‹ Les ruinesChapitre 15 sur 66 · J2 LES KL1>ES · texte numérisé non relu

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nemens, comme le prouve l'histoire de l'espèce.

« Dans l'enfance des nations, quand les hommes vivaient encore dans les forêts, soumis tous aux mêmes besoins, doues tous des mêmes faculte's , ils étaient tous presque égaux en forces; et cette égalité fut une circonstance féconde et avantageuse dans la composition des sociétés; par elle, chaque individu se trouvant indépendant de tout autre, nul ne fut l'esclave d'autrui; nul n'avait l'idée d'être maître. L'homme novice ne connaissait ni servitude ni tyrannie; muni de moyens suffisans à son être, il n'imaginait pas d'en emprunter d'étrangers. INe devant rien, n'exigeant rien, il jugeait des droits d'autrui par les siens, et il se faisait des idées *e::acles de justice : ignorant d'ailleurs l'art des jouissances, il ne savait produire que le nécessaire; et, faute de superflu, la cupidité restait assoupie : que si elle osait s'éveiller, l'homme , attaqué dans ses vrais besoins, lui résistait avec énergie, et la seule opinion de cette résistance entretenait un heureux équilibre.

« Ainsi l'égalité originelle , à défaut de coni^ention , maintenait la liberté des personnes , la sûreté des propriétés, et produisait les bonnes mœurs et l'ordre. Chacun travaillait par soi et pour soi; et le cœur de l'homme, occupé, n'errait point en désirs coupables : l'homme avait peu de jouissances, mais ses t)esoins étaient satisfaits; et comme la nature indulgente les fit moins étendus rpie ses forces, le travail de ses

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mains produisit bienlôl l'uboiitlauct*; l'abondance, la population. Les arts se de'vcloppèrent , les cultures s't'ttMidircnt ; et la terre , couverte de nombreux liabitaus , se partagea en divers domaines.

a Alors que les raj>ports des hommes se furent compliques, l'ordre intérieur des sociétés devint plus difficile à maintenir. Le temps et l'industrie ayant fait naître les richesses, la cupidité' devint phis active; et parce que l'ëgalite, facile entre les individus, ne peut subsister entre les familles , l'équilibre naturel fut rompu : il fallut y suppléer par un équilibre factice ; il fallut préposer des chefs , établir des lois , et , dans l'inexpérience primitive , il dut arriver qu'occasionne'es par la cupidité, elles en prirent le caractère; mais diverses circonstances concoururent à tempérer le désordre , et à faire aux gouverneraens une nécessité d'être justes.

« En effet, les Etats, d'abord faibles, ayant à redouter des ennemis extérieurs , il devint important aux chefs de ne point opprimer les sujets : en diminuant VintéTtt des citoyens à leur gouvernement, ils eussent diminué leurs moyens de résistance , ils eussent facilité les invasions étran gères, et, pour des jouissances superflues, com promis leur propre existence.

« A l'intérieur, le caractère des peuples repoussait la tyrannie. Les hommes avaient contracte' de trop longues habitudes d'indépendance ; ils avaient trop peu de besoins , et un sentinienl trop jncient de leurs propres forces.

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« Les États étant resserrés , il était difficile de diviser les citoyens pour les opprimer les uns par les autres : ils se communiquaient trop aisément, et leurs intérêts étaient trop clairs et trop simples. D'ailleurs, tout homme étant propriétaire et cultivateur, nul n'avait besoin de se vendre, et le despote n'eût point trouvé de mercenaires.

K Si donc il s'élevait des dissensions , c'était de famille à famille , de faction à faction , et les intérêts étaient toujours communs à un grand nombre : les troubles en étaient sans doute plus vifs ; mais la crainte des étrangers apaisait les discordes : si l'oppression d'un parti s'établissait, la terre étant ouverte, et les hommes, encore simples, rencontrant partout les mêmes avantages, le parti accablé émigrait , et portait ailleurs son indépendance.

n Les anciens Etats jouissaient donc en euxmêmes de moyens nombreux de prospérité et de puissance : de ce que chaque homme trouvait son bien-être dans -la constitution de son pays , il prenait un vif intérêt à sa conservation ; si un étranger l'attaquait , ayant à défendre son champ , sa maison, il portait aux combats la passion d'une cause personnelle, et le dévouement pour soi-même occasionnait le dévouement pour la patrie.

H De ce que toute action utile au public attirait son estime et sa reconnaissance , chacun s'empressait d'être utile , et V amour- propre multipliait les falens et ]e-> vertus civiles.

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« Dt' Ci' nue loiit citoyen conliibiuiil également •le ses biens et de sa personne, les arme'es et les fonds étaient inépuisables, et les nations déployaient des masses imposantes de forces.

« De ce fjue la terre était libre , et sa possession sûre et facile , chacun était propriétaire ; et la division des propriétés conservait les mœurs, en rendant le luxe impossible.

<< De ce que chacun cidtivait pour lui-même, la culture était plus active, les denrées plus abondantes, et la richesse particulière faisait l'opulence publique.

« De ce que l'abondance des denrées rendait la •subsistance facile, la popidation fut rapide et nombreuse , et les Etats atteignirent en peu de temps le terme de leur plénitude.

« De ce qu'il y eut plus de production que de consommation , le besoin du commerce naquit , et il se fit , de peuple à peuple , des échanges qui augmentèrent leur activité et leurs jouissances réciproques.

« Enfin, de ce que certains lieux, à certaines époques , réunirent l'avantage d'être bien gouvernés à celui d'être placés sur la loute de la plus active circulation, ils devinrent des entrepôts florissans de commerce , et des sièges puissans de domination. Et sur les rives du Nil et de la Méditerranée , du Tigre et de l'Euphrate , les richesses de l'Inde et de l'Europe , entassées , éle vèrent successivement la splendeur de cent métropoles.

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« Et les peuples, devenus riches , appliquèreul le superflu de leurs moyens à des travaux d'utilité commune et publique ; et ce fut là , dans chaque Etat , l'époque de ces ouvrages dont la magnificence e'tonne l'esprit ; de ces puits de Tyr , de ces digues del'Euphrate, de ces conduits souterrains de la INIedie * , de ces forteresses du désert , de ces aqueducs de Palmyre, de ces temples , de ces portiques.... Et ces travaux purent être immenses sans accabler les nations, parce qu'ils furent le produit d'un concours égal et commun des forces d'individus passionnés et libres.

« Ainsi, les anciens Etats prospérèrent parce q^ue les institutions sociales y furent conformes aux véritables lois de la nature , et parce que les hommes, y jouissant de la liberié et de la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés , purent déployer toute l'étendue de leurs facultés, toute l'énergie de l'amour de soi-même.

* Voyez pour ces faits le Voyage en Syrie , tome II , et les Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne , tome II.

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