LU ANDRE
Fi! cela sent mauvais, et je suis tout gâté.
A la lin des Fâcheux, on voit aussi une troupe de masques frapper à la porte de Damis, et entrer avee des crincrins et
Fig. Û9. — Un momon, d'après la gravure de P. Brissart pour VÊtOurdi de Molière , édit. 1682.
des tambours de basque. Monsieur de Pourceaugnac se termine par un divertissement de la même façon. j* Regnard met également, dans le Bal, un momon sur la scène, et il fait enlever Léonor par une bande de carêmes-
prenants. Du reste, les masques et le carnaval jouent très souvent un rôle dans les comédies de Regnard, et la plupart de ses petites pièces sont, pour ainsi dire, des pièces de jours gras.
Dans le cours du dix-septième siècle, du moins vers la fin , le carnaval supplanta et remplaça à lui seul les autres fêtes qui lui faisaient concurrence. Il ne fut plus permis de se masquer publiquement qu'à cette seule date, où tous les genres de divertissements , — la foire Saint-Germain, la cause grasse, les jeux des Halles, etc., — étaient accumulés. Le principal lieu de rendez- vous des masques était le faubourg et la porte Saint- Antoine , auxquels se joignit , un peu plus tard, la rue Saint-Honoré. Le peuple à pied et les seigneurs en carrosse accouraient en foule sur le boulevard, surtout le jour du lundi gras, pour jouir de ce spectacle, et ils regardaient défiler dans un tohu-bohu inexprimable, dont notre carnaval dégénéré ne peut donner ^qu'une idée fort insignifiante, les troupes de joyeux compagnons déguisés en ânes, en ours, en mulets, en chiens, en loups; les chevaux montés sur les taureaux, les taureaux en croupe sur les chevaux, les faux matelots, les faux mousquetaires, les carrosses de masques jetant à pleines poignées des dragées et d'autres choses encore aux dames , à la foule et dans les fenêtres des appartements (1) . Les monstres de toute sorte , les satyres, les diables, les hommes doubles, les dieux mythologiques, les héros de la fable et de l'histoire , les masques allégoriques, raillant M. Purgon ou Perrin Dandin comme une comédie en action, les bergers et les bergères, les Scaramouches et tous les personnages de la comédie italienne , parmi lesquels circulaient sans cesse les marchands de masques et de gâteaux, couraient, grimaçaient, criaient, s'attaquaient.
A) Sauvvl, t. I, 1. VI, ch. Autres places, et Porte Saint-Antoine , Spectacl. et Divertiss. — Ni:meitz, Séjour de Paris, t. I, pp. 16i. 222-237, édit. de 1727, in-12. — Sàvaron , Traicté contre les masques, p. 28.
EH8T.0IBE Dl 0ARNAVA1 237
Ces masques étaient souvent
accompagnez les mis de musique <l<' \<»i\,
Les autres de Violions, flageolleta el hautbois,
Les phifresj les tambours, les trompettes gaillardes i
On figurait probablement aussi la bataille symbolique de Mardi-Gras contre le Carême, et l'enterrement de celui-là par celui-ci. Les tableaux et gravures qui nous restent de ces luttes mémorables, les descriptions animées que nous ont laissées une foule de vieilles facéties sur ce thème rabelaisien cher à leur imagination, semblent indiquer suffisamment que tout cela se traduisait en action dans les rues, et que, le soir du dernier jour, le combat s'engageait entre Carême , avec son visage de prune cuite , son corps de morue et son artillerie de légumes, secondé de Pain- Sec et Hareng-Sauret . et le joyeux colosse Mardi-Gras, escorté de ses suppôts Pansard, Crevard et Saucissois, ayant au cou une guirlande de godiveaux et de jambons, entouré d'une écharpe de cervelas et d'autres allumettes à vin, la tête coiffée d'une marmite , portant deux chaudrons devant et derrière, une poêle à son flanc, une cuiller à la ceinture en guise de poignard , pour cuissard une lèchefrite , enfin tout enharnaché de bouteilles. Mardi-Gras , vaincu , était jeté à Peau ou brûlé en grande pompe , au milieu du fracas des casseroles, des bêlements de veaux, d'agneaux, de chèvres, de brebis, des mugissements de bœufs, des grognements de pourceaux, coquelinements de coqs, coquassements de poules, piaulements de poulets, pipiements de pigeons , tintamarre de poêles , chaudrons , pots , marmites, crémaillères, poêlons, cuillers. Quelquefois la bataille se changeait en un plaidoyer bouffon, à la suite duquel Mardi- Gras était condamné à faire amende honorable à Carême ,
i Oraison funèbre de Carême-prenant, 1623.
la hart de fèves au col , un cierge d'abstinence à la main , puis banni du royaume pour quarante jours (1). Mais le Carême à son tour finissait par être brûlé la veille de Pâques, aux applaudissements des bouchers qui rentraient en scène et donnaient la chasse à son cortège de marchands de poissons.
Le gazetier Loret a décrit dans son style burlesque le carnaval de 1665, à l'époque la plus florissante du règne de Louis XIV. Il évalue à quatre mille les masques de la Saint-Antoine :
Les uns ressemblent des Chinois,
Des Margajats, des Albanois,
Des amazones, des bergères,
Des paysannes, des harengères,
Des clercs , des sergents , des baudets ,
Des gorgones, des farfadets,
Des vieilles, des saintes-n'y-touches ,
Des Jean Doucets, des Scaramouches .
Des gens à cheval dos à dos,...
Et, ce qui causoit des extases,
Des carrosses couverts de gazes
Après qui couroient des enfans,
Et des chariots triomphans
Tout remplis de tendres fillettes...
Outre la porte Saint-Antoine, le cours la Reine, ouvert par Marie de Médicis en 1628, n'avait pas tardé non plus à devenir un des centres favoris du carnaval , quand il eut été pleinement adopté par la mode. Sur la fin du règne de Louis XIV, les fêtes nocturnes du Cours, pendant cette époque consacrée à la joie, étaient en grande vogue. Toute la nuit , les masques circulaient dans les allées illuminées ; les intrigues se nouaient, les rires et les gais propos se mêlaient au bruit des concerts ; l'orchestre des bals retentis-
(1) Exil de Mardy Gras... 1603, in-8°; ['Ouverture des jours gras , ou V Entretien du Carnaval, 1634 ; Oraison funèbre de Caresme prenant, 1623 (dans les Variétés hist. et littér., recueillies par Éd. Fournier, t. II, III et V). V. aussi, auparavant, le fabliau : la Bataille de Carême et de Charnage.
IIISToIRK Dl CABNAVAL.
sait de toutes parts sous les arbres, et les cabarets de Chaillot et des Champs-Elysées se remplissaient de convives travestis, faisant le réveillon jusqu'au matin (1).
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Sous la régence, le règne du carnaval s'affermit et s'é-
(1) Sur ces Nuits blanches, comme on les appelait, on peut lire la comédie de Dancourt : les fêles nocturnes du Cours, jouée en 1714.
tend, et le bonhomme Barbier n'a garde d'oublier, dans son Journal, les principales mascarades populaires de cette époque d'étourdissement, où le plaisir était devenu la grande a flaire des gouvernants et des gouvernés. Parfois elles étaient organisées sur un pied somptueux par de hauts personnages, comme en 1732, où l'ambassadeur de Venise, Mocenigo, fit circuler par les rues un vaste char en forme de gondole, dont le ventre était de carton bleu doré, et qui se terminait en haut par une grande coquille , sur lequel il avait groupé plus de vingt personnes en habits de caractères, jouant de toutes sortes d'instruments, avec un postillon et un cocher masqués. On ne voyait pas les roues de la gondole, que menaient six beaux chevaux, précédés de dix cavaliers représentant des nations diverses. Deux cors de chasse , un timbalier et deux trompettes répondaient à la symphonie du char. La même année, le carnaval fut très animé : on se porta en foule aux bals de l'Opéra , et les carrosses abondèrent à la porte Saint-Antoine. Il en fut encore de même en 1754.
S'il faut en croire le Journal de police (1), ce fut souvent cette dernière institution , prête à tous les genres de service, qui se chargea, sous le règne de Louis XV, de suppléer à la joie populaire en organisant elle-même de bruyantes exhibitions pendant le carnaval. Le peu de masques qui se montrèrent par les rues, en février 1743 passèrent en particulier pour avoir été payés par elle , afin de cacher la fermentation des esprits à propos des ordonnances sur le tirage de la milice. Vers la fin du règne, surtout, on eut besoin de recourir souvent au même artifice; et le carnaval , qui avait complètement perdu dans les tristesses et les misères croissantes de cette longue période , le joyeux éclat dont il était si fier quarante ans
(1) Imprimé à la suite du Journal de Barbier, dans redît. Charpentier, in-12.
auparavant, ne se soutenait plus que par le concours actif de la police.
11 retrouva toute sa gaieté au début du règne de Louis XVI. La Courtille et les Percherons présentaient le spectacle le plus incroyablement animé pendant toute la durée du carnaval. Marie- Antoinette s'y laissa plus d'une fois conduire incognito par le comte d'Artois, et elle avouait ne s'être
Kig. 51.
Mystification du carnaval; d'après un éventail du XVIIIe siècle, peint sur parchemin. Collection de M. Ronnardot.
jamais tant amusée que certaine nuit de mardi-gras, au spectacle d'une course effrénée, comme on disait alors, ou d'un galop, comme on dirait aujourd'hui, dans le bal populaire du grand salon des Porcherons. En 1782, la foule des masques dépassa tout ce qu'on avait jamais vu (4). Mais, en redoublant d'entrain, le carnaval redoubla également de licence, et la grossièreté, qui est son élément naturel, y
1; Mémoires secrets, t. XX, p. 81.
dominait sans entraves. Mercier (1) nous a rapporté quelques-uns des principaux divertissements au moyen desquels la foule célébrait alors les jours gras : les niches et les attrapes ordurières y jouaient toujours un grand rôle , et de ce côté le carnaval faisait concurrence au poisson d'avril. C'était, par exemple, des morceaux de fer brûlant qu'on jetait à terre, ou des pièces de monnaie qu'on clouait sur le pavé, pour rire aux dépens des dupes; des torchons, des écriteaux de papier, des plaques blanches de formes bizarres qu'on attachait au dos des vieilles femmes, des rats qu'on dessinait à la craie sur les habits des passants, en les frappant d'une batte qui s'est vendue à cet effet dans les rues jusqu'en 1830, plaisanterie traditionnelle qui s'était transmise de siècle en siècle (fig. 51). On gâtait les robes des dames qui passaient dans la rue, surtout des plus richement habillées, en leur jetant de la boue, des eaux grasses et des ordures. Les marchands d'estampes n'affichaient que des gravures de garde- robe, et les colporteurs de billets de loterie offraient aux passants des billets imprimés, qui se trouvaient ne contenir qu'une mystification dégoûtante dès qu'ils les approchaient de leurs yeux (2) .
Lemierre, dans ses Fastes (1779), a chanté et décrit le spectacle que présentait, à peu près à la même époque, ce carnaval universel :
Vers ces remparts témoins des combats de la Fronde,
Sur tes pas, ô Folie, un peuple oisif abonde;
Des tambours dans les mains de ces êtres falots,
Étouffent par leur bruit le son de tes grelots.
C'est là que se rallie, au cri du ridicule,
Le peuple travesti qui dans nos murs circule;
C est là qu'un vaste amas de bouffons renaissants,
En délire, en tumulte, attroupe les passants.
Aux fêtes de Baccbus je crois voir les Ménades.
Le sage avec l'enfant rit à ces mascarades;
Les sexes sont changés : l'homme endosse un corset
(1) Tableau de Paris, t. IV, ch. LXXIV (in-12).
(2) Id., ibid, — Restif de ia Bretonne, les Nuits de Paris, 166e et 167e nuits.
Dont s,i large carrure a rompu le lacel ; La femme en spadassin affectant la rudesse, Dé ses souples contours décèle la mollesse; Quelques-uns de la brute onl emprunté les traits, Ont dépouillé toul l'homme, à la Botlise près, Et l'on croit Noir errer, sous ces formes factices , Les amis ruminants du malheureux l Issse. Ce char appesanti qui chemine à pas lents. Ksi surchargé partout de bouffons pétulants; Des moqueurs bigarrés grimacent aux portières. Joyeusement bannis du peuple en fourmilières; D'autres, enrubanés de diverses couleurs, Mènent en laisse un bœuf tout pomponné de fleurs.
Les modes et les événements courants fournissaient souvent la principale matière des divertissements du carnaval. Presque chaque année, les déguisements prenaient un caractère particulier, sous l'empire de telle ou telle circonstance récente. C'est ainsi qu'en 1783, on ne vit par les rues que des chars funéraires de Mailborough et cent farces analogues, parce que la vieille chanson sur ce sujet venait d'être remise à la mode par la nourrice du Dauphin, et transportée sur la scène dans deux pièces d'AudinotetdeNicolet. On assure aussi que, après sa dissolution, le conseil général du fameux régiment de la Calotte, — cette société satirique constituée sous le patronage du dieu Momus, pour décerner des brevets à tous ceux qui s'étaient distingués par un acte extravagant ou ridicule et les enrôler de force dans ses rangs , — se réunissait encore tous les ans au carnaval sur la voie publique, pour y mettre ses épigrammes en action par des masques et des travestissements , aidés d'allures et de gestes d'une signification transparente. Il serait curieux, mais assez difficile, de suivre ainsi les transformations du carnaval selon l'occurrence, son appropriation aux mœurs, aux hommes et aux choses du jour, dans les limites où l'enfermaient les ordonnances de police.
Les mascarades furent défendues de 1790 (1) à 1798, et
(1) Le département de la police a défendu les mascarades d'après la demande de
la résurrection du carnaval, en 1799, atteignit les proportions d'un grand délire populaire. Les marchands de masques et de travestissements, littéralement assiégés par une foule avide de se reprendre aux joies et aux folies oubliées, curent grand'peine à suffire aux demandes. Le premier consul favorisa ces fêtes de tout son pouvoir. Il n'était pas fâché d'amuser le peuple, pour le dominer plus sûrement.
Le mardi gras de 1808, grâce aux circonstances favorables, eut un éclat inaccoutumé. Une mascarade satirique, dirigée contre le système de Gall, arrivé à Paris depuis le mois de novembre précédent, pour ouvrir un cours public à l'Athénée, parcourut les rues de la ville; et la police, se conformant à l'aversion bien connue du maître pour les idéologues et au ton donné par la plupart des journaux, lui laissa un libre cours. Un paillasse portait plusieurs crânes en carton de diverses grosseurs et diversement peints, avec ces inscriptions : crâne d'un voleur, crâne d'un assassin, crâne d'un banqueroutier. Un masque représentait Gall lui-même, monté sur un âne, la tête du côté delà queue, recevant des têtes à perruque couronnées de chiendent des mains d'une mère Gigogne qui le suivait.
Vers la fin de la restauration, le succès des romans de Walter Scott mit à la mode les mascarades historiques. La duchesse de Berry avait donné l'exemple en organisant une grande fête travestie, chargée de représenter l'arrivée de Marie Stuart aux Tuileries pour épouser le Dauphin de France. Elle eut des imitateurs qui se piquèrent d'émulation, et l'on put voir jusque sur les boulevards des cortèges et des cavalcades, comme il y en a encore aujourd'hui dans certaines villes de province, qui mettaient en scène les tableaux tracés par la plume de M. de Marchangy et du vicomte d'Arlincourt.
plusieurs districts... 11 est même défendu d'étaler, de vendre et de louer des masques et habits de masques. (Pridhomme, Rcvolut. de Paris, n° du 13 février 1790.)
Sous la monarchie de Juillet, on vit reparaître les mascanules satiriques, et la licence du carnaval ><i déploya à <li\erses reprises dans des proportions qu'elle n'avait peutêtre jamais atteintes et certainement jamais dépassées. Le li février 1831 , tandis qu'on saccageait l'archevêché, de brillantes bacchanales égayaient les boulevards. Le cortège du bœuf gras passait sur le quai Pelletier pour se rendre à l'Hôtel de ville, au moment où une foule furieuse brisait les glaces et les meubles, mettait les tentures, les étoffes, les ornements sacerdotaux en pièces , jetait les livres dans la Seine, encensait dérisoirement l'image de l'archevêque. Les curieux échelonnés tout le long du quai se partageaient entre les deux spectacles. « La garde nationale avait la plus grande peine à contenir ici la fureur du peuple , et là ses joyeux transports. Shakspeare, Swift, Jean Paul n'ont jamais risqué de transitions si hardies (1). Au sortir de la séance de la Chambre où avait été apportée la nouvelle de l'ignoble émeute : « Je vais voir les masques, » dit le ministre des affaires étrangères qui avait son hôtel sur le boulevard où les mascarades se déployaient dans tout leur éclat. C'est M. Dupin qui nous apprend ce mot historique dans ses Mémoires, et il eût été vraiment dommage que la postérité en fût privée.
L'année suivante , le carnaval fut surveillé par la police avec une attention toute spéciale, non seulement à cause des désordres auxquels il avait donné lieu Tannée précédente à Paris, mais à cause de l'agitation politique et des facilités qu'il offrait aux fauteurs de troubles : « On s'attendait à une émeute pour le mardi gras, écrit Henri Heine à la Gazette d'Ausgbourg le 25 mars 1832. Grenoble (où la foule s'était soulevée contre un régiment qui voulait réprimer une mascarade politique) a prouvé quelle facile occasion peut four-
(1) L. Boerne, Lettres sur Paris.
nir une mascarade. — Comme cet hiver est le premier que j'aie passé à Paris, je ne puis décider si le carnaval de cette année a été aussi brillant que le gouvernement s'en vante, ou triste comme l'opposition le déplore. » Ainsi le carnaval était devenu une manifestation politique, que les divers partis s'efforçaient de confisquer à leur profit; on s'en aperçoit mieux encore par la suite du récit. Heine se laisser guider sur les boulevards par un ami millionnaire et philippiste, qui veut lui faire voir tout en beau :
« Voyez comme le peuple est heureux ! » me disait mon compagnon en me montrant les nombreuses voitures chargées de masques qui poussaient des cris de joie et se livraient aux folies les plus gaies. Les boulevards offraient réellement un aspect bariolé tout à fait récréatif et je me souvenais du vieux proverbe : « Quand le bon Dieu s'ennuie dans le ciel , il ouvre la fenêtre et regarde les boulevards de Paris. » Il me semble seulement qu'il y avait plus de gendarmes qu'il ne fallait pour un jour de joie innocente. Un républicain que je rencontrai me gâta mon plaisir en m'assurant que la plupart des masques , ceux-là même qui se démenaient le plus plaisamment , avaient été payés par la police, afin qu'on ne se plaignît pas de ce que le peuple ne s'amusait plus. Jusqu'à quel point cela peut être vrai, je ne le déciderai pas. Les masques mâles et femelles paraissaient s'en donner sincèrement à cœur joie , et si la police les payait en outre tout exprès , la police était bien aimable. Ce qui pouvait trahir son influence était le langage de ces hommes du peuple et des filles qui , sous les costumes de cour qu'ils avaient loués, avec leur rouge et leurs mouches, parodiaient les belles manières du régime précédent, s'affublaient de beaux titres et de grands noms carlistes, jouaient de l'éventail et se pavanaient avec des mines de cour si parfaites, que je me rappelai involontairement les augustes cérémonies que dans mon enfance
BISTOIRE DU CARNAVAL. 247
j'avais eu l'honneur d'admirer du haut d'une galerie. » Le carnaval de ! 833, malgré une pluie battante, fut peutêtre le plus fou de (nus. On \ vit figurer des équipages de grands seigneurs, attelés de quatre ou six chevaux , avec piqueurs en habits de chasse sonnant des fanfares, des chars de théâtre conduits par des chevaux savants qui marchaient en cadence au son d'un orchestre jouant l'ouverture de Guillaume Tell, une grande et riche voiture pleine de dames jetant à la foule des paquets de dragées, un homme à cheval en costume moyen âge , avec une aumônière de velours , où il puisait à poignées des pièces de cinq francs, qu'il jetait au populaire (1).
En 1836, le carnaval s'en prit, non plus à Gall ou à quelque autre personnage privé , non pas même à l'ancien régime, mais au gouvernement. Des cortèges d'une audace et d'une licence tout artistophanesques , qui rappelaient la Mère folle de Dijon , parcoururent les boulevards au milieu des risées de la foule, et les masques bouffons qui représentaient Louis-Philippe et ses ministres purent circuler partout sans être inquiétés.
Le règne de Louis -Philippe fut d'ailleurs l'âge d'or du carnaval. C'est de cette époque que datent la grande vogue et la renommée sui generis de la descente de la Courtille. Les masques populaires , qui avaient passé la nuit du mardi gras dans tous les cabarets et les bals de Belleville , particulièrement chez Desnoyers, aussi fameux en son genre que jadis Ramponneau , descendaient tumultueusement à Paris la matin du mercredi des Gendres , au petit jour, et les curieux venaient assister à ce spectacle hideusement pittoresque, à ce Longchamp du carnaval (fig. 52). Pendant deux ou trois heures, tout le long du faubourg du Temple, le flot infect coulait sans interruption. C'était comme un débor-
i Les Cent et un, XI, '.«.).
clément d'égout , un déballage immense d'oripeaux en haillons, un vomissement de masques avinés, débraillés, sauvages, les uns à pied, les autres en voitures découvertes, ou juchés sur le siège et sur le haut des voitures, comme sur un piédestal d'où ils insultaient les passants. Les disputes ignobles, les cris dégoûtants, les ripostes poissardes, les chansons obscènes , les hurlements , les vociférations de tout genre s'élevaient de cet océan fangeux de pierrettes, de laitières, de vivandières, de marquises, de bergères, de paillasses, de chiffonniers, de turcs, de débardeurs, de chicards, de flambards, d'arlequins, enfarinés, souillés de vin et de boue, coiffés de perruques en étoupes ou en filasse, de casques , de toquets, de claques prodigieux , de plumets gigantesques , de panaches ondoyants , remué tout à coup par des houles profondes et où les sergents de ville plongeaient parfois pour en rapporter une cauchoise écrasée , un polichinelle ou un troubadour dont la poitrine venait d'être trouée d'un coup de couteau.
Les folies du riche et excentrique Anglais lord Henry Seymour, baptisé par le peuple de Paris du glorieux surnom de milord Arsouille, dont il était légitimement fier, sont demeurées légendaires. C'était le frère cadet du marquis d'Hertford, doué de singuliers instincts populacier et cruellement mystificateurs. A Paris, où il passa la plus grande partie de sa vie, il aimait à faire le coup de poing aux barrières et à se mêler aux divertissements de la plèbe. C'est vers 1840 que ses exploits et sa renommée atteignirent leur plus haut degré de splendeur. Tout ce qu'on en raconte est loin sans doute d'être parfaitement authentique : on avait fini par lui attribuer toutes les extravagances qui se produisaient et les chroniqueurs ne se faisaient pas faute d'en ajouter de nouvelles, qui n'existaient que dans leur imagination. Mais on ne prête qu'aux riches. Bien qu'on ait prétendu parfois que le héros de ces mascarades fût un valet de chambre qui ressemblait
à son maître, il est certain qu'il figura lui-même à diverses
reprises dans les salons de Desnoyers, où il s'amusa une nuit à distribuer des cigares détonants, puis dans des desrentes de la Conrtille et dans des divertissements carnavalesques où
Fig. 52. — Descente de la Courtille, le matin du mercredi des Cendres.
la foule se groupait autour de sa voiture, et où on le vit un jour jeter aux badauds des pièces d'or brûlantes qu'il avait fait chauffer dans la cuisine de l'établissement. Il donnait le branle à une bande d'étourdis comme lui , qu'il entraînait à sa suite et qui rivalisaient de folies.
Les histoires qu'on rapporte sur son compte sont tellement innombrables et si peu édifiantes que nous nous bornerons à en choisir un petit nombre qui suffiront à donner une idée des autres.
Un jour, dit-on, lord Seymour eut l'idée d'atteler à six chevaux un immense break, où il entassa des moutons ornés de faveurs multicolores, et il parcourut toute la ligne des boulevards en cet équipage. Il conduisait lui-même, en habit noir et cravate blanche, avec le plus imperturbable sérieux.
Un autre jour, il se déguisa en cocher de fiacre, et, dans cet équipage, s'en vint, un matin de mardi gras, au café Anglais. Là, il s'approcha de la caissière, et, changeant sa voix, demanda un verre de vin sur le comptoir. Si bien grimé qu'il fût, la caissière le reconnut, mais elle dissimula.
— Donnez un verre de vin à ce brave homme, dit-elle au garçon.
Lord Seymour avala son verre, déposa trois sous sur le comptoir.
— Pardon, fit la caissière en souriant, c'est cent francs, milord. . . pour les garçons !
Nous n'en dirons pas davantage sur les exploits de milord Arsouille : il est des rencontres qu'on ne peut éviter en temps de carnaval , mais où l'on ne doit pas s'oublier. Du moins la mort de ce cynique original fut plus utile que sa vie, car il légua toute sa fortune aux hôpitaux de Londres.
Rappelons encore le char gigantesque organisé par le journal l'Époque au carnaval de 1847 en guise de réclame. Des garçons bouchers refusés au cortège du bœuf gras, des figurants, des apprentis typographes étaient chargés d'y symboliser tous les corps d'état que fait vivre la presse et de représenter les personnages du roman de Paul Féval, le Fils du Diable, que publiait alors le journal.
On pouvait espérer qu'après le coup d'État, le carnaval
BISTOIRB DD OABNAVAL. 251
allait retrouver les splendeurs de ces belles années. Il ne manquait pas, dans le Jockey-club et ailleurs, de jeunes émules de lord Seymour tout disposés à renouveler les
exploits de ce vénérable ancêtre. Le duc de Gr. Cad., (jui mourut à la fleur de l'âge pour avoir vécu trop vite, semblait l'homme prédestiné pour continuer ces illustres exemples. Il avait noblement débuté, si c'est bien à lui, comme je le crois, que se rapporte le trait suivant, recueilli dans les journaux de 1852 :
Le mardi-gras de cette année-là, on conduisit au poste de la rue Drouot un individu costumé en Mohican. Il semblait complètement ivre et battait les murs. Le matin, on lui demanda son nom :
— Le duc de C***, répondit-il.
— Voyons , dit le chef de poste , n'aggravez pas votre position par de mauvaises plaisanteries !
— Je ne plaisante pas. Vous allez du reste en avoir la preuve. Prévoyant que je coucherais au poste, j'ai dit à ma voiture de venir m'y chercher à neuf heures.
Cinq minutes après , en effet , arrivait un magnifique équipage à deux chevaux, avec cocher et valet de pied, et M. le duc de C***, toujours en Mohican, y monta, après avoir été respectueusement réclamé par son cocher.
Un si éclatant début semblait autoriser les plus belles espérances, et les mânes de mi lord Arsouille, pour répéter encore une fois ce beau nom, en avaient tressailli dans leur tombe; mais ces promesses ne furent pas tenues et, en dehors du cortège officiel du bœuf gras, le carnaval resta généralement fort terne et alla toujours en déclinant pendant le second empire.
Le bœuf gras.
On a fait une foule de dissertations aussi ingénieuses que peu concluantes sur les origines de la mascarade du bœuf gras. Les gens qui voient partout des questions de zodiaque et des fêtes solsticiales, comme ce brave Dulaure, saluent dans le bœuf gras le taureau sacré de l'équinoxe du printemps. D'autres, qui ne sont pas les moins plaisants, sans remonter jusqu'au zodiaque, vont jusqu'au bœuf Apis pour y trouver le prototype du bœuf gras. Il est vrai qu'il était interdit, sous peine de mort, de toucher au bœuf Apis, tandis que la marche triomphale du bœuf gras aboutissait fatalement à l'abattoir ; mais ils ne s'embarrassent pas de si peu. C'est, à ce qu'il me semble, se donner bien du mal pour se tromper.
Je laisse de côté les autres interprétations , également tirées par les cheveux , de ce mythe populaire, qui me semble s'expliquer de lui-même, pourvu qu'on ne soit point travaillé de la manie d'aller toujours chercher en Grèce ou en Chine les origines des usages modernes. Au lieu de regarder le bœuf gras comme un successeur du taureau mithriaque et un témoignage persistant du culte que les Parisiens rendaient au soleil, il est plus simple d'y voir le symbole naturel du carnaval, qui s'en va pour faire place au carême : il représente en sa marche triomphale, au bout de laquelle le Capitole se confond pour lui avec la roche Tarpéienne, les derniers jours de la boucherie faisant solennellement ses adieux au peuple de Paris.
Qui sait si la procession du bœuf gras n'a pas été, dans son origine , la fête de la corporation des boucliers? Tous
les corps de métiers, au moyen âge, avaient leurs solennités et leurs démonstrations publiques; celui des bouchers devait avoir aussi la sienne, et de celle façon la nature de
la cérémonie, son point de départ qui était la boucherie de l'Apport-Paris, c'est-à-dire la plus ancienne, la plus riche et longtemps la seule; enfin la date à laquelle elle revenait chaque année, tout cela s'explique très logiquement. Mais
s'il en était ainsi, la promenade du bœuf gras devait autrefois, comme toutes les fêtes des corporations, se mêler d'une partie religieuse qui en a disparu.
On prétend, il est vrai , que lorsqu'on saisit les premières traces de cette coutume , elle était un simple divertissement auquel les bouchers n'avaieut aucune part directe, et que ceux-ci ne commencèrent à fournir le bœuf qu'au quinzième siècle, c'est-à-dire après qu'on eut rétabli la grande boucherie de F Apport-Paris. On ajoute que les boucheries ajoutées à celles qui existaient déjà, par lettres-patentes du mois de février 1587, vinrent donner une nouvelle force à l'usage et un nouvel éclat au cortège, en tenant à honneur de rivaliser sur ce chapitre avec les anciennes et même de les vaincre, et que c'est plus tard seulement que les bouchers, enfin unis en corporation, organisèrent à frais communs le cortège du bœuf gras. Mais on serait embarrassé d'établir tout cela sur des documents précis et incontestables. Ce qui résulte de cette diversité d'opinions, c'est que la question est fort obscure dans ses origines, et qu'on ne peut guère essayer de constituer celles-ci que par le raisonnement ou l'imagination.
Un célèbre jurisconsulte napolitain, qui écrivait à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, Alexanderab Alexandro, dans son traité des Jours de fête (1), parle avec quelques détails de la procession du bœuf gras chez nous, et il la rattache aux anciennes cérémonies druidiques. Mais, après lui, les documents sur la procession du bœuf gras dans les rues de Paris font défaut jusqu'au dixhuitième siècle, et c'est même à cette dernière date que commencent, à proprement parler, les documents nationaux. Rien auparavant ou à peu près rien, dans les chroniqueurs
(1) Alexandri de Alexandro Dies géniales. Rome, 1522. in-folio. Il yen a eu des éditions, avec commentaires, à Lyon et à Paris.
les plus minutieux, dans les satiriques et les moralistes, dans les plaquettes et facéties, dans les écrits môme qui roulent spécialement sur les plaisirs du carnaval. Ce serait à croire
que cette cérémonie est d'institution toute récente, et que Paris ne la connaissait pas autrefois, sj, d'une part, le contraire n'était attesté par une tradition constante et par la force même de cet usage, entré profondément dans les goûts
et les besoins du petit peuple parisien, et qui n'a pas, d'ailleurs, à l'examiner de près, la physionomie d'une fête de création moderne; si, d'autre part, à défaut d'indications plus précises, on ne trouvait dans quelques vieux auteurs des allusions indirectes, ou tout au moins des locutions, des tournures de phrases qui ne peuvent guère s'expliquer que par l'existence de cette procession, et qui n'eussent point existé sans elle. Ainsi, parmi les jeux auxquels s'amusait Gargantua, Rabelais nomme le jeu du bœuf violé, et ce jeu était évidemment une espèce de représentation de la cérémonie du bœuf gras, nommé bœuf violé ou vielle, quelquefois même ville, parce qu'il était promené par la ville, au son des vielles et des violes. Le même jeu, ou un jeu analogue se trouve appelé le bœuf-mori , dans plusieurs documents de la même date : des enfants couronnaient de fleurs un de leurs compagnons, puis le conduisaient avec pompe et enchantant au lieu du sacrifice, où ils faisaient semblant de le mettre à mort. Tout cela indique évidemment l'existence de la procession du bœuf gras, et peut-être même est-ce parce que cette coutume était trop ancienne et trop enracinée dans la tradition que nos auteurs n'ont pas songé à la décrire.
Franchissons donc d'un bond la distance qui nous sépare du dix-huitième siècle, et arrivons à la première description proprement dite que nous rencontrions de la cérémonie du bœuf gras.
On a reproduit à satiété celle du cortège qui eut lieu en l'an 1739, et nous ne pouvons nous dispenser d'y revenir nous-même encore, car ce fut un des plus mémorables dont l'histoire fasse mention. Cette annnée-là, les garçons bouchers, devançant d'un jour la date ordinaire de la fête, promenèrent par la ville, dès le mercredi matin, veille du jeudi gras, un bœuf ayant sur la tête une grosse branche de laurier-cerise, et recouvert d'un tapis qui lui servait de
housse. Sur son dos se tenait assis un enfant avec un long ruban bleu eu écharpe, portant d'une main une épée nue, de l'autre un sceptre doré, pour marquer qu'il était le roi de la fête. Une quinzaine de garçons bouchers escortaient la bête, tous vêtus de corsets rouges avec des trousses blanches, et coiffés d'une espèce de turban ou toque rouge bordée de blanc.
Deux d'entre eux conduisaient le bœuf par les cornes; les autres avaient des bâtons, ou jouaient du violon, du fifre et du tambour. Ils se rendirent en cet équipage assez piètre chez le premier président, auquel ils voulaient donner une aubade; mais ce magistrat étant encore à son tribunal, les garçons bouchers prirent le parti de l'y. aller chercher. Ils firent monter le bœuf par l'escalier de la sainte Chapelle, entrèrent dans la grande salle du Palais, et, lorsque le président sortit, ils se mirent en haie sur son passage et le saluèrent du son de leurs instruments; après quoi la bête fut promenée encore dans plusieurs salles, descendit par l'escalier de la cour neuve , et reprit sa marche à travers Paris (1). Le lendemain, les garçons des autres boucheries de Paris promenèrent leur bœuf à la manière accoutumée.
La fine pointe de Gabriel de Saint- Aubin a gravé la Marche du bœuf gras telle qu'elle avait lieu quelques années après , en 1750 (2) . On voit dans ce document précieux qui , par malheur, ne représente qu'un petit coin de la scène, Ténorme animal s'avancer lentement, recouvert d'une draperie enguirlandée de roses, et supportant une selle sur laquelle est juché un petit Amour en habit de marquis. Il est suivi d'une Folie avec ses attributs, brandissant sa marotte; précédé de soldats à cheval, avec d'énormes plumets à leurs
(1) Boucher d'Argis, Variétés historiques , t. I, lrc partie, p. 170. — Leber, Recueil des meilleures dissertations sur Vhisloire de France, t. II, p. 186.
(2) Celle pièce (fig. 54) porte dans le coin gauche la date 1850, par une étourderie du graveur.
casques et l'épée nue à la main , entouré enfin des inévitables Turcs qui constituaient jadis le fond de toute mascarade. Nos pères avaient bien compris l'utilité du Turc et le rôle qu'il est appelé à remplir dans le courant de la civilisation.
En ce temps-là, ce n'était pas le mardi gras, mais le jeudi gras qu'on choisissait pour la procession du bœuf, et Ton avait raison. L'animal qu'on promène toute la journée du mardi gras est tué juste à l'ouverture du carême , à l'aube du mercredi des cendres, ce qui peut s'accorder parfaitement avec notre manière dégénérée d'observer l'abstinence quadragésimale, mais non avec la logique. Si tant est que nous gardions le symbole, usons-en de manière à ce qu'il représente la dernière viande avant le carême, les adieux de la boucherie au peuple de Paris et du peuple à la boucherie , qu'on n'en mette pas les morceaux en vente le jour du mercredi des cendres.
En supprimant le carnaval , la Révolution supprima naturellement aussi le bœuf gras. Ce n'était plus le temps de rire : « Le peuple a senti toute l'absurdité de cette monstrueuse coutume, » dit le rédacteur des Révolutions de Paris. Voilà de bien gros mots ! Mais les républicains de 93, comme chacun sait, étaient si vertueux!
Le bœuf gras ne reparut qu'en 1805, par suite d'une ordonnance datée du 23 février, qui poussait le zèle de la réglementation jusqu'à déterminer dans les plus menus détails l'ordre du cortège, le nombre des personnages et leurs costumes. Dès lors, le roi de la cérémonie devint officiellement un petit Amour, qui trônait dans un fauteuil sur le dos de l'animal lui-même.
Nous reproduisons ci- dessous les principales dispositions de ce curieux document , — véritable code de la procession du bœuf gras, — signé du baron Dubois, préfet de police :
Art. V. Le costume que porteront les marchands bouchers de première classe, et choisis par les syndics et doyens d'âge de la boucherie de la commune de Paris
est réglé ainsi qu'il suit : i " ils snoni coiffés «i poudrés en tresses, couverte d'un chapeau à la Henri iv. fond violet, panache aus couleurs nationales..,; 2° cravate blanche de mousseline, mise élégamment; et très large, avec des nœuds pendants, collet de chemise débordant; .'>" gilet, pantalon el \ «'sic en bazin rayé . !«■ toul fail à la hussarde...; 4° bottes également à la hussarde, auxquelles on ajoutera des glands d'or ou d'argent... ; 5° le manteau écarla te brodé d'or...; 6° gants à la Crispin, noirs cl piqués de blanc; une cravache d'uniforme sans pomme plombée.
Art. VI. Il y aura six chevaux montés...
Art. VII. Quatre mameluks en velours brodés en pierre; six autres mameluks ordinaires sans broderies.
Art. VIII. 11 n'y aura pas plus de six sauvages et six Romains.
Art. IX. Quatre Grecs cuirassés et six chevaliers français.
Art. X. Quatre costumes polonais et quatre costumes espagnols.
Art. XI. Deux coureurs et huit Turcs ordinaires.
Art. XII. Un tambour-major, petite tenue de la garde impériale; six tambours costumés en gladiateurs, deux fifres en Chinois-, dix-huit musiciens de toutes sortes . en habits dits de caractère.
Art. XIII. Un enfant, magnifiquement mis en Amour, et soutenu par deux sacrificateurs ornés de haches et de massues.
Art. XIV. Un bœuf d'environ treize à quatorze cents pesant, richement panaché et décoré.
Art. XV. Douze garçons bouchers, habillés comme il est dit à l'article V, porteurs de tous les attributs de la boucherie.
On voit que ce règlement est d'une gravité parfaite; s'il est vrai, comme il parait assez probable, qu'il faille l'attribuer à Piis, alors secrétaire général de la préfecture (1), cette circonstance expliquerait parfaitement le caractère particulier de cette pièce, qui tient à la fois du vaudevilliste et du fonctionnaire.
En 1811, le bœuf gras se rendit aux Tuileries, et l'Amour, présenté à Marie-Louise, lui chanta un couplet de bienvenue. Cette année-là et la suivante furent remarquables par la splendeur du cortège et l'éclat du carnaval. Mais en 1812, le bœuf fît des siennes : il s'échappa et après avoir jeté l'Amour à terre, blessa trois personnes dans un accès de fureur. On eut beaucoup de mal à le rattraper et à s'en rendre maître. Il faut croire qu'il se doutait de quelque chose. Ajoutons que l'Amour fut plusieurs fois remît) Monde illustré du 25 février 18G.1.
placé sous l'empire par le dieu Mars, qui était plus de circonstance.
La promenade du bœuf gras fut suspendue en 181 i, comme elle l'avait été sous la Révolution, comme elle faillit l'être en 1832, à cause des craintes de la police (1), et comme elle devait l'être encore en 1848. En 1818, madame Saqui , accompagnée de sa troupe d'acrobates , se présenta au guichet du Pont-Royal sur un char antique traîné à quatre chevaux : elle voulait pénétrer dans la cour d'honneur, pour régaler la famille royale du spectacle de ses exercices; mais le suisse n'avait pas d'ordre et ne put la laisser passer.
Au commencement de la Restauration, les maîtres bouchers se chargèrent de fournir eux-mêmes le bœuf gras et prirent la direction de ce divertissement, qu'ils abandonnaient jusqu'alors à leurs garçons et auquel ils ne se mêlaient que par une gratification et en prêtant l'animal. L'émulation se mit bien vite de la partie, et le choix du bœuf devint l'objet d'une sorte de concours.
Ce ne fut cependant que vers 1821 qu'on organisa, au marché de Poissy, un jury chargé de désigner la bête. En faisant connaître, par une note publiée dans les journaux, les noms des éleveurs et des bouchers acquéreurs, en accordant même parfois à ceux-ci l'autorisation d'exposer l'animal aux yeux du public dans une écurie près de leur étal, l'administration s'efforça, et elle y réussit, de faire tourner au profit de tous une cérémonie enfantine. L'élevage du bétail trouvait un encouragement dans cette publicité bruyante, et on lui assurait des débouchés en ménageant aux acheteurs une satisfaction d'amour-propre. Le concours fut dès lors une grosse affaire, et la four-
(1) H. Heine, De la France, p. 103. H. Heine ne dédaignait pas de décrire le cortège du bœuf gras dans ses lettres à la Gazelle d'Augsbourg, et il déplore la maigreur de celui de 1832, tout en parlant avec complaisance de la cérémonie.
niture du bœuf gras, accaparée depuis longtemps par la
maison Cornet père et (ils, devint chaque année le partage ardemmenl disputé des plus habiles ( \ . C'est en 1822, à peu près à l'époque où l'on décrétait la
création du jury de concours, que l'Amour, jusque-là juché dans une sorte de palanquin sur le dos de la bète, fut transféré dans un char, à la suite d'une culbute où il s'était cassé le nez et avait failli se casser la tète : on raconte mrme que cette culbute, qui avait eu un précédent en 1812, se renouvela deux jours de suite.
En 183 i, une indemnité de 2,000 francs fut accordée par l'administration de la police municipale aux bouchers qui, après avoir acquis le bœuf gras, se chargeaient de la cérémonie : une allocation aussi modeste pouvait suffire au temps où le cortège se composait exclusivement d'une douzaine de druides ou de sauvages qui entouraient l'animal.
Sous Louis-Philippe, le bœuf gras ne manqua pas plus que sous l'empire et la Restauration d'aller faire sa visite aux Tuileries. Rappelons, d'après l'une des chroniques publiées par M. Philibert Audebrand dans Y Illustration, l'incident qui se produisit en 1844.
Le roi, entouré de toute sa famille, avait fait signe qu'on lui amenât l'enfant représentant l'Amour. Cet enfant était un gros garçon qui, après le bœuf, occupait naturellement la première place dans la cérémonie. A son approche, la famille royale quitta donc le grand balcon du palais pour recevoir le fds de Cypris et lui donner des dragées. On le complimentait, on le faisait jaser, on l'embrassait. Tout à coup un jeune seigneur d'une physionomie charmante, un jeune et fier gentilhomme portant le costume de cour du siècle de Louis XIV, profita de cet entr'acte pour paraître sur le balcon. Au bas, dans l'immense cour des Tuileries, un bruyant
l Voir !»• Grand Dictionnaire du xixc siècle, art. Bœuf aras.
vivat retentit à l'aspect de cette figure vraiment princière. Se voyant si fort acclamé, le nouveau venu s'inclinait gracieusement vers le public enthousiaste. Hélas! tout passe vite, surtout dans la demeure des rois! En considérant cette scène imprévue , un aide de camp de Louis-Philippe s'avança vivement et, frappant sur l'épaule du héros, un des jeunes bouchers travestis qui avaient accompagné l'Amour dans la salle du Trône, il lui dit :
« Allons, retire-toi , mon garçon; tu as assez fait le prince comme ça. »
Après une disparition momentanée en 1848 (car décidément la république porte malheur aux bœufs gras) , officiellement maintenue les années suivantes par un arrêté de police en date du 24 janvier 1849, cette institution reparut en 1851, grâce à l'initiative de M. Arnault, directeur de l'Hippodrome, qui offrit d'en faire les frais, dans l'espoir d'en tirer une forte réclame en faveur de son établissement. Sa proposition fut acceptée et le bœuf gras fit une rentrée éclatante sur la scène qui pleurait son absence. Mais c'est surtout depuis 1855 qu'on s'appliqua à accroître la magnificence et la pompe du cortège : on joignit dès lors aux sacrificateurs classiques une escorte considérable de guerriers romains ou de mousquetaires, d'hommes d'armes, de reîtres, de lansquenets, de gardes françaises costumés avec exactitude; on tâcha d'en faire une sorte de grande cavalcade historique, avec chars, défilés, musique militaire et tambours, sans préjudice du côté allégorique et surtout mythologique de la cérémonie.
Le nombre des bœufs fut augmenté; au lieu d'un seul, on en promena trois, souvent quatre, pendant les trois jours que durait la solennité, et le mardi gras , ils figuraient parfois tous quatre ensemble dans le cortège, généralement portés eux-mêmes sur des. chariots. D'autres chars, décorés des attributs de l'agriculture et des divers produits de chaque
saison, suivaient par derrière; la marche était close par le grand char invariable, en velours cramoisi et crépine d'or, datant de \HC2L2, et auquel le Temps servait de cocher, ou l'on voyait s'étager toutes les divinités de l'Olympe, au nez rouge, aux lèvres bleuies de froid, choisies parmi les ligurants et les figurantes des théâtres de dernière catégorie, et où grelottait au sommet un petit Amour enrhumé qu'il fallait moucher toutes les cinq minutes (fig. 55). Du dimanche au mardi gras , toutes les rues que devait suivre le cortège, d'après V ordre et la marche vendu par les crieurs et soigneusement consulté par les curieux, étaient, une heure ou deux avant le passage , encombrées par une foule qui rendait la circulation impossible.
Dans ces dernières années, le succès le plus populaire a été pour le cortège de 1866, grâce à la belle prestance des quatre triomphateurs, à l'adjonction d'un porc gras dans la cérémonie et à l'énorme géant de charpente et de carton que les ordonnateurs de la fête avaient calqué sur le Gavant des durasses de Douai. Ce Gargantua de trente pieds de haut, qui, à chaque station, ouvrait une bouche grande comme le porche d'une cathédrale, engloutissant des cochons de lait, des pâtés énormes, des barriques de vin, qu'il rendait aussitôt après les avoir avalés, pour les dévorer de nouveau, a singulièrement diverti la foule. Les yeux que roulait le monstre et la langue qu'il se passait sur les lèvres ont excité plus d'admiration que tous les prodiges de la mécanique moderne. Plaisir innocent, après tout, et digne d'un carnaval de l'âge d'or.
On se montrait le bœuf gras Événement, qui dut à l'heureuse chance de son nom de hasard la rare, l'unique faveur d'échapper à l'abattoir. M. de Villemessant ne voulut pas qu'un quadrupède honoré du nom de son dernier journal fût tué comme un animal vulgaire, et il racheta sa vie au prix de mille écus. Mais le lendemain, se vovant sur les bras un
bœuf de douze cents kilos, il fut pris d'une idée sublime. Il courut chez le directeur du Châtelet, et lui vendit, moyennant cent cinquante francs par soirée, le droit d'enrôler l'intéressante bête parmi les acteurs de la revue la Lanterne magique, où il était évident d'avance qu'il ne devait paraître nullement déplacé. L'idée réussit à merveille. Les bourgeois qui avaient vu tout leur soûl les quatre bœufs gras pour rien, et le porc, et le géant, et le char, et les mousquetaires par-dessus le marché, payèrent six ou huit francs pour se procurer la satisfaction d'aller le revoir sur les planches. 0 Athéniens de Paris, vous méritez bien les spectacles qu'on vous donne !
Le dernier bœuf gras qu'on ait vu est celui de 1870. Le mardi gras, le cortège tout entier, défilant sous l'arc de triomphe du Carrousel, pénétra dans la cour des Tuileries, suivi par la foule. L'empereur parut au balcon du milieu, avec l'impératrice et le prince impérial, et alors, au son d'une musique enragée, les quatre clodoches vinrent exécuter sous ses yeux le plus extravagant des quadrilles. Après quoi , la Normande s'avança sur le bord du char et fit au souverain une révérence gracieusement burlesque, à laquelle il répondit par un sourire et un salut. La foule, enthousiasmée, applaudit avec transports , et évacua joyeusement la cour du palais, qu'elle devait envahir de nouveau quelques mois plus tard, au 4 septembre, pour en chasser l'impératrice. Telle fut la dernière étape du bœuf gras, que la guerre tua et dont l'austère république n'a point permis la résurrection.
Le bœuf gras allait déposer sa carte aux ministères, aux états-majors de la place de Paris et de la garde nationale, au Jockey-Club, au cercle impérial, à la Préfecture de la Seine et à la Préfecture de police, à la Banque et même dans quelques ambassades. Les hommes descendaient de cheval et les dames de leurs chars; les vins et les gâteaux circu-
laient dans la cour, tandis <jiie le propriétaire de l'animal et le directeur du cortège allait présenter Cupidon an maître du logis, qui répondait généralement à cette politesse par une boîte de dragées pour l'enfant et par un cadeau variant de deux à quatre cents francs à V imprésario.
Parfois les cadeaux montaient plus haut encore. L'imprésario avait besoin de compter sur cette générosité, car, quoique l'indemnité pour les frais du cortège allouée à l'acquéreur des bœufs gras eût été élevée à 6,000 francs, la dépense excédait de beaucoup cette somme.
L'usage de donner au bœuf gras un nom emprunté à l'un des événements, des types, des pièces ou des livres de Tannée, remonte à 18io. On pourrait presque reconstituer l'histoire de vingt-cinq années rien qu'avec la liste des bœufs gras. Depuis le Père Goriot, qui fut le premier, Dagobert, — non pas celui qui mettait sa culotte à l'envers, mais le Dagobert du Juif-Errant, — et Monte-Christo, qui vinrent immédiatement après, jusqu'à Chilpéric et Port-Saïd, en passant par Sébastopol, Bomarsund, Solférino, le Vieux Garçon, on aurait la plupart des grands faits politiques et littéraires qui se sont passés en France. Donner un nom au bœuf gras , servir de parrain à ce triomphateur, cela était devenu pour les écrivains, surtout pour les auteurs dramatiques, une consécration de succès très goûtée et très enviée. Être bœuf gras, c'était la suprême consécration de la gloire, le cachet de la popularité imprimé sur une œuvre et sur un nom. On ne pouvait guère prétendre au titre d'illustre si Ton n'avait été bœuf gras au moins une fois dans sa vie. Aussi, que d'efforts pour atteindre ce but de tant de rêves! que d'intrigues, que de cabales et, le jour venu, que d'amers déboires et d'espérances trahies! Timothée Trimm a été bœuf gras, mademoiselle Thérésa aussi, M. Emile Augier et M. Offenbach quelquefois, M. Sardou souvent. En certaines années, l'auteur
de la Famille Benoiton a failli accaparer tout le marché de Poissy à lui seul. Il était le candidat préféré, l'élu de cœur de la boucherie parisienne; Fléchelle et Duval ont été les instruments de sa gloire autant que mademoiselle Fargueil.
Terminons ce paragraphe par quelques renseignements sur la manière dont on s'y prenait pour former le cortège. Les bœufs gras, une fois acquis, attendaient cachés comme des prisonniers dans quelque étable de Sceaux ou de Poissy. Ils ne faisaient leur entrée que le samedi soir à Paris, et étaient conduits le plus clandestinement possible à l'abattoir de Montmartre, où la bruyante arrivée des gens de la cavalcade les réveillait le lendemain avant l'aube.
Le personnel masculin et féminin avait été recruté depuis plusieurs jours. Le premier se composait surtout de garçons bouchers, auxquels se joignaient des amateurs, des camelots à la langue bien pendue, chargés de la partie comique, des lazzis et des goguenardises jetés à la foule surtout pendant les temps d'arrêt, puis des soldats prêtés par le commandant de place, au prix de 2 fr. 50 par homme et par jour, versés à la masse (1). Le second était recruté parmi les figurantes des théâtres infimes et dans tous les bals publics. On leur donnait vingt sous l'heure et, ce qui les séduisait plus, des costumes propres à faire valoir tous leurs avantages. En arrivant, hommes et femmes trouvaient leurs habillements rangés dans le séchoir et numérotés par les habilleurs. La troupe déjeunait. Chaque homme avait un pain d'une livre, un morceau de viande froide et du fromage. Des nuées de coiffeurs frisaient l'Amour, les bergères et les déesses. On groupait l'Olympe sur son char. Chacun montait à cheval dans son rang. Enfin le signal était donné et le cortège s'ébranlait pour aller faire le tour de Paris et revenir à son
(1) Du Camp, Paris, t. II, p. 121.
BISTOIRE DU CABNAVAL. 2G7
point de départ, d'où les triomphateurs ne sortaient plus vi \;mts.
On nous pardonnera de nous être étendus si longuement
sur le bœuf gras : c'est maintenant de l'histoire, comme le bœuf Apis.
La mi-carême.
L'usage de la mi- carême est de date relativement assez récente dans l'histoire du carnaval. Il naquit du désir naturel de faire revivre un moment les folies regrettées du mardi-gras, en divisant par une joyeuse étape de repos les tristes et austères semaines qui séparent carême-prenant de Pâques. Peut-être vint-il de la coutume où étaient les jeunes gens, dans certaines petites villes de province, d'offrir le mardi-gras un bal aux jeunes filles, qui le leur rendaient le troisième jeudi de carême (1).
Nous avons vu plus haut, par 1' Arrêt d'amour de Gilles d'Aurigny, que l'usage de se masquer à la mi-carême était déjà très florissant au seizième siècle. Il ne cessa jamais. Au quinzième, il était d'usage que les rois se rendissent aux Quinze-Vingts, avec leur cour, le jour de la mi-carême, pour y assister à des joutes d'aveugles. Dans ses Traitez singuliers et nouveaux contre le paganisme du Roy-boit (p. 256) , le docteur de Sorbonne, Jean Deslyons, parle des rois et des reines de la mi-carême, dont il a vu l'usage parmi les écoliers, et, un peu plus tard, Sauvai nous apprend que, sur une place du marché aux Poirées (place des Halles où l'on vendait les fruits, les fleurs, les herbes et les légumes),
(1) Magasin pittoresque, IX, 104.
se trouvait une petite sculpture en pierre représentant une truie qui file (fig. 56) , fameuse par les folies auxquelles les garçons de boutique des environs, les apprentis, les servantes et les portefaix des halles se livraient devant elle le jour de la mi-carême. On forçait les apprentis nouveaux et les artisans des halles à aller embrasser cette truie, non sans avoir soin de leur cogner le nez contre la pierre, et jusqu'à la nuit ce n'étaient que danses, cris, mascarades et beuveries dans le quartier.
Il existe un Ballet de la my -carême de 1655, qui renferme quelques détails sur la manière dont celte date était célébrée vers le milieu du dix-septième siècle. On y voit que c'était surtout la fête de la halle (1). La truie qui file y figure comme un des principaux acteurs (2). La marche est ouverte par la Mi-carême en personne, que conduisent des ménétriers. Puis vient la reine des halles, suivie des maîtres cuisiniers, des hotteurs, des garçons du irampy (le lieu où l'on faisait tremper la morue pour la dessaler), des chasse-marées, des harengères, etc. Il semble, d'après la 9e entrée du ballet, que le cortège comprenait encore un roi, avec son garde des sceaux, ses officiers et ses badins, ou fous de cour. Une estampe de la riche collection Hennin représente les « harangères faisant la mi-carême ». Les unes dansent en rond; d'autres portent des verres et des bouteilles. L'une est couronnée et porte un bouquet : c'est la reine. Devant elle s'avancent trois musiciens jouant de la viole et du violon (fig. 57).
Le marquis de Montbrun solennisa la mi-carême de 1659 par une mascarade d'une nature particulière, qui fit grand
(1) V. aussi le Rôle des présentations faites aux grands jours de l'éloquence française {Variétés hist. et Ultér. de M. Éd. Fournier, t. I), où la doyenne des harengères de la halle vient « supplier pour la mi-carême. »
(2) Elle fait également partie du Train de M»** Dimanche grasse, dans Y Entrée magnifique de Dacchus avec Mme Dimanche grasse, sa femme, faite à Lyon le 1 4 février 1627, in-4°.
bruit dans Paris : il organisa sur la place Royale une course au faquin en traîneaux, a laquelle prirent part les jeunes seigneurs de la cour, travestis et masqués, leurs .Majestés assistaient d'un hôtel voisin à eette brillante fête, qui eut lieu au son des trompettes, à la lueur des flambeaux et de deux mille lanternes, et qui se termina par un grand feu d'artifice (1).
On conçoit, d'ailleurs, que l'histoire de la mi-carème se
Fig. 56. — La truie qui file.
confond avec celle du mardi-gras, et qu'il serait à peu près aussi impossible que superflu de l'exposer isolément. Pour en finir avec ce chapitre de la chronique des rues de Paris , je me bornerai donc, franchissant près de deux siècles, à rappeler le plus récent comme le plus lugubre des souvenirs qui se rattachent à cette date joyeuse.
La mi-carême de 1832 est restée tristement célèbre dans les annales carnavalesques. Ce fut ce jour-là, tandis que la population entière était répandue sur les boulevards, saluant de ses cris et de ses rires tous les travestissements qui pas-
(1) Loret, Muse historique, I. X.
saient, que le choléra fit brusquement son entrée à Paris. La nouvelle sinistre éclata comme un coup de tonnerre parmi les groupes, aussitôt dispersés. Avant la fin de la semaine, les hôpitaux et les cimetières étaient peuplés de masques, frappés sur le théâtre même de leurs bruyants plaisirs, et jetés sans transition de l'orgie à la mort.
Henri Heine, arrivé depuis quelques mois seulement à Paris, a conté cette invasion du fléau dans une page sinistre qui semble un écho lointain de la description par laquelle s'ouvre le Décaméron de Boccace :
« Son arrivée fut officiellement notifiée le 29 mars, et comme c'était le jour de la mi-carême, qu'il faisait beau soleil et un temps charmant, les Parisiens se trémoussèrent avec d'autant plus de jovialité sur les boulevards, où l'on aperçut même des masques qui, parodiant la couleur maladive et la figure défaite, raillaient la crainte du choléra et la maladie elle-même. Le soir du même jour, les bals publics furent plus fréquentés que jamais; les rires les plus présomptueux couvraient presque la musique éclatante; on s'échauffait beaucoup au chahut, danse peu équivoque; on engloutissait à cette occasion toutes sortes de glaces et de boissons froides, quand tout à coup le plus sémillant des arlequins sentit trop de fraîcheur dans ses jambes , ôta son masque et découvrit, à l'étonnement de tout ce monde, un visage d'un bleu violet. On s'aperçut tout d'abord que ce n'était pas une plaisanterie, et les rires se turent, et Ton conduisit bientôt plusieurs voitures de masques du bal immédiatement à l'Hôtel-Dieu , hôpital central où , en arrivant sous leurs burlesques déguisements, le plus grand nombre moururent. Comme, dans le premier moment d'épouvante, on croyait à la contagion et que les anciens hôtes de l'hôpital avaient élevé d'affreux cris d'effroi, on prétend que ces morts furent enterrés si vite qu'on ne prit pas le temps de les dépouiller des livrées bariolées de la folie, et qu'ils
BISTOIRB DU CARNAVAL.
reposent dans la tombe gaiement comme ils ont vécu. » L'année suivante, pour célébrer la disparition de l'épidémie meurtrière, le mardi-gras prit un nouvel entrain, comme si ceux qui survivaient eussent voulu remercier Dieu par un redoublement de folies.
Le 24 mars 1843, lendemain de la mi-carême, la guillotine dressée à l'aube sur la place de la barrière Saint-Jac-
Fig. 57. — Harengères faisant la mi-carême. D'après une estampe de la collection Hennin.
ques pour les assassins Norbert etDepré, fut entourée par des masques curieux, qui esquissèrent autour d'elle un effroyable cancan.
Aujourd'hui, on le sait, la mi-carême est avant tout la fête des blanchisseuses. Ce sont elles seules qui organisent les chars et les cortèges de jour. D'après certains auteurs, les blanchisseuses d'autrefois élisaient tous les ans une reine, qui avait sur ses sujettes les mêmes droits que le roi des ribauds sur les siens. Il parait du moins assez probable que l'élection de la reine des blanchisseuses, avec les réjouissances, les bals et les promenades qui l'accom-
pagnent, est un souvenir des anciennes royautés, des corporations transformées en annexe du carnaval.
Le corps des blanchisseuses est nombreux et il est riche; aussi donnait-il beaucoup d'éclat à la fête lorsqu'il se cotisait tout entier pour former un seul cortège. Maintenant le faisceau est rompu. Empruntons la description des usages actuels à M. Jules Vailès, qui depuis,... mais alors il bornait toute son ambition à être reporter :
« Chaque lavoir a sa reine et son roi, — ajoutons sa bannière et ses couleurs. Il y a environ cent vingt lavoirs dans quatre-vingts bateaux, les lavoirs publics et gratuits et les lavoirs privés, établis tant sur la Seine que sur le canal Saint-Martin.
« Aun roi et une reine par lavoir, comptez!
ce Ces royautés sont distribuées le jeudi qui précède la micarême. On a soin de choisir pour roi et pour reine les plus riches de la maison. Tout ce que le peuple blanchissant aura cassé ou bu en dehors du chiffre marqué par la liste de cotisation, au banquet, au bal, est payé par ce roi et cette reine de vingt-quatre heures. Au lieu d'avoir une liste civile, ils sont forcés de débourser; la carte à payer est la seule vérité de leur éphémère monarchie.
« Il y a bal le jour de l'élection.
« Le matin , les lavandières sont présentées à Son Altesse la reine. Elle répond à ses sujettes toutes fleuries, et qui déposent leurs bouquets dans ses mains, en leur offrant des gâteaux, que vient arroser un vin généreux et abondant payé par Sa Majesté le roi.
« Le triomphateur de Tan passé remet à son successeur les insignes de la monarchie. Ils consistent en un nœud de rubans où se marient des couleurs diverses, et qu'un emblème d'argent ou d'étain fixe à la boutonnière comme une décoration ou un crachat. Les nuances de rubans changent suivant les lavoirs : l'un porte de coquelicot à fraise
rouge, l'autre de pissenlit à lames jaunes; celui-ci est bleu de ciel et celui-là est ver de terre. »
Trop souvent, il faut l'avouer, les reines des blanchisseuses tournent mal. L'orgueil du pouvoir et de la beauté
Fig. 58. — Cortège des blanchisseuses le jour de la mi-carême.
leur monte à la tête. Le choix qui les expose à tous les regards, les expose également à toutes les séductions. Le danger était plus grand encore au temps où les divers lavoirs de Paris n'élisaient qu'une seule reine. Pour une qui, diton, épousa un duc anglais millionnaire, on a recueilli les noms d'un assez grand nombre à qui la souveraineté de la
mi-carême fit faire le premier pas dans une voie funeste, bientôt fermée par la misère, la maladie et le suicide. Il suffira de rappeler le nom d'Amélie Yioux , reine des lavoirs de Paris en 1849, sous le costume de la déesse de la Liberté, morte quinze jours après d'une fluxion de poitrine, pour avoir trop dansé et avoir pris froid le soir de son couronnement; puis celui d'Annette Leduc qui, par une exception rare, fut reine trois années consécutives, et qui, après s'être fait une grande célébrité de bals publics, finit par s'asphyxier dans une méchante mansarde meublée de Montmartre. On a prétendu, mais ce n'est là sans doute qu'une légende fabuleuse , que la reine de 1841 ne fut autre que lord Seymour, costumé en femme et ayant corrompu ses électeurs à prix d'or.
Los bals masqués.
Jusqu'au dix-septième siècle, le carnaval amena le retour de certains divertissements consacrés, qui, sans en faire proprement partie, s'associaient à lui pour en rehausser l'éclat : tels étaient, par exemple, les représentations des Halles, accompagnées du cortège et de la montre par les rues de la ville; le plaidoyer de la cause grasse et l'ouverture solennelle de la foire Saint-Germain. Cette époque était particulièrement vouée aux jeux de toute nature. A la fin du seizième siècle, et jusqu'en 160i, outre les Manques et loteries qui remplissaient la foire, on dressait le long du pont au Change , pendant le carnaval , des étaux où les amateurs venaient engager des parties de dés , qui se soldaient souvent par des gains ou des pertes extrêmement considérables.
Les bals masqués, paies et travestis, ont existé de tout temps : c'est dans une f'rtc de ce genre que faillit être brûlé Charles VI. Les ballets de la cour de Henri IV, de bonis XIII et de Louis XIV étaient, à un certain point de vue, des bals travestis, réglés par un metteur en scène et accomplîmes de spectacle; ils se terminaient par le Grand Ballet, où dansaient tous les acteurs réunis, et ils étaient généralement suivis d'un bal , qui se confondait parfois avec le Grand Ballet, et dont celui-ci n'était, pour ainsi dire, que le signal et le commencement. Mais nous ne voulons parler ici que des bals publics, organisés d'une façon régulière en vue du carnaval, et spécialement des bals de l'Opéra.
Les bais masqués de l'Opéra furent autorisés par ordonnance royale du 31 décembre 1715, sur la proposition du chevalier de Bouillon qui, après le succès rapide obtenu par son idée, en fut récompensé par une pension de 6,000 1. Ils avaient lieu d'abord trois fois la semaine ( jeudi, samedi, dimanche), depuis la Saint-Martin jusqu'à la fin du carnaval, sauf une interruption pendant l'A vent. On les inaugura dans les premiers jours de 1716, avec beaucoup de luxe. Pour exhausser le parterre et le mettre au niveau de la scène, les directeurs firent fabriquer une machine, imaginée par un moine habile dans les inventions mécaniques : le P. Séraphin. La salle avait un orchestre à chaque extrémité, . et le fond en était occupé par un cabinet tout en glaces.
En 1724, on imagina de joindre à l'attrait du bal celui du spectacle , en y introduisant des artistes de l'Opéra pour former des mascarades plaisantes et exécuter des danses de caractère (I). Le prix d'entrée pour les masques des deux sexes était de cinq livres. La même expérience fut renouvelée plus tard, sous le règne de Louis-Philippe, où le directeur de l'Opéra imagina un soir de donner le Carnaval de Venise
(1) Castil-Blaze, Histoire de l'Académie de musique, t. I, p. 87.
270 LES RUES DU VIEUX l'A Kl S.
avant le bal, afin d'attirer plus de monde. La salle fut entièrement remplie, en effet; mais les spectateurs, ennuyés du ballet et impatients de se livrer au plaisir de la danse, ne tardèrent pas à faire du tapage, à réclamer la fin de la représentation ; et, comme on ne les écoutait pas, ils commencèrent à danser dans le parterre et contraignirent ainsi les acteurs à la retraite. La tentative ne se renouvela plus.
La Comédie française, alléchée par les heureux résultats de la nouvelle entreprise, tenta de l'imiter; mais elle ne réussit pas d'une façon définitive, quoiqu'elle se fût mise en grands frais d'élégance, de luxe et de confortable. La foule s'en tint aux bals de l'Opéra, qui firent peu à peu tomber en désuétude les bals travestis et les mascarades des riches particuliers de la cour et des princes, parmi lesquels on citait surtout ceux de la duchesse du Maine, le mardi gras, dans son palais de Sceaux, et ceux de Monsieur, au Palais- Royal (1).
Les bals masqués de l'Opéra semblaient un produit naturel de la Régence, et, sous le règne des roués, ils ne pouvaient manquer de prendre un développement extraordinaire. On s'y porta donc avec une sorte de fureur. Les plus grands personnages les fréquentaient, déguisés en pierrots , en bergers, en Turcs, en arlequins, en chauves- souris, ou plus souvent enfouis simplement sous les larges plis d'un domino. On pourrait écrire une histoire des costumes de bals masqués, dont les variations sont assez significatives. Le domino y régna d'abord, puis, vers la fin du siècle, il fut détrôné par les costumes bariolés. On a vu ensuite les costumes moyen âge, les costumes espagnols, les costumes tirés des romans ou des drames à succès du jour. En re-
(1) Tous les masques entraient librement à ces bals magnifiques, où les rafraîchissements abondaient, et où cinq ou six bandes de violons étaient distribuées d'un bout à l'autre des appartements. Les princes étrangers et les ambassadeurs donnaient aussi des bals masqués, parfois accompagnés de feux d'artifice.
paraissant, le domino s'est égayé : à l'origine, il était exclusivement noir; maintenant il prend toutes les couleurs, l1 orange, le rose, le blanc, le lilas.
Il n'y avait point d'années qu'il ne se produisît aux hais masqués quelque aventure scandaleuse, dont l'éclat dépassait souvent l'enceinte du théâtre, et où des noms illustres furent quelquefois compromis. Le public y vit un jour, dit-on, Dubois poursuivre à coups de pied un masque de qualité, qui lui avait recommandé de tout faire pour protéger l'incognito de Philippe d'Orléans, mais qui fut obligé de modérer son zèle, en lui disant : « Dubois, tu me déguises trop. » Ce coup de pied-là ne devait pas tarder à faire école. On sait ce qui s'y passa le 3 mars 1778, jour du mardi gras, entre le comte d'Artois et la duchesse de Bourbon, et le duel qui fut la conséquence de cette aventure. Vers la même époque, le duc de Chartres eut aussi à y subir quelques affronts, surtout après sa conduite équivoque au combat d'Ouessant, qui avait fait pleuvoir sur sa tête un déluge d'épigrammes, de chansons et de quolibets.
Ce sont là les traits les plus mémorables de la peu édifiante histoire des bals de l'Opéra au dix-huitième siècle. Louis XV s'y était rendu plusieurs fois (1). Marie-Antoinette y parut en 1782, ainsi que la comtesse du Nord ( la reine de Suède), à qui le ministre Amelot donnait le bras (2). Le règne de Louis XVI n'avait point ralenti leur vogue (fig. 59). ce Est-ce un peuple de fous descendu de la lune? » s'écriait Lemierre dans son poème des Fastes, en décrivant la cohue bizarre qui s'y pressait. Le vieux monde jouissait de son reste, et, avant de rouler dans l'abîme entr'ouvert, se divertissait avec frénésie. L'Opéra ne suffisait plus aux ébats de sa gaieté carnavalesque, Les bals masqués populaires du
(1) Journal de Barbier, éd. Charpentier, t. III, p. 73, 156.
(2) Mémoires secrets, t. XX, p. 282.
Grand-Salon , aux Percherons , de la Courtille , de la Nouvelle- France, qui réunissaient une foule immense et bruyante les jours du jeudi, du dimanche et du mardi gras, virent souvent les plus hauts personnages se mêler incognito aux ouvriers et aux fillettes qui en formaient l'élément essentiel, et Mmo de Genlis raconte dans ses Mémoires (1) qu'elle s'y rendit une fois en costume de paysanne, avec son mari, une princesse allemande et M. de Maisonneuve , chambellan du roi de Pologne. Les plus grandes dames , déguisées en cuisinières, s'amusaient à aller intriguer, aux Porcherons, des ducs déguisés en valets de chambre, à y danser les danses plébéiennes, à y manger du veau et y boire de l'eaude-vie, à s'encanailler en un mot.
Les bals masqués partagèrent naturellement toutes les vicissitudes du carnaval : ils disparurent et ressuscitèrent avec lui; ils demeurèrent étroitement associés à sa bonne et à sa mauvaise fortune. Au mardi gras de 1808 , dont nous avons dit l'éclat exceptionnel , l'impératrice Joséphine et l'empereur allèrent chacun de son côté au bal de l'Opéra, où celuici fut intrigué par celle-là , sans la reconnaître. Pour assurer son incognito, Napoléon, renouvelant jusqu'à un certain point l'histoire du Régent et de Dubois, s'était fait accompagner de son valet de chambre Constant , qui le tutoyait et l'appelait Auguste.
Mais l'usage avait prévalu , par degrés, de laisser de côté, dans ces réunions, les déguisements excentriques, pour s'y borner au masque et au domino. Sous la Restauration, les bals de l'Opéra étaient les seuls qui existassent encore régulièrement; mais, après la révolution de 1830, un grand nombre de théâtres obtinrent l'autorisation d'en ouvrir également. Dans les premières années du règne de Louis-Philippe, la grosse gaieté et les mascarades bouffonnes avaient
(1) T. IV, p. 8 et suiv.
Il [STOIRE DU CARNAVAL.
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choisi pour théâtre Valentinoet les Variétés, abandonnant l'Opéra au\ habits noirs. On dansait alors en carnaval, depuis le théâtre du Palais-Royal jusqu'à la Porte-Saint-Martin et L'Ambigu, depuis l'Odéon jusqu'à Franconi, si bien que le
Fig. 60. — Types et costumes du bal Chicard, d'après Gavarm.
préfet de police Gisquet se plaignait de n'avoir plus un personnel suffisant pour surveiller ces réunions et qu'il était obligé de reculer l'ouverture de plusieurs d'entre elles (1). L'idéal qu'on se proposait alors pour l'Opéra était d'y intro-
(1) Correspondance inédite du préfet de police et du ministre du commerce, janv. 1834 (vente Sapin).
duire un peu gaieté, de mouvement et de bruit, comme il serait aujourd'hui d'y ramener un peu de décence et de distinction, et la première de ces choses paraissait aussi difficile que la seconde le semble actuellement. Une tentative du docteur Véron ne servit qu'à amener une cohue tumultueuse et batailleuse, qui ne se passa pas sans encombre. On essaya d'autre chose. Le fermier des bals, M. Mira, imagina d'attirer le public à l'aide d'une combinaison de loteries et de tombolas, et, à son imitation, tous les autres entrepreneurs de bals masqués annoncèrent des lots de cachemires, d'argenterie, de tableaux.
Le fameux Chicard , dont la popularité balança celle de la Fayette, était alors le dieu de la gaieté française, et son nom, dont on avait fait un substantif, un adjectif et un verbe, servait de cri de ralliement à tous les suppôts du mardi gras. Les bals qu'il honorait de son patronage et de sa présence faisaient prime à la Bourse , et il lui arrivait d'Amérique des demandes d'invitation à ses fêtes chorégraphiques. Les bals Chicard (1), ceux du théâtre de la Renaissance, avaient leurs tombolas comme les bals de l'Opéra. C'est là qu'on voyait une femme s'évanouir de joie en gagnant un cachemire , et deux jeunes fous , deux sous-lieutenants qui avaient associé leurs billets, faire scier par le milieu un magnifique piano d'Erard pour en prendre chacun la moitié. Encore s'il ne s'y était jamais passé que des folies pareilles ! mais entre tous les bals masqués , qui n'ont jamais joui d'une renommée choisie, le plus tristement famé était celui-là.
Au milieu de cette fièvre de plaisir, le bal des habits noirs
(1) Sur le bal masqué fondé par Chicard dans le salon des Vendanges de Bourgogne, on peut voir un article de M. Taxile Delord dans les Français peints par eux-mêmes, le Gavarni des frères de Goncourt (238-40) et beaucoup de lithographies de Gavarni lui-même, qui en avait dessiné les types et costumes saillants. L'illustre Chicard était, de son nom et de son état, Alexandre Lévêque, banquier pour le commerce des cuirs.
engendrait toujours la mélancolie dans le temple de la rue Le Peletier. Mira avait beau s'ingénier, — produire des danseurs espagnols assaisonnes des inévitables castagnettes; exhiber des grotesques à petits corps et à têtes énormes, représentant les célébrités du jour, d'après les dessins de Dantan; former des quadrilles en costumes de tous les siècles, depuis le commencement de la race capétienne; annoncer en loterie une jeune fille blanche et rose , qui, après enquête de la police, se trouvait être une peinture de Greuze, la foule bruyante et joyeuse continuait à s'abstenir.
Enfin, en 1840, il parvint à arracher la permission de donner un bal dansant et costumé. Cette permission, l'autorité essaya vainement de la retirer; Mira passa outre, et devant l'attitude du public, on jugea prudent de laisser faire. Le directeur paya d'une amende de 10,000 fr. la désobéissance de son fermier. Mais la digue était renversée. Le chef d'orchestre Musard avait obtenu un succès si étourdissant, que ses admirateurs faillirent le mettre en pièces en lui décernant les honneurs du triomphe (1). Musard fit la fortune des bals masqués de l'Opéra , qui restèrent autorisés dès lors, et dont la vogue n'a guère diminué depuis, même après qu'une paralysie du bras l'eut forcé de prendre sa retraite, en 1852.
Musard avait eu un successeur digne de lui, bien qu'un peu solennel, dans Strauss , comme Chicard dans les Mogador, les Pomaré, les Ciodoches et les Brididi . Les belles choses ne meurent pas ! Strauss dirigeait à la fois les bals de la cour et ceux de la ville ; il faisait danser aux Tuileries et rue Le Peletier. Il a été décoré en plein bal masqué et en plein Opéra, dans l'exercice de ses fonctions, et tous les journaux ont conté comment un de ses musiciens vint lui attacher le ruban rouge à la boutonnière, aux applaudisse-
(f) Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique, I, 360-2. — Larousse, Grand Dictionnaire du XIXe siècle, Bal masqué.
ments attendris de deux mille pierrots et de douze cents bébés, qui se sentaient personnellement honorés d'une telle faveur»
A côté de Musard, les Pilodo et les Julien ; à côté de l'Opéra, vingt autres salles dans Paris se livraient et se livrent encore à la culture du bal masqué, de la danse carnavalesque, de la musique à coups de pistolet et du galop infernal. Mais il est temps de nous arrêter. Nous laissons aux chroniqueurs intimes de l'heure présente le soin de raconter les splendeurs contemporaines.
Milord Arsouille, et son rival ardent, mais malheureux, le comte Charles de Labattut, que les lauriers d'Albion empêchaient de dormir, sont morts tous deux à la peine sans laisser de successeurs, — au moins de successeurs dignes de recueillir leur héritage , — après avoir fait l'ornement des jours gras et des descentes de la Courtille. Les bals masqués n'ont rien perdu de leur vogue ; mais dans la rue, le carnaval agonise, en attendant qu'il soit tout à fait mort, s'il plaît à Dieu ! Le spectacle n'est plus sur la scène ; il est au parterre et dans les loges. Il n'y a rien à voir dans notre mardi gras, que la foule. Un million d'hommes descendent le dimanche et le mardi gras sur le pavé de Paris et font la haie tout le long des boulevards , contenus par une armée de sergents de ville et de gardes municipaux, pour contempler, avec un bonheur qui tient du délire, le char de l'insecticide Vicat, un enfant de six ans déguisé en zouave et un garçon boucher ivre, vêtu d'une camisole et coiffé d'un bonnet. Mais, comme Ta dit Th. Gautier, le carnaval se dédommage la nuit de la sagesse du jour, comme les Orientaux pendant le Ramadan, et tandis que les masques de la rue se font de plus en plus rares à la clarté du soleil, on ne se lasse pas d'ouvrir chaque année de nouveaux bals travestis, où se presse à la lueur du gaz une cohue toujours plus bruyante et plus compacte.
La seule circonstance atténuante qu'on puisse plaider en faveur du carnaval, c'est que, tel qu'il subsiste, avec ses ramifications et ses annexes, il entretient et fait vivre un certain nombre d'industries. Je ne parle pas seulement des costumiers, de ceux qui fabriquent ou qui louent des travestissements pour les bals masques : de Noël au mardi-gras, c'est là une spécialité très llorissante, et dont quelques maisons parisiennes se sont fait une fortune. Mais, pour nous en tenir à un détail beaucoup plus humble, les masques forment à eux seuls, dans leurs variétés innombrables, un important objet de fabrication, à peu près exclusivement concentré entre cinq ou six vieilles maisons de la rue Saint-Denis. Il y a le domino, le loup de velours et le loup de satin, le loup à barbe de dentelle, les grosses têtes, le masque en canevas, le masque de luxe en cire avec de vrais cheveux, ie masque vulgaire en carton peint. Le masque à un sou passe par la main de huit ouvriers différents. Cette fabrication occupe un grand nombre de femmes, et elle n'a pas de morte-saison. On exporte beaucoup, surtout pour les masques de luxe. Le carnaval de tous les pays vient se fournir chez nous, et dans l'intervalle nous approvisionnons les cortèges légendaires et bouffons, les cavalcades historiques, les fêtes populaires de toutes les parties du monde. En dehors de certains types invariables, les modèles se renouvellent tous les deux ou trois ans, et c'est encore là une ressource pour certains artistes déclassés qui se chargent d'en fournir les dessins (1).
Il n'est pas jusqu'à ces trompes en terre cuite , dites cornet* à bouquin, dont la note rauque et agaçante retentit dans toutes les rues pendant le carnaval, qui ne soient l'objet d'un commerce d'une certaine importance. Elles viennent pour la plupart du département de l'Oise, particulièrement
(1) Ed. Drumont, le Commerce des masques. (Liberté du Ier mars 1870.)
des poteries du village de Savignies, à dix kilomètres de Béarnais. Aux approches du carnaval, Savignies les expédie par charretées à quinze ou vingt faïenceries parisiennes, qui les revendent par milliers aux gamins pendant les jours gras.