaient dans tout leur

(1) Le jour de l'an, poème ; Londres, 1788. Mercure du mois de janvier 172G. La Mosaïque, 1874, [>. c>.

feu quand on apprit qu'on avait été dupe d'un M. de Comble, conseiller honoraire de la Monnaie de Lyon, mystificateur émérite, qui avait voulu donner à Paris un poisson d'avril pour étrennes (1). La crédulité des Parisiens était d'autant plus excusable dans cette circonstance qu'ils avaient déjà assisté à des expériences d'un genre analogue : ainsi au commencement du règne de Louis XVI, la population avait pu voir un de ces marcheurs sur l'eau traverser la Seine , entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal (fig. 42) : il était soutenu par une mécanique pédestre qui l'empêchait d'enfoncer à chaque pas qu'il faisait ; il s'arrêta debout au milieu du fleuve , pour sonner de la trompette et tirer un coup de fusil. Mais sa marche était lente et pénible, l'expérience se renouvela deux ou trois fois, puis il n'en fut plus question.

Pendant ce terrible hiver de 1783-1784, la reine Marie- Antoinette se contenta de donner pour étrennes, au Dauphin et à Madame Royale, la vue des jouets magnifiques qui étaient arrivés de Paris suivant l'usage, et, avec leur consentement empressé , elle en employa l'argent à acheter des hardes , des couvertures et du bois aux pauvres gens , comme la société de Versailles avait déjà fait appliquer sa souscription à la délivrance des prisonniers incarcérés pour défaut de payement des mois de nourrice.

Ce souvenir, et d'autres du même genre, ne purent , sous la Révolution, sauver les étrennes du soupçon d'aristocratie. Dans les derniers jours de 91 , un décret de l'assemblée législative, bien imprégné de l'esprit du temps, flétrit les étrennes comme entachées d'aristocratie, et rangea le 1er janvier parmi les ci-devant. Dès 1789, cet « acte de servitude » était attaqué par la Bletterie dans la Chronique de Paris, et la même année la Constituante avait supprimé « les dons forcés que plusieurs agents du pouvoir exécutif se faisaient

(1) Outre le Journal de Paris, voir Bachalmont, Mémoires secrets, à la date.

faire sous le titre d'étrennes. » Partant] de [là, les épiciers de Paris, gens pratiques, habiles à tirer parti des circons-

tances, sollicitèrent au Châtelet ce une sentence de police qui leur fit défense de donner aucun présent , soit en ar-

gent, soit en marchandise, à titre d'étrennes..., à peine de 50 livres d'amende et d'être déchus de la maîtrise en cas de récidive. » Cette singulière démarche fut accueillie, et il se trouva un tribunal de police pour défendre aux épiciers de donner des étrennes à leurs pratiques (1).

Néanmoins une si longue habitude ne pouvait être tuée du premier coup. En 1790, les cadeaux à la mode furent les bijoux dans lesquels on avait enchâssé un fragment de la Bastille. L'année suivante, la musique de la garde nationale alla encore donner une aubade au roi le 1er janvier; mais Mme Campan commet une erreur en ajoutant que, ce même jour, des vainqueurs de la Bastille, grenadiers de la garde parisienne, vinrent, précédés d'une musique militaire, offrir au dauphin un jeu de dominos fabriqué avec les débris de cette prison : l'offrande en question eut lieu au mois de mai , comme on peut le voir par les journaux du temps.

Cet usage de l'ancien régime fut plus sûrement aboli les années suivantes par le règne de la Terreur : ce n'était plus le moment de se souhaiter une bonne année, quand on n'était pas même sûr d'avoir un jour devant soi, et Ton ne songeait guère alors à s'envoyer des bonbons. S'il faut même en croire le cousin Jacques, les gouvernants allaient « jusqu'à faire décacheter ce jour-là les lettres à la poste, pour s'assurer si tous ont oublié le calendrier grégorien et les souhaits de bonne année. » Tout délinquant passait au moins pour suspect, et « rien que la mort n'était capable d'expier ce forfait (2) » . Mais lorsque l'on commença à respirer, l'usage du jour de l'an se rétablit peu à peu de lui-même, dans une population qui, même au plus fort de la Terreur, n'avait jamais pu complètement oublier ses anciennes fêtes, et Mercier nous apprend que sous le Directoire

(1) Prudhomme, Révolutions de Paris, n° XXV (du 26 décembre 89 au 2 janv. 90), p. 23.

(2) Beffroi de Reig.ny, Dictionnaire néologique.

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il était fêté avec plus d'ardeur que jamais. Les boutiques des confiseurs, richement illuminées par les lustres de cristal qu'on avait enlevés aux palais et aux églises, par d'innombrables bougies et des lampions de couleur, et décorées de guirlandes de (leurs, étaient assiégées par la foule qui se

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Fig. UU. — La Galerie de bois au XVIIIe siècle , fragment de l'estampe de Debucourt

disputait, outre les bonbons, les pistaches et les rnarrons glacés, les flacons de liqueur des îles, les essences spiritueuses renfermées dans des bouteilles imperceptibles, lés cœurs enflammés à la fleur d'oranger, les capucins en sucre, toute l'histoire naturelle en bergamote, — coucous dans des nids de fauvettes, choux frisés, pommes de terre, carotte^ de tabac , merlans frits, jambons de Mayence, etc. La vraie date (non officielle toutefois, car celle-là ne date que du rétablissement de l'ancien calendrier par le Concordat) de la

résurrection du jour de Tan peut être marquée au 1er janvier 1797, et comme, cette année-là, il tombait un dimanche, la réaction fut complète. On se dédommagea en une fois de Luit années d'abstention : tous les bijoutiers , tous les confiseurs du Palais-Royal et de la rue des Lombards, illuminés à outrance, pleins de séductions irrésistibles avec leurs étalages qui les eussent fait guillotiner en 94, furent pris d'assaut et dévalisés. De toutes parts on se visitait, on se complimentait , on s'embrassait , on s'accablait de madrigaux , de compliments et d'étrennes; bref on liquidait l'arriéré avec une furie toute française (1) et, malgré la fête de la fondation de la république, le triste jour de l'an du calendrier imaginé par Fabre d'Églantine, le 1er vendémiaire (22 septembre) , fut refoulé dans un discrédit plus complet encore.

Depuis cette éclipse momentanée, le 1er janvier a repris le cours triomphal, mais un peu monotone de ses succès. Nous n'avons pas à le suivre étape par étape.

Sous la Restauration, le Petit-Dunkerque et le Palais de justice furent détrônés par les galeries de bois du Palais- Royal. La mode se mit ensuite aux passages pour la vente des joujoux. La renommée de la rue des Lombards n'avait fait que s'accroître, combattue pourtant par la vogue croissante de Berthélemot , créateur d'un nouveau genre littéraire, la poésie en diablotins, et, comme jadis au Petit-Dunkerque, comme à la porte de Giroux, sous Louis-Philippe, des gendarmes faisaient la police devant le Fidèle Berger et rangeaient les clients à la queue 2 .

Pendant ce dernier règne, qui fut l'âge d'or de la garde nationale, il se signala bruyamment par un grand luxe d'aubades que les tambours, dès avant l'aube, promenaient de rues en rues, sous les fenêtres de tous les officiers. Avec la gar de nationale elle-même cet usage a naturellement disparu.

(1) De Goncourt, Société française sous le Directoire, ch. v.

[2) Dictionnaire de Conversation, Supplément, art. Étrennes. •

De la partie extérieure et publique du premier jour de

Tan, il ne reste plus guère que la foire aux jouets qui s'installe pendant une quinzaine de jours, quelquefois un peu plus, de la veille de Noël jusqu'au lendemain des Mois,

Fig. ko. — Les baraques sur les boulevards, au moment du jour de l'an.

sur toute la ligne des boulevards, en poussant des ramifications dans la plupart des rues principales.

La foire aux étrennes existait déjà au moyen âge, et se tenait alors sur le pont Saint-Michel ; plus tard , elle s'étendit jusqu'au pont au Change : on a retrouvé dans le lit de la Seine des soldats de plomb portant l'uniforme du temps de

la Ligue. Elle occupa ensuite, jusque fort avant dans le dix- huitième siècle,, les galeries du Palais (fîg. 43), qui s'éclairaient magnifiquement le soir et devenaient un vaste bazar à joujoux envahi par la foule.

C'est en 1789 que les baraques de la foire aux jouets ont fait pour la première fois leur apparition, bien vite suivie d'une éclipse. Elles se trouvèrent naturellement englobées dans la proscription du premier janvier, et ce fut la ruine d'une foule de camelots qui s'étaient monté d'avance un joli petit assortiment de broches, de breloques, et de boucles d'oreilles civiques et nationales en forme de guillotine. Après la Terreur, on vit de nouveau s'allonger sur les boulevards la file des baraques foraines. Cela dura une dizaine d'années; puis un beau jour, en plein empire, elles disparurent de nouveau. La police impériale, fort amie de la réglementation et de l'alignement, avait prêté l'oreille aux plaintes des commerçants patentés.

La Restauration les rétablit, et s'acquit de la sorte un moment de popularité parmi ses ennemis naturels, si je puis ainsi dire. Les étalagistes se multiplièrent ," et les marchands d'oranges, particulièrement, commencèrent à pulluler partout. Il se tenait en outre une foire aux jouets, du 15 décembre au 15 janvier, sur le terre -plein du Pont- Neuf, autour de la statue d'Henri IV. En 1829, nouvelle éclipse et, après la révolution de juillet, réapparition nouvelle. Enfin en 1836 on les supprima encore , et cette fois l'interruption se prolonge pendant seize années. Elles parvinrent seulement en 1852 à reconquérir les positions perdues, et elles les ont gardées jusqu'à ce jour, sauf l'interruption forcée du siège. Le seul incident qu'on pourrait signaler dans l'histoire des petites baraques du boulevard sous le second empire, c'est la tentative, en 1867, de les assujettir à l'emploi d'un modèle uniforme, zébré de bandes vertes et blanches. Cet essai d'haussmanisation, qui avait

été mis à l'épreuve sur le Trocadéro le 18 août, ne dura pas plus d'un an ou deux , et leur construction fut rendueà la

fantaisie individuelle, dans le cerele tracé par les règlements. Les baraques ne doivent pas avoir plus de 2m,50 de largeur, sur lm,50 de profondeur; elles ne doivent ni s'appuyer aux arbres du boulevard, ni, à plus forte raison, les enclaver. 11 faut qu'elles ménagent entre elles un espace d'un mètre, et laissent un libre accès aux rambuteauœ, aux kiosques, etc. Pour éviter, autant que possible, les effets d'une concurrence trop directe et sauvegarder les intérêts des gros marchands payant patente, il est réglé aussi que toute baraque où Ton vend des produits similaires à ceux d'une boutique du boulevard s'élèvera à une certaine distance de celle-ci.

En ces limites et avec ces restrictions , toute latitude est laissée aux industriels qui obtiennent de la préfecture de police, après enquête sur leur moralité et leur situation, l'autorisation postulée. Généralement, ils n'abusent pas du libre cours laissé à leur fantaisie. Les baraques sont d'une simplicité Spartiate. Une livre de pointes et cinq ou six douzaines de planches , que les fournisseurs leur reprennent à moitié prix, au moment de la démolition, en font tous les frais. Le petit marchand cloue et décloue lui-même cet abri provisoire où, quand les circonstances sont favorables, il amasse en quinze jours de quoi passer avec sa famille le reste de l'hiver.

On vend de tout dans ces petites boutiques, depuis les oranges, ces étrennes du pauvre, que l'Espagne, les îles d'ilyères, la Sicile, l'Algérie, la Provence, nous envoient non par milliers, mais par millions, jusqu'aux plus ingénieuses variétés de jouets, parmi lesquels, outre ceux qui sont de tous les temps et de tous les pays , on voit chaque année apparaître les jouets d^actualité. La pièce à la mode, le personnage en vue, le phénomène qui a fait courir tout

Paris, quelquefois même, quand la censure le permet (car il y a une censure pour les joujoux comme pour les théâtres), la question politique qui a passionné les esprits, inspirent l'imagination toujours en éveil des artistes de la bimbeloterie. Dans ces derniers temps , nous avons vu se succéder coup sur coup dans les boutiques à treize et à vingtneuf, la question romaine, la (/uestion d'Orient, l'Hommechien , la Femme à deux têtes , les Incroyables et les Merveilleuses de M. Sardou , le Shah de Perse et que sais-je encore? Aux caricatures contre les Anglais ont succédé les caricatures contre les Cosaques, puis, avant que M. de Bismark n'eût coupé court à ces manifestations du sentiment national, contre les Prussiens. Le premier jour de Tan 1878 a ressuscité, avec d'innombrables variantes, les jouets politiques qui se vendaient sous le manteau pendant la Révolution, l'Empire et la Restauration et qui, suivant les époques, représentaient les profils de Louis XVI , de Marie-Antoinette et de leurs enfants, de Napoléon , de Marie-Louise et du roi de Rome , dans les contours d'un étui , d'une tête de canne , ou sur des estampes , avec les blancs dessinés par les profils d'une urne funéraire, d'un cyprès, d'un saule, d'un bouquet de violettes. On a vu paraître jusqu'à trois cents de ces dessins énigmatiques où il s'agissait de découvrir une figure d'abord invisible, et bon nombre d'entre elles : V Infortuné Bulgare, le Tombeau de Raspail, le Tombeau de Victor Emmanuel , etc. , portaient la trace des préoccupations du jour.

On a écrit l'histoire de France, du moins celle du siècle de Louis XIV, en chansons. Qui empêcherait de l'écrire par les jouets?

Chaque invention s'est traduite en joujoux, depuis la vapeur, l'hélice, l'électricité Jusqu'au téléphone, la dernière et non la moins étonnante découverte de la science. On a eu, on a encore des chemins de fer microscopiques, des

flottilles à vapeur lilliputiennes, des aérostats comme ceux que les Magasins du Louvre donnent en prime aux acheteuses pour leurs petits enfants, des télégraphes <'u miniature, des imprimeries lilliputiennes, des jouets fondés sur les propriétés de l'aimant et toutes les lois de la mécanique et de la physique, l'hélice appliquée au divertissement du premier âge , les automates mus par des forces cachées , les pantins agités par du mercure , les petits canons sans poudre, qui ne sont autre chose que des machines pneumatiques, etc., etc. Quelquefois même ce sont des jouets qui ont inspiré les plus précieuses découvertes de la science et qui en marquent le point de départ. Mais ce chapitre des joujoux scientifiques risquerait d'être légèrement aride.

Il serait plus curieux et plus piquant de rechercher les traductions de l'histoire dans le langage enfantin , cette politique en jouets, ce dernier courant de l'opinion qui, après avoir passé de la tribune aux journaux, des journaux à la rue, au salon, au théâtre, souvent jusque dans les modes, finit par passer à travers les produits naïfs ou malins de la bimbeloterie parisienne, les marque à son empreinte, donne à ce Polichinelle le profil d'un homme d'État et fait de tel pantin le reflet ou la parodie de la préoccupation du jour; ces grands événements qui se rapetissent à la taille de M. Lucien et de sa cousine Mlle Lili; cette chronique en carton ou en étain colorié, en oripeaux rouges, en petits bonshommes de bois peint, qui traduit les annales de la France à peu près comme l'ont déjà fait de leur côté les images d'Épinal et les distiques mirlitonesques de Le Ragois. Les jouets sont des documents à leur façon. Si légère qu'elle soit, ils gardent, comme les jeux et comme les modes, une part de notre histoire. Le tout est de saisir cette trace mobile et fugitive. Dans quel musée, dans quel conservatoire trouverait-on les jouets du siècle dernier? Où ceux du premier empire, de la Restauration, du règne de Louis-

Philippe? Où même ceux du second empire? — Mais où sont les neiges d'antan ?

L'usage des étrennes n'est pas encore près de se perdre. Au contraire , celui du premier avril va s'affaiblissant chaque année et n'est plus guère qu'un souvenir.

On ignore l'origine authentique du fameux poisson d'avril , malgré toutes les dissertations dont il a été l'objet et qu'il est inutile de répéter ici. Parmi les romans peu vraisemblables qu'on a bâtis pour l'expliquer, le plus inattendu est celui qui rattache la naissance de cette coutume à la Passion de Notre-Seigneur, et le plus accrédité, mais non le moins tiré par les cheveux, celui qui la relie à la fuite d'un prince lorrain gardé à vue, par ordre de Louis XIII, dans le château de Nancy, d'où il s'évada le premier avril en passant la rivière à la nage. Il est probable qu'elle remonte à une date plus ancienne que cette dernière. On trouve les mots de poisson d'avril employés bien avant le règne de Louis XIII, dans plusieurs pièces comiques ret satiriques (1), avec un sens différent il est vrai, mais qui prouve du moins qu'elle existait déjà, et qui peut, sans trop de peine , se rattacher, par voie d'induction , à la signification actuelle.

Autrefois, on fêtait le poisson d'avril beaucoup plus qu'aujourd'hui, et tel était même le goût de nos pères pour la mystification qu'ils avaient chaque année , à dates fixes, plusieurs éditions du 1er avril.

Aux approches de la foire de Bezons, qui avait lieu tous les ans vers le 25 juillet, c'était l'usage des artistes-compagnons, peintres, sculpteurs, orfèvres, lapidaires, etc., habitant le quai de Gèvres et les deux ponts, la rue de la

1 Par exemple, la Résurrection de Janin Landore, qui est de la fin du quinzième ou, au plus tard, du commencement du seizième siècle; les Contens de Tournebu II. se. 6) et les Neapolitaines de François d'Amboise (I , se. 4), qui sont tous deux de 1584.

LES FÊTES P0P1 LAIRES.

Fig. Uù. — Statue de Monsieur Legris sur la place du Parvis-Notre-Dame , d'après la gravure de Jean Marot.

Pelleterie et quelques autres rues voisines,, de réveiller brusquement le quartier en jouant tous ensemble à leurs fenêtres des instruments les plus cacophoniques et les plus

discordants, aux sons les plus aigres et les plus rauques, tels que cornets à bouquins, sifflets, poêlons, bassins, chaudrons , sur lesquels ils frappaient avec des outils de fer, en poussant des cris et des hurlements sauvages. Cet infâme charivari se renouvelait plusieurs nuits de suite , à la grande indignation des bourgeois paisibles (1).

A la Saint-Simon-Saint-Jude (28 octobre) , on envoyait les gens un peu simples chercher des nèfles à la foire du Temple, où les laquais et la populace leur tombaient sur le dos et les barbouillaient de noir (2). On les envoyait aussi, particulièrement le jour de la Conception de la sainte Vierge, sur la place du Parvis-Notre-Dame, pour y chercher M. Legris. Quand le pauvre niais avait bien erré de porte en porte à la poursuite de cet introuvable personnage, on le conduisait, au milieu des huées, vers le centre de la place, et on le poussait contre la colossale statue qui s'élevait devant Notre-Dame, pour lui faire embrasser M. Legris (fig. 46).

Dans cette statue presque informe, les uns ont voulu voir l'effigie de Mercure, d'Esculape, du dieu Terme ; d'autres, celle du maire du palais, Archambauld, ou de l'évêque Guillaume d'Auvergne ; plusieurs enfin , l'image de sainte Geneviève ou de saint Christophe. Il est probable et il paraît généralement admis maintenant que c'était une effigie du Christ , détachée du grand portail de l'ancienne église , avec le pilier-trumeau auquel elle s'appuyait. Quoi qu'il en soit, elle était d'une antiquité très respectable. On l'appelait communément Maître Pierre Legris, et il y avait eu peutêtre à l'origine , dans les mots Maître Pierre , une sorte d'innocent calembour pour désigner cette maîtresse pierre, comme dans le mot Legris il est permis de voir une allu-

(1) Du Coldray, Nouv. Essais sw Paris, III, 298-309.

(2) Palaprat a fait allusion à cet usage dans une Épître à monseigneur de Vendôme : Recueil de pièces détachées, édit. de 1712, p. 50.

sion populaire à la couleur de cette statue, qui était recouverte de plomb (1). Le peuple L'appelait aussi le Grand jeu neur, par allusion sans doute à l'aspect misérable, morne et décharné (pie gardait cette énigmatique statue, principalement pendant les grands étalages culinaires de la foire aux jambons. C'est ce que dit une mazarinade qui fait haranguer les Parisiens par le bonhomme du parvis Notre-Dame :

Peuple dévot à la cuisine Plus qu'à l'église ma voisine, Que non la messe et les sermons, Mais l'odeur des friands jambons , Idoles de la populace, Attire en foule à cette place, Oyez la voix d'un sermonneur Vulgairement nommé Jeûneur, Pour s'être vu selon l'histoire Mil ans sans manger et sans boire.

Le Grand jeûneur était devenu ainsi un être de raison à qui l'on prêtait la parole et que l'on faisait intervenir dans les affaires publiques. 11 a signé plusieurs mazarinades, des plaquettes, des feuilles volantes, des brochures politiques plus ou moins clandestines. Avec le jacquemart de Saint-Paul et le clocheteur de la Samaritaine, il était comme la monnaie du Pasquin de Rome, et les monologues ou les conversations de ces trois illustres personnages étaient l'une des formes que revêtait volontiers la verve frondeuse de nos pères :

Eh! quoi, Madame la statue,

(1) Le marquis de Rostain voulut la faire dorer au XVIIe siècle et même il proposa aux chanoines de Notre-Dame de l'entourer d'un balustre

De bois, de cuivre ou de laiton Qui lui viendra jusqu'au menton Pour empêcher que la dorure Ne reçut tache ni souillure.

Mais sa proposition, accueillie sans aucun empressement, n'eut pas de suite. (Loret, Muse historique, lett. du 21 janv. 1652). — Sur cette mystification, voir Sauval, t. II, p. 617; Lem vire, Paris ancien et mod.,l, 63; P. Lacroix, Curiosités du vieux Paris, p. 103.

dit une autre poésie populaire,

Avez -vous repris la parole Pour nous venir ficher la colle Depuis que vous vendez du gris A tous les simples de Paris ?

Ces farces étaient chères au petit peuple. Chaque classe, comme chaque saison, et, pour ainsi dire, chaque quartier de la ville, avaient ainsi leurs mystifications traditionnelles qui n'ont pas toutes disparu.

Les soldats , par exemple , envoyaient les conscrits naïfs à la recherche de la pierre à enfoncer le mou, ou acheter pour deux sous d'huile de coude. Les clercs de procureur chargeaient leurs collègues novices d'aller chercher le moule à tiret. On sait que le tiret était du parchemin roulé entre les doigts en guise de ficelle, dont ils se servaient pour enfiler leurs paperasses, et Ton devine aisément l'accueil qui était fait à la démarche du pauvre béjaune, victime de sa confiance et de sa candeur. On disait à un niais d'aller emprunter chez le voisin la pierre à aiguiser la langue. — « Une plaisanterie usitée parmi les domestiques, lit-on dans Mercier (1), c'est d'envoyer un nouveau débarqué chercher une place chez M. Picard, suisse du Château-d'Eau, rue Saint-Honoré. Ce château-d'eau n'est qu'une décoration pour faire face au Palais-Royal, et les laquais qui débarquent du coche le prennent pour un château réel. »

Il est inutile d'appuyer davantage sur ces variantes plus ou moins enfantines du poisson d'avril. Avec un peu de bonne volonté, on peut voir, supposer du moins, à l'origine de cet usage, une intention morale cachée sous le voile de la raillerie, une leçon satirique et épigrammatique tout à fait conforme au caractère national et à l'esprit gaulois. Qui sait si ce ne fut pas là d'abord un moyen de mettre en saillie

(1) Tableau de Paris, t. XII, p. 18. (Amsterd., 1788. j

le défaut dominant de chaque individu, et de l'en corriger en l'exposant à la risée publique, en le prenant pour point de départ d'une mystification moqueuse? Envisagé de la

sorte, le poisson d'avril ne serait qu'une espèce d'annexé et de complément de certaines mascarades satiriques, comme celle de la JSRre folle. Mais, s'il en fut ainsi d'abord, ce que je n'oserais garantir, la coutume dégénéra bien vite, et du plus loin qu'on puisse l'étudier à l'œuvre, elle apparaît tout à fait dépourvue de signification morale, philosophique ou autre, — en un mot, comme une bouffonnerie vulgaire, dont il ne faut pas vouloir faire une comédie de mœurs.

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