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LES SOTS ET LES ENFANTS SANS SOUCI

La basoche du Palais.

Dans le sens propre du mot, la basoche du Palais n'était autre chose que la communauté des clercs du Parlement, établie pour connaître de leurs différends, s'administrer elle-même et veiller à ses intérêts. Instituée vers 1303, sous Philippe le Bel, elle devint assez vite une société déplaisirs, en même temps que de discipline et d'étude. Le chef de cette société, comme ceux de beaucoup d'autres corporations, reçut l'autorisation de porter le titre de roi (1). La basoche eut aussi un chancelier, un vice-chancelier, un maître des requêtes, un grand audiencier, un procureur général, un grand référendaire , des secrétaires, des greffiers, des huissiers, etc. Philippe le Bel permit au roi de porter la toque et le bonnet; il permit également au souverain de la basoche de faire frapper une monnaie, qui aurait cours à l'amiable parmi les clercs et leurs fournisseurs, et d'avoir des armes, qui consistaient en trois écritoires d'or sur champ d'azur, timbrées de casques et morions.

La basoche exerçait un droit de justice souveraine, ex-

(1) Il y avait, par exemple, le roi des merciers, le roi des ribauds , le roi des arbalétriers, même le roi des barbiers, qui était le barbier du roi.

clusive et sans appel, sur tous les clercs du Palais, et ce droit s'étendit par la suite à tous ceux des juridictions ressortissantes au Parlement de Paris. Mais sur ces menus détails d'organisation et d'administration, sur les élections et les attributions des officiers de la basoche, sur toutes ces questions enfin qui ne rentrent pas dans notre cadre, nous renvoyons aux auteurs compétents (1) , pour arriver plus vite à la partie qui nous regarde.

La basoche n'avait rien, dans l'origine , d'une société dramatique, mais elle ne tarda pas à prendre peu à peu ce caractère , sans qu'on puisse déterminer au juste a quelle époque. Il est probable, toutefois , que ce fut au plus tard vers le commencement du quinzième siècle; car, quelques années après, on la voit en pleine possession de cet usage , et adjoignant même à son répertoire ordinaire de moralités, par suite d'une autorisation réciproque échangée entre les deux sociétés rivales, les soties et les farces des Enfants sans souci. Dans ses jeux de théâtre, la basoche conserva d'abord sa physionomie spéciale de corporation judiciaire, et se renferma dans la satire des gens du Palais. Clercs, huissiers, procureurs, avocats, juges même, étaient l'objet de ses railleries mordantes; elle frondait les ridicules et les abus de dame Justice ; elle était une sorte de tribunal comique par-devant lequel comparaissait lui-même, à certains jours, le grave tribunal chargé de la sanction des lois; et ces petits clercs, saute-ruisseaux, gratte-papiers, bénéficiant chacun des privilèges collectifs de l'association, et devenus des personnages avec qui il fallait compter, acquéraient , aux grandes dates de leurs divertissements scéniques, les droits exorbitants de ces esclaves romains qui, durant les saturnales, pouvaient se venger impunément en libres

(1) V. Bouchel, Bibliothèque ou Trésor du droit français, 1671, art. Bazoche, Roi de la Bazoche, etc.; les frères Parfaict, Histoire du Théâtre franc., t. 1er, p. 39, t. II, p. 78 et suiv. — Fabre, Recherches histor. sur les clercs de la bazoche.

LES CLERCS DE LA BASOl HE.

propos de la tyrannie de leurs maîtres. Puis le cercle s'é tendit par degrés, et bientôt les farces et moralités des basochiens embrassèrent dans leur vaste cadre tonte la comédie humaine, ou du moins tout ce qu'en pouvait pénétrer la verve bon lionne et railleuse, mais naïvement grossière, de ces Thespis du théâtre français. On peut dire qu'ils ont

l"ig. Gl. — Le roi de la bosoche recevant les doléances de deux de ses sujets : gravure d'un petit in-12 gothique du XVIe siècle, appartenant à M. le baron J. Piclion.

directement et activement contribué aux développements de l'art dramatique en France.

Avec de tels privilèges et une pareille prospérité, la basoche de Paris devait naturellement entraîner à sa suite le servile troupeau des imitateurs. Les clercs des principales villes du royaume se piquèrent d'émulation, et formèrent, à l'exemple de leurs confrères de Paris, des associations satiriques qui s'étudièrent à reproduire sur une échelle moindre la société mère et modèle, dont elles prirent le titre. Il semble môme que ce nom de basoche fut devenu une

sorte de désignation générique, étendu par l'usage à la plupart des associations d'un genre analogue, même lorsqu'elles n'étaient pas formées par la réunion des clercs de Parlement et qu'elles étaient baptisées de titres particuliers (1).

La basoche ne jouait d'ordinaire, au moins dans les premiers temps, que trois fois par année: la première, tantôt le jeudi qui précédait et tantôt celui qui suivait la fête des Rois; la deuxième, le jour de la cérémonie du Mai, et la troisième, peu de temps après la montre générale, dont il sera question tout à l'heure. Par la suite, le nombre de ses représentations s'étendit, bien qu'il soit impossible de leur assigner des dates fixes; en outre, les basochiens étaient convoqués aux grandes réjouissances publiques, et donnaient leur spectacle aux entrées des souverains, aux cérémonies des mariages royaux, aux cours plénières , etc.

Avant Louis XII , la société n'avait pas d'endroit fixe pour ses représentations. On voit, par divers arrêts du Parlement, qu'elles avaient lieu parfois au Palais, parfois dans des maisons particulières, ou encore à la Saulsaye, c'est-àdire dans un vaste pré sur la rive gauche de la Seine (fig. 62) , qui leur fut concédé parla suite, et qui est plus connu sous le nom de Pré aux Clercs (2) . Louis XII , dans sa bienveillance pour les libertés du théâtre, persécuté par ses prédécesseurs, spécialement par Charles VIII qui avait fait emprisonner cinq basochiens pour la hardiesse de leurs satires , accorda aux basochiens le privilège exclusif et perpétuel de jouer sur la grande table de marbre du Palais , qui servait aux festins somptuaires donnés par les rois de France , lorsqu'ils tenaient cour ouverte. Les basochiens y avaient joué déjà, mais par occasion, et non d'une façon permanente; elle devint dès lors leur propriété particulière. Les frais des re-

(1) Bourdigné, Légende de maistre Pierre Faifea, ch. ix et xxvur.

(2) Fabre, Études historiques sur les clercs de la bazoche.

présentations, suivies d'un grand festin, étaient couverts par des souscriptions , des taxes imposées aux béjaunes et des dons spéciaux, du Parlement.

Quand la société donnait ses jeux au Pré aux Clercs,

Fig. 62. — Le Pré aux Clercs et l'abbaye Saint-Germain des Prés , au XIVe siccle. Restitution par M. Iloffbauer, architecte.

c'était probablement en plein air et en plein soleil. Une fois même installée dans la grande salle du Palais, je ne sais si elle excluait de ses représentations la foule profane, pour se borner à l'auditoire des gens de robe. Cette pièce était immense , et la salle actuelle des pas perdus, qui n'en est qu'un diminutif, peut à peine en donner une idée : elle avait, au

quinzième siècle, cent vingt pieds de long sur cinquante de large (1). La table de marbre, composée de neuf morceaux, et d'une épaisseur extraordinaire, occupait presque toute la longueur de la salle (2). Un arrêt du Parlement (19 juillet 1477) est d'accord par sa rédaction avec cette hypothèse, car il avertit les basochiens « qu'ils ne soient si hardis de jouer farces, moralités publiquement, au Palais ne ailleurs ». En outre, les nombreuses mesures que l'on fut obligé de prendre contre les excès satiriques de la basoche , les persécutions qu'on organisa contre elle, la censure qui l'atteignit (3) , les arrêts et les défenses multipliés du Parlement, indiquent assez qu'elle ne renfermait pas dans une enceinte étroite la verve caustique de ses atellanes. Il est probable même qu'elle la répandait en dehors de ses représentations proprement dites , et promenait par les carrefours la licencieuse bouffonnerie de ses hardis sarcasmes. Les montres et cris (4) étaient une occasion toute naturelle pour ces abus : les basochiens en profitaient assurément sans scrupule, et savaient, par le moyen des masques, des costumes et des emblèmes, aidés au besoin d'une mimique audacieuse, livrer leurs victimes à la risée des places publiques. La manière dont ce drôle de Pierre Faifeu , — un type populaire du moyen âge, une sorte de Tuel Ulespiègle français, dont

(1) Gullebert de Metz, Description de la ville de Paris, ch. xxi.

(2) lbid. — Sauvai,, 1. VIII, p. 3.

(3) V. en particulier divers arrêts du Parlement (1528, 23 janvier 1537, 5 janvier 1561, etc.) Les jeux furent plusieurs fois interdits « à cause de l'indisposition du temps et péril des maladies... , considérée la cherté du temps, » ou simplement « pour certaines considérations à cela mouvant ». (Desmaze, le Châtelet de Paris, 1862, in-8°, p. 393 et suiv.) 11 arriva aussi que les clercs demandèrent eux-mêmes d'en être exemptés, notamment en 1589, « vu la calamité du temps ». — Il est à remarquer que les représentations de la basoche étaient vues d'un œil plus favorable et mieux protégées par l'autorité royale que par le Parlement.

(4) Avant leurs représentations, les sociétés dramatiques du moyen âge et de la renaissance faisaient dans les rues une exhibition des acteurs qui devaient jouerdans la pièce, revêtus de leurs costumes : c'était la montre. On y joignait une annonce verbale , qui s'appelait le cri.

le poète Bourdigné a écrit la peu édifiante histoire à l'usage des joyeux happe-lopins de son espèce, — joua un boulanger

de la ville dans un tombereau qu'il lit charyer par les rues (1)., lorsqu'il faisait partie de la basoche d'Angers, peut servir à nous renseigner par induction sur les usages de la basoche de Paris, très friande, elle aussi, d'à-propos et d'actualités. D'ailleurs, par un autre arrête du Parlement, en date du samedi 20 mai 1536, il est prouvé authentiquement que cette société portait jusque dans les montres ses habitudes satiriques et ses personnalités aristophanesques : « Ce jour, la Cour a mandé les chanceliers et receveurs de la basoche, et le chancelier avec l'un des dits receveurs venus, leur a fait deffenses de ne jouer, à la montre de la basoche prochaine, aucuns jeux, ne faire monstration de spectacle, ne escritaux taxans ou notans quelque personne que ce soit, sous peine de s'en prendre à eux... »

On voit donc , sans que le moindre doute reste possible , que les montres de la basoche étaient de véritables représentations en plein air, des pantomimes ambulatoires. Sous prétexte d'annoncer le spectacle, le cri venait souvent encore accroître les hardiesses de la montre , et donner le dernier trait à la satire. Ces processions par les rues, dans tout l'appareil des attributs basochiens, constituèrent probablement d'abord à peu près toute la représentation; et l'on peut dire , sans trop s'avancer, que les premiers essais dramatiques de la société se firent sub jove. Par la suite, même après qu'elle fut entrée en possession de la table de marbre, elle n'en garda pas moins, avec une prédilection toute spéciale, l'habitude de ces brillants cortèges qui la mettaient plus directement en contact avec le peuple, et qu'elle organisait, non pas seulement comme une sorte de prologue avant chacune de ses représenta-

(1) Légende de Faifeu, cli. ix.

tions, mais encore à certaines dates périodiques et dans certaines occasions solennelles, où ils formaient le spectacle entier à eux seuls.

Ainsi, tous les ans, vers la fin de juin ou au commencement de juillet, la basoche était tenue, en vertu d'une ordonnance de Philippe le Bel qui remontait à l'origine de la société, de faire une montre générale, composée de tous les clercs du Palais et du Chatelet, et de tous les suppôts et sujets du roi de la basoche (1). Les clercs se distribuaient en compagnies de cent hommes, qui choisissaient le capitaine, le lieutenant et l'enseigne ou porte-étendard. Une fois élu, chaque capitaine désignait une couleur et un costume que devaient adopter tous les gens de sa bande, et il le faisait peindre sur un morceau de vélin qu'on attachait au drapeau de la compagnie. Celle-ci prenait un nom en rapport avec l'accoutrement mis à l'ordre du jour. Une peine de dix écus d'amende, prononcée par le chancelier de la basoche, attendait tout clerc qui eût voulu se dérober à ces engagements. La procession se mettait en marche à travers les rues, guidée par les tambours, les trompettes, les fifres et les hautbois. En tête, marchaient le roi de la corporation avec la toque, le chancelier avec la toque et le bonnet, et les autres officiers généraux de la société. Derrière eux venaient les compagnies, toutes vêtues de jaune et de bleu, qui étaient les couleurs officielles de la basoche , puis des couleurs diverses indiquées par les capitaines; elles étaient précédées de leurs chefs et de l'étendard, sur lequel se détachaient, en teintes éclatantes , l'emblème de la bande et les trois écritoires en champ d'azur. Les béjaunes, c'est-à-dire les nouveaux clercs reçus tout récemment par les trésoriers, ne manquaient pas à la réunion.

Tout le monde était à cheval. Le cortège se rendait en

(1) Recueil (anonyme' des règlements du royaume de la basoche.

bon ordre dans la cour du Palais, où il défilait «lovant sou roi, au son des instruments; après quoi, il allait donner les aubades et réveils accoutumés aux présidents de la grand' chambre, au procureur général et aux autres dignitaires. La fête se terminait par des danses et par la comédie (1). La basoche avait toujours de six à huit mille représentants à cette grande exhibition , qui était pour elle une solennelle occasion de se compter et de constater ses forces. Cette montre générale subsista jusqu'au règne de Henri 111, qui l'abolit. C'était une des grandes curiosités populaires : François Ier voulut la voir à deux reprises différentes, en 1528 et en 1540, et il en fut émerveillé (2). La basoche avait encore bien d'autres cérémonies publiques. Nous avons déjà dit qu'elle s'assemblait, pour une fête accompagné de spectacle, le jeudi qui précédait ou celui qui suivait les Rois. En outre, chaque année, tous les sujets de cette puissante corporation étaient passés en revue dans le Pré aux Clercs, qui servait de lieu ordinaire à leurs jeux dramatiques avant qu'ils ne se fussent définitivement installés sur la table de marbre du Palais, et qui, suivant certains auteurs, leur fut donné en 1547 ou 48 par le roi, pour les récompenser du service qu'ils lui avaient rendu en l'aidant à dompter la révolte de Guyenne (3). Mais les

(1) Recueil, etc. Les frères Parfaict, Histoire du Théâtre franc., t. IL, p. 71 et suiv. — Fabre, Étude hist. sur les clercs de la Basoche. — Magnïn, Journal des savants, janv. 1856.

(2) Bouciii.L, art. Bazoche. — Fabre, Étude hist., etc.

(3) Recueil des statuts et règlements du royaume de la basoche. — Tous les historiens de la basoche mentionnent, en termes absolus et sans restriction, ce don du Pré aux Clercs , qui aurait dès lors échappé à l'Université ; mais aucun des historiens de l'Université n'en parle, et tous, au contraire, le considèrent comme ayant été sans interruption la propriété exclusive de ce corps savant. La possession constante de l'Université me paraît évidente, en dépit de cette assertion isolée des historiens de la basoche, qu'on pourrait expliquer peut-être par un don momentanéet sans suite , ou par la concession de quelques droits particuliers relatifs à l'usage de ce vaste terrain. Les clercs du Parlement se trouvèrent largement mêlés aux écoliers dans les scènes de désordre dont le Pré aux Clercs fut le théâtre en cette même année 1548 , et l'arrêt du Parlement qui reconnaît le droit de propriété

autres solennités principales , en dehors de la montre générale, étaient la plantation du mai, et le plaidoyer de la cause grasse, qui exigent une description moins sommaire. En même temps qu'il leur octroyait le Pré aux Clercs, François Ier avait concédé aux basochiens la permission de couper dans une de ses forêts deux arbres , dont l'un devait être élevé dans la cour du Palais (fig. 63); et, pour couvrir les frais de la cérémonie, il leur avait accordé une somme à prendre sur les amendes adjugées au roi, tant au Parlement qu'en la Cour des aides. Cette cérémonie se faisait en mai, et elle était précédée de démonstrations diverses, qui en prolongeaient la durée pendant près d'un mois. A la suite de tous les préliminaires juridiques et légaux , après avoir sollicité et touché la gratification du Parlement et de la Cour des aides, après être convenus, avec les officiers de la maîtrise des eaux et forêts, du jour de leur rendez-vous dans le bois de Bondy ou de Livry (1) , qui était invariablement un dimanche , les basochiens abordaient la partie publique de la solennité. Le mercredi qui précédait le dimanche du rendez-vous, le chancelier, en habit de cérémonie, et les deux commissaires nommés pour les recettes et les dépenses de la fête, accompagnés d'un timbalier, de quatre trompettes, de trois hautbois et d'un basson, se rendaient au Palais pour donner les aubades et réveils au premier président, aux présidents à mortier, aux procureurs et avocats généraux, aux officiers des eaux et forêts, puis à la basoche elle-même. Le même jour, à midi , ils recommençaient à la porte du parquet des gens du roi , et à quatre ou cinq autres endroits qu'il est inutile d'énumérer ici (2).

de l'Université , porte « défense au chancelier de la basoche et à tous les clercs du « Palais de faire aucune assemblée illicite et port d'armes ». Les clercs du Palais sont aussi associés aux écoliers dans plusieurs actes et arrêts, et ils étaient sans doute considérés comme se rattachant à ce grand corps.

(1) Remplacé par le bois de Vincennes à partir de 1778.

(2) Ces aubades jouaient un rôle important dans les jeux de la basoche : nous les

Le matin du dimanche convenu, tous les officiers de la basoche, à cheval et vêtus de leurs plus splcndides coslu-

Fig, G3. — La cour du Mai au XVIe siècle. Restitution par M. A. Lenoir.

mes, souvent même d'habits et d'armes dorés, ayant avec eux l'imposant orchestre dont nous avons parlé, allaient

avons déjà vues figurer à la suite de la montre; elles revenaient aussi à l'époque du renouvellement de l'année, et se donnaient souvent de nuit , à la lueur des flambeaux et des torches , promenés par les rues en grand appareil. Par un arrêt du 31 décembre 1562, le Parlement permet à la basoche de passer et repasser par la ville de Paris, de nuit et de jour, avec ses joueurs d'instruments ayant flambeaux et torches, pour donner des aubades selon sa coutume (Fabre). Les clercs fêtaient particulièrement suint Nicolas, comme les écoliers.

chercher à sa maison leur chancelier, qu'ils conduisaient à la cour du Palais. Après un premier discours d'un clerc, la cavalcade prenait la route du bois de Bondy, où elle trouvait les officiers des eaux et forêts, également à cheval et suivis des gardes. On déjeunait en commun , puis les officiers des eaux et forêts prenaient les devants pour se rendre au lieu indiqué; la basoche les suivait à quelque distance, faisait halte un peu avant l'arrivée, et détachait le premier huissier pour avertir les officiers de son approche. Une fois les deux troupes réunies , seconde harangue de la basoche, par la bouche du procureur général de la communauté des clercs,, qui n'oubliait jamais qu'elle était composée de futurs avocats ou procureurs. Ensuite , fanfare de trompettes avec accompagnement de timbales. Tous s'avancent de concert, font marquer les deux arbres par le garde- marteau et se séparent. Pendant trois jours consécutifs, on donnait des aubades dans la salle du Palais, puis des sérénades et réveils, de sept heures du soir à quatre heures du matin, aux dignitaires du Parlement et aux personnes désignées. Puis le charpentier de la basoche allait couper les arbres et les ramenait à Paris, dans la cour du Palais. Enfin , le grand jour venu, on abattait l'ancien mai, et sur son emplacement, au son joyeux des instruments, aux acclamations des badauds et des clercs , on élevait le nouvel arbre (4), décoré des couleurs et des armes de la basoche, — deux grandes armoiries et vingt-quatre petites avec des écussons, — qu'on y attachait en les entourant de lierre, et

(1) Un huissier ayant coupé le mai des basochiens, en 1646 , fut poursuivi criminellement par les clercs et condamné à le replanter à ses frais. Voici la contrepartie de ce fait. Le 17 mai 1640, le mai fut déshonoré en servant de potence à deux laquais , condamnés à mort pour meurtre, et qu'on n'osait pendre sur la place de Grève, à cause des attroupements de leurs camarades en armes. Les clercs du Palais ayant abattu ce mai, sacré par la justice, le bailli du Palais informa contre eux, et en emprisonna plusieurs. (Le Maire, Paris ancien et nouveau, t. III, p. 80.)

qui portaient, au bas de l'écusson, les noms du chancelier et des deux commissaires en exercice. Le mai s'élevait an bas du grand escalier du Palais, vis-à-vis la rue de la Vieille- Draperie (1).

Comme les autres fêtes des basochiens, là plantation du mai avait pour suite naturelle une représentation dramatique, et les jeux du joli mois de mai comptaient parmi les plus célèbres de la corporation (2).

Cette cérémonie, avec ses accessoires, dura jusqu'à la lin du dix-huitième siècle. Seulement, à partir de 1667, le nombre des membres de la basoche qui devaient y figurer fut réduit à vingt-cinq, et ce fut un rude coup porté à la pompe de cette solennité triomphale. Elle persista toutefois, car elle répondait aune tradition généralement répandue, et qui s'est perpétuée jusqu'à nous avec la plantation des arbres de la liberté sous la République. Chaque village de France avait, sur la grande place, son chêne ou son ormeau, au pied, duquel s'asseyaient les anciens, en causant du bon temps et en regardant danser les jeunesses. Les vieilles coutumes mentionnent les ormes plantés devant les églises et à l'entrée des châteaux, pour tenir les assemblées où l'on passait les actes solennels. On sait ce qu'on appelait au moyen Age les jeux sous Formel, qui embrassaient une grande variété de divertissements, depuis les danses jusqu'aux poésies et aux discussions des cours d'amour. Cet usage s'était introduit même à Paris; on connaît, entre autres, l'orme de Saint-Gervais, devant l'église de ce nom, sous l'ombrage duquel se rendait la justice et se payaient les rentes (3). La légende qui nous montre

(1) Les frères Parfaict, Histoire du Théâtre françois, t. II, p. 83.

(2) Roger de Collerye , Cry pour la bazoche contre les clercs du Chastellet , édit. Ch. d'IIéiïcault, p. 271.

(3) Dilaure, Histoire de Paris, t. II, p. 472, note. (Édit. de 1821, in-8°.) — Une il— plus belles estampes de Séb. Le Clerc, celle où il a représenté l'érection du mai qui

saint Louis prononçant ses jugements sous le chêne de Vincennes est encore une confirmation de cette coutume traditionnelle, à laquelle se rattache aussi le vieux dicton ironique : « Attendez-moi sous Forme. »

La fête du Mai était universellement célébrée au moyen âge : toutes les confréries et corporations, les orfèvres , les écoles de l'Université, etc., plantaient leur mai comme les basochiens. Il était d'usage aussi que, la nuit du premier mai, les amoureux allassent « resveiller les potz de marjoleine », et planter le mai devant la porte de leurs dames, à qui, le lendemain, ils faisaient un cadeau (1). Mais on voit pourtant que c'était là une cérémonie particulièrement judiciaire , et tout à fait à sa place parmi les solennités de la basoche. Même après la décadence de cette corporation , lorsque ses représentations dramatiques eurent disparu , elle garda jusqu'à la Révolution la coutume de planter le mai , qu'on enlevait, avec toutes ses racines, sur un haut et long haquet garni de rubans et de guirlandes de fleurs et que, pendant la marche, des basochiens maintenaient par les extrémités de larges bauderolles ; puis celle d'aller en cérémonie donner des aubades chez les principaux membres des cours du Parlement et des aides , en parcourant à cheval les rues de Paris, escortée d'instruments sonores et précédée de ses drapeaux. En outre, les basochiens avaient établi au dix-huitième siècle un concert-promenade à la

se faisait tous les ans dans la cour des Gobelins, en l'honneur du peintre Le Brun, nous offre un tableau animé et complet de cette cérémonie (fig. 64). Le Mai est un arbre d'une hauteur prodigieuse, surmonté d'un soleil et d'une couronne, richement décoré de devises, de symboles et d'ornements de toutes sortes. Une multitude d'ouvriers s'occupe aie dresser, à l'aide d'échelles, de leviers, de longues cordes, au son des trompettes, des hautbois, des cymbales et des bassons, dont jouent des orchestres placés en avant de l'arbre, au retentissement des boîtes d'artillerie et des pièces d'artifice qui remplissent l'air de fumée. Une longue table est dressée dans la cour pour les rafraîchissements. Séb. Le Clerc, qui habitait aux Gobelins, a saisi le spectacle sur le vif et nous l'a rendu dans tout son mouvement et toute sa vérité. (1) Martial d'Auvergne, 5e et 10e arrêts d'amour.

pointe de l'île Saint-Louis7 pendant l'été, et un bal très bien Fréquenté pendant l'hiver (1).

Quant au plaidoyer de la cause grasse, il avait lieu publiquement le jour de carême-prenant, et c'était l'un des régals les plus recherchés des amis du gros rire et des gausseries rabelaisiennes, l'un de ceux qui valaient à la basoche la meilleure part de sa popularité. Ce plaidoyer avait un double titre à s'appeler cause grasse, par sa nature môme et par l'époque où il se soutenait. Véritable discussion de carnaval, farce de haulte gresse, comédie judiciaire qui faisait concurrence aux jeux des Halles, ce n'était, au fond, que les bouffonneries satiriques et souvent ordurières de la table de marbre, reprises dans un autre cadre et sous une autre forme, qui avaient l'avantage de développer à la fois les deux talents et les deux aptitudes des basochiens, de montrer en eux les avocats à côté des farceurs. La cause grasse se plaidait de neuf heures à midi, en grand apparat, par-devant la cour basochiale, siégeant en son costume habituel, les avocats en robe et quelquefois les magistrats du Parlement. Elle roulait d'ordinaire sur un fait ridicule, presque toujours grivois ou pis encore, tantôt de pure imagination, tantôt arrivé réellement. Cette cause n'était pas nécessairement fictive : on retenait pour ce jour-là celles qui se prêtaient le mieux à la circonstance (1). Le sujet était présenté par le trésorier aussitôt après la Saint-Martin , et Ton avait grand soin de choisir le demandeur et le défendeur parmi les clercs les plus spirituels et doués de la plus

(1) Souvenirs de M. Berryer, doyen des avocats de Paris, p. 39, 40.

(2) V. en particulier, dans Tallemant des Réaux , l'historiette de M,ne Lévesque (édit. Paulin Paris, IV, 273). On y lit qu'un avocat du Chàtelet, Taupinard, avec qui Mme Lévesque s'était remariée, eut maille à partir avec les procureurs du Chàtelet pour avoir plaidé, à la cause grasse, sur le mariage de l'un d'eux. Pour se venger, au carnaval suivant, ils préparent un plaidoyer sur une affaire scandaleuse do la Lévesque; mais le lieutenant civil, « s'y trouvant un peu piqué, » empêcha qu'il no fût prononcé, et lit même mettre qnelques clercs en prison.

belle faconde. 11 y était presque toujours question d'une femme d'humeur volage, d'un mari trompé ou de quelque chose d'analogue, et la verve des clercs ne tarissait pas sur ce chapitre, trop cher à nos vieux conteurs (1). Aussi, à ces développements d'une inépuisable abondance, à ces exordes pompeux et à ces péroraisons burlesquement pathétiques , à ces gestes accentués, à ces répliques qui se croisaient comme la grêle, à ces jugements facétieux gravement prononcés par le tribunal, la belle humeur de l'auditoire s'allumait, et vous eussiez vu les regards narquois du public se porter d'eux-mêmes sur ceux qui avaient servi de types aux malins clercs et qui, percés des flèches de l'épigramme et de l'allusion, essayaient de dissimuler leur embarras sous une mine distraite ou un sourire forcé.

L'auteur anonyme d'une plaquette intitulée : L'ouverture des jours gras ou l'entretien du Carnaval (2) (1634), a tracé un tableau assez curieux de ce qu'était alors le plaidoyer de la cause grasse : « Si tout cela est encore trop fade, dit-il, en énumérant à ses lecteurs les divers moyens de se mettre en gaieté, attendez à la cause grasse ; vous ne devez laisser échapper cette occasion de la voir plaider, car il faut avouer que plusieurs parlent de la cause grasse qui ne savent ce que c'est, et qui croient que ce soit une chose qui se doive mépriser... On voit dans cette cause l'éloquence paroître toute nue, en chair et en os, vive, mâle et hardie ; tous les boutons et les fleurs de bien dire répandus çà et là.... La narration y est toujours de quelque coquette abusée, ou de quelque oison plumé à l'eau chaude; les raisons y sont toutes tirées de l'humanité ou des choses natu-

(1) Plusieurs des arrêts d'amour de Martial d'Auvergne peuvent passer pour des causes grasses, en y comprenant ceux qui ont été ajoutés à son recueil par Gilles d'Aurigny (le Pamphiîe). Mais ce sont là de purs badinages judiciaires. On trouvera des exemples de causes grasses fondées sur des faits réels et réellement soumis à la justice parmi les œuvres des présidents Expilly et Henrys, deux graves magistrats.

(2) Reproduite dans les Variétés histor. et lit ter. de M. Éd. Fournier. t. II.

relies; les mouvemens y sont fréquens, et l'intention de celui qui plaide est d'exciter à rire, et non à la commiséra tion; car qui ne riroit seulement de voir la posture de ceux qui sont les juges de cette belle cause?... C'est là où la basoche est en triomphe, où le Mardi gras et Bacchus occupent chacun une lanterne pour écouter un plaidoyer si facétieux et si charmant qu'on est contraint de confesser que tous les Zanni, les Pantalons, les Tabarins, les Turlupins et tout l'Hôtel de Bourgogne n'a jamais rien inventé qui approche de mille lieues loin de cette facétie. Après cela, si vous ne riez, il ne faut plus espérer de rire. »

La cause grasse était prise fort au sérieux par les basochiens. Ils l'appelaient aussi, dans les commencements, cause solennelle. Ils y déployaient toutes les splendeurs de l'éloquence, et cette facétie devenait pour eux une affaire d'État. La licence en était telle qu'elle fut abolie, dans les premières années du règne de Louis XIII, par le président de Verdun. Toutefois elle ne tarda pas à reparaître. Lamoignon dut intervenir encore pour en régler les excès, et rappeler les clercs à un peu plus de retenue. Mais cette nouvelle répression produisit peu de résultats : le naturel revint bien vite, et il fallut supprimer définitivement la cause grasse au dix-huitième siècle. Du reste , à cette époque , la basoche était déjà bien déchue de son ancienne splendeur. Elle . avait atteint son point culminant sous le règne de Henri III, et ce fut ce monarque qui lui porta le premier coup. Fort jaloux de son autorité, comme tous les souverains faibles, il s'offusqua un jour de ce titre de roi de la basoche, qui semblait lui créer un rival. Le roi de la basoche, désigné par l'élection, portait une toque semblable à la sienne et des insignes calqués sur les siens; il avait ses armes, sa monnaie, ses sujets, et il se faisait suivre partout de ses gardes. Dix mille clercs se trouvèrent un jour réunis aux funérailles de l'un d'entre eux. C'était un État dans

l'État. Henri III eut peur, et il supprima cette dignité (i), dont les fonctions furent désormais remplies par le chancelier. Depuis lors, la basoche alla s'affaiblissant par degrés. Dès la fin du seizième siècle, on ne voit plus trace de ses représentations dramatiques ; son répertoire se fond et se perd dans celui de l'Hôtel de Bourgogne, où elle acquiert, en la personne de son principal représentant, les mêmes privilèges que le Prince des sots, chef des Enfants sans souci. Elle cesse de battre monnaie; le Parlement prohibe ses marches triomphales à travers Paris; ses montres vont s'atténuant et s'elfaçant; puis la plantation du mai, interdite en loTl aux clercs du Châtelet, n'est plus tolérée pour les clercs du Parlement que dans des proportions mesquines. La Révolution les trouva réduits à un état assez piteux, ruines misérables d'une grande institution. Ils essayèrent de se relever, en se dévouant patriotiquement à la cause de la liberté. Sous le règne de Louis XYI , on les voit se signaler dans la plupart des mouvements populaires. Ils préludent en exécutant en effigie sur la place Dauphine, avec tout l'apparat d'un spectacle où se retrouvait le vieux génie inventif de la corporation, le chancelier Maupeou et le ministre Caionne; ensuite, quand la Révolution est venue, ils forment un corps de troupes spécial, aux uniformes rouges, aux boutons et épaulettes en argent. Messieurs de la basoche se donnent beaucoup de mouvement après la prise de la Bastille : ils font du zèle, montent la garde, organisent des patrouilles et des surveillances. On les voit encore apparaître parmi les volontaires de 92 , ce qui n'empêcha pas les citoyens basochiens d'être anéantis par décret, au bout de peu de temps.

Il serait trop long de rechercher et d'énumérer tous les

(1) Le dernier roi de la basoche fut Henri de Maingot. On lui donna une compensation en le créant bailli du Palais : c'était échanger le royaume de France contre 1 île dElbe.

noms de cette corporation fameuse qui sont parvenus jusqu'à nous : je me contenterai d'en citer quelques-uns parmi les plus connus, tels que le roi Jehan l'Eveillé, dont il est fait mention dans l'arrêt du 19 juillet 1177; Jacques le Ba-

sochien, qui fut arrêté en 1516; le comte de Salles, dont on trouve l'épitaphe, assez longue, dans les poésies attribuées à Clément Marot; Clément Marot lui-même; P. Blanchet, auquel on a voulu attribuer la farce de Y Avocat Pallielin ; Villon , le poète André de la Vigne , Martial d'Auvergne , J. Bouchet. Roger de Collerye semble aussi avoir fait partie, au moins un moment, de cette réunion de joyeux clercs.

La basoche du Chàtelet et l'empire de Galilée.

La corporation des clercs du Chàtelet, qu'on appelle aussi basoche du Chàtelet , était organisée sur le même pied que celle des clercs du Parlement , dont elle reproduisait les représentations scéniques et la plupart des autres solennités. On la voit notamment en 1424, à l'entrée du duc de Bedford, jouer une sorte de mystère muet, « sans parler ne sans signer, comme si ce fussent images eslevées contre ung mur » . Elle ne semble avoir été qu'une déviation de celleci (1), à laquelle elle resta toujours subordonnée, non toutefois sans luttes et sans révoltes de sa part. Deux pièces de Roger de Collerye rendent témoignage de cet état d'hostilité, qui se traduisait par des agressions réciproques. On trouve dans ses œuvres un Cry de la bazoche

( 1 ) Pourtant, suivant quelques auteurs, les clercs du Chàtelet auraient été organisés en confrérie depuis 1278, c'est-à-dire vingt-cinq ans avant ceux du Parlement, et ce serait alors la basoche du Parlement qui serait née de celle du Chàtelet.

contre les clercs du Chaslellet, et un Aidtre cry par les clercs du Chastellet contre les Bazochiens, dans lequel ces derniers sont vertement étrillés :

Bazochiens ne prise une groseille, Certain je suis que leur bourse est malade Ils sont au net, et ont eu la cassade. Vous en ferez au inoins une ballade, Car le prevost le veult , ainsi qu'on dit.

Prince, je dis en gectant une œillade Sur ces relroux qui de vous ont mesdil , Qu'on leur fera ung brouet et sallade, Car le prevost le veult, ainsi qu'on dit.

Malgré ce ton bravache et outrecuidant , la basoche du Chàtelet était bien éclipsée par sa puissante rivale et maîtresse, et, durant toute son existence, elle ne fît guère parler d'elle. Ce fut peut-être son obscurité même qui la sauva. Lorsque les clercs du Parlement étaient frappés par Henri III et voyaient tous leurs privilèges abolis les uns après les autres, les clercs du Chàtelet paraissent être paisiblement restés en possession des leurs, ou, tout au moins , de leur cérémonie principale , je veux dire de la grande montre qu'ils célébraient annuellement, depuis un temps immémorial, d'abord le jour du mardi gras, puis, à partir de 1558, le lundi de la Trinité (fig.65). En plein dix-huitième siècle, et jusqu'au seuil de la Révolution , on les voit se livrer, avec une gravité et une persévérance admirables, à cette exhibition innocente. Mercier (1) et l'avocat Barbier (2) nous ont transmis quelques détails curieux sur cette cavalcade, qui offrait aux regards railleurs des Parisiens les fils dégénérés de la basoche du Chàtelet, se tenant gauchement à cheval,

(1) Tableau de Paris, Amsterdam, 1782, in-12, t. IV, ch. lxviii.

(2) Journal, t. II, p. 173; t. VI, p. 34. — Voir aussi Dulvure, Histoire de Paris, t. II. p. 320.

en robes longues, avec l'air piteux de scribes qui viennent de s'arracher à leurs paperasses pour se donner sans but en spectacle à la foule :

Entendez-vous au loin le fifre et la trompette, Les cris tumultueux que le peuple répète?

s'écrie Lemierre, au chant VI de son poème des Fastes

A oyez-vous s'avancer, couverts de noirs manteaux. Ces roides écuyèrs juchés sur leurs chevaux-, Cavalcade peu faite aux marches régulières Qui vient parodier nos brigades guerrières, El gardant mal les rangs, plus mal les étriers, Saisit au moindre choc le crin de ses coursiers!

La marche s'ouvrait par une musique guerrière, où figuraient les inévitables trompettes, hautbois et timbales; venaient ensuite les attributs de la justice militaire, le casque, les gantelets, la cuirasse, la main de justice, le bâton de commandement, portés en grande pompe par des membres de la corporation. Puis, derrière leurs trompettes et timbales particulières, et précédés de leurs signes honorifiques, s'avançaient quatre-vingts huissiers à cheval et cent quatrevingts sergents à verge , tous en habits noirs ou de couleurs variées, mais non en robes. Le corps central de cette immense cavalcade se composait de cent vingt huissiers priseurs et de vingt huissiers audienciers en robes du Palais , de douze commissaires du Ghâtelet couverts de robes de soie noire, d'un des avocats du roi, des lieutenants particuliers et du lieutenant civil, tous en robes rouges. Enfin la marche était fermée par quelques huissiers et des greffiers au Châtelet. La procession se portait, dans Tordre que nous venons de décrire, chez le premier président, le chancelier, le procureur général et le prévôt de Paris. C'était un des grands divertissements du badaud que cette bizarre cavalcade, et presque une renaissance du carnaval.

La communauté des clercs de la Chambre des comptes , qui remontait aussi au quatorzième siècle, avait pris le titre emphatique de haut et souverain empire de Galilée. Le chef exerçait une juridiction disciplinaire sur tous les clercs de son État, et il avait titre d'empereur, ce qui valait bien le roi dé la basoche. Quant à ce nom de Galilée, qui donnait à l'association une physionomie biblique si peu en rapport avec

sa nature, il venait simplemenl et prosaïquement, selon Boucher d'Àrgis, de ce (juc les clercs tenaient leurs séances dans une rue de ce nom, située au quartier de l'enclos du Palais, ou, suivant l'abbé Lebœuf, de ce que le lieu de leur réunion était dans quelque galerie, dans quelque salle longue, dite Galilea en basse latinité (1). Ils avaient pour protecteur le doyen des conseillers- maîtres de la Cour des comptes, et le procureur général de la môme cour était chargé de veiller à l'observation de leurs statuts et règlements, dont il se faisait une lecture publique tous les ans, la veille de la Saint-Charlemagne. L'empire de Galilée avait choisi le puissant empereur pour son patron , et le 28 janvier il en célébrait bruyamment la fête dans la partie inférieure de la sainte chapelle.

La veille et le jour des Rois ramenaient une autre solennité, qui consistait en une marche pittoresque à travers les rues de Paris, aux sons de la musique, dans le genre des montres de la basoche. Tous les sujets et suppôts de l'association allaient en cet appareil donner des aubades et distribuer des gâteaux chez les membres de la Chambre des comptes, — mais aux dépens de cette Chambre, ce qui diminue d'autant la moralité de la cérémonie. Cette belle pompe était décorée d'emblèmes en peinture, accompagnée et rehaussée de « dances morisques, mommeries, triomphes et aultres joyeusetés accoutumées (2), » si bien que la Cha.mbre, en autorisant la fête et en votant les frais , se vit quelquefois obligée de poser la condition , restée presque toujours à l'état de vœu platonique, qu'elle se ferait du moins modestement.

L'ordonnance de Henri III , qui supprima le roi de la basoche, atteignit du même coup l'empereur de Galilée au-

(1) Glossaire de du Cangc. Mercure de décembre 1739 et de mars 1740.

(2) Voir Règlement du 22 décembre 1522, et Ordonnance de la Chambre des comptes du 11 décembre 1538.

quel succéda son chancelier. Malgré cette grave atteinte, le pauvre et chétif empire n'en prolongea pas moins son reste d'existence jusqu'à la Révolution , en compagnie des autres corporations de clercs (I).

Les Sots et les Enfants sans souci. — Les halles et leurs jeux.

La corporation des Enfants sans souci est postérieure de près de quatre-vingts ans à celle des clercs de la basoche : autant qu'on peut assigner une date précise à ces institutions, nées peu à peu par la force des circonstances plutôt que créées tout d'une pièce , et ayant presque toujours mille racines dans le passé quand elles se constituent définitivement au grand jour, c'est vers 1380 seulement qu'on voit se former cette association déjeunes gens et de joyeux fils de famille qui établissent leur juridiction dramatique sur la sottise humaine, et la frondent dans leurs soties (2).

On a souvent confondu les Sots avec les Enfants sans souci, et nous venons de le faire nous-même dès les premières lignes. Les soties étaient, à proprement parler, les comédies jouées par les Sots, et non parles Enfants sans souci. Il est certain que les uns et les autres formaient d'abord deux sociétés rigoureusement distinctes, mais pourtant qu'on ne peut séparer, parce qu'elles poursuivaient le même but par les mêmes moyens, et qu'elles ne tardèrent probablement

(1) Sauval, Antiquités de Paris, t. III, p. 615. — Dllalre, t. II, p. 308-31 1.

(2) La sotie était une allégorie satirique à personnages consacrés et à peu près invariables : ainsi l'on y voyait toujours lePrince des Sots, la Mère sotte, etc., et des personnifications, comme le Sot glorieux, le Sot dissolu, le Seigneur de Gaieté, etc. On retrouve le même genre d'allégories dans la moralité , de formes plus pédantes et plus scolastiques encore, et même assez souvent dans la farce.

LES CLERCS DE l.A BASO HE.

pas longtemps à mêler leurs troupes et leurs pièces, pour ne plus faire qu'un seul corps (1). Il arriva même, plus d'une fois, (pie des basochiens jouèrent cote à cote sur la scène a\ec des Enfants sans souci. En outre, pour étendre et varier leur répertoire, ces deux dernières corporations, probablement un peu après le début du quinzième siècle, avaient échangé l'autorisation de se faire des emprunts réciproques, nouvelle cause de confusion pour l'historien. Les Sots et les Enfants sans souci donnaient leurs jeux aux halles. Ces jeux étaient-ils entièrement publics? Je me le suis demandé souvent, et j'ai longtemps hésité à répondre; j'hésite encore. En voyant ces mots : Joué aux halles, le premier mouvement est pour l'affirmative. Il semble que l'on ait affaire à des espèces de parades en plein air, à quelque farce dans le genre qu'allait plus tard illustrer Tabarin, représentée par-devant le populaire bruyant et joyeux. Mais ce n'est là qu'une impression, qu'aucun document positif ne confirme d'une façon suffisante, et que la réflexion détruit. Tout au plus cette opinion peut-elle se soutenir pour les premières années de la corporation , avant qu'elle se fût définitivement constituée sur de larges bases. Les passages de du Verdier, de Bonaventure Desperriers et des frères Parfaict, qui semblent indiquer le contraire, ne sont pas du tout concluants. Voici en quels termes le premier s'exprime sur le compte de Pont-Alais, que l'on regarde généralement comme ayant fait partie des Enfants sans souci, parce qu'il joua un rôle dans la sotie composée pour les jeux du mardi gras de l'an 1511, par Gringore, poète de la corporation : « Jean du Pont-Alais, chef et maistre des joueurs de moralitez et farces , à Paris, a composé plusieurs

(1) Comme semble le prouver, entre autres, ce passage où les Mémoires d'un bourgeois de Paris nous apprennent qu'on arrêta du même coup (en 1516) Jacques le basochien, Jehan Seroc et Jehan du Pontalez (lequel était des Enfants sans souci), pour avoir, dans une de leurs farces, raillé la mère du roi sous le nom de Mère sotte.

jeux, mistères,... qu'il a fait réciter publiquement sur eschaffaut en ladite ville. » Le mot publiquement ne veut pas dire de toute nécessité en plein air. En outre, sans examiner si le Jean du Pont-Alais dont parle du Yerdier est bien certainement le même que le seigneur du Pont-Aletz qu'on voit dans la sotie de Gringore, où le rôle très secondaire qu'il remplit n'est guère d'accord avec la qualification de chef et de maître que lui donne du Verdier; sans examiner non plus si ce nom, qui est évidemment, comme ceux de beaucoup de farceurs, une sorte de sobriquet générique, n'a pu être porté par plusieurs personnages à peu près à la même époque, il est du moins évident par ces lignes seules, et sans parler de bien d'autres preuves, que Pont- Alais n'était pas un simple membre de la corporation des Enfants sans souci. Auteur aussi bien qu'acteur, il dirigeait personnellement une troupe, qui jouait des mystères (1) et autres ouvrages étrangers au répertoire habituel de cette association , dont il n'a peut-être fait partie qu'à un certain moment de sa carrière. En supposant donc que les mots publiquement sur eschaffaut voulussent dire en plein air, il serait tout naturel, d'après le passage même de du Verdier, de les appliquer exclusivement à cette troupe particulière. Les registres de l'Hôtel de ville (2) confirment encore notre explication, en témoignant de l'existence et des actes de Pont-Alais en dehors de la confrérie des Enfants sans souci. On lit, en effet, dans les comptes de dépenses de François Ier : ce A Jehan de l'Espine du Pont-AUetz , dit Songe- Creux, qui a par cy-devant suivi/ ledit seigneur avec sa bande, et joué plusieurs farces devant luy, — en don 225 livres tournois. »

(1) L'anecdote du barbier d'estuves, racontée par Bonav. Desperriers (nouvelle xxx), nous le montre également recrutant des acteurs pour un mystère, et non pour une farce ou sotie.

(2) V. le Cérémonial françois, p. 783, 789, 800.

Peut être sera-t-on tenté de chercher un autre argument

dans le conte si souvent cité, où L'auteur des Nouvelles récréations et joyeux devis nous montre Pont-Alais faisant tapage en un carrefour pendant un sermon, et, par-devant la foule, coiffant de son tambourin crevé le prédicateur qui était descendu de chaire pour le venir gourmander dans la rue. Mais il y a cent raisons pour une de récuser la conséquence qu'on voudrait tirer de cette peu authentique anecdote, qui a toute la mine d'une gaudriole inventée pour le plus grand ébaudissement des protestants et des libres-penseurs de l'époque. Nous n'en donnerons que deux, qui sont péremptoires : d'abord il n'est nullement certain qu'il s'agisse ici vraiment de Pont-Alais, et non d'un autre baladin quelconque, peut-être d'un simple saltimbanque de place publique, — car Bonaventure Desperriers, si peu scrupuleux qu'il soit en fait de vérité historique, n'affirme nullement le nom de son héros (1), et d'Aubigné, qui rapporte aussi ce trait dans le Baron de Fœneste (1. II), n'a pas même désigné Pont-Alais. Ensuite, on n'a pas suffisamment remarqué que, d'après le récit de Desperriers luimême, qui le dit en propres termes, il ne s'agissait pas alors d'une représentation, mais d'une montre, c'est-à-dire de la promenade où l'on annonçait la représentation. — C'est donc un peu légèrement , on le voit , que les frères Parfaict , s'appuyant sans doute sur les passages que nous venons de citer, se sont servis des mots : en place publique (2), pour caractériser les représentations des Enfants sans souci. Quelle que fût l'érudition spéciale des frères Parfaict, ils se sont trompés plus d'une fois, et une assertion, d'ailleurs si vague, n'est point une preuve.

On pourrait invoquer aussi une ordonnance du prévôt

(i) « On dit du rncsme Pontalais un compte, que d'autres attribuent à unautre; mais quiconques en soit l'auteur, il est assez joly. » (2) Histoire du Théâtre français, t. II, p. 178 et ailleurs.

de Paris, datée du 14 septembre 1395. Il paraît que, dès cette époque, les histrions et baladins populaires devançaient déjà les futures attaques de Gringore contre le souverain pontife Jules II, car ce magistrat dut faire proclamer par les rues l'arrêté suivant : « Faisons défense à tous dicteurs, faiseurs de diz ou de chansons, et à tous autres ménestrels de bouche et recordeurs de diz, de faire ou chanter, en places ne ailleurs, aucuns diz ou rhymes qui facent mention du Pape, etc. » Les Sots et Enfants sans souci sont peut-être compris dans les termes généraux de l'ordonnance. S'il en était ainsi, les mots soulignés, à les prendre dans leur sens rigoureux, et à supposer que les deux premiers ne s'appliquent pas exclusivement aux jongleurs, ménestrels et farceurs de carrefours, permettraient de conclure que ces associations dramatiques, du moins à une certaine époque, avaient des espèces de parades publiques aussi bien que des représentations dans un bâtiment fermé. Mais on voit assez combien cette preuve est fragile; si l'arrêt du prévôt avait eu en vue les joueurs de soties et de moralités, qui l'aurait empêché de les désigner par leurs noms?

Quoi qu'il en soit , il ne répugne pas de croire qu'en 1395 , c'est-à-dire quinze ans après leur création, la farce naissante des Enfants sans souci n'en fût encore, pour ainsi dire, au chariot ambulant de Thespis. D'un autre côté, le caractère des pièces connues pour avoir été jouées aux Halles tendrait à persuader qu'il y avait là une sorte de théâtre à tendances politiques, dont le gouvernement se servait au besoin pour diriger l'opinion dans ses intérêts, ce qui ne se pouvait bien faire qu'avec la foule entière du peuple pour auditoire. Il est probable, en tout cas, que la sotie devait jouer alors une grande partie de son rôle en plein air, dans les montres et cris , comme dans les parades de la porte. Sur tous ces points, la pénurie des documents nous force de marcher à tâtons, et de procéder le plus souvent par conjectures.

Les jeux des Enfants sans souci aux Halles avaient lieu dans l'après-dîner, comme ions les spectacles jusqu'au dixhuitième siècle. Quelle en était la périodicité? Là encore; il est impossible de répondre nettement, tant cette partie de F histoire de notre théâtre est couverte d'épaisses et impénétrables ténèbres! Divers indices pourtant, et quelques mots de nos vieux écrivains des quinzième et seizième siècles, donnent à entendre que le dimanche était privilégié pour ces représentations, comme il est facile de le comprendre. Mais les jours gras surtout ramenaient les grands triomphes et l'épanouissement des jeux des halles. Le carnaval, fête de la licence et du franc parler , lâchait la bride aux joyeuses audaces de la sotie, et cet usage devint bien vite, comme le bœuf gras, une sorte de tradition parisienne qui survécut même à la disparition des Enfants sans souci. Quand ceux-ci eurent abdiqué plus ou moins volontairement, pour se fondre avec les confrères de la Passion, qu'avait tués la défense de jouer désormais des mystères religieux et qu'abandonnait la faveur publique ; quand enfin la vieille farce eut passé des tréteaux populaires aux planches de la rue Mauconseil, où elle allait peu à peu devenir la comédie, les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne héritèrent de cette partie de leurs attributions, et ils gardèrent précieusement, à la fois comme une obligation et comme un privilège, l'habitude d'aller, au jour du mardi gras, divertir la multitude sous les piliers des halles. Gaultier-Garguille, Gros-Guillaume et leur successeur Guillot-Gorju n'y manquèrent pas ; et même , en dehors de ces farceurs de haute volée, les halles restèrent toujours le lieu de prédilection de la vieille gaieté gauloise , l'un des sanctuaires de la farce et de la chanson, le rendezvous des suppôts de Carême-prenant.

La confrérie des Sots et des Enfants sans souci ne s'était pas dissoute en entier lorsqu'elle s'absorba dans l'Hôtel de Bourgogne ; elle garda une existence et un nom à elle (on

l'appelait la Société des sots attendants), quoique désormais bien diminuée d'importance. En 1604, il s'engagea entre le sieur Nicolas Joubert, plus connu sous le nom burlesque et typique d'Angoulevent (1) , qui se qualifiait oc Prince des sots et premier chef de la Sotie, » et les sieurs Maclou Poulet, guidon de la Sotie, et Nicolas Arnaut, hérault de ladite Sotie, un procès ayant pour but de contraindre le premier à prendre jour promptement « pour faire entrée sotie en cette ville de Paris, et, pour ce, faire la convocation et assemblée ordinaire, y despendre largesses et faire toutes autres cérémonies accoutumées, » sous peine de dégradation et de déchéance. Conformément à la requête, Angoulevent fut condamné ce à faire son entrée en habits décents, au 1er mai prochain, par les lieux, portes et places ordinaires, avec ses officiers, suppôts et sujets. L'arrêt l'autorisait « à vendre et à engager tous ses biens , meubles et immeubles, pour faire les frais de son entrée. Faute de quoi, il serait déchu ; les portes de sa loge à l'Hôtel de Bourgogne devaient lui être fermées,, ses armes abattues, et il serait fait défense à ses chancelier, avocats et conseillers de se servir des marottes et chaperons par lui baillés. » Angoulevent interjeta appel. Les maîtres de la confrérie de la Passion, Valeran Le Comte et J. Resneau, intervinrent dans la cause, ainsi que les administrateurs de l'Hôtel de Bourgogne, en se joignant aux conclusions de ses sujets rebelles. L'affaire traîna en longueur, mais enfin, par arrêt du 19 juillet 1608, Angoulevent triompha sur toute la ligne et fut maintenu dans son titre de Prince des Sots et les droits y attachés. Tout en le déchargeant de son entrée sotte à Paris, jusqu'à ce que la cour en eût autrement ordonné, on lui reconnaissait le droit, comme il le réclamait, de faire,

(1) Déjà porté avant lui (V. le Dictionn. de Trévoux et une pièce des Anciennes poésies franc. Bibl. elzév., édit. Montaiglon, t. I, p. 11). Cet Angoulevent était une sorte de fou dont on s'amusait dans les rues.

le jour du mardi gras, son entrée solennelle par la grande porte au théâtre de la rue Mauconseil, d'j présider les as-

Je mr suis toujours uiuufuieV'/.

(£u£. dans Us affaire nCscercis appris''; ( Je voit eju'iljàut a/son ton*) Rendre ce qnivîe/itr de lo> Fit/» mue Tambours, Zafo rce des Frisons onjail' bâtir tnrs -ttuilous,

Ûjjres vr.es promenade*'', Je vais irowoet" k War/nana, Moto casiiewa.ae- •

Fïg. go. — Exposition au pilori des halles au XVIIIe siècle, d'après une estampe du temps.

semblées, et d'y disposer d'une loge durant toute Tannée (1).

(1) Les i reresParfaict, t. III, p. 252. — Dreux du IUdier, Récréât. hist.,i. Ier. — Féliiîien, Hist. de Paris, p. \ \. — Fabre, les Clercs du Palais, 264-9, etc., etc.

Angoulevent mourut peu de temps après son triomphe, et avec lui prit définitivement fin la dignité de Prince des Sots, qui avait ainsi duré jusqu'à Tan 1608. Mais on voit encore apparaître les Enfants sans souci sous le règne de Louis XIII. En 1620, ils représentent le Ballet de l'Amour de ce temps, dont le livret fait peu d'honneur à leur imagination (1). Sur le titre, une vignette représente un homme coiffé d'un chapeau bas à plume, vêtu d'une large houppelande, tenant d'une main un serpent par la queue et donnant l'autre à une dame.

Revenons aux halles. Peut-être n'est-il pas hors de propos de présenter un tableau rapide de ce qu'elles étaient pendant Tàge d'or des Enfants sans souci. Par une bizarre antithèse, ce lieu de cocagne des amateurs de la bonne chère et du gros rire était en quelque sorte le domaine et la propriété du bourreau. Les halles avaient servi, avant la Grève, de lieu d'exécution, et Dieu sait combien on y avait boulu, pendu et décapité de coupables. Là s'élevait encore le pilori, tour octogone, avec de hautes fenêtres ogivales, n'ayant qu'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée, et au milieu de laquelle était une roue de fer, percée de trous , où l'on faisait passer la tête et les bras des criminels, voleurs, assassins, courtiers de débauche, blasphémateurs, — condamnés à cette exposition infamante. On les y attachait pendant trois jours de marché consécutifs, deux heures chaque jour, et en les tournant , de demi-heure en demi-heure, dans une direction différente. C'était fête pour la canaille quand elle pouvait avoir la représentation d'une femme de mauvaise vie conduite au pilori, le front ceint d'une couronne de paille, et juchée à rebours sur un âne, pour y être fouettée publiquement. Elle huait les patients et leur

— Beaucoup d'auteurs y ajoutent le droit de prendre une collation au théâtre : il n'en est pas question dans l'arrêt,

(1) Publié chez Antoine Bourriquant , rue des Mathurins, au Lys fleurissant.

jetait de la boue et des ordures, droit qui était formellement consacre par plusieurs ordonnances. A quelques |>;is

Fig.67. — Les harengeres des halles. Fac-similé reduitde la gravure en frontispice de la Ville de Paris en vers burlesques, du sieur Berthod (1652).

s'élevait la haute croix de pierre au pied de laquelle , au moins à partir de 1580? les débiteurs insolvables étaient condamnés à venir recevoir le bonnet vert de la main du bourreau. On voit que les spectacles de tout genre affluaient

en cet endroit, cher à juste titre au bon peuple de Paris. Mais, vers la fin du dix-septième siècle, l'usage du pilori commençait déjà à devenir rare.

Le bourreau, à qui il était interdit de se loger dans l'intérieur de la ville, pouvait cependant, par exception spéciale , demeurer dans la maison du pilori , et un arrêt du parlement le décidait encore ainsi dans les premières années du dix-huitième siècle (31 août 1709). Autour de la place centrale, il avait le droit de bâtir des échoppes, qu'il louait lui-même, et ses émoluments se composaient surtout d'un certain nombre de redevances qu'il prélevait sur les objets mis en vente, — ce qu'on appelait le droit de havée. Il venait en personne lever l'impôt sur les denrées exposées à la halle , et ses valets marquaient les marchands au dos avec de la craie , à mesure qu'ils avaient acquitté cette taxe , dont ils ne furent soulagés qu'en 1775 (1).

Néanmoins, même sans tenir compte des représentations des Enfants sans souci, les halles n'étaient pas un lieu si lugubre qu'on pourrait croire. En dépit du pilori , du bourreau et de ses valets, on y menait grand tapage. Une bonne partie du commerce de Paris y installait journellement ses bruyantes assises. Marchands d'œufs et de fromage, marchands de poisson, pâtissiers et boulangers, charcutiers, fruitiers, regrattiers de toute sorte , lingères, mercières, et mille autres, s'y pressaient, convoquant le chaland à leurs étaux avec force gestes et cris qui n'ont guère varié depuis. Les harengères des halles conquirent de bonne heure cette renommée d'éloquence spéciale que personne ne peut leur disputer aujourd'hui encore, et Berthod, dans sa Ville de Paris en vers burlesques (1652) , nous a conservé des échantillons de haut goût du style de ces dames. Les marchands

: (1) Loiseleur, les Crimes et les peines, ch. lvi. — Chéruel, Dictionnaire des institutions, art. Bouhreau, Halles, Pilori.

forains venaient aussi , de temps à autre, remplir aux halles

les places qui leur étaient assignées , et, par suite d'une ins titution qui remontait jusqu'à saint Louis et qui dura assez longtemps, un étal gratuit était réservé aux Biles pauvres à marier, poun u qu'elles fussent de naissance légitime, et qu'on n'eût rien à reprendre à leurs mœurs. Enfin, dans le voisinage, le long de la rue de la Tonnellerie, s'étendaient

Fig. G8. — Costume de la Mère sotte, d'après la marque de Pierre le Dru imprimeur des poésies de Gringore. Paris , 1505.

les piliers des halles , qui étaient alors ce qu'est aujourd'hui le Temple , c'est-à-dire le repaire de la friperie , le quartier général des juifs et du petit brocantage , un immonde et puant capharnaùm de guenilles rapiécées , de loques reteintes , de chapeaux retapés, de souliers recollés et de vieux habits retournés; un chaos de robes, de housses et houseaux, d'aumusses, de cottes, chausses, bonnets, chaperons, bottines, etc. (f

(1) Ctaudr le Petit, Paris ridicule, et Berthod, Ville de Paris en vers burlesques. Si l'on veut savoir ce qu'étaient les piliers des halles au dix-huitième siècle, on peut lire le chapitre que leur a consacré Mercier, dans son Tableau de Paris.

Un poète fameux par sa triste fin en place de Grève, Claude le Petit, a laissé, dans son Paris ridicule , publié pour la première fois en 1668 , une courte et vive description du tumulte et du mouvement des halles :

Fut-il jamais clameurs pareilles?

Si le ciel n'a pitié de moy,

Je deviendray sourd, par ma foy,

En dépit de mes deux oreilles.

Chacun parle et nul ne répond ,

Chacun se mesle et se confond ,

Tout marche, tout tourne, tout vire !

Après cela, Père éternel ,

Qui ne croira dans cet empire

Le mouvement perpétuel?

Un camp ne fut mieux retranché, Et tant plus dans ce lieu je marche, Moins je le prends pour un marché.

C'en est un pourtant, je me trompe :

Je le connois bien maintenant, Car j'y vois tromper le manant Avec magnificence et pompe ; J'y vois vendre à l'entour de moy, Sans police et sans bonne foy, A faux poids et fausse mesure ; Je vois maquignonner chacun, Je suis à my jambe en l'ordure; Je n'en doute plus : c'en est un !

On voit que nul endroit ne pouvait être mieux choisi pour les farces burlesques et satiriques des suppôts de la Sottise, dont il est temps maintenant d'aborder les spectacles et les représentations , au moins dans leurs parties publiques.

Jusqu'au commencement du dix-septième siècle, époque où cette coutume fut abolie, le Prince des Sots faisait, le jour du mardi gras, une entrée solennelle dans Paris avec toute sa troupe, et ce défilé n'était pas la curiosité la moins divertissante et la moins vivement attendue du carnaval pari-

sien. En tête du cortège marchaient le Prince des Sols, en grand costume, et la Mère sotte, qui était, après lui, le personnage le plus important de la confrérie, chargé des détails des jeux et particulièrement de l'organisation de cette entrée annuelle. D'après la gravure qui accompagne la première édition de la pièce de Gringorè (fig. 68; dont nous parlerons tout à l'heure , et d'après une vignette de la Danse macabre (1), le costume de la Mère sotte semble avoir été celui-ci : une longue robe , une espèce de tricot serré à la taille, à manches amples et effilées en queues, mais fermées au poignet; une sorte de camail à capuchon pointu , avec les oreilles d'âne recouvrant la tête et le cou, et une marotte à la main. La Mère sotte avait, en outre, un collier et une ceinture formés de plaques en bois que reliaient des chaînons, et sur lesquelles étaient sculptées, en basrelief, des scènes qui ne brillaient point par leur décence (2). Puis venaient les dignitaires, le guidon, le héraut et les simples suppôts de la Sottise, accoutrés de façon grotesque et satirique, et symbolisant en quelque sorte dans leurs habits les ridicules, les abus et les vices dont ils s'étaient constitués les railleurs en titre.

Vers la fin, après que la société se fut fondue avec l'Hôtel de Bourgogne et que le dernier Prince des Sots, Angoulevent, eut même pris part avec les confrères à l'acquisition de l'hôtel, la procession se dirigeait, à travers le dédale des rues, vers le théâtre de la rue Mauconseil, pour y faire également une entrée solennelle par la grande porte. La première de ces deux cérémonies fut, au grand déses-

(1) Bibl. nat., mss., fonds Colbert, n° 1849. Voy. la vignette de la Sotte.

(2) Dulaure, Histoirede Paris, t. III. — Dans lâNefdes fols, translatée en prose française par maistre Jehan Drouyn (1498, in-4°), le fol, qui reparaît à chaque page, dans toutes les gravures, reproduit le fond du costume de Mère sotte, ce qui en faisait l'essence et le caractère : les manches effilées en pointes et le capuchon aux oreilles d'une n'y manquent jamais, la marotte y figure souvent, et quelquefois aussi l'oiseau sur le poing.

poir des Sots et du peuple, supprimée par ordonnance du roi, au début du dix-septième siècle, et ce fut à la suite de cette interdiction que les comédiens voulurent, comme une conséquence naturelle, leur fermer la grande porte de leur théâtre, et les sevrer des privilèges auxquels ils avaient droit chez eux.

L'après-dîner, avait lieu la représentation, composée d'une sotie, d'une moralité et d'une farce, et précédée de la montre et du cry. Il nous reste justement de ces jeux des halles un monument authentique et complet, fort curieux pour l'histoire de notre vieux théâtre. C'est le Jeu du Prince des Sots et Mère Sotte , par Gringore , « joué aux halles de Paris, le mardy gras, l'an mil cinq cens et onze, » comme le porte l'édition primitive. Aidé de ce document, on peut reconstituer facilement la cérémonie, et je la vois d'ici. Le cortège sort et se déroule au bruit des trompettes, des tambourins, des guitares, des violons et rebecs, des instruments les plus sonores mis en réquisition pour la circonstance. Le Prince des Sots et Gringore, honoré de la dignité de Mère Sotte, l'un décoré de sa fameuse devise : Stultorum numerus est infinitus; l'autre brandissant sa marotte et coiffé de son bonnet d'âne, conduisent le défilé au milieu des rires et des applaudissements frénétiques du populaire. Toute la troupe suit, chacun portant les costumes de son emploi et de son rôle. Voici le seigneur du Pont- Alais, le seigneur de Joie, le prince de Nates, le général d'Enfance, le seigneur du Plat, le seigneur de la Lune, l'abbé de Frévaulx et l'abbé de Plate-Bourse , Sotte commune, symbolisant la niaiserie du peuple, Sotte fiance et Sotte occasion , enfin les personnages allégoriques et satiriques qui , tout à l'heure , vont jouer dans la sotie , tous reconnaissants aux détails burlesquement significatifs de leurs attributs; puis les prélats et les princes cheminant côte à côte, en attendant qu'ils se livrent bataille sur la scène. Voici

aussi les acteurs de la moralité : Peuple ytalique et Peuple François, l'Homme obstiné, livrant avec cynisme à la risée publique le costume sacré du pape Jules, puis Simonie, Ypocrisie et le reste ; enlin , ceux de la farce graveleuse , Kaoullet- Ployart et sa femme Doublette , le varlet Mausecret et les deux compagnons Dire et Faire. Chaque personnage étant un symbole, baptisé d'un nom expressif qui désignait clairement son caractère et son rôle, le costume se trouvait nettement indiqué par là, et n'était que le commentaire et le complément naturel du nom. Aussi la montre à elle seule tenait lieu d'une affiche détaillée.

Le cortège se range d'abord au pied de la fontaine des Innocents, et là le héraut de la troupe fait le cri , annoncé par une fanfare de trompettes et par le roulement redoublé du tambourin. Le cri qui précéda la représentation du mardi gras de l'an 1511 est l'idéal du genre :

Sotz lunatiques , sotz estourdis, sotz sages,

Sotz de villes, de chasteaux, de villages,

Sotz rassotez, sotz niais, sotz subtilz,

Sotz amoureux , sotz privez , sotz sauvages ,

Sotz vieux, nouveaux, et sotz de toutes âges,

Sotz barbares, estranges et gentilz,

Sotz raisonnables, sotz pervers, sotz retifs,

Vostre Prince, sans nulles intervalles,

Le mardy gras jouera ses jeux aux Halles.,.

Fait et donné, beuvant vin à plains potz , En recordant la naturelle game, Par le Prince des sotz et ses suppotz ; Ainsi signé d'un pet de preude femme (1).

Puis le cortège se remet en marche , promène de nouveau la montre par les rues de Paris, et répète le cri aux principaux carrefours et sur les places publiques. Après quoi, il revient à son point de départ, où nous l'abandon-

(i) Cf. avec le Monologue des nouveaulx sotz de la Joyeuse bende. (Poés.es gotliiq. françois. Silveslre, in-8°.)

lierons, la représentation proprement dite n'étant plus de notre ressort.

Plusieurs noms, parmi ceux des Enfants sans souci, sont arrivés jusqu'à nous ; nous en avons déjà nommé quelquesuns, — Gringore, Jean Sero, Jean du Pont-Alais, et le dernier Prince des Sots, l'Augustule de cette royauté comique, Nicolas Joubert, dit Angoulevent. C'était peut-être aussi un Enfant sans souci que ce Jacques Mernable « joueur de farces, » dont Ronsard a chanté la misère. Joignons-y Tabary , Francatrippa, Jean des Vignes, type populaire dont le nom resta longtemps pour désigner les niais et les balourds (1). Clément Marot, qui a probablement fait partie lui-même de cette corporation, comme de celle des basochiens, a tracé longuement l'épitaphe de l'excellent badin Jean de Serre, dont il peint les talents comiques de manière à nous faire venir l'eau à la bouche. Nous connaissons encore Adenot, et son successeur Herpinot , parmi les farceurs qui avaient leur échafaud aux halles, à la pointe Saint-Eustache, où ils continuaient la tradition de Jean du Pont-Alais. Herpinot surtout arriva à une célébrité assez grande pour que les auteurs de quelques-uns de ces livrets comiques et satiriques qui pullulaient alors dans Paris les missent sous son nom. On l'avait surnommé le Caton des halles, et il est probable que ce titre sévère n'était rien autre chose qu'une joyeuse antiphrase. Les halles n'ont jamais eu de Caton , ni les Enfants sans souci non plus.

(1) Ces deux derniers sont nommés parmi les principaux farceurs du seizième siècle, par G. Bouohet, dans sa 18e serce.

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