‹ Les rues du vieux ParisChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A côté des confrères de la Passion, des clercs de la basoche, des Sots et Enfants sans souci, et même bien avant eux, les jongleurs, sous leurs dénominations diverses, occupaient l'un des premiers rangs parmi les amuseurs privilégiés du vieux Paris. On les retrouve à chaque pas dans l'histoire du moyen âge, mêlés de près à la vie de cour et aux divertissements de la place publique, prenant part à toutes les réunions, à toutes les fêtes nationales ou privées, solennelles ou familières, des grands comme des vilains. Nous ne nous occuperons d'eux ici que dans leurs rapports avec le peuple, et nous les suivrons surtout dans la rue, nous plaçant ainsi à un point de vue plus nouveau et moins souvent étudié que les autres, quoique non moins intéressant.

L'art de ménestrellerie embrassait un grand nombre de branches, et les artistes qui en faisaient profession se trouvent désignés dans les auteurs contemporains sous une multitude de noms, d'une signification analogue, mais qui tous pourtant avaient leur valeur spéciale. Nous allons essayer d'indiquer le sens propre de chacun d'eux et leurs dflférences essentielles, tout en prévenant qu'il ne peut rien y avoir d'absolu dans ces distinctions, qui sont, en quelque sorte, purement théoriques, et que la plupart de ces termes se confondaient très souvent dans la réalité.

Le mot trouvère (troveor), comme en avertit suffisamment

son étymologie, désignait surtout le poète, l'inventeur, celui qui avait trouvé la matière du roman, du conte ou de la chanson, et qui l'avait mise en rimes. Parfois, le trouvère se bornait à ce rôle plus relevé, et ne récitait pas luimême ses ouvrages; mais, le plus souvent, il réunissait les deux attributions, et il n'est même pas rare de voir ce nom appliqué, dans les auteurs du temps, aux simples chanteurs, aux baladins vagabonds du dernier ordre (1).

Les ménestrels (menestreux, menestriers), en latin ministelli, étaient proprement les chanteurs, les musiciens, ceux qui déclamaient les compositions des trouvères, en s'accompagnant sur leurs instruments. C'était le terme le plus noble, et comme le titre d'honneur, dans l'innombrable variété de noms servant à désigner tout ce qui se rattachait à l'exercice public de cet art. Souvent le ménestrel était le chef d'une ménestrandie, c'est-à-dire d'une troupe composée de chanteurs, de conteurs, de musiciens, de farceurs et de joueurs de tours, qui s'associaient pour mettre leurs talents et leurs profits en commun. Legrand d'Aussy (2) et Roquefort (3) ne donnent même que ce dernier sens au titre de ménestrel, et ils le distinguent du ménestrier, chanteur et joueur d'instruments; mais cette distinction est purement arbitraire dans la forme absolue où ils la produisent, et nous ne voyons pas sur quels documents elle pourrait s'appuyer. Ce ne fut que plus tard que le nom de ménétrier prit un sens tout à fait subalterne. On le trouve même aux treizième et quatorzième siècles avec la signification de trouvère, — poète, inventeur (4) . Et quant au mot ménestrel ou à sa forme latine ministellus, loin de désigner toujours le chef d'une troupe,

(1) Voy. le fabliau des Deux troveors ribauz. Le mol troveors est remplacé par bordeors dans d'autres manuscrits.

(2) Préface de ses Fabliaux, p. 92.

(3)Z)<? Vétat de la poésie française dans les XIIe et XIIIe siècles, in-8°, p. 90. (4) « De quoy cils menestriers font les nobles romans, » lit-on dans la Chronique de Bcrtr. Duguesclin.

il est quelquefois employé, pnr cette éternelle confusion de noms que nous avons déjà signalée dans les auteurs contemporains, comme synonyme de baladin et de faiseur de tours (1).

De toutes les dénominations que nous passons en revue, celle de jongleur (jougleor) est à la fois la plus ancienne, à ce qu'il semble, et la plus usitée. Elle apparaît, dès les premiers temps de notre histoire, dans les documents latins

Fig. 69. — Trouvères ; d'après une miniature des Chansons d'anciens poêles français , ms. du XIVe siècle, à la Bibl. nat. de Paris.

(joculator), et on la rencontre sans cesse dans le cours des douzième et treizième siècles. C'est le terme qui indique le mieux sous ses diverses faces, les plus humbles comme les plus élevées, le multiple talent de cet artiste, à la fois poète, chanteur et farceur. Le jongleur ne se bornait pas à réciter des romans et chansons de geste, à jouer de la harpe ou de la flûte; il avait plus d'une corde à son arc et savait varier ses exercices par des tours de gobelet, des jeux d'animaux savants, des plaisanteries et des grimaces. Comédien complet, connaissant toutes les ressources du chant , de la danse et dela déclamation , capable de faire pleurer ou de faire rire, solennel ou bouffon à volonté, enfin sachant payer de son esprit et improviser suivant les besoins, tel était ou devait être le parfait jongleur. Et pourtant cet artiste universel

(1) Glossaire de du Cange, arl. Ministellus.

était considéré comme bien au-dessous du trouvère et du ménestrel : tandis que les honneurs, l'argent et la considération pleuvaient sur ceux-ci , le jongleur restait presque toujours pauvre et méprisé. C'est que le trouvère et le ménestrel proprement dits, voués exclusivement, au moins en apparence, à la partie la plus noble de leur art, s'attachaient presque toujours à quelque grand seigneur et vivaient dans des maisons riches, tandis que le jongleur, vrai bohème, menait une vie nomade, et esclave des plaisirs du peuple, se rabaissait lui-même et rabaissait son art par les tours de passe-passe et les simagrées auxquels il était obligé de descendre pour gagner sa vie. Le jongleur avait même commencé par n'être qu'un pur saltimbanque, et ce ne fut que vers la fin de l'époque carlovingienne qu'il se mit à chanter les poèmes nationaux.

Il est bien entendu que je note cette distinction sous le bénéfice des observations précédentes. De même, en effet, qu'on a vu les mots trouvère et ménestrel appliqués à des artistes de la dernière catégorie, il ne serait pas difficile de trouver des poètes et musiciens de l'ordre le plus relevé désignés sous le nom de jongleurs, spécialement au douzième et même au treizième siècle, avant que le terme ne fut encore passé de mode. Mais c'est surtout à partir du quatorzième siècle qu'il retombe peu à peu dans sa déconsidération première et se rapproche par degrés, grâce au genre de vie des jongleurs, à leurs balivernes et à leurs mensonges, du sens abaissé et méprisant qu'il a depuis longtemps aujourd'hui. . On disait aussi bordeor, canteor ou canterre, harpeor, tabureor, organeur et trompeur, du nom des instruments principaux de la ménestrellerie. Les documents latins, outre les vocables que nous avons déjà cités, en emploient beaucoup d'autres pour distinguer les jongleurs : suivant les diverses faces de leur profession, ils les appellent mimi , lyriei, cantores, seurrœ, histriones, etc.

JONGLEURS, TROUVÈRE6 BT MENESTRELS.

Oecurrunl lyrici, modulantei carminis odas, Occurrùnl minai, <l n l«î réaonaate \iella,

dit Nicolas de Bray, dans sa Philippide, en parlant des canterres et veilleurs qui viennent au-devant du roi.

Assez souvent aussi les jongleurs sont appelés hérauts (hiraus). Bien qu'employée d'une manière générale (1), il n'en est pas moins vrai que cette dénomination dut primi-

Fig. 70. — Trouvère français, d'après un dessin des Poésies de Guillaume de Uackaut, ms. du XIVe siècle , à la Bibl. nat. de Paris.

tivement se rapporter à un côté particulier des fonctions du jongleur, suffisamment désigné par le mot lui-même; seulement elle resta en usage, par souvenir et par tradition, après qu'ils eurent été dépossédés de cette partie de leur emploi, qui ne tarda pas à devenir l'apanage d'une classe spéciale.

Du plus loin, en effet, que nous apercevions les jongleurs, nous les trouvons mêles à la vie guerrière de la nation , ser-

(1) Consulter le Dict. des hiraux, de Baudoin de Condé , où l'on voit qu'au treizième siècle ce nom s'appliquait encore à des bouffons de basse classe, grimaciers, farceurs et conteurs. Les hirauts sont aussi fort maltraités et qualifiés en termes méprisants par les prédicateurs , qui prennent sans doute le mot non dans le sens spécial que nous y 'attachons exclusivement aujourd'hui, mais comme synonyme de jongleurs.

vant de hérauts d'armes dans les joutes et tournois, précédant ou suivant les armées, soit par une sorte d'enrôlement volontaire, soit en qualité de domestiques et d'officiers des barons, à la maison desquels ils étaient attachés. Ils marchent en tête des soldats, avec leurs instruments, à peu près comme la musique militaire aujourd'hui, donnant le signal du combat, sonnant la charge, animant les troupes, stimulant les courages par la peur d'une maie chanson prête à railler toute faiblesse, remplissant enfin le rôle des bardes gaulois et des scaldes Scandinaves. Le type de ce jongleur belliqueux est le fameux Taillefer, ce Tyrtée normand du onzième siècle, dont les prouesses et les chansons contribuèrent puissamment à la victoire d'Hastings. Les vieux romans et les vieilles chroniques ont célébré avec enthousiasme les exploits de ce vaillant ménestrel :

Taillefer, ki molt bien canloit , Sus un ceval qui tost alloit , Devant ax s'en alloit cantant De Carlemaigne et de Rolant,

dit Robert Wace, dans le roman du Rou. Et le poète Geoffroy Gaimar, dans son Histoire des rois anglo-saxons , nous le montre se livrant, entre les deux armées, aux tours d'adresse et de prestidigitation qui faisaient déjà partie de la science du jongleur : « 11 prit sa lance comme si c'eût été un bâtonnet, et la jetant en l'air il la recevait par la pointe. Trois fois ainsi il jeta sa lance. A la quatrième, il s'avance et la jette au milieu des Anglais. Il en perça un en plein corps. Puis se retirant en arrière, il jette son épée en l'air et la reçoit de même trois fois, si bien que les Anglais se disaient l'un à l'autre que c'était un enchantement. » On voit ici, réuni en un seul homme et dans un même moment, l'emploi des diverses fonctions du jongleur : Taillefer chante les

exploits des héros, il exécute des tours d'adresse et de subtilité, il anime les soldats, il délie l'ennemi,

Berdic succéda à Taillefer, et suivit les mômes tradition-, quoiqu'il n'ait pas laissé une renommée égale. Il y a encore dans le onzième siècle d'autres exemples de ces ménestrels guerriers. Les Miracles de saint Benoît racontent qu'un parti de Bourguignons ayant formé le projet de piller Châtillon-sur-Loire, en 1095, ils s'avançaient précédés d'un bouffon qui chantait sur son instrument les guerres et les belles actions de leurs ancêtres, pour échauffer leur courage (1).

Après la bataille, les jongleurs célébraient la victoire, exaltaient les prouesses de ceux qui s'étaient distingués, et, au besoin, flétrissaient les actes de lâcheté et de félonie. C'étaient eux aussi qui dénonçaient les trêves, proclamaient les traités de paix, portaient les propositions de l'un à l'autre parti. A leur double qualité de ménestrels et de hérauts était attachée une sorte d'inviolabilité , qui les désignait naturellement comme intermédiaires entre deux rois ou deux peuples en guerre. Ils devaient même à la confiance et au respect qu'inspirait alors leur profession de pouvoir se promener librement d'un camp à l'autre, de se montrer sans crainte sur les terres de l'ennemi, et ils en profitaient quelquefois pour rendre des services précieux à leur souverain ou à leur parti. On connaît l'histoire de Blondel, ce ménestrel picard qui, errant de ville en ville avec sa harpe, parvint à trouver la prison où était renfermé Richard Cœur de Lion son maître. Aussi le costume de jongleur servait-il souvent de masque aux espions et aux aventuriers qui voulaient circuler partout sans être inquiétés, et qui, à la faveur de ce déguisement, étudiaient l'ennemi, le faisaient tomber dans des embuscades ou délivraient les

(1) Legrand D'Aussy, préf. de ses Fabliaux, p. 12, noie.

prisonniers. C'est ainsi que, dans le roman de Brut, de Robert Wace, Celdric s'habille en trouvère pour aller au secours de son frère Baldus, et que, dans r Histoire de Foulques Fitz Warin (4), Jean de Rampagne, un gentilhomme instruit dans la gaie science, comme beaucoup d'autres alors, se rend au camp ennemi sous l'accoutrement d'un ménestrel éthiopien, pour sauver Adolphe de Bracy, qui devait être pendu le lendemain.

En même temps qu'ils conduisaient les soldats à la victoire et s'illustraient eux-mêmes par des exploits chevaleresques, les jongleurs excitaient les princes à la vertu par des récits et des chants qui glorifiaient les exploits de leurs ancêtres, la magnanimité des preux, les grands traits de l'histoire (2). C'est là ce qu'on peut appeler l'âge héroïque des ménestrels. Par malheur, il ne dura pas bien longtemps, et ne dépassa guère le douzième siècle, autant du moins qu'on peut établir des limites et des catégories en pareille matière et dans ces périodes obscures. Il est à croire, sans doute, qu'il y avait dès lors bon nombre de jongleurs peu soucieux de ce haut et sévère idéal;. en tout cas, on peut dire sans calomnie qu'ils en apparaissent bien éloignés, dès le moment où l'on commence à pouvoir étudier leur histoire plus nettement et de plus près. Les jongleurs du treizième siècle, par exemple, sont déjà fort dégénérés du vaillant Taillefer, puisque le roman du Renart range au nombre des chimères introuvables

Femme sage et hardi jougleor.

Qu'est-ce donc aux quatorzième et quinzième siècles? On retrouve bien encore quelques traces de leur ancien rôle,

(i) Nouvelles franc, du quatorzième siècle, publiées par MM. Moland et d'Héricault (Bibl. elzév.), p. 76. Voy. un autre exemple, p. 66. (2) Roman d'Alexandre. Chron. de Bertr. Duguesclin, Nie. de Bray.

mais singulièrement affaibli et déchu, ou même tournée [a

bouffonnerie. Les ménétriers qui, sous Guillaume le Conquérant, conduisaient bravement l'armée au combat, sous Louis XI se bornent à conduire par les rues de Paris, au son des instruments, le guet du cardinal la Balue. Dès le treizième siècle, ils avaient échange les surnoms héroïques, comme celui deïaillefer, contre des sobriquets ridicules, semblables à ceux que pourraient porter aujourd'hui des athlètes et saltimbanques forains : Tranche-fonde, Rougefoie, Gros-groing, Mâche-beignet, Tue-bœuf, Arrachecœur, Abat-paroi (1), etc. Enfin, après les proclamations de paix dans les rues, lorsque le cortège est passé et que la voix du héraut a cessé de se faire entendre, le jongleur, devenu un bouffon de carrefour, s'en empare pour les parodier grossièrement, et les traduit à sa façon, en vers et en prose mêlés de quolibets, de calembours et d'obscénités (2). Mais il ne faut pas exagérer la rapidité de cette décadence , ni y voir un fait universel et sans exception. Tous les jongleurs n'étaient point tombés si bas, et ceux même qui se livraient à ces plates mascarades de la rue savaient se relever au besoin par de plus hauts exercices. Le vrai, le principal rôle des trouvères et ménestrels, queJs qu'ils fussent, était la récitation et le chant des poèmes chevaleresques, chansons de geste, romans d'aventures, pastourelles et fabliaux, quelquefois même des dialogues qui affectaient une forme dramatique, et où le théâtre commençait à poindre , comme les jeux d'Aucassin et Nicolette , du Courtois , du Pèlerin, du Mariage (3) , etc. Les premiers miracles et mystères ont dû être, sinon représentés, du moins joués parles jongleurs. Aux douzième et treizième siècles, la passion

(1) Les Deux Troveors (ou Bordeors) ribauz.

(2) Lisez, dans le XXIIIe vol. de V Histoire littéraire de la France, la Pais aux Anglais , relative au traité intervenu entre Henri III et Louis IX (1264).

(3; Monteil, Histoire des Franc, des divers états, quatorzième sièele, épît. LVI.

pour les contes et chansons était si grande, qu'il n'y avait pas d'assemblée ni de festin qui pussent s'en passer, et que tout voyageur, tout étranger reçu au foyer, devait payer ainsi le bon accueil de son hôte (1). Ce goût n'était pas moins répandu chez le peuple que parmi la noblesse. Aussi, tandis que les ménestrels de haute volée se faisaient entendre à la cour des rois, à la table des grands, et cherchaient l'hospitalité de château en château, les ménestrels populaires amassaient la foule autour d'eux dans les rues et sur les places, à peu près comme fait aujourd'hui, ou comme faisait récemment encore le chante-histoires sur le môle de Naples, pour lui répéter les refrains joyeux de Colin Muset et de Vynot le Bourguignon. Tantôt ils s'installaient en un carrefour pour y célébrer les exploits des héros; tantôt, debout sur les marches de l'église ou près de l'image de la Madone, attendant le peuple à la sortie de la messe , ou allant à sa rencontre sur la route des pèlerinages les plus fréquentés, ils disaient les vertus du saint du jour, les miracles du patron , les grandeurs de la Sainte-Baume et du Saint-Sépulcre. Aux Halles, sur la place de Grève , sur la place Maubert, les chanteurs de gestes et les gens du gai savoir amassaient la foule toujours avide de les entendre. Ils avaient des chants profanes pour tous les jours de la semaine et pour toutes les circonstances de la vie ; des chants sacrés pour toutes les fêtes et tous les actes de la religion. Ils se rendaient, soit à pied, soit montés sur une mule, et les plus huppés sur un cheval , aux noces, aux festins (2), aux foires, aux réunions de confréries, aux veillées, à toutes les assemblées populaires, aux tournois, parfois aux enterrements, où ils s'adjoignaient aux pleu-

(1) On voit cette coutume dans les poèmes de Gérard de Roussdlon, des Déduits de la chasse; les fabliaux du Povre Clerc, du Soucretaïn de Cluny, etc.

(2) Quelquefois même, pour mieux égayer le repas, ils se laissaient enfermer dans des pâtés gigantesques, d'où ils s'élançaient tout à coup en faisant résonner leurs instruments. (Math. Coucy, Histoire de Charles VII, an 1454.)

reurs et faisaient entendre <les mélodies lugubres. Ils n'avaient garde de manquer ni une cour plénière , ni une cour

d'amour, ni ungieu sous Formel. Ils pénétraient jusque dans les couvents, pourvu que ce ne fut point temps de pénitence; des statuts publiés par le comte de Toulouse et parle légat du pape en 1233, nous apprennent que les moines, quand ils mettaient leurs vins en vente dans l'intérieur du monastère, y laissaient entrer des jongleurs, qui leur payaient une rétribution et amusaient les chalands (1). Ces artistes étaient

Fig. 71. — Jongleurs récitant un poème. Miniature d'un ms. du XIIIe siècle, à la Bibl. nat. de Paris.

d'ailleurs essentiellement nomades. Ils passaient quelquefois en Italie, en Espagne, en Angleterre pour y chanter Charlemagne et Roland, et plusieurs allèrent jusqu'en terre sainte. C'étaient les gazettes ambulantes du temps, les distributeurs de gloire et les vulgarisateurs de renommée. Richard Cœur de Lion mandait des jongleurs de France, et comblait de cadeaux ces habiles gens pour leur faire chanter ses exploits sur les places publiques, — ut de Mo carièrent inplateis, — et Lambert d'Ardres raconte l'histoire d'un jongleur impudent qui pratiquait le chantage , comme on dirait aujourd'hui, et qui supprima le nom d'Arnould le Jeune de la Chanson a" Antioche, parce que celui-ci n'avait pas voulu

(i) Daunou, Discours sur V état des lettres au treizième siècle, chapitre xxvn.

lui donner les belles chausses écarlates qu'il convoitait (1).

Il fallait une grande variété non seulement de sujets, mais de genres, pour s'accommodera une telle variété de circonstances et à de si continuels changements d'auditoire. Aussi toutes les branches de la poésie du moyen âge se trouvent-elles réunies et mêlées dans les manuscrits qui ont appartenu aux jongleurs, manuscrits bien faciles à reconnaître au premier coup d'œil par leur format portatif, analogue à ces petites éditions de poche où les acteurs de nos jours étudient leurs rôles. Le jongleur devait posséder à peu près tout son répertoire par cœur, s'il voulait être sûr de ne pas se trouver en défaut; car il lui fallait non seulement diversifier les plaisirs de son public, mais souvent encore céder à des demandes subites et imprévues, et changer de chanson jusqu'à ce que l'auditoire se montrât satisfait. Il débutait généralement par énumérer à son auditoire toutes les chansons qu'il savait. Pierre, chantre de Paris, dans le vingt-septième chapitre de son Verbum abbreviatum , compare d'une façon pittoresque les prêtres qui disent leur messe jusqu'à l'offrande , puis , voyant qu'il ne se présente personne, en recommencent une autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'ils voient quelqu'un venir, aux jongleurs, qui videntes cantilenam de Landrico non placere auditoribus, statim incipiunt de Narcisso cantare; quod si nec placuerit, cantant de alio.

Le fond essentiel du répertoire des jongleurs se composait des poèmes chevaleresques, des romans et chansons de geste ; et certes il leur fallait une prodigieuse mémoire et une habitude non moins grande pour se retrouver au milieu d'un pareil chaos d'ouvrages, pour la plupart d'une dimension énorme, et où chaque sujet devient comme un tronc central qui donne naissance à des multitudes de

(1) Léon Gautier, les Épopées françaises , t. I, p. 361 , 380.

branches diverses. En général, ce n'était pas le jongleur ambulant qui faisait lui-même les poèmes et romans qu'il

('hantait. Ils avaient pour auteurs des trouvères plus instruits et d'un rang plus relevé, parfois des moines, qui les vendaient aux jongleurs nomades. Cependant quelques-uns de ceux-ci étaient poètes eux-mêmes, comme nous Pavons déjà dit, et tiraient de leur veine des œuvres qu'ils débitaient en public, surtout celles de courte haleine, les chansons proprement dites , pastourelles , contes , fabliaux et satires. Presque tous, du moins, les remaniaient à leur fantaisie, les rajeunissaient, les appropriaient aux circonstances, y intercalant des passages , y adaptant des débuts ou des dénoûments postiches, des flatteries, des souhaits, des adjurations à la générosité de l'auditoire.

Parmi les poèmes qui nous restent, il y en a qui, de toute évidence, n'étaient composés que pour être récités devant le peuple , dont ils entreprennent la glorification et soutiennent les intérêts, parfois avec une âpreté violente et toute plébéienne, en attaquant les seigneurs (1); d'autres qui, par le choix du héros, la tendance de l'œuvre entière ou la signification de certains épisodes , annoncent incontestablement la même destination. Tel est le roman de Baudoin de Sebourc, où Ton trouve l'apologie du savetier, et dont le type principal est d'une physionomie si franchement populaire ; tel est aussi, dans un autre genre, la Chronique rimée de Bertrand Duguesclin, poème tout à fait national, roulant sur un héros et sur des événements contemporains, et composé d'ailleurs par un jongleur de basse classe, « le pauvre homme Cimelier, » comme l'appelle Philippe de Maizières. Enfin, d'autres encore reprenaient dans un sens moins aristocratique, avec des développements particuliers, des modifications d'intrigue et de style , et en appuyant

(1) Par exemple, le Roman de Trubert, par Douins de Luvesnc.

davantage sur les cotés accessibles aux intelligences grossières, des sujets déjà traités ailleurs et consacrés sous une première forme (1). Il existe presque toujours de chaque roman des versions diverses, souvent innombrables, qui montrent avec quelle facilité les trouvères s'empruntaient leurs sujets les uns aux autres pour les arranger à leur guise , ou brodaient, chacun à sa manière, sur un canevas commun; et entre toutes ces versions , il est aisé de distinguer, à leur caractère général et à la nature de leurs variations , celles qui ont pour auteurs des jongleurs populaires et qui étaient destinées à la rue. L'examen de ces petits manuscrits portatifs dont nous avons parlé plus haut, et la comparaison de leur texte avec celui des manuscrits aristocratiques de plus grand format, exécutés par d'habiles copistes sur beau parchemin et enrichis d'enluminures, ne permettent pas d'ailleurs de douter que ces variantes , ces intercalations et ces appels à l'auditoire , ne soient l'œuvre du ménestrel de la place publique. Tout y indique la poésie qui n'était pas faite seulement pour être lue, mais pour être récitée, soit en plein air, soit devant une assemblée nombreuse et bruyante.

Les trouvères se plaignent souvent, dans leurs œuvres, de ces altérations des faux jongleurs , et ils s'en prennent vertement à leur outrecuidance et à leur ineptie. Ces intercalations étaient faciles, surtout pour des gens du métier, qui avaient débité des centaines de milliers de vers dans leur vie et dont la mémoire était pleine de tous les lieux communs de la poésie. Ni la grammaire, ni même la prosodie, quoique beaucoup plus scrupuleuse, ne leur opposaient de règles bien sévères. Tout le monde se mêlait de rimer, et Fart du style comptait pour fort peu de chose

(1) C'est ce qui est arrivé particulièrement pour Floire et Blancheflor. Voy. l'Introduction de M. Duméril à ce poème, p. 21 et suiv. (Bibl. elzévir.)

dans ces productions d'une intarissable abondance, qui embrassaient indifféremment les vies des saints, les chroniques nationales, les miracles, les proverbes , les moralités, les mystères, les allégories, les traités d'éducation, les bestiaires, les fables, la géographie et les voyages, la grammaire, la rhétorique, la philosophie , la statistique même. La poésie était fort accommodante sur l'article de la rime : celle-ci ne fut longtemps qu'une simple et vague assonance, comme dans la Chanson de Roland , et c'est seulement vers le XIIIe siècle, à partir de Chrétien de Troyes, qu'elle devint plus précise et plus fixe , tout en se contentant encore à très peu de frais. On obtenait la mesure en allongeant ou raccourcissant les mots à volonté. On ne se faisait nul scrupule d'altérer les syllabes, de modifier l'orthographe ou la prononciation ; et les exigences de la métrique étaient aisément satisfaites, grâce aux licences qu'on prenait avec la grammaire. « Tout rimait, dit Barbazan , ou du moins les poètes se donnaient la licence de faire tout rimer, en corrompant, selon le besoin, la terminaison des mots. Ils faisaient rimer Pierre avec pardon, en disant Pierron; Charles avec repos, en prononçant Charlos... Jean de Meung a fait rimer aime avec vilain, en changeant le premier mot en ain :

Gentillesce est noble , et si l'ain , Quel n'entre mie en cuer vilain.

(( Un autre fait rimer royaume avec maison, en écrivant roion (1). » Si les trouvères les plus savants prenaient de telles libertés, on peut juger de celles des jongleurs populaires.

Plus on a étudié dans ses lois et ses conditions générales la littérature du moyen âge , mieux on comprend

(1) Daunou, Discours sur l'état des lettres au xme siècle, p. 404-405.

combien elle offrait de facilités à l'improvisateur. Rien de plus mobile et de plus flexible que la langue, comme rien de moins rigoureux que les principes de Fart. La poésie, essentiellement orale, était une poésie de rapsodes, apte à recevoir toutes les empreintes, se prêtant par tous les sens aux adjonctions, aux modifications, aux allusions. L'imagination du ménestrel se mouvait, pour ainsi dire, à sa guise dans le cadre tracé d'avance, en se rattachant aux grandes lignes qui lui servaient de points de repère. Comme dans les poèmes primitifs, et en particulier dans ceux d'Homère, chaque nom de héros, chaque circonstance importante de l'action entraînaient à leur suite un cortège d'épithètes consacrées, de tournures invariables et de phrases toutes faites, qui se présentaient en foule au premier besoin : ce n'était qu'une affaire d'habitude et, en quelque sorte, une question de métier, où l'auditoire était pour presque autant que le trouvère lui-même.

Les additions habituelles des jongleurs, la plupart de la même nature, sont fort caractéristiques et nous fournissent des éléments précieux pour l'histoire de leur art. Tout d'abord ils invoquent, non les Muses, mais l'attention du public : presque toujours le début est une sorte de petit prologue , destiné à obtenir le silence et à exposer brièvement le sujet, en le faisant valoir. Quelquefois ils présentent le poème comme de leur invention, ou composé tout exprès pour eux; ou bien ils racontent, afin de piquer la curiosité , par suite de quelles circonstances et par quel concours d'heureux hasards il est venu en leurs mains. Ils s'interrompent encore, de temps à autre, dans le cours du récit, pour répéter ces invitations au silence, qui reviennent à satiété : « Signour, or escoutez Or, faites paix...

Oyez, pour Dieu le grant.... Laissez la noise ester.... » Ils traitent volontiers leurs auditeurs, fussent-ils loqueteux et déguenillés, non-seulement de signors, ce qui est une lo-

CUtioil usuelle dans la langue du temps, mais même (le barons, et pouf cause. Ils les comblent de vœux de prospérité, et, après avoir préparé les voies, Ils peignent leurs

propres besoins, se recommandent à la générosité du public, tantôt indirectement, en ayant grand soin d'appuyer sur la magnificence de leur héros et sur les présents dont il avait coutume de combler les jongleurs (1), tantôt de la façon la plus directe et la plus pressante.

Les jongleurs donnaient en plein air de véritables séances, suivant toutes les règles usitées aujourd'hui parmi les farceurs et les baladins de carrefour : ils réservaient des places de faveur aux amateurs de bonne volonté et reléguaient les autres à l'extrémité du cercle. Souvent même ils avaient des sièges où l'on pouvait s'asseoir pour son argent. Le début du cinquième chant de Baudoin de Sebourc, poème d'ailleurs tout populaire, comme nous l'avons dit, est concluant sur ce point :

Or, vous traiez en cha (retirez-vous par là), signour, je vous en prie , Et qui n'a point d'argent si ne s'assièche mie (qu'il ne s'asseoie pas) , Car cil qui n'en ont point ne sont de ma partie.

Il nous reste plusieurs autres passages analogues, qui ont le double mérite de nous montrer, pour ainsi dire, la mise en scène des jongleurs, et de nous donner une preuve sans réplique de ces intercalations singulières qu'ils mêlaient à la trame du roman, avec lequel elles font corps aujourd'hui. En personnage lettré, le jongleur s'exprimait dans la langue des dieux, même lorsqu'il s'adressait pour son propre compte à l'auditoire, et c'était Fauteur du roman qui semblait encore parler par sa bouche, comme pour donner plus de poids à ses recommandations.

La plupart des dits de métier, faits pour être récités

(1) Roman de X Aire périlleux, extrait cité par Roquefort, p. 89.

devant les gens des corporations, se terminent par un appel à la munificence de ceux qui écoutent le jongleur :

Quand de ce conte orront la fin, Qu'ils donnent ou argent ou vin Tout maintenant et sans répit (1).

Mais les exemples les plus curieux sont ceux que l'on trouve dans le poème de Huon de Bordeaux (2) . Une première fois, le ménestrel s'interrompt. Il se fait tard, et il est las; il congédie ses auditeurs, et leur donne rendezvous, pour entendre la suite du récit, au lendemain après dîner :

Segnor preudomme, certes bien le veés,

Près est de vespre, et je suis moult lassé.

Or, vous proi tous, si cier con vous m'avés,

Ni Auberon, ni Huon le membre,

Vous revenés demain , après disner,

Et s'alons boire, car je l'ai désiré...

Et si vous proi cascuns m'ait apporté

U pan de sa chemise une maille noué,

Car en ces poitevines a poi de largeté.

Avers fu et escars qui les lit estorer,

Ne qui ains les donna à cortois ménestrel (3).

Un peu plus loin, il s'interrompt de rechef pour renouveler sa recommandation, qui n'avait pas, à ce qu'il paraît, produit un effet suffisant :

Or, faites pais, s'il vous plaist, escoutés, Se vous dirai cançon si vous volés...

Ma cançon ai et dite et devisé; Se ne m'avez gaires d'argent donné.

Mais saciés bien, se Dix me doinst santé,

(1) Le DU des Feures.

(2) Édit. Guessard et Grandmaison, 1860, p. 148 et 163-4.

(3) C'est-à-dire : ... « Je vous prie tous, si vous m'avez cher, ainsi qu'Auberon et Huon le renommé , de revenir demain. Et maintenant , allons boire, car j'en ai bien envie. Et je prie chacun de vous de m'apporter une maille nouée dans le pan de sa chemise, car c'est peu de chose que ces poitevines. (La poitevine était une petite monnaie encore inférieure à la maille , qui ne valait pourtant qu'un demi-denier.) Chiche et avare fut celui qui les fit frapper, et aussi celui qui les donna au courtois ménestrel. »

Ma cançon tosl \<»ns ferai definer arriver à m lin). Tous ciiians escumenie, de par m'atorité, Du pooir d'Auberon, el <lr Ba dignité,

Qui u'iioni à Jour bourses pour ma famé donner (1).

Enfin, il termine le roman en souhaitant le paradis à ceux qui lui ont fait part de leurs deniers.

Le passage que nous venons de citer montre que le ménestrel était accompagné de sa femme, qui tenait le bureau et recevait les dons des auditeurs. Peut-être l'aidait-elle aussi dans sa tâche et le suppléait-elle au besoin , car nous savons, par un règlement de 1321 adjoint au Livre des métiers, d'Etienne Boileau, que, à côté des jongleurs et ménétriers, il y avait des jongleresses et ménestrelles , quoique ce cas ne se soit produit, selon toute vraisemblance, d'une façon régulière et suivie, qu'assez tard, dans les plus basses régions et dans la décadence de Fart (2).

On voit aussi, surtout par le premier passage, que le jongleur récitait de longs poèmes tout entiers, mais en les partageant entre plusieurs séances et en s'y reprenant à plusieurs jours au besoin. C'était l'équivalent du feuilleton-roman actuel, avec : « La suite au prochain numéro. »

11 était impossible, on le comprend, de dire en une traite et tout d'une fois des ouvrages de pareille taille, où les vers se comptent toujours par milliers, et assez souvent

(1) « De par mon autorité, par le pouvoir et la dignité d'Auberon, j'excommunie tous ceux qui n'iront pas à leurs bourses pour donner à ma femme. » Le reste se comprend sans peine.

(2) Le roman de Perceforest nous montre une demoiselle faisant métier de méneslrandie , et venant chanter un lai sur sa harpe devant le roi et les chevaliers. On pourrait citer encore d'autres exemples; mais, je le répète, c'était presque une ex< eption , du moins parmi les jongleurs de gestes. Les jongleresses figuraient surtout dans les bandes de farceurs, sauteurs, faiseurs de tours, grimaciers, chanteurs de chansons bouffonnes et lubriques, dont elles ne contribuaient à relever ni la moralité ni la bonne renommée.

Li:s RUES DU VIEUX PARIS.

par dizaines de mille. Mais la division de chaque cycle en branches distinctes, qui se partageaient en épisodes formant de courts poèmes, complets par eux-mêmes, facilitait singulièrement cette manière de procéder. Quelquefois on se bornait à réciter une ou plusieurs laisses, c'est-àdire, autant qu'on peut définir ce mot, des tirades plus

O A7fa G Af~\ O , jTS c

Fig. 72. — Jongleresse dansant au son de la gigue. Miniature d'un ms. du XVIe siècle , à la Bibl. nat.

ou moins longues embrassant un détail du roman, et qui se prêtaient à des citations isolées, comme autant de petits chapitres. L'un des jongleurs, dans les Deux Bonleors ribauz, se vante de savoir par cœur plus de quarante laisses de Pereeval le Gallois.

Comment les ménestrels récitaient-ils ces poèmes? Etaitce une simple déclamation, ou un chant? Il est assez difficile de répondre nettement à cette question sans se jeter dans les conjectures, à défaut de renseignements aussi précis qu'on le souhaiterait. Les chansons, cantilènes,

romances, lais, pastourelles, toute la poésie lyrique, en un mot, était certainement chantée. Mais il n'en pouvait guère ôtro de même, à ce qu'il semble, pour les fabliaux ou satires et pour les romans de geste. Cependant, il est à croire que les instruments jouaient

l-'ig. 16. — Adenez , le roi des ménestrels, récite le Roman de Cléomadès devant la

comtesse d'Artois, Mathilde de Brabanl, et la reine de France, Blanche de Castille.

Miniature d'un ms. du XIIe siècle, à la Bibl. de l'Arsenal.

toujours leur rôle clans la récitation : chaque fois que le ménestrel apparaît, dans les chroniques et dans les images, c'est avec sa harpe, sa vielle, son tympanon, sa guitare ou son tambourin, signe distinctif de sa profession et inséparable de sa personne. Il est probable qu'il préludait au récit et qu'il l'interrompait de temps à autre par un concert; probablement même il

soutenait sa déclamation d'un accompagnement, continu ou momentané.

Ceci nous conduit à parler avec quelque détail des instruments du ménestrel. Les romans et fabliaux les mentionnent fréquemment (1) : ils- étaient nombreux et variés. Nous allons citer les plus importants et les plus usités, entre ceux dont se servait de préférence le jongleur populaire.

On peut les partager en trois classes : les instruments à cordes, les instruments à vent et les instruments à percussion.

Parmi les instruments à cordes, le premier rang est dû à la harpe, « qui tout instrument passe, » dit Guillaume de Machault. Elle avait habituellement vingt-cinq cordes, parfois trente, et affectait des formes très diverses, dont le type principal était la forme triangulaire. Le psaltérion ou salteire, la cithare, le décacorde, etc., étaient des variétés de la harpe : d'ordinaire on en mettait les cordes en mouvement avec une plume et non avec les doigts. 11 y avait aussi la lyre, le choron, la guitare ou guiterne, montée à quatre ou cinq cordes, le luth, la citole au son très doux, le tympanon, à cordes de laiton ou de fil d'archal, qui se touchaient avec des baguettes, la rote et la gigue, qui ne sont pas très nettement connues (2), le rubebe ou rebec, sorte de violon rustique et grossier, au son aigre, qui parait toutefois, d'après un passage de Rabelais (3), avoir

(1) Voy. Guill. de Machault : le Tems pastour, et le Dit de la Harpe; le roman de la Poire, fragment cité par Roquefort en appendice, p. 312; les Deux Troveors ribauz, le Cléomadès , d'Adenés le Roi , etc. — Voy. aussi le règlement fait pour les ménestriers en 1349. Les instruments de musique en usage sont représentés dans beaucoup de vignettes et d'enluminures du temps, ainsi que sur les portails de plusieurs églises.

(2) Suivant YHist. litt. de la France (Notice sur Adenés le Roi), la rote et la gigue étaient deux espèces de violoncelle ; suivant d'autres, la gigue était une variété de la flûte.

(3) Liv. III, ch. xliv.

JONdLEUIïN, TROUVÈRES ET MÉNESTRELS.

peu à peu monté en dignité dans la hiérarchie musicale. Mais l'instrument à cordes le plus en faveur, sinon le plus illustre, dans le peuple des ménestrels, c'était la vielle, correspondant à notre violon actuel, et dont on jouait avec un archet, comme on le voit par une chanson du ménestrel Colin Muset et par l'un des

Fig. 1U et 75. — Joueurs de psaltérion. Miniatures de ms. du XIIe et du XIVe siècle.

Miracles de la Vierge, de Gautier de Coinsy (1). On l'appelait aussi quelquefois viole; néanmoins, la viole proprement dite, moins en usage que la vielle, à cause de ses dimensions gênantes, rappelait plutôt le violoncelle d'aujourd'hui. Cette vielle ou violon ne remontait pas très haut : on ne la trouve point avec certitude avant le onzième siècle ; mais, à partir de cette époque, elle apparaît très fréquemment. Quand les jongleurs représentèrent leur patron, le comédien saint Genest, en habit de ménestrel, sur la façade de l'église de leur corporation, placée sous le vocable de Saint-Julien des Ménestriers, ils ne trouvèrent rien

(1) Du cierge que Notre-Dame de Iiochemadour envola, etc.

de mieux que de le figurer dans l'attitude d'un homme qui joue du violon. Le manche de cet instrument, comme celui du rebec, se terminait souvent par une figure grotesque, qui remplissait assurément son rôle dans les représentations données par le jongleur, surtout dans un auditoire populaire.

Fig. 76 et 77. — Vielle ou viole du XIIIe siècle, et rebec du XVIe siècle.

Notre vielle actuelle s'appelait alors symphonie (1) (ciphone, chiphonie, cyfoine). C'était un instrument inférieur, réservé aux ménestrels du plus bas calibre, plutôt

(1) C'est l'opinion qui a prévalu : d'après quelques citations rapportées par Du Cange, la symphonie eût été, au contraire, un instrument à vent, ou une espèce de tambour, percé dans ta milieu comme un crible, et qu'on frappait des deux côtés avec des baguettes.

mendiants qu'artistes, et tout spécialemenl aux aveugle

Aveugles chiphonie aura ,

dit Eustaclic Deschamps. On lit dans la Chronique de Duguesclin que le roi de Portugal avait deux ménétriers qu'il vantait beaucoup. Il les fit venir un jour devant le chevalier Mathieu de Gournay, et ils jouèrent de la cyfoine;

Fig. 78. — Jongleurs exécutant une danse à l'épée au son de la cornemuse. .Miniature d'un ms. du XIVe siècle, au Britisli Muséum.

mais celui-ci se moqua d'eux, en disant qu'en France et en Normandie les cyfoines ne se trouvaient entre les mains que des mendiants et des aveugles, et qu'on les y appelait des instruments truands.

Parmi les instruments à vent, nous citerons la trompe, espèce de trompette longue; \&bosine, buccine ou buisine, trompette analogue à la nôtre, tantôt en métal, tantôt en corne ou en ivoire, et habituellement recourbée. La buccine d'ivoire s'appelait oliphant. La saquebutte correspondait à peu près à notre trombone : elle avait huit pieds, et jusqu'à quinze quand elle était tirée de toute sa longueur (1). Il y avait des variétés infinies de cors et de cornes, comme

* (1) Dictionnaire de Furetièrc, art. Saquebutte.

de trompes : il est fréquemment question du cor sarrasinois , sans doute rapporté d'Orient, espèce de clairon d'un son bruyant et vigoureux. Tous ces instruments étaient surtout militaires, et devaient être particulièrement réservés aux jongleurs des armées, quoiqu'on les employât parfois aussi à d'autres usages, et même à faire danser, comme on le voit pour le cor sarrasinois dans le Roman de la Rose. Quant aux orgues, il y en avait de portatives, mais trop incommodes pour être fort usitées. Les jongleurs populaires employaient de préférence la muse ou cornemuse (fig. 78) et la chevrette ou musette, 'avec leurs variétés diverses, qu'on trouve désignées sous le nom de chalemie, bombarde, fagot, douçaine ou doulcine; mais surtout la flûte et le flajos ou flagel, c'est-à-dire le flageolet. En parlant des flûtes, Guillaume de Machault dit qu'il y « en avait plus de vingt manières ,

Tant de fortes comme de légères ».

Il suffira de nommer le frète! ou fretiau , c'est-à-dire la flûte de Pan ou le syrinx antique, composé de sept tuyaux inégaux; la flûte béhaigne ou moresque, qui était, suivant les uns, une guimbarde, suivant d'autres, à peu près notre mirliton; le demi-canon ou mi-canon (demi-flûte); la flûte traversine, déjà connue au quatorzième siècle, comme le prouve une ballade d'Eustache Deschamps ; enfin la flûte à deux doigts , apanage des jongleurs vulgaires .

Passons maintenant aux instruments à percussion. Les principaux étaient les clochettes , les cymbales ou nacaires, les trepies, probablement les triangles actuels; les marronnettes, analogues aux castagnettes, et surtout le tambour ou tymbre, qu'on appelait aussi bedon. Le tambour de basque lui-même n'était pas inconnu au moyen âge, mais les jongleurs se servaient principalement du tambour

ordinaire ou <lu tabourin (1). Quelquefois cet instrument était magnifique» enrichi d'enjolivements, « dépeint (Je or et riche azour, » et les ménestrels aristocratiques ne dédaignaient pas de se montrer dans les cours des princes en le portant suspendu au cou (2). Mais le plus souvent on L'abandonnait aux jongleurs de la rue, avec la symphonie

Fig. 79. — Jongleur faisant danser un chien savant au son du tambourin et do la ûûte à deux doigts. Miniature d'un ms. latin du MIIC siècle, à la Bibl. nat.

et la flûte à deux doigts, dont il formait le pendant (fig. 79). La flûte et le tambour allaient de pair chez ces pauvres artistes nomades, et on les voit sans cesse associés dans les dédains de leurs confrères de plus haute volée, comme ils le sont dans le proverbe populaire. L'auteur de la pièce des Tabureors (treizième siècle) (3) se lamente sur le mauvais goût du temps, où Ton regarde comme ménétriers ces joueurs de flûte et de tambour qui par-

(1) Pour tous ces instruments , il y a des incertitudes et des difficultés de détail ; les érudits varient quelquefois dans leurs explications. Nous n'avons pu , dans ce rapide et sommaire examen, exposer ces interprétations diverses, non plus que les motifs sur lesquels notre opinion s'appuie; mais nous renvoyons le lecteur aux Fabliaux de Legrand d'Aussy, t. Ier, p. 304-307; à Roquefort, p. 107 et suiv., surtout au travail de M. Bottée de Toulmont, inséré dans le t. VII de la Société des antiquaires de France, 2e série, et aussi à Y Histoire des instrum. à archet , par A. Vidal.

(2) Le Jongleur d'Ely et le roi d'Angleterre; l'Histoire du ménestrel éthiopien, dans Foulques Fitz Yarin.

(3) Ach. Jubinal, Jongleurs et Trouvères, p. 164-1G9.

courent les veillées en chantant Sdargueron et Gauteron (1). Ces instruments allaient si bien ensemble, qu'on les prenait parfois indifféremment l'un pour l'autre : « Un tambourineur qui flusteroit tout seul, dit Bonaventure des Périers (2) , seroit estimé comme un prescheur qui se mettroit en chaire sans assistants. » Plus loin (3), dans l'histoire de Chichouan, il nous montre encore qu'on donnait vulgairement le nom de tabourineurs aux jongleurs et ménétriers de bas aloi. Il est probable que Jean le laboureur, ménestrel du treizième siècle, était lui aussi un pauvre diable sans feu ni lieu, sans sou ni maille.

Ce discrédit alla toujours s'accroissant et il s'est perpétué jusqu'à nous. Qui ne connaît ces estampes où Callot a représenté les chanteurs-mendiants du dix-septième siècle (fig. 80), successeurs des jongleurs aveugles du moyen âge, jouant de la vielle avec une mine lamentable? Et qui n'a vu aujourd'hui, surtout dans les campagnes, ces montreurs d'ours et de singes savants, non moins légitimes héritiers des jongleurs, qui font danser leurs bêtes au double son du tambour, frappé de la main droite, et de la flûte à deux doigts dont ils jouent de la main gauche?

Les jongleurs, dans leurs concerts, produisaient parfois des effets étonnants, dont les chroniques, romans et poèmes rendent unanimement témoignage. Ils s'étudiaient surtout à ce mener grant noise et grant tabarois... si qu'ils faisoient terre trembler. » Cet éloge revient à chaque instant. Ils imitaient sur leurs vielles, leurs flûtes et leurs tabourins la voix de l'homme, les cris des animaux, le bruit de l'orage, le grondement du fleuve ou du tonnerre, les chants des oiseaux. Parfois, dans les aubades, les masca-

(1) On peut lire dans Barbazan le conte de Gautheron et Marion, qui est fort trivial et fort sale.

(2) Nouvelle XXXVIII, Du docteur qui blasmoit les danses.

(3) Nouvelle XLIX.

rades, les charivaris donnés aux veuves qui se remariaient, les jongleurs, revêtus de déguisements hideux, costumés en bêtes ou en diables, des sonnettes pendues à la ceinture, aux mains les instruments les plus baroques et les plus

Fig. 80. — Chanteurs-mendiants du XVIe siècle, d'après Callot.

discordants, arrivaient à une épouvantable intensité de tapage et de cacophonie (1).

Indépendamment de la musique, de la déclamation et

(1) Voy. un passage du roman uY Fauve] , cité par M. P. Paris, dans ses Manuscrits français de la Bibl. du roi.

du chant, les jongleurs (levaient posséder bien d'autres sciences encore. La variété de talents qu'on exigeait d'eux est quelque chose d'incroyable. En réalité, c'étaient des artistes universels, embrassant toutes les branches des connaissances humaines, dans leurs rapports avec l'amusement de l'esprit ou des yeux. Ils ne négligeaient aucun moyen, depuis le plus infime jusqu'au plus élevé, de distraire les grands ou le peuple. Le jongleur modèle était à la fois poète, musicien, chanteur, farceur, saltimbanque, dresseur d'animaux, mime, médecin, sorcier, messager d'amour, de plus, habile ouvrier et artisan en tous genres. Les documents abondent sur ce point; mais, il faut le dire, ces témoignages profitent plus à leur réputation d'habileté qu'à leur dignité et à leur considération morale. Plusieurs , sans doute , restèrent fidèles aux plus nobles parties de leur art, et méprisèrent toujours ces jongleries; mais c'était la minorité, et ils ne purent échapper entièrement au discrédit que jetaient sur eux la multitude de leurs confrères moins scrupuleux.

Un poète du treizième siècle donne à un jongleur les conseils suivants, qui résument sommairement le programme essentiel du métier, envisagé sous toutes les faces : « Sache bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu-parti; sache jouer du tambour et des cymbales, et faire retentir la symphonie; sache jeter et retenir de petites pommes avec les couteaux, imiter le chant des oiseaux, faire des tours avec des corbeilles, faire sauter à travers quatre cerceaux, jouer de la citole (1) , etc. ,o

Aux noces de Robert, frère de saint Louis, des ménestrels {rninistrelti) chevauchaient des bœufs habillés d'écarlate, et donnaient du cor à chaque plat; un autre, debout sur un cheval, sautait par-dessus une corde (2). Il y en

(J) Chéruel, Dictionn. des Institutions, art. Jongleurs.

(2) « In equo super cordeau in aère saltavit. » Chronique d'Albéric, année 1237.

JONGLEUBS, TBOUVERES ET MÉNESTRELS.

avait qui promenaient partout des (liions instruits à danser, des truies qui filaient, des ours qui faisaient les morts (fig. 81), des singes <|ui montaient à elieval , des chèvres qui jouaient de la harpe (1), ou des cochons savants comme ceux que nous a montrés M. Comte, dans un de ses plus spirituels tableaux, dansant devant Louis XI malade (fig. 82). Les imagiers du moyen âge nous ont souvent transmis le tableau de toutes ces belles choses. On trouve dans le Dit du Buffet (2) une curieuse mise

Fig. 81. — Jongleur promenant un ours savant. Miniature d'un ms. latin du XIIIe siècle,

à la Bibl. nat.

en scène de ces divers talents des jongleurs. Un comte, qui tient cour plénière, mande les ménestrels, et promet sa belle robe écarlate neuve à celui qui fera le plus rire. Aussitôt chacun s'évertue à produire les meilleurs tours de son métier :

L'uns fet l'yvre, l'autres le sot, Li uns chante , li autres note , Et li autres dit la riote (dispute), Et li autres la jonglerie.

Cil qui sevent de jouglerie

(1) Legrand d'Attssy, Fabliaux, t. Ie1', p. 297.

(2) Fabliaux de Barbazan, édition Méon, t. 1er, p. 268.

Vident par devant le comte Aucuns i a qui fabliaus conte Où il ot mainte gaberie, Et li autres dit lécherie,

Là où il ot mainle risée.

Le même tableau, et quelquefois avec les mêmes termes, est répété dans le Dit des hiraus, de Baudoin de Condé, où le valet d'un châtelain se plaint que son maître accueille avec empressement des jongleurs ,

L'un pour faire l'yvre, L'autre le chat, le tiers le sot.

Le roman du Renart, cette vaste satire de la société du temps, nous peint d'une façon analogue le rôle des deux ménestrels Martin le singe et son fils Monnequin , pendant un grand repas que donffe monseigneur Noble, le Lion. Martin fait la moue à l'un, prend Tautre par la joue , par le toupet ou par l'oreille, chante et danse, cache sa tête sous une aumusse, puis la sort à demi et fait des grimaces au roi, s'élance sur un convive inoffensif, et entonne une chanson du ton le plus aigu et le plus élevé, bref se montre expert en gaberie et fait rire toute l'assistance à gorge déployée. Il en était à peu près du jongleur comme plus tard du fou de cour : on lui octroyait toute liberté dans ses actes et ses propos, pourvu qu'il amusât (1).

C'est surtout les deux Troveors ribauz qui abondent en renseignements précieux. Cette pièce est une querelle entre deux jongleurs , dont chacun prétend être le plus habile et le plus savant dans son art. Sans doute, il ne faut pas prendre à la lettre les jactances et les fanfaronnades des rivaux, entremêlées de ces facétieuses hâbleries dont les ménestrels populaires étaient si prodigues, et de bévues

(1) Voy. encore, dans les Latin stories, de Th. Wright, le cour récit : de mimo et rege Francorum.

volontaires, destinées à faire rire les auditeurs; mais le cadre est très propre à une exposition complète des divers talents de la profession, et l'on y trouve indiqué tout ce qu'on regardait alors comme faisant partie des attributions du parfait troveor.

Tu ne sez à nul bien répondre,

commence le premier, faisant allusion à cet esprit de repartie que devait posséder tout bon jongleur.

Tu ne sez dire nul bon mot Dont tu puisses en pris monter.

Mais ge sai aussi bien conter Et en roumanz et en latin.

Il énumère ensuite, en s'amusant à intervertir les noms et les faits, toutes les chansons de geste, tous les romans d'aventure, tous les poèmes de Charlemagne et de la Table ronde qu'il connaît, tous les instruments qu'il a appris. Il continue par Ténumération de ses talents plus humbles et plus pratiques, toujours avec le même mélange de fariboles : « Si je voulais travailler de ma main, je gagnerais beaucoup d'argent. Je suis celui qui couvre les maisons d'omelettes et de tourteaux faits à la poêle. Je suis bon saigneur de chats et bon ventouseur de bœufs; je sais parfaitement cercler un œuf, faire freins à vaches, gants à chiens, coiffes à chèvres, et aux lièvres des hauberts assez forts pour qu'ils n'aient plus à craindre les chiens. Il n'y a rien au monde que je ne sache à point. Je sais faire des broches à oing, des fourreaux à trépieds et de bonnes gaines à carpes. Et si j'avais deux harpes, j'en tirerais une mélodie comme on n'en a jamais entendu de pareille. »

L'autre ne demeure pas en reste. Il riposte par l'ava-

lanche des noms de tous les seigneurs et trouvères qu'il connaît, des instruments dont il joue, des flabels, rotruenges, dits, sirventois, pastourelles qu'il a appris par cœur, de tous les divertissements où il est expert : « Je sais parler de chevalerie, et deviser sur les armes... Je sais jouer des bâtons, des couteaux, de la corde et de la fronde; je sais sonner de la trompe, tailler la chape, porter conseils d'amour, faire des chapels de fleurs , nouer

Fig. 83. Jongleurs faisant des exercices d'équilibre. Miniature d'un ms. du XIIIe siècle,

à l'Université d'Oxford.

une ceinture avec grâce, enseigner le beau parler de la courtoisie à ceux qui d'amour sont épris , etc. »

Ces querelles entre jongleurs étaient fréquentes. Elles ne se bornaient pas aux discussions subtiles des jeuxpartis, où chacun cherchait à répondre de son mieux à une question de galanterie, mais elles s'étendaient souvent jusqu'aux injures les plus violentes , comme le prouve , entre plusieurs autres, la pièce dont nous venons de détacher quelques extraits, et même, lorsqu'il s'agissait de se disputer la faveur d'un grand ou d'exclure un rival d'une fête, jusqu'aux rixes corps à corps : on le voit dans le Dit des hiraus, où Baudoin de Condé raconte lui-même avec complaisance sa victoire à coups de poing sur un jongleur nomade, et la manière dont il est récompensé

par le seigneur, témoin et juge de la bataille. Baudoin de Condé était pourtant un ménestrel de renom, un poète! Rien ne les effrayait) quand il s'agissait d'amuser les spectateurs : ils ne reculaient même pas devant les farces les plus dégoûtantes (I).

J'ai dit qu'ils s'occupaient aussi de sorcellerie et d'enchantements. L'un des troveors ribauz ne manque pas de faire valoir son habileté sur ce point : « Si ai, dit-il,

Et dont regiet (tours de passe-passe) et d'arrumaire (magie), Bien sai un enchantement faire.

Le poème de Flaire et Blancheflor contient une description de ce dont ils étaient capables en ce genre (2). Le roi mande devant lui le jongleur Barbarin : ce On ne pouvait trouver un plus grand enchanteur au monde : il faisait trembler tout homme, jl changeait la pierre en fromage; il faisait voler les bœufs en l'air et harper les ânes. Si on lui donnait douze deniers, il se tranchait la tête, et après l'avoir remise à l'un des assistants, il lui demandait : « As-tu ma tête? — Oui, par Dieu, » lui répondait le vilain. Et quand il regardait dans ses mains, il trouvait un

lézard et une couleuvre Il faisait sortir de son nez une

fumée telle qu'on ne le pouvait plus voir, et quand il soufflait, il mettait le palais tout en flammes. Alors vous eussiez vu fuir les spectateurs ; mais une fois hors de la maison, dès qu'ils regardaient en arrière, ils ne voyaient plus de feu. » On reconnaît ici beaucoup des tours de magie blanche dont la tradition s'est conservée sans interruption jusqu'à nous.

(1) V. le fabliau de Jouylet {Hist. lilt . de la France, t. XXIII. 206), et le Polycraticus de Jean de Salisbury, 1. Ier , ch. 8.

(2) M. Edel. du Méril l'a rejetée en appendice dans son édition, p. 229 (Biblioih. elzév.).

Mais les jongleurs populaires étaient surtout mires et physiciens, c'est-à-dire médecins, comme les charlatans de nos jours. Ils étalaient leurs herbes et leurs drogues sur un tapis, en place publique, et assemblaient le cercle autour d'eux par des concerts d'instruments, des chansons, des tours d'adresse et des cabrioles, parle spectacle d'animaux rares ou dressés savamment, comme aussi par leur costume bizarre et bariolé. Ici, on voyait un ours tourner sur lui-même et sauter en cadence, là une chèvre pinçant de la lyre, on un grand loup filant de la laine au rouet. Quand ce merveilleux spectacle avait mis la foule en belle humeur, ils commençaient leur allocution d'une voix sonore. Rutebœuf nous a laissé un Dit de l'Erberie, en vers et en prose, qui peut passer pour le type du genre, soit qu'il l'ait récité lui-même en personne dans les rues et les carrefours, soit qu'il l'ait composé pour un autre, ou que ce fût simplement une fantaisie et un délassement de sa plume. Cette harangue ressemble tout à fait aux boniments de nos charlatans actuels : c'est le même ton et le même style, mêlé de solennité et de trivialité, de grands mots savants, de termes étrangers et de calembours, de componction et de gaudrioles ; c'est le même genre d'éloquence et le même procédé de persuasion. Comme nos charlatans, le mire est l'envoyé d'une haute et puissante dame; il a voyagé partout, il a conquis ses herbes, ses oignements et ses pierres aux propriétés merveilleuses, dans les pays lointains,, au prix des plus grands périls, en Pouille, en Calabre, en Allemagne, au désert d'Inde, dans la forêt d'Ardenne, où il a fait la chasse aux bêtes sauvages, pour se procurer leur graisse, féconde en vertus médicales; il a guéri les potentats, il a le remède universel, infaillible surtout contre les vers; et il ne le vend pas, il le donne! Seulement les charlatans de nos jours ne sont pas si lettrés que ceux du treizième siècle, et ils ne par-

lent qu'en prose, tandis que Rutebœuf débute en vers.

Je ne puis résister au désir de citer sa péroraison :

Otcz vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes, que ma dame envoie en ce pays et en cette terre; et pour ce qu'elle veut que le pauvre en puisse avoir aussi bien que le riche, elle me dit d'en faire bon marché, car tel a un denier en sa bourse qui n'a pas cinq livres. Et elle me commanda de prendre un denier de la monnaie qui aurait cours dans la contrée où je viendrais : à Paris, un parisis, etc. Je te donne aussi pour du pain, pour du vin à moi, pour du foin, pour de l'avoine à mon cheval, car qui sert l'autel doit vivre de l'autel. — Et j'ajoute que s'il y avait quelqu'un de si pauvre, homme ou femme, qu'il ne pût rien donner, qu'il vienne à moi, je lui prêterai l'une de mes mains pour Dieu, l'autre pour sa mère, à condition que d'ici à un an il fera chanter une messe du Saint-Esprit pour l'âme de ma dame. — Ces herbes, vous ne les mangerez pas, car il n'y a si gros bœuf, ni si vigoureux destrier qui ne mourût de maie mort, s'il en avait seulement gros comme un pois sur la langue, tant elles sont fortes et amères; mais ce qui est amer à la bouche est doux au cœur. Vous les mettrez dormir trois jours dans de bon vin blanc; si vous n'avez pas de vin blanc, prenez du vermeil, et si vous n'avez pas de vermeil, prenez de la belle eau claire, car tel a un puits devant sa porte qui n'a pas un tonneau dans son cellier. Vous en déjeunerez pendant treize matins... C'est en telle manière que je vends mes herbes et onguents; celui qui en voudra, qu'il en prenne, et celui qui n'en voudra pas, qu'il les laisse.

Ce beau discours est farci de quolibets gros comme des maisons, et aussi, par malheur, d'ordures que les plus osés de nos pitres ne se permettraient plus aujourd'hui. C'est une des marques de l'éloquence du temps.

Comment le public eût-il pu résister à une pareille harangue, surtout quand le loup, cachant sous sa peau un joyeux compagnon, venait faire lui-même la distribution des herbes (1) ?

(1) Monteil, Hist. des Français, t. Ie--, p. 369.

Il existe plusieurs dits de VHerbrrie, tous analogues I ; il est inutile de nous y arrêter. Les mystères mettent aussi quelquefois ces mires et bordeors vulgaires en scène. Dans le mystère de Saint-Ghristofle, d'Antoine Chevalet, qui ne date, il est vrai, que des premières années du seizième siècle, on voit le jongleur Mauloue parcourant villes et villages avec tout l'attirail de sa profession,

Bastons, bacins, soufflets, limballe, Les gobelets, la noix de Galle, Le synge, la chièvre, le chien Et l'ours,

vendant des images de sainteté et chantant des chansons badines. Mais alors le jongleur est tout à fait dégénéré en opérateur et en charlatan.

Souvent les ménestrels se réunissaient en troupe et associaient leurs talents et leurs ressources. Les trouvères s'adjoignaient des jongleurs pour remplir les entr'actes par des tours de leur métier, et tous parcouraient ainsi la France , avec leurs femmes et leurs enfants. Une ménestrandie bien composée avait ses poètes, ses musiciens et chanteurs, ses farceurs et saltimbanques. Les plaisirs du spectateur étaient ainsi des plus variés, et, après avoir entendu une chanson de geste et un concert de harpe , il se reposait en écoutant les quolibets, en contemplant les grimaces du jongleur et les gentillesses du chien savant. Cette association était si naturelle qu'elle dut se produire dès les premiers temps. Une estampe d'une Bible du dixième siècle, conservée à la Bibliothèque nationale, représente une de ces troupes en exercice : tandis que les uns jouent de la flûte, de la corne et de la harpe, les autres, à leur côté, jonglent avec des épées, des poignards, des boules

(1) Voy. Rutebœuf, éd. Jubinal, appendice A bis, t. Ier, p. 468. — Legrand d'Àussy en a fondu plusieurs dans une imitation libre (t. III). Il en reste encore beaucoup dans les manuscrits de nos bibliothèques.

et dos anneaux, en dansant la tête en bas et les pieds en l'air.

Ces bandes menaient à peu près la vie précaire et désordonnée des comédiens nomades décrits par Scarron dans le Roman comique : « Pierre qui roule n'amasse pas mousse, » dit le proverbe. Essentiellement vagabonds,

Fig. Sr4. — Ménestrels et jongleurs. Miniature d'une Bible du \L' siècle, à La Bibl. nat.

les jongleurs étaient donc essentiellement misérables, sauf ceux qui vivaient dans les châteaux et que les seigneurs attachaient à leur personne, plutôt par orgueil que par amour de Fart. Ces seigneurs mettaient leur gloire à combler le ménestrel aristocratique, dans les occasions solennelles, de riches présents en argent, en fourrures, en chevaux; mais la robe neuve était surtout le cadeau

traditionnel (1). Ramon Muntaner rapporte, dans sa Chronique, que les grands seigneurs se faisaient souvent faire des robes neuves tout exprès pour en gratifier le jongleur, et un passage peu connu des Grandes chroniques du Hainaut entre à ce sujet dans de curieux détails (2). Celui-ci se parait volontiers de l'opulente défroque, tant pour satisfaire son amour du luxe et de l'éclat que pour exciter ses nouveaux auditeurs à de pareilles générosités et pour humilier ses rivaux; mais sa vanité y gagnait plus que sa bourse et son estomac. La magnifique robe brodée contrastait presque toujours d'une façon flagrante avec le délabrement du reste de son costume, et tel qui portait sur son dos la valeur de plus de trente marcs d'argent, mourait littéralement de faim.

Les œuvres des trouvères sont pleines de lamentations et de reproches à l'adresse de leurs auditeurs, sans en excepter les grands, qui se souciaient fort peu de cette misère, lorsque leur ostentation ne trouvait pas son compte à la secourir :

Chascun a son donnet perdu :

Li ménestrel sont éperdu.

Car nus ne lor veut rien donner,

s'écrie un poète anonyme du temps. Un fabliau, cité par Legrand d'Aussy et Daunou, prédit aux nobles qu'ils

(1) Dit du buffet, les Deux Troveorsribauz, Dit des hiraus, Lai de Lnnval, par Marie de France, le Polycraticus , 1. Ier, ch. vin, etc.

(2) « Sy advint aulcunes fois que Jongleurs, ou Gouliars ou autres manières de menestriers s'assamblent aulx cours des bourgeois, des princes et des riches hommes ; et sert chacun de son mestier au mieulx et au plus apertement qu'il peult pour avoir deniers, robbes, ou aultres joyaulx en chantant et comptant nouveaulx mots, nouveaulx dits et nouvelles risées de diverses guises; et faignent à la loenge des riches hommes tout ce qu'ilz pevent faindre, affin qu'ilz leur plaisent de mieulx. Nous avons veu aulcunes fois advenir que aulcuns riches hommes faisoient festeset robbes déguisées, par grant estude pourpensées, par grant traveil labourées, et par grant avoir achetées, qui avoient par aventure cousté 20 marcs ou 30 d'argent; sy ne les avoient pas portées plus de V jours ou VI, quant ils les donnoient aulx menestriers à la première voix et à la première requeste : dont c'est grand doulour; car du prix d'une robbe seroient par ung an soustenues vingt poures personnes ou trente. »

seront damnés pour n'avoir eu aucun soin des ménétriers, que Dieu les avait chargés de nourrir. On connaît la jolie chanson de Colin Muset, ménestrel du treizième siècle :

Sire curns (comte), j'ai viélé Devant vous, on vostre osté ( hôtel), Si no m'avez riens doné Ne me gages aquité :

C'esl vilanie.

La poésie de Rutebœuf surtont déborde de plaintes amères, et forme presque d'un bout à l'autre le tableau le plus sinistre des misères de la profession (1).

Aussi rien n'était, en général, d'un aspect plus sordide que l'accoutrement du jongleur populaire. Baudoin de Condé nous apprend que les hiraus de son temps étaient d'ordinaire revêtus d'une espèce de grossière toile à matelas, qui les faisait ressembler à des moulins à vent, et le mot hiraudie était passé en proverbe pour désigner tout ce qu'il y avait de plus infime en fait de souquenille et de casaque usées. L'auteur du Dit des corduaniers décrit, avec un accent du cœur qui semble trahir une douloureuse expérience personnelle, les souffrances du mal chaussé, en hiver, quand il vente et qu'il pleut. Dans la dispute des Deux bordeors ribauz, mine inépuisable de renseignements, le premier des deux trouvères ne tarit pas sur la piètre mine et la chétive apparence de son rival; il passe en revue, avec force railleries, ses souliers, ses chausses, son pourpoint, le compare à un bouvier ou à un meneur d'aveugle, et ne donnerait pas un trognon de pomme de tout ce qu'il possède (2) .

(t) Cf. aussi la pièce du Honteus ménestrel, rapportée par M. Jubinal dans l'appendice de son édition de Rutebœuf, t. Ier, et le fabliau de saint Pierre et le Jougleor, dans Barbazan.

(2) On voit souvent des jongleurs et des jongleresses représentés dans les manuscrits du treizième siècle. Le jongleur a le costume des gens du peuple, avec une tendance aux couleurs voyantes : la cotte, le surcot, les chausses, puis le

Mais cette misère, il faut bien le dire, avait encore moins sa source dans la dureté du public, que dans la prodigalité et les vices des jongleurs , dans leur paresse incurable, leur gourmandise, leur amour effréné pour le jeu. Presque tous étaient grands vuideurs de broet et humeors de henas (videurs de brouets et humeurs de hanaps). Les dés avaient pour eux des appâts irrésistibles. Le fabliau de sdint Pierre et du Jougleor est fécond en révélations sur ce point; il commence par décrire la misère profonde du jongleur; mais il en donne aussitôt la cause :

Les dez et la taverne amoit , Tout son gaaing i despendoit...

Un vert chapelet en sa teste , Toz jors vousist que il fust feste...

En foie vie se maintint.

Après sa mort, il va droit en enfer, là où vont tous les harpeurs et jongleurs, dit le fabliau d'Aueassin. Le diable, pendant une de ses expéditions, lui confie la garde de son troupeau-, mais saint Pierre, qui connaît ses goûts, vient lui proposer une partie de dés; de partie en partie, il finit par lui gagner toutes les âmes, et il emmène l'enfer entier, sauf le pauvre ménestrel, en paradis. Rutebœuf, lui aussi, nous fait de larges aveux sur ce chapitre, et sa confession n'est qu'une variante continuelle à ces vers :

Li dé m'oceient, Li dé m*aguetent et espient, Li dé m'assaillent et défient...

Li dé m'ont pris et emparchié.

Une pièce latine en distiques léonins, rapportée par M. Th. Wright dans ses Anecdota, nous donne de curieux détails sur les vices du jongleur, sur sa misère et la résignation avec laquelle il la supportait. Elle débute par une

capuchon tombant sur les épaules ; la jongleressea le bourrelet sur la tête et les cheveux flottants. (L. Gautier, les, Épopées françaises, fe édit., t. iei>, p. 356.)

exhortation à un bordeor blanchi sons le harnais, de .se convertir :

Semblable à ton père et à ta mère, tu as prodigué les discours pervers sur les théâtres; enfant et jeune homme, tu as chanté dans les banquets des vers mordants et impurs. Pourquoi persister encore dans ces chants illicites, maintenant que tes tempes sont ombragées de cheveux blancs?... Gesse de t'adonner à ces vains exercices, et de mordre comme un chien des gens qui ne t'ont rien fait; combats de toutes tes forces ta gourmandise, et n'imite pas la gloutonnerie de la mule et du cheval.

Voici la réponse du jongleur; elle est pleine de philosophie :

Si tu joues de la lyre sans repos ni trêve, les pertes, les coups, les menaces ne t'ébranleront pas. C'est souvent la pauvreté qui rend suspect et tient lieu de crime... Que le sort me favorise ou me harcèle, je supporte d'un cœur égal l'une et l'autre fortune. Quoiqu'on préfère à bon droit le froment à l'avoine, cependant à défaut de l'un je me nourris volontiers de l'autre. Je dédaigne la cervoise quand j'ai du falerne, mais je la recherche si le vin me manque. Ai-je de la viande sous la main, je méprise le poisson; mais n'en ai-je point, le poisson m'est agréable. J'aime mieux un manteau de pourpre qu'une humble casaque; mais la casaque me plaît seule en l'absence du manteau de pourpre. Je me réjouis si ma maison est de marbre, sinon un toit de chaume ou de jonc me suffit. A coup sûr, un beau cheval a plus de prix qu'un petit âne, mais je monterai l'âne si le cheval me fait défaut. Toi qui es réputé habile, tu me parais un sot personnage : modèle-toi sur moi , et tu seras savant (1).

Avec de pareilles mœurs, les jongleurs n'avaient pas tardé à tomber dans le mépris. On les recherchait pour leurs talents, on les applaudissait, on les récompensait, mais ils n'en étaient pas moins décriés. Les vices et les bassesses de la majorité avaient rejailli sur la profession tout

(1)T. Wright, Anecdota lilteraria, Londres, 1844, in-8°, p. 100, tiré des mss. Arundel.

entière. Dans la plupart des documents, on les voit associés aux mi mi, scurrae et histriones, designés eux-mêmes sous ces noms, et comme tels foudroyés par l'Eglise. Plusieurs conciles les proscrivirent, et plusieurs rois les chassèrent. Cependant on constate, dans les décisions ecclésiastiques et royales, et dans les mesures de police prises à leur égard, beaucoup d'incertitudes et de variations, qui s'expliquent naturellement par les différences que nous avons signalées entre eux , suivant les époques et suivant les genres auxquels ils s'adonnaient. La distance morale qui séparait le ménestrel proprement dit, resté fidèle aux traditions héroïques de sa classe, le jongleur de geste, poète et chanteur soigneux de sa propre dignité , célébrant sur la harpe les vertus des saints ou les exploits des héros, du jongleur de romances et de fabliaux effrontés, du bordeor sans vergogne qui s'abaissait au rôle de sorcier et de grimacier obscène, commandait nécessairement ces distinctions, ces contradictions apparentes de nos vieux décrets civils et religieux, où l'on ne se reconnaît pas aisément aujourd'hui. Philippe- Auguste (1) et saint Louis, dit-on, les chassèrent de Paris , ou même de leurs États ; et pourtant nous les voyons remplir leurs fonctions sous l'un et sous l'autre. Philippe-Auguste avait admis dans son intimité Hélinand, que l'auteur du roman & Alexandre nous montre récitant devant toute la cour, après le dîner du roi, des vers sur la révolte des Titans. On raconte qu'un jon-

(1) La suite du passage cité des Grandes chroniques du Hainaut rend témoignage du peu de goût de Philippe- Auguste pour les jongleurs ambulants : « Mais pour ce que le bon roy Philippe-Auguste regarda que toutes ces choses estoient faites pour le beubant et pour la vanité uu siècle et estoient contraires à la vie, et d'aultre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oy dire à aulcuns religieux que cellui qui donne à telz menestriers il fait sacrifice au dyable , il voua et proposa en son cueur que tant comme il vivroit il donneroit ses vieilles robbespour les poures gens revestir. pour ce que aulmosne esteint le péché et donne grant fiance devant Dieu à tous ceulx qui le font. Se tous les princes et haulx hommes faisoient ainsy comme le preudhomme fist, il ne courroit mye tant de meschans gens aval le pays. »

gleur demanda à ce monarque, de le secourir, en se prétendant son parent : et De quoi côté et à quel degré? (lit le roi. — Du côté d'Adam, dont nous sommes tous deux fils. Seulement l'héritage .a été mal partagé entre nous. » Le lendemain, Philippe-Auguste lui donna une obole devant les courtisans : « Voilà ta part, lui dit-il. Quand j'aurai donné la même somme à tous ceux qui sont mes frères comme toi, il ne m'en restera plus même autant (1). » Dans le Livre des métiers, d'Etienne Boileau, recueil de règlements colligés sous le règne de Louis IX , il est dit qu'un bateleur entrant à Paris avec un singe sera exempt de tout droit, en faisant gambader le singe devant le péager, et que tout jongleur dans le même cas demeurera quitte pour une chanson. Il y a loin de ce privilège à la proscription. La Branche aux royaux lignages rend également témoignage de la munificence de saint Louis envers les jongleurs :

Viex menestriex mendians...

Tant du sien par an emportaient Que nombre ne puist avenir.

Les gratifications enregistrées dans des Comptes appuient ces paroles du poète. Nous avons vu les ménestrels figurer à la noce de Robert , frère du saint roi , et , d'autre part , Joinville rapporte qu'ils se faisaient entendre à sa table après le repas, et qu'il attendait qu'ils eussent fini pour dire ses grâces. On voit donc que l'expulsion prononcée par lui ne dut pas tomber sur la classe entière des jongleurs, mais seulement sur la partie la plus infime. C'est aussi à celle-là que Jean de Salisbury interdit la communion, dans son Polycraticus (2). Une Somme de pénitence du milieu du treizième siècle fait à ce sujet des distinctions

(1) M. de Rothschild fit un jour, dit-on, la même réponse à des partageux.

(2) L. I'1-, chap. vin.

curieuses qui servent à éclairer la question : ce II y a, dit-elle, trois classes d'histrions. Les uns défigurent leur corps par des contorsions ou des gestes indécents, ou étalent des nudités honteuses et revêtent des masques horribles (1). Ceuxlà doivent être condamnés s'ils ne renoncent pas à leur profession. D'autres, sans rien faire de tout cela, mènent une existence vagabonde et parcourent les palais en y semant des paroles répréhensibles et injurieuses, et eux aussi doivent être condamnés. Il y a une troisième classe, qui réjouit les hommes avec des instruments de musique; mais elle se divise elle-même en deux parties : quelques-uns, en effet, fréquentent les auberges, les festins et les assemblées licencieuses, pour y chanter des cantilènes lascives , et ils doivent être condamnés également; d'autres, appelés jongleurs (qui dicuntur joculatores) , célèbrent les hauts faits des princes et les vies des saints, donnent des consolations aux hommes dans leurs maladies et leurs malheurs, et ne commettent point d'innombrables turpitudes comme les précédents. Ceux-là peuvent être approuvés, comme l'a dit le pape Alexandre II (2). » On trouve ici le mot jongleur employé dans son meilleur sens, et réservé expressément, comme un titre d'honneur, à la partie la plus relevée de la profession ; mais il n'en devait plus être bien longtemps ainsi.

Toutefois, ce qui domine dans les décisions de l'Eglise à Tégard des jongleurs, c'est un esprit de réserve et de défiance, qui n'est que trop justifié. Même quand elle les tolérait, on peut dire qu'elle ne les aimait pas. Ceux-ci le

(1) Ou ils se maquillaient, se travaillaient la facçi, se faisaient une tête, comme on dit dans l'argot des théâtres. Le prédicateur Etienne de Bourbon attaque les femmes qui se peignent le visage « ad similitudinem illorum joculatorumqui ferunt faciès depictas. (Lecoy de la Marche, la Chaire au moyen âge, p. 409).

(2) Voy. le texte latin dans la préface de Huon de Bordeaux, édition Guessard et Grandmaison, et la traduction en vieux français dans le Jardin des Nobles, cilé par M. Paulin Paris (Manusc. français, t. II, p. 144).

lui rendaient à leur manière, et ainsi s'explique, en grande partie, la prédilection avec laquelle ils daubent sur les cu-

Fig. 85. — Église de Saint-Julien des Ménétriers, fondée au XIVe siècle et détruite en 17J0.

rés et les moines, dans les bons contes des vieux fabliaux. Le premier acte qui constate solennellement et d'une façon officielle l'existence des jongleurs, en les groupant en corporation, est aussi le premier qui constate officiellement

leur décadence. On peut môme faire dater celle-ci du jour qui semblait devoir, au contraire, leur ouvrir une ère de prospérités nouvelles. Le plus ancien règlement connu de leur association nous révèle rabaissement de leur art, et, à coup sûr, il contribua encore à en accélérer la ruine.

Vers le commencement du quatorzième siècle, deux jongleurs, Jacques Grure et Hugues ou Huet le Lorrain , avaient fondé l'église Saint-Julien des Ménétriers (1) et un hôpital destiné à héberger les ménestrels étrangers, passant par la ville de Paris. Ces deux établissements ne furent entièrement terminés qu'en 1335; mais, dès 1321, les jongleurs avaient adopté un règlement, scellé à la prévôté de Paris, qui les divisait en maîtres et en apprentis, réservait aux seuls jongleurs de la corporation le privilège de se faire entendre aux fêtes, à l'exclusion de tout ménétrier étranger, donnait au roi de la ménestrandie et au prévôt de Saint- Julien le droit de mettre à l'amende ou de bannir les contrevenants, réglait enfin de la façon la plus minutieuse, non plus comme pour des artistes, mais comme pour des artisans qu'on loue à la journée ou à la tâche, ce que chacun devait dire et faire, le temps durant lequel il devait jouer, etc. (2). On y apprend qu'il y avait alors une rue aux jongleurs, où il fallait aller chercher ceux dont on avait besoin. Cette rue fut appelée, depuis, rue des Ménétriers. A partir de midi, on y entendait jusqu'au soir des concerts de hauts et de bas instruments, que le peuple

(1) Les ménétriers avaient un patron tout naturellement indiqué dans la personne du bienheureux Jean le Bon , qui , avant d'instituer l'ordre des Ermites de Saint- Augustin, avait couru le monde en chantant et en jouant des instruments. Mais Jean le Bon , converti par les prières et les larmes de sa mère , s'était repenti de sa profession et y avait renoncé , ce qui était peu flatteur pour eux.

(2) Les statuts portent quarante signatures d'hommes et de femmes, qui représentent le corps d'année de la ménestrandie parisienne à cette date [Paris et ses historiens aux xvc et xvic siècles, 1867, in-4°, p. 428-9). Sur la formation de cette confrérie de Saint-Julien , M. Bernhard a composé un Mémoire couronné par l'Académie des inscript, et belles-lettres, dont il a donné des extraits dans la Bibliothèque de VÉcole des chartes (t. III et IV, lrc série).

venait écouter bouche béante (1). La corporation oui un roi, qui portait une couronne et tous les insignes du pouvoir. Un peu plus tard, sa juridiction ne se borna plus à Paris; elle s'étendit à tout le royaume, comme le prouvent de

Fig. 86. — Costume d'un ménestrel. Miniature d'une Danse macabre, ms. du XVe siècle,

à la Bibl. nat.

nouveaux statuts, rédigés en 1407, et confirmés par Charles VI. Il était représenté dans les principales villes, — à Orléans, à Bordeaux, à Tours, à Rouen, à Blois, — par des vice-rois, qui lui servaient de lieutenants (2). Non seulement les jongleurs acceptèrent cette organisa-

i Le Dit des rues de Paris.

''.>., Momkil, Histoire des Français, xvc siècle, histoire XXI, V Artiste.

tion, qui les abaissait, pour ainsi dire, au rang subalterne de nos ménétriers d'aujourd'hui , en leur imposant de plus le poids d'une réglementation sévère, mais ils s'en parèrent comme d'une conquête et d'un progrès; ils la consacrèrent par tout un ensemble de statuts et d'ordonnances, délibérés en commun, et placés sous la sanction d'une pénalité rigoureuse. Ils ne voulurent voir que leur profit matériel. L'orgueil de former un corps de gens de métier, de devenir des bourgeois établis, domina tout le reste. Peutêtre devinrent-ils plus puissants et plus riches, mais au prix de leur déchéance artistique et intellectuelle. C'est sans doute aussi à partir de ce moment qu'ils adoptèrent un costume distinctif et réglementaire : la conséquence était toute naturelle. Une vignette de la Danse macabre, manuscrit de la fin du quinzième siècle , conservé à la Bibliothèque nationale , représente le ménestrel avec une longue chevelure, coiffé d'un couvre-chef plat sans bord, de couleur jaune, habillé d'un pourpoint bleu sous un riche manteau d'écarlate doublé de blanc, sans manches, et de chausses et bas rouges, avec sa mallette, c'est-à-dire sa gibecière, pendue à la ceinture et retombant sur le ventre (fig. 86).

Dès lors, la décadence s'accélère et s'accroît de plus en plus. Malgré la protection de Charles VI et celle de Louis XI, qui aimait fort la musique et réservait ses prodigalités les plus grandes pour les chantres, joueurs de luth et de rebec, tabourineurs et ménétriers ambulants, parvenus à l'égayer ou à le distraire (I); malgré les fêtes de cour, le luxe croissant et les progrès de la science musicale, elle ne s'arrêta pas un instant. Avec les mœurs chevaleresques avait disparu le chanteur des romans de geste et d'aventure, le rhapsode des poèmes héroïques. Le fabliau,

(1) Compte des menus plaisirs de la chambre, année 1421, cité par Montcil.

le conte, la chanson politique, satirique (I), la complainte remplaçaient presque partout, dès le quatorzième siècle, les exploits des paladins. La plus noble portion de l'art du jongleur s'était ainsi évanouie, et les libres bateleurs de la rue axaient pris le reste, ne laissant guère au ménétrier que le jeu des instruments, la seule partie du vieil héritage que celui-ci n'eût pas dédaignée. Du jongleur historique, cet artiste complexe, universel, il ne reste debout, dans le confrère de Saint Julien, que le musicien, et bientôt il ne restera plus que le ménétrier des bals, le violon qui fait danser et qui enseigne à danser lui-même. Déjà il n'est plus question d'autre chose dans la légende en vers qui accompagne la vignette de la Danse macabre, dont je parlais tout à l'heure :

Menestrier, qui dances et nottes Savez, et avez beau maintien, Pour faire esjouir sots et soties, Qu'en dites-vous? Allons-nous bien?

Montrer vous fault, puisque vous tiens, Aux aultres cy ung tour de danse; Le contredire ne vault rien :

Maistre doit montrer sa science.

Telle est la harangue de la Mort, et voici comme lui répond le piteux ménestrel :

De danser ainsy n'eusse cure...

Plus ne corneray sauterelle

N'aultre dance : mort m'en relient , etc.

On pourrait même dire que la transformation est entièrement consommée dès 1407, — car le règlement qui porte

(1) Les jongleurs de la fin du quatorzième siècle avaient poussé si loin, sans doute à l'occasion des luttes et des troubles du grand schisme, leurs hardiesses agressives, que l'ordonnance de 1395 défendit, sous peine d'amende et de prison au painetàl'eau, « à tous mencslricrs de bouche et recordeurs de dits, qu'ils ne facent, dyent, ne chantent en place ne ailleurs, aucuns dits, rimes, ne chansons qui fassent mention du Pape, du Roy et des Seigneurs de France », etc.

cette date assimile complètement la ménestrandie à toute autre profession et ne parle que des joueurs d'instruments, — si quelques passages des auteurs contemporains ne mentionnaient de rares exceptions (1).

Le jongleur populaire des rues n'avait plus pour héritiers, au seizième siècle, et à plus forte raison au dix-septième, que les chanteurs des carrefours et du Pont-Neuf, les vielleurs aveugles, qui mendiaient de maison en maison, en psalmodiant quelque complainte sur leur instrument, ou qu'on faisait venir pour les noces, les repas, les fêtes, les sérénades (2) : la double qualité d'aveugle et de mendiant était devenue, pour ainsi dire, absolument inséparable de celle de vielleux. Dans Y Histoire comique de Francion, par Ch. Sorel, dont la première édition est de 1622, le professeur Hortensius mande dans son collège, pour égayer les écoliers et pour raccompagner lui-même, en jouant de la viole et en dansant, un pauvre vielleux aveugle auquel il refuse ensuite le quart d'écu qu'il demande. Celui-ci se lamente alors sur la décadence de sa profession : « Voilàt-il pas la misère du siècle ! Hélas ! notre état n'est plus estimé comme il étoit autrefois. J'ai vu que les douzains tomboient plus dru dans ma gibecière que ne font à cette heure-ci les doubles. J'allois jouer devant les rois, et l'on me faisoit mettre au haut bout de la table. » C'était là à peu près tout ce qui subsistait, avec la grande et la petite bande des violons, d'une institution jadis si florissante.

Louis XIV lui donna encore, en 1658, de nouveaux

(i) Par exemple, Bacon qui accompagnait sur la vielle ses syphonies, tragédies et chansons; le Prince d'amour, « qui tenoit avec lui musiciens et galans, qui toutes manières de chansons, balades, rondeaux, virelais et autres dictiés amoureux savoient faire et chanter, et jouer en instruments mélodieusement, » dont parle Guillebert de Metz dans sa Description de Paris, qui doit être delà fin du règne de Charles VI.

(2) Serée xixc, de G. Bouchet,- Rabelais, liv. II, ch. xxxi; Saint-Amant, dans le Poète crotté.

JONGLEURS, TROl \ rÈRES ET MÉNESTRELS.

statuts, où le chef n'est plus qualifié que de Roi des violons. Routinière, débordée par les progrès de Fart, déboutée sueecssivemcnt de ses principaux privilèges, vaincue dans sa double opposition à l'établissement de l'Académie royale de danse et de l'Académie royale de musique, réduite à néant, elle fut enfin supprimée, avec les autres confréries, par l'édit de 1770, puis par le décret de 1789 (1). Depuis longtemps elle ne vivait plus.

(1) Le 17 décembre de cette année, les derniers membres de la corporation de Saint-Julien des Ménétriers vinrent offrir à la nation leur chapelle, qui fut démolie l'année suivante. Le dernier roi des ménétriers avait été l'habile violoniste Guignon , sous Louis XV : il dut abdiquer, après avoir tenté vainement de relever la malheureuse confrérie , dont les privilèges surannés étaient battus en brèche de toutes parts. (A. Vidal, la Chapelle Saint-Julien des Ménétriers, in-4°, 1868.)

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