‹ Les rues du vieux ParisChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les mascarades des jours gras.

L'emploi des masques, même en dehors des mascarades , est une coutume dont l'origine se perd dans le passé le plus lointain. Les anciens se masquaient sur la scène : à leur imitation, nos premiers farceurs ne jouaient leurs bouffonneries que masqués, ou enfarinés, comme ces histrions primitifs des tombereaux de Thespis et de Susarion qui se barbouillaient de lie. Les femmes ne paraissaient pas d'abord sur les planches, et les hommes chargés des rôles de servantes et de nourrices ne les pouvaient remplir qu'en se revêtant de figures postiches. Les acteurs italiens qui, durant plusieurs siècles, jouirent du droit de cité parmi les théâtres de Paris et charmèrent ses habitants par leurs lazzis et leurs arlequinades , jouaient également masqués, sauf quelques exceptions. Le théâtre de l'Opéra surtout conserva longtemps cet usage, même après que les danseuses eurent fait leur apparition (1681) sur cette scène , d'où elles étaient d'abord exclues et où des jeunes gens se chargeaient de les représenter. C'est à Gardel aîné, suivant les uns, suivant d'autres à Noverre, qu'est dû l'abandon des masques dans les ballets de l'Opéra : quoi

qu'il on soit, cette innovation n'eut lieu que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, et le public l'accueillit d'abord très mal.

La même coutume régnait également dans les divertissements de la cour et dans les ballets dansés sous Louis XIV et par lui-même. C'était probablement un héritage des déguisements de la chevalerie dans les lices et tournois, voire dans les cortèges et les entrées de princes, où le masque figurait quelquefois , — comme on le voit , par exemple , dans l'entrée d'Isabeau de Bavière. Les bals parés et masqués donnés par le roi ou les principaux seigneurs, et qui faisaient souvent suite aux ballets, étaient fréquents et magnifiques. On ne peut parcourir certains mémoires intimes du temps sans y trouver presque à chaque page l'indication de quelque mascarade chez Gaston d'Orléans, chez la grande Mademoiselle, chez Monsieur, d'un bout à l'autre du carnaval, ou même, quoique plus rarement, en dehors de ce temps consacré. Parmi les ballets de la cour, on donnait particulièrement le nom de mascarades à de courtes bouffonneries qui roulaient souvent sur des thèmes populaires , et ne comprenaient en général que deux ou trois quadrilles dansés sous les déguisements relatifs au sujet et aux rôles.

On sait que remploi du masque ne se bornait pas là au dix-septième siècle, et qu'on le retrouvait jusque dans les habitudes de la vie privée. Les femmes de condition portaient un loup de velours noir sur la figure lorsqu'elles sortaient à pied (1) , lorsqu'elles voyageaient (2) , et ne le quittaient même pas toujours à l'église. Gomment s'étonner de cette habitude, lorsque la mode en avait introduit de bien

(1) Promenade du Cours, 1630, in-12. Sonnet de Vauquelin des Yveteaux pour la princesse de Conti. Goujet, Biblioth. franc., t. XV, p. 58; t. XVI, p. 171. Mme de Sévigné, Lettre à M. de Pomponne , du 27 nov. 1664.

(2) Mémoires de Mme de la Guette, éd. Moreau ^Bibl. elzév.), p. 106.

plus bizarres encore! Au début du Roman comique, Scarron nous montre son héros, le comédien Destin, cheminanl .1 côté de la charrette, avec un grand emplâtre qui lui conviai! un œil et la moitié de la joue : c'est là un genre de déguisement qu'on employait souvent alors (1); mais ce dont on ne se douterait guère, c'est que, en plein dix-septième siècle, la mode avait pris cette nouvelle espèce de masque sous sa protection spéciale, en imposant les mouches aux hommes, puis en agrandissant la dimension de ces mouches et en fixant leur position de telle sorte qu'elles ressemblassent à des emplâtres :

« 11 sera encore permis à nos galants de la meilleure mine, dit à ce propos un petit livre qui est le code un peu ironique du bon ton et des belles manières à cette époque, de porter des mouches rondes et longues, ou bien l'emplâtre noir assez grand sur la tempe; mais pour ce que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs ayant commencé depuis peu de la porter au-dessous de l'os de la joue, nous y avons trouvé beaucoup de bienséance et d'agrément (2). »

Néanmoins le masque a toujours été considéré surtout comme un moyen de déguisement joyeux, dans certaines fêtes populaires dont notre carnaval actuel est le faible et à peu près l'unique vestige : à ce point de vue, il est aussi ancien et plus universel que le masque scénique. Je ne remonterai ni au chérubs des Égyptiens, ni aux Bacchanales de la Grèce, ni aux Saturnales de Rome : c'est déjà bien assez de remonter jusqu'à Clovis. On trouve les mascarades implantées dans nos mœurs sous la première race de nos rois. Les conciles nationaux d'Arles, de Tours, d'Auxerre, de Rouen, de Nantes, s'élèvent sévèrement contre elles. Le précepteur de Charlemagne, Alcuin, les a aussi plusieurs

1 Mémoires de Bussy, in-12, t. I, p. 199, — Mémoires de Lenet (coll. Petitot), t. LUI, p. 140.

(2) Les Lois de la galanterie, 164 i.

l'ois attaquées dans ses écrits , et Savaron a recueilli ses paroles, en les traduisant à sa manière, dans son Traicté contre les masques : « Les idiots, révérants Janus comme Dieu, ont consacré un jour à plusieurs vilainies; quelques-uns d'entre eux se transformoient en monstres et transfiguroient en formes de bestes sauvages et d'animaux; les autres s'habilloient en femmes , et en ceste manière sautoient et vagabondoient parmy les rues. » Et il ajoute qu'il reste encore des traces de ces désordres « parmy les rustiques et mal instruicts (1). »

Ce déguisement en bêtes était si commun alors, qu'il servait, pour ainsi dire, à caractériser et à désigner toute espèce de mascarades : c'était surtout en cerfs et en bœufs que se métamorphosaient les joyeux garnements qui couraient les rues aux calendes de janvier. Savaron a accumulé les textes de saint Augustin , de saint Pacien , évêque de Barcelone au quatrième siècle, de saint Ambroise, de saint Maxime de Turin, de saint Pierre de Ravenne, qui prouvent l'antiquité et l'universalité de cette coutume. Le Penitentiel de Burchard impose un jeûne de trente jours au pain et à l'eau à ceux qui, aux calendes de janvier, faciunt in eervolo vel in vegula; le concile d'Auxerre (585) défend également de faire le cerf et le veau (eervolo aut vecolo facere) le premier jour de Pan ; enfin, dans la Vie de saint Éloi par saint Ouen, il est dit que le pieux évêque de Noyon interdit à la même date vetuîos, cervuolos joctitios (2).

On voit que le 1er janvier était alors la date spécialement choisie pour ces travestissements, restes évidents du culte de Janus et des Saturnales. L'Église essaya tous les moyens de déraciner cet usage : elle institua un jeûne le premier jour de l'an; elle avança Tannée de huit jours, la faisant com-

(1) Traicté contre les masques, 1611, p. 18.

(2) V. le Longueruana , I, p. 112.

LES FÊTES POPULÀIBES. 223

mencer à Noël, dans la persuasion que nul De serait assez téméraire pour violer la sainteté d'une telle fête; niais il arriva, au contraire, que les mascarades, sans cesser le 1er janvier, commencèrent dès le jour de Noël (i). Les déguisements en bœufs et en vaches trouvaient un prétexte tout naturel dans le désir de célébrer la naissance du Christ au milieu des animaux de Fétable de Bethléem, et de concourir d'une façon active à la représentation de ce mystère.

A force de pousser loin les conséquences de ce raisonnement, le symbole ne pouvait manquer de dégénérer bien vite en sacrilège, ou tout au moins en scandale. Pendant longtemps les mascarades populaires se confondent avec les fêtes de l'Ane et des Fous; elles se mêlent à tous leurs détails, s'accrochent à elles, les complètent et les prolongent autant qu'elles peuvent. Tant que dure la fête des Fous, avec ses accessoires et ses divertissements auxiliaires, qui s'étendent de Noël à l'Epiphanie, l'histoire des mascarades populaires ne se sépare pas de la sienne. Après l'abolition de cette fête scandaleuse, les mascarades persistent pour leur part et continuent aux mêmes dates, dans la rue et sur les places publiques, la tradition consacrée et enracinée pendant des siècles entiers.

Lorsque Savaron écrivait son petit Traicté contre les masques (1611), la fête des Fous subsistait encore, en ce sens qu'on avait conservé l'usage de célébrer Noël et le premier jour de l'an par des travestissements et des bacchanales; seulement, ce n'était plus dans l'église même qu'ils avaient lieu, et les prêtres n'y prenaient plus part. Il esta remarquer que, de la première à la dernière page de son livre, Savaron n'écrit pas une seule fois le nom de mardi-gras ou de carême-prenant; il ne fait même pas allusion à cette

(1) V. le Longueruana , I, i> 41.

date, quoiqu'il semble attaquer et poursuivre les masques dans toutes les occasions qu'ils choisissent pour se montrer. On pourrait croire, à le lire, que, même au commencement du dix-seplième siècle, le carnaval était encore tout entier et exclusivement confiné au premier jour de l'an et à Noël. Il est vrai que son petit livre est daté de Clermont; mais les usages qu'il décrit devaient y être à peu près les mêmes qu'à Paris, comme on le voit suffisamment par quelques passages de son traité; d'ailleurs il parle presque aussi souvent de Paris que de Clermont, et c'est à Paris que le livre a été imprimé et publié. Malgré son titre général de Traicté contre les masques, cet opuscule n'est, en réalité, qu'un traité contre les derniers vestiges de la fête des Fous.

Outre la fête des Fous, les fêtes des Écoliers à la Saint- Nicolas, à l'Epiphanie, etc., les montres de la Basoche et des Enfants sans souci, les cortèges plus ou moins burlesques de quelques confréries et corps de métiers, bien d'autres cérémonies encore se rattachent à l'histoire des mascarades populaires. Au quatorzième siècle, les travestissements sont en grande faveur et jouent un rôle important dans les divertissements de la cour. Tout le monde sait l'histoire de cette mascarade où le roi Charles YI, déguisé en satyre ou en sauvage, avec plusieurs chevaliers , faillit périr brûlé vif (fig. 47). On trouve portée dans les comptes de Louis XI la somme de vingt sols tournois, payée au bailli du palais « pour trois coches de mascarades ès-carrefours. » Les charivaris donnés aux veuves qui se remariaient étaient également accompagnés de mascarades analogues (1), et une vignette du roman de Fauvel, conservé en manuscrit à la Bibliothèque impériale, nous montre les acteurs d'un charivari en masques à longues barbes, à mâchoires féroces et aux grands yeux ronds, drapés dans des capuchons, avec des

(1) V. pour le chaiïyari donné en 1389 à une dame de la reine qui se remariait en quatrièmes noces, Choisy, Histoire de Charles F/,' p. 180.

sonnettcsa la ceinture et tapant sur des tambourins Sg. 18]

Pour le quinzième et le commencement du seizième siècle, nous avons un document curieux qui nous donne tous

Fig. £»7. — Ballet des \ relents. D'après une miniature des Chroniques de Froissart.

Manuscrit du XVe siècle.

les détails souhaitables sur cet usage : c'est le cinquantedeux lème arrêt d'amour ajouté par Gilles d'Aurigny au recueil de Martial d'Auvergne (1528), et qui contient les ordonnances sur le faict des masques. On y voit qu'on commençait

d'aller en masques par les rues depuis la veille de la Saint- Martin d'hiver jusqu'à la semaine sainte, c'est-à-dire pendant plus de quatre mois; toutefois c'était le soir et pendant la nuit , et dans cet intervalle il n'était permis de se masquer en plein soleil que « les veille et jour des Rois , et les jours qu'on nomme jours gras, à caresmeprenant et à la mi-caresme » . Dans les cortèges qui s'organisaient à ces dates, les gens masqués, s'ils voulaient se conformer à ce code de la galanterie et du bon ton, devaient être montés sur des chevaux d'Espagne, ou pour le moins sur des haquenées enharnachées de velours. De la semaine sainte à la veille de la Saint-Martin d'hiver , il n'était pas honnête de se masquer, sauf en quelques noces et festins solennels. Les marchands et gens de basse condition ne pouvaient parcourir les rues masqués que les vigiles et jours de fête de leurs paroisses; mais cette prohibition ne les empêchait pas « d'aller en montons, en robes retournées, barbouillés de farine ou charbon, avec de faux visages de papier ». — On ne pouvait décemment mettre les masques de l'année précédente.

De la veille de la Saint-Martin à la semaine sainte, les masques parcouraient les rues en troupes, armés souvent de bâtons et d'épées, portant ou faisant porter par leurs valets des torches allumées, accompagnés de ménétriers avec des tambourins, des haut-bois et des vielles. lisse présentaient dans les maisons où il y avait des dames et demoiselles; on ne devait pas leur en refuser l'entrée, et ils avaient une heure pour les entretenir et les faire danser. L'heure écoulée, ils étaient tenus de faire place ou de se démasquer, et alors ils devenaient simples compagnons de l'assemblée. Pendant tout ce temps, leurs valets les attendaient à la porte.

Il ne faut pas prendre sans doute cette ordonnance d'amour à la lettre dans tous ses détails ; mais il est certain qu'elle

BISTOIRB DU CARNAVAL.

répondait à un usage généralement répandu alors, <jui subsistait encore vers la fin du dix-septième siècle, comme on

Fig. £»8. — Représen tation d'un charivari donné à une veuve remariée. D'après une miniature du Roman de Fauvel. Manuscrit du XVe siècle.

le voit par un passage très explicite de la Bruyère (1), et même en plein dix-huitième siècle, comme le prouve une

(1) « Une troupe de masques entre dans un bal : ont-ils la main, ils dansent , ils se font danser les uns les autres , ils dansent encore, ils dansent toujours ; ils ne rendent la main à personne de l'assemblée. » (Des Esprits forts.)

ordonnance de 1737 contre les masques « qui entreroient dans les maisons et prendroient place aux repas sans y être invités ».

« L'entrée du bal doit être libre à tous les masques pendant le carnaval, surtout après minuit, » écrit Bonnet dans son Histoire générale de la Danse (1723), en combattant l'usage qui tendait à se répandre depuis plusieurs années, parmi les grands seigneurs, de ne laisser entrer que par billets, et qui avait été cause qu'on refusa un jour l'entrée à Louis XIV en personne, voici comment : Le président de N. mariait un de ses fils et donnait à cette occasion un bal masqué. Le roi, qui se plaisait à courir quelquefois le bal incognito, s'y rendit avec trois carrosses pleins de dames et de seigneurs de la cour, toute la livrée en surtout gris pour n'être pas reconnue. Quoiqu'il fût une heure après minuit, les suisses, ne voyant pas de billets, refusèrent de laisser passer. Le roi ordonna joyeusement de mettre le feu à la porte, et la livrée commençait déjà à exécuter l'ordre, quand le président fit ouvrir toutes les portes, se doutant bien que des personnes de la première qualité avaient pu seules se permettre une action si hardie. « Tout le cortège entra dans la cour , et l'on vit paraître dans le bal une bande de douze masques magnifiquement parés, avec une infinité de grisons masqués , tenant un flambeau d'une main et l'épée de l'autre; de sorte que cela imprima le respect à toute l'assemblée. M. de Louvois, qui était de la troupe du roi, tira M. de N. à part, et, s'étant démasqué, lui dit qu'il était le moindre de la compagnie. C'en fut assez pour obliger M. de N. à réparer la faute. Il fit apporter dans le bal de grands bassins de confitures sèches et de dragées ; mais M,le de Montpensier donna un coup de pied dans l'un des bassins, qui le fit sauter en l'air. Cette action alarma encore M. de N. ; mais le mal n'alla pas plus loin , par la prudence du roi , qui calma le ressentiment des princes et des princesses, de sorte

qu'ils sortirent sans se faire connaître, après avoir danse autant qu'ils le voulurent. »

Tout masque entrant clans un bal pouvait, même encore au dix-huitième siècle, prendre la reine du bal pour danser avec elle, fût-ce une princesse du sang non masquée. Dans un bal donné par le roi à Versailles, un masque déguisé en paralytique et enveloppé d'une vieille couverture eut la hardiesse d'aller prendre la duchesse de Bourgogne , qui accepta. On sut depuis que c'était un simple officier de la cour, et il n'en fut point blâmé, parce qu'il avait usé d'une licence que l'usage autorisait (1).

Il n'était pas permis de démasquer une personne quelconque au bal. L'écharpe pour une dame, le manteau pour un homme, étaient le signe qu'on voulait garder Y incognito. En ne respectant pas ces indications consacrées, on s'exposait parfois à des mésaventures fort désagréables, comme le prouve une autre anecdote racontée par Bonnet (2) et que nous jugeons inutile de transcrire ici. Les masques du plus grand monde couraient parfaitement les bals toute la nuit (3) . On juge que de pareilles coutumes devaient entraîner de graves désordres, et on conçoit en particulier que les maris et les chefs de famille trouvassent quelquefois fort pénible cette obligation « d'ouvrir leurs maisons à gens masqués sans les faire songer à la porte , et sans dire qu'il n'y a personne , ou qu'on est couché , et sans faire absenter ou celer ou retirer leurs femmes par l'huis de derrière à leur arrivée. »

Ce n'étaient pas seulement les mœurs, mais aussi la sûreté publique, qui étaient mises en péril par l'abus des mascarades. Les déguisements servaient à couvrir bien des vols et des assassinats. Quand la Rochefoucauld, dans la nuit de

(1) BoNNEt, Histoire de la Danse, ch. VI.

(2)là..,îb. cb. V.

'3) Loret, Idlrodu ?.2 janvier 1661.

la Saint- Barthélémy , vit entrer dans sa chambre six hommes masqués, il crut que c'était un déguisement badin du roi et de ses courtisans qui venaient pour lui donner le fouet en guise de jeu , et ne fut détrompé qu'en recevant le coup de la mort (1). Aussi la puissance civile ne se montra-t-elle guère moins sévère que l'autorité religieuse contre ces abus, mais sans plus de succès. Déjà Charlemagne avait voulu les extirper de son empire , et sa tentative fut plusieurs fois renouvelée par ses successeurs. Les ordonnances sur le même sujet se multiplièrent spécialement au seizième siècle. Un arrêt , publié à son de trompe par les carrefours de Paris , le 14 décembre 1509, défendait, à peine d'emprisonnement, de vendre des masques et de jouer au jeu de momon sous un déguisement. Diverses ordonnances successives de François Ier en 1539, de Charles IX en 156 J , de Henri III en 1579 et 1580, du parlement en 1593, renouvelèrent ces mesures (2). On alla jusqu'à fustiger et bannir du royaume des hommes du peuple trouvés en masques. Rien n'y fit. Rien n'empêcha le carnaval de devenir peu à peu une sorte d'institution ayant sa jurisprudence, ses lois, voire, — au moins en certains lieux où l'on établissait des contributions jusque sur les communautés religieuses pour en rehausser l'éclat , — son budget et ses impôts.

Ce n'est pas qu'on voulût, par ces ordonnances, détruire absolument les mascarades : on voulait en faire un privilège aristocratique. Tandis que le roi les défendait au peuple, il s'y livrait avec sa cour. C'est ce qui explique le peu de

(1) De Thou, Histoire, t. VI, 1. 52. Crespin et Gollard, Histoire des martyrs persécutés.

(2) Les masques furent encore défendus par diverses ordonnances en date de 1505, 1514, 1516, 1535, 1562, 1575, 1589. 1651, que nous avons vues dans la collection Lamoignon , à la Préfecture de police. En 1682 . ils furent interdits aux gardes françaises. En 1720, on défendit aux personnes masquées de porter l'épée. C'est surtout à 1 aide de ces ordonnances qu'on pourrait reconstituer l'histoire du carnaval : car nos anciens chroniqueurs sont très sobres de détails sur ce chapitre.

succès de toutes ces ordonnances arbitraires, violées par ceux mômes qui les rendaient. Ou ;» vu avec quel dédain Gilles d'Aurigny traite les marchands et gens de basse condition dans son arrêt, ne leur permettant les mascarades qu'avec des restrictions nombreuses, leur assignant un costume particulier et certaines dates , pour les séparer des masques de noble condition. Au seizième siècle, les travestissements étaient surtout un plaisir de grands seigneurs, qui avaient le droit de se présenter aux noces et dans toutes les fêtes de famille, costumés à leur guise, en prenant part pendant une heure aux divertissements de la compagnie sans qu'on pût les contraindre à se démasquer. Henri III s'y abandonnait avec passion, non seulement dans les divertissements de la cour, mais même dans la rue, qu'il parcourait, habillé en femme, le pourpoint lâche et la gorge découverte. Au carnaval de 1 583 il battit le pavé de Paris, avec ses mignons, jusqu'au lendemain à six heures du matin , allant voir les compagnies et entrant dans les maisons comme les autres masques. L'année suivante , ce fut encore pis : le roi et sa bande de favoris , à cheval et masqués, travestis en marchands, prêtres, avocats, etc. , coururent à bride abattue dans la ville, frappant tout le monde à coups de bâtons, spécialement ceux qu'ils rencontraient masqués comme eux, parce que le roi voulait se réserver à lui seul et à ses amis la faculté d'aller en masque ce jour-là (1). Brantôme nous montre aussi, vers la même époque, le grand prieur, frère du fameux duc de Guise, parcourant la ville dans une mascarade, « monté sur un barbe, habillé fort gentiment en femme égyptienne,... en son bras gauche ayant une singesse emmaillotée comme un petit enfant ».

Interrompu et troublé pendant la guerre civile et le siège de Paris, le carnaval reprit avec une nouvelle fougue en

(l) L'EftTOiLE, Journal de Henri III, (''dit.de Cologne, 1720. in-12,pp. 17, 56el67.

1595 , au retour de la paix : on le célébra de toutes parts à l'aide de force ballets, travestissements et collations. Charles de Lorraine, quatrième duc de Guise, qui s'était rallié à Henri IV, courut les rues en compagnie de Vitry, avec dix mille insolences, comme s'exprime la chronique. Jamais il n'y avait eu plus de luxe dans les divertissements de la cour, ni plus d'entrain dans les folies de la ville. Le peuple et les gentilshommes s'attendaient à voir le Béarnais y prendre une large part, comme son prédécesseur : il n'en fut rien pour cette fois; mais il se mêla activement au carnaval de 1597, et durant la première nuit parcourut avec une troupe de courtisans, masqués comme lui, toutes les compagnies de Paris (1).

Au dix-septième siècle, les momons, c'est-à-dire les visites faites dans les maisons où il y avait bal , par les troupes de masques qui venaient y danser, y porter un défi au jeu de dés et faire des cadeaux de dragées aux dames , étaient encore- très en usage. L'auteur anonyme de la Suite du Roman comique a décrit un momon en ces termes : « Le soir (du dimanche gras) , je me masquai avec trois de mes camarades, et je portois le flambeau, croyant que par ce moyen je ne serois pas connu, et nous allâmes dans le parc. Quand nous fûmes entrés dans la maison, la du Lys regarda attentivement les trois masques, et, ayant reconnu que je n'y étois pas , elle s'approcha de moi , à la porte où je m'étois arrêté avec le flambeau, et, me prenant par la main, me dit ces obligeantes paroles .: « Déguise-toi de toutes les façons « que tu pourras t'imaginer, je te connoitrai toujours faci- « lement. » Après avoir éteint le flambeau (2) , je m'approchai de la table, sur laquelle nous posâmes nos boîtes de

(1) L'Estoile, Journal de Henri IV. (Collection Michaud, XV, pp. 259 et 281.)

(2) Le 52e Arrêt d'amour, dont nous avons parlé plus haut, ordonne aux masques qui composent ces mom.ons d'éteindre leurs flambeaux quand ils entrent dans une maison où il v a une lumière suffisante.

dragées et jetâmes les dés. La du Lys me demanda à qui j'en

voulois, et je lui lis signe que c'étoh ;• elle; die me répliqua : qu'est-ce que je voulois qu'elle mit au jeu , et je lui montrai un nœud de ruban que Ton appelle à présent galant, et un bracelet de corail qu'elle avoit au bras gauche... Nous jouâmes, et je gagnai, et je lui fis un présent de mes dragées (1). »

Ce passage a le mérite d'indiquer les diverses acceptions du terme momon, qui désignait la mascarade, les cadeaux et le jeu dont elle était accompagnée, plus spécialement, dans l'origine, le jeu aux dés qui en faisait la base essentielle.

Le jeu de dés se retrouve, avec le même rôle principal, dans plusieurs particularités de l'ancien carnaval. Ainsi, après l'audience du grand conseil, le jour du mardi gras, la cour jouait aux dés sur le bureau même du greffier, en présence du public assemblé :

« Le premier huissier apportoit le cornet au premier président, qui commençoit. Le premier président passoit ensuite les dés au magistrat qui venoit après lui, et ainsi de suite (2). » Cette cérémonie singulière, dont Porigine se perdait « dans la nuit des temps » et qui fut solennellement reprise le 44 février 1777, après une suspension de quelques années (3) , avait certainement une signification symbolique et satirique : la justice elle-même, dans un épanchement de franchise en rapport avec le jour, semblait sous masque avertir les plaideurs qu'elle est plus aveugle encore que ne le disait la fable. On sait , pour le dire en passant, que ce n'était pas la seule manière dont la justice célébrait la fête de Carême-prenant : qu'il nous suffise de rappeler la cause grasse.

1) Roman comique liilji. elzevir., t. II, p. 230). Borel dit, dans son Trésor, que momon signifie proprement une pelote que portaient en parade ceux qui faisaient les notables mascarades, comme si c'eût été un paquet d'argent.

2) An. Ponthieu, les Fêtes légendaires , p. i8. (3 Carnavuliana.

Dans V Étourdi de Molière (1653), un momon est mis en scène d'une façon assez plaisante à la fin du 3e acte (fig. 49). Léandre a formé le projet d'enlever Gélie à l'aide d'un déguisement et Ergaste , qui a surpris son dessein , vient le raconter à Mascarille , valet du rival de Léandre :

Je suis averti

Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade D'entrer chez Trufaldin par une mascarade , Ayant su qu'en ce temps , assez souvent , le soir, Des femmes du quartier en masque l'alloient voir.

Aussitôt Mascarille se décide à le devancer et à enlever la fille pour le compte de son maître Lélie; mais celui-ci, instruit à son tour de l'entreprise que médite Léandre , va prévenir le père de Célie, et quand il voit arriver Mascarille et sa suite, masqués, il les raille, croyant avoir affaire à la bande de son rival :

Masques, où courez -vous? Le pourroit-on apprendre? Trufaldin , ouvrez-leur pour jouer un momon.

A Mascarille, déguisé en femme.

Bon Dieu , qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon !

Eh quoi ! vous murmurez ! mais , sans vous faire outrage ,

Peut-on lever le masque et voir votre visage ?

Page 1