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CHAPITRE XII

lEÇO>S DES TEMPS PASSES REPETEES SLR LES TEMPS PRÉSE.NS.

Ai>si parla le Génie : frappe' de la justesse et de la cohe'rence de tout son discours ; assailli d'une foule d'ide'es qui, en choquant mes habitudes , captivaient cependant ma raison , je demeurai absorbe dans un profond silence.... >Iai^ tandis que , d'un air triste et rêveur , je tenais les yeux fixes sur l'Asie, soudain, du cote' du nord , aux rives de la mer Ivoire et dans les champs de la Rrime'e, des tourbillons de fume'e et de flammes attirèrent mon attention : ils semblaient s'ëlever à la fois de toutes les parties de la presqu'île; puis, ayant passé par l'isthme dans le continent , ils coururent , comme chassés d'un vent d'ouest, le long du lac fougueux d'Azof, et furent se perdre dans les plaines herbageuses du Rouban: et considérant de plus près la marche de ces tourbillons, je m'aperçus cpi'ils étaient précédés ou suivis de pelotons d'êtres mouvans , qni , tels que des fourmis ou des sauterelles troublées par le pied d'un passant , s'agitaient avec vivacité : quelquefois ces pelotons semblaient marcher les uns vers les autres et se heurter :

6Vi LES RUINES.

puis, après le choc il en restait plusieurs sans mouvement... Et tandis qu'inquiet de tout ce spectacle, je m'eflTorcais de distinguer les objets: « \ ois-tu, me dit le Génie, ces feux qui courent sur la terre, et comprends-tu leurs effets et leurs causes ? — O Ge'nie , repondis-je , je vois des colonnes de flammes et de fume'e , et comme des insectes qui les accompagnent ; mais quand déjà je saisis à peine les masses des villes et des monumens , comment pourrais-je discerner de si petites créatures ? Seulement on dirait que ces insectes simulent des combats; car ils vont, viennent, se choquent , se poursuivent. — Ils ne les simulent pas, dit le Génie, ils les re'alisent. — Et quels sont, repris-je, ces animalcules insensés qui se de'truisent ? ne périront-ils pas assez tôt , eux qui ne vivent qu'un jour?... » Alors le Génie me touchant encore une fois la vue et l'ouïe : « f^ois , me dit-il, et entends ». Aussitôt dirigeant mes yeux sur les mêmes objets: < Ah! malheureux, m'écriai-je saisi de douleur, ces colonnes de feux ! ces insectes! ô Génie! ce sont les hommes, ce sont les ravages de la guerre!.... ils partent des villes et des hameaux ces torrens de flammes ! Je vois les cavaliers qui les allument, et qui, le sabre à la main , se répandent dans les campagnes ; devant eux fuient des troupes éperdues d'enfans, de femmes, de vieillards : j'aperçois d'autres cavaliers qui, la lance sur l'épaule ,les accompagnent et les guident. Je reconnais même à leurs chevaux en laisse , à leurs kalaps, à leur touffe de

CIIATITRE XII. 6\

rlievcux, t{uc co sont tks Tar tares; et sansiloute ceux qui les poursuivaient , roiflrs d'un chapeau triangulaire et vêtus d'uniformes verts, sont des Moscovites. Ah ! je le comprends , la guerre vient de se rallumer entrel'empiredes tzarset celui des sultans. — Non, pas encore, répliqua le Génie, ce n'est qu'un préliminaire. Ces Tartares ont été et seraient encore des voisins incommodes, on s'en débarrasse; leur pays est d'une grandeconvenance , on s'en arrondit ; et , pour prélude d'une autre re'volution , le trône des Guérais est de'truit. »

Et en effet, je vis les étendards russes flotter sur la Kriraée;et leur pavillon se déploya bientôt sur l'Euxin.

Cependant, aux cris des Tartares fugitifs, l'empire des musulmans s'émut. « On chasse nos frères , s'écrièrent les enfans de Mahomet : on outrage le peuple du Prophète ! des infidèles occupent une terre consacrée, et profanent les temples de l'islamisme. Armons-nous, courons aux combats pour venger la gloire de Dieu et notre propre cause. »

Et un mouvement général de guerre s'établit dans les deux empires. De toutes parts on assembla des hommes armés , des provisions , des munitions, et tout l'appareil meurtrier des combats fut déployé ; et , chez les deux nations , les temjiles , assiégés d'un peuple immense , m'offrirent un spectacle qui fixa mon attention. D'un côté , les musulmans, assemblés devant leurs mosquées,

se lavaient les mains, les pieds , se taillaient les ongles , se peignaient la barbe ; puis , étendant par terre des tapis , et se tournant vers le midi , les bras tantôt ouverts et tantôt croise's, ils faisaient des génuflexions et des protestations ; et dans le souvenir des revers essuye's pendant leur dernière guerre, ils s'écriaient: « Dieu cle'ment, Dieu raise'ricordieux! as-tu donc abandonné ton peuple fidèle? Toi, qui as promis au Prophète l'empire des nations et signalé ta religion par tant de triomphes , comment livres-tu les T?'ais crorans aux armes des infidèles ?» et les Imams et les Sanions disaient au peuple : « C'est le châtiment de vos péchés. \ ous mangez du porc , vous buvez du vin : vous touchez des choses immondes : Dieu vous a punis. Faites pénitence , purifiez-vous, dites la profession de foi* , jeûnez de l'aurore au coucher, donnez la dîme de vos biens aux mosquées, allez à la Mekke, et Dieu vous rendra la victoire. » Et le peuple , reprenant courage , jetait de grand cris : « Il n'y a qu'un Dieu, dit-il saisi de fureur, et Mahomet est son prophète : anathème à quiconque ne croit pasi...

« Dieu de bonté, accorde-nous d'exterminer ces chrétiens : c'est pour ta gloire que nous combattons , et notre mort est un martyre pour ton nom. » Et alors, offrant des victimes, ils se préparèrent aux combats.

D'autre part , les Russes , à genoux , s'écriaient :

* 11 n'y a qu'un Dieu , et Mahomet est son prophète.

CUAPITEE \II. 63

a Rendons grAces à Dieu , et célébrons sa puissance, il a fortifié notre bras pour humilier ses ennemis. Dieu bienfaisant , exauce nos prières : pour te plaire , nous passerons trois jours sans manger ni viandes ni œufs. Accorde-nous d'exterminer ces raahoraétans impies , et de renverser leur empire ; nous te donnerons la dîme des dépouilles , et nous t'éleverons de nouveaux temples. » Et les prêtres remplirent les églises d'un nuage de fumée, et dirent au peuple : « IXous prions pour vous, Dieu agi'ée notre encens et bénit vos armes. Continuez de jeûner et de combattre , dites-nous vos fautes secrètes, donnez vos biens à l'Eglise : nous vous absoudrons de vos péchés, et vous mourrez en état de grâce. » Et ils jetaient de l'eau sur le peuple, lui distribuant de petits os de morts pour servir d'amulettes et de talismans ; et le peuple ne respirait que guerre et combats.

Frappé de ce tableau contrastant des mêmes passions , et m'aftligeant de leurs suites funestes , je méditais sur la difficulté qu'il y avait pour le juge commun d'accorder des demandes si contraires, lorsque le Génie, saisi d'un mouvement de colère, s'écria avec véhémence :

« Quels accens de démence frappent mon oreille? Quel délire aveugle et pervers trouble l'esprit des nations ? Prières sacrilèges , retombez sur la terre! et vous, cieux, repoussez des vœux homicides , des actions de grâces impies ! Mortels insensés! est-ce donc ainsi que vous révérez la

f>\ ILS riim:s.

Divinité ? Dites ! comment celui que vous appelez votre père commun doit-il recevoir l'hommage de ses enfans qui s'égorgent? Vainqueurs ! de quel œil doit-il voir vos bras fumans du sang f(u'il a créé? Et vous, vaincus! qu'espérez-vous de ces gémissemens inutiles ? Dieu a-t-il donc le cœur d'un mortel, pour avoir des passion> changeantes ? Est-il , comme vous , agité par la vengeance ou la compassion, par la fureur ou le repentir ? Oh ! quelles idées basses ils ont conçues du plus élevé des êtres ! A les entendre , il semblerait que, bizarre et capricieux, Dieu se fâche ou s'apaise comme un homme ; que tour à tour il aime ou il hait , qu'il bat ou qu'il caresse ; que , faible ou méchant , il couve sa haine ; que , contradictoire et perfide, il tend des pièges pour y faire tomber ; qu'il punit le mal qu'il permet , ffu'il prévoit le crime sans l'empêcher; que, juge partial , on le corrompt par des offrandes ; que , despote imprudent , il fait des lois qu'ensuite il révoque ; que , tyran farouche , il ote ou donne ses grâces sans raison, et ne se fléchit qu'à force de bassesses.... Ah! c'est maintenant que j'ai reconnu le mensonge de l'homme ! En voyant le tableau qu'il a tracé de la Divinité, je me suis dit : IN on , non , ce n'est point Dieu qui a fait ihomnie a son image; c'est l'homme qui a figuré Dieu sur la sienne ; il lui a donné son esprit, l'a revêtu de sespenchans, lui aprêté sesjugemens... et loisqu'cn ce mélange il s'est surpris contradictoire à ses propres principes, affectant une humi

(.«lAi-nni. \ii. 6f)

lite Jijj)orrilc, il a taxé crimprudcuc»' sa raison , «•t uommv my sic re de Dieu les absurdités de son cntenilenjcnt.

« Il a dit : T)ien esl unrnuable , et il lui a adressé des vœux pour le changer. 11 l'a dit incompréhensible , et il l'a sans cesse interprète.

« Il s'est élevé sur la terre des imposteurs qui se sont dits confidens de Dieu , et qui , s'érigeant en docteurs des peuples , ont ouvert des voies de mensonge et d'iniquité : ils ont attaché des mérites à des pratiques indifîérentes ou ridicules j ils ont érigé en vertu , de prendre certaines postures , de prononcer certaines paroles, d'articuler de certains noms ; ils ont transformé en délit de manger de certaines viandes , de boire de certaines liqueurs à tels jours plutôt qu'à tels autres. C'est le juif qui mourrait plutôt que de traitai lier un jour de sabbat ; c'est le Perse qui se laisserait sufl'oquer avant de sovjfflcr le feu de son haleine ; c'est l'Indien qui place la suprême perfection à ^e frotter de fiente de vache , et à prononcer mystérieusement Aûni (lo) ; c'est le musulman qui croit avoir tout réparé en se lavant la tête et les bras , et qui dispute , le sabre à la main , s'il faut commencer par le coude ou par le bout des doigts (i i) ; c'est le chrétien qui se croirait damné s'il mangeait de la graisse au lieu de lait ou de beurre. O doctrines sublimes et vrai ment célestes! ô morales parfaites et dignes du martyre et de l'apostolat ! je passerai les mers pour enseigner ces lois admirables aux peui>les sau-

vages , aux nations reculées ; je leur dirai : Enfatis de la nature ! jusques h quand marcherezl'ous dans les sentiers de Vignorance ? Jusques à quand méconnaîtrez-vous les vrais principes de la morale et de la religion? Venez en chercher les leçons chez des peuples pieux et savans , dans des pays civilise's ; ils vous apprendront comment pour plaire à Dieu , il faut , en certains mois de l'anne'e , languir de soif et de faim tout le jour; comment on peut verser le sang de son prochain , et s'en purifier en faisant une profession de foi et une ablution me'thodique ; comment on peut lui de'rober son bien , et s'en absoudre en le partageant avec certains hommes qui se vouent à le de'vorer.

» Pouvoir souverain et caché de l univers', moteur mystérieux de la naturel âme universelle des êtres l toi que , sous tant de noms divers, les mortels ignorent et révèrent ; être i ncompréJiensible , infini ; Dieu qui , dans l'immensité des cieux , diriges la marche des mondes , et peuples les abîmes de l'espace de raillions de soleils tourbillonnans, dis, cjue paraissent à tes yeux ces insectes humains que déjà ma vue perd sur la terre ! quand tu t'occupes à guider les astres dans leurs orbites , que sont pour toi les vermisseaux qui s'agitent sur la poussière ? Qu'importent à ton immensité' leurs distinctions de partis , de sectes? et que te font les subtilités dont se tourmente leur folie ?

«< Et vou< , hommes ci édale> . montrez-moi l'cf-

ticacitti de vos pratiques ! Depuis tant de siècles cjue vous les suivez ou les altérez , qu'ont changé vos recettes aux lois de la nature ? Le sohil en a-t-il plus lui ? le cours des saisons est-il autre ? la terre en est-elle plus féconde? les peuples sont-ils jdusheureux ? SiDieuestbon, commentseplaît-il à vos pénitences ? S'il est infini, qu'ajoutent vos liommages à sa gloire? Si ses décrets ont tout prévu , vos prières en changent-elles l'arrêt? Répondez , hommes inconséquens !

« Vous vainqueurs , qui dites servir Dieu , at-il donc besoin de votre aide? S'il veut punir, n'a-t-il pas en main les tremblemens , les volcans , la foudre ? et le Dieu clément ne sait-il corriger (ju'en exterminant?

« Vous, musulmans, si Dieu vous ch;hiepoiir le viol des cin(} préceptes, comment élève-t-il les Francs qui s'en rient ? Si c'est par le Qôran qu'il régit la terre, sur quels principes jugea-t-il les nations avant le prophète, tant de peuples qui buvaient du vin , mangeaient du porc, n'allaient point à la Mekke , à qui cependant il fut donné d'élever des empires puissans? Comment jugeat-il les Sabéens de INinive et de Babylone; le Perse , adorateur du feu j le Grec , le Romain , idolâtres; les anciens royaumes du Nil, et vos propres aïeux , Arabes et Tartares ? Comment juge-t-il encore maintenant tant de nations qui méconnaissent ou ignorent votre culte , les nom breuses castes des Indiens, le vaste empire du Chinois, les noires tribus de l'Afrique, les insu-

f^R LES nri>ts.

laires de l'Océan, les peuplades de l'Amérique?

« Hommes présomptueux et ignorans , qui vous arrogez à vous seuls la terre ! si Dieu rassemblait à la fois toutes les générations passées et présentes, que seraient dans leur océan ces sectes soi-disant universelles du chrétien et du musulman? Quels seraient les jugemens de sa justice égale et commune sur l'universalité réelle des humains ? C'est là que votre esprit s'égai'e en systèmes incohérens , et c'est là que la vérité brille avec évidence ; c'est là que se manifestent les lois puissantes et simples de la nature et de la raison : lois d'un moteur comjtiun , général; d'un Dieu impartial et juste , qui , pour pleuvoir sur un pays, ne demande point quel est son prophète ; qui fait luire également son soleil sur toutes les races des hommes , sur le blanc comme sur le noir , sur le juif, sur le musulman , sur le chrétien et sur l'idolâtre ; qui fait prospérer les moissons là où des mains soigneuses les cultivent , qui multiplie toute nation chez qui régnent l'industrie et l'ordre , qui fait prospérer tout empire où la justice est pratiquée , où l'homme puissant est lié par les lois , où le pauvre est protégé par elles , où le faible vit en sûreté , on chacun enfin jouit des droits qu'il tient de la nalure et d'un contrat dressé avec équité.

« Voilà par quels principes sont jugés les peuples ! voilà la vraie religion qui régit le sort des empires, et qui, de vous-mêmes, Ottomans, n'a cessé de faire la destinée ! Interrogez vos ancêtres! demandez-leur par quels moyens ils élevé-

i H\riTRt Ml. 6fJ

ifiit lour tdilimc, alors i{ni(lo/dlres , peu nombreux et j)auvres, ils vinrent des déserts tartares camper dans ces riches contrées ; demandez si ce fut par l'islamisme , jusque-là méconnu par eux, qu'ils \ ainquirent les Grecs , les Arabes , ou si ce lut par le courage, la prudence, la modération, l'esprit d'union , vraies puissances de l'état social. Alors le sultan lui-même rendait la justice et veillait à la discipline; alors étaient punis le juge prévaricateur, le gouverneur concussionnaire; et la multitude vivait dans l'aisance : le cultivateur était garanti des rapines du janissaire , et les camjtagnes prospéraient ; les routes publiques étaient assurées , et le commerce répandait l'abondance. Vous étiez des brigands ligués; mais entre vous, ^ous étiez justes : vous subjuguiez les peuples , mais vous ne les opprimiez pas. Vexés par leurs princes , ils préféraient d'être vos tributaires. Que m'importe , disait le chrétien , que mon maître aime ou brise les images , pourvu quil m.e rende justice ? Dieu jugera sa doctrine aux deux.

« Vous étiez sobres et endurcis ; vos ennemis étaient énervés et lâches : vous étiez savans dans l'art des combats ; vos ennemis en avaient perdu les principes : vos chefs étaient expérimentés , vos soldats aguerris, dociles : le butin excitait l'ardeur ; la bravoure était récompensée ; la lâcheté , l'indiscipline, punies; et tous les ressorts du cœur humain étaient en activité : ainsi vous vainquîtes cent nations , et d'une foule de royaumes conquis vous fondâtes un immense empire.

^O LES EII>ES.

« Mais d'autres mœurs ont succède ; et dans les revers qui les accompagnent , ce sont encore les lois de la nature qui agissent. Après avoir dévoré vos ennemis, votre cupidité, toujours allumée, a réagi sur son propre foyer , et , concentrée dans votre sein , elle vous a dévorés vous-mêmes. Devenus riches , vous vous êtes divisés pour le jiartage et la jouissance; et le désordre s'est introduit dans toutes les classes de votre société. Le sultan, enivré de sa grandeur, a méconnu l'objet de ses fonctions ; et tous les vices du pouvoir arbitraire se sont développés. Ne rencontrant jamais d'obstacles à ses goûts, il est devenu un être dépravé ; homme faible et orgueilleux , il a repoussé de lui le peuple , et la voix du peuple ne l'a plus instruit et guidé : ignorant et pourtant flatté , il a négligé toute instruction , toute étude , et il est tombé dans l'incapacité : devenu inapte aux affaires , il en a jeté le fardeau sur des mercenaires , et les mercenaires l'ont trompé. Pour satisfaire leurs propres passions, ils ont stimulé, étendu les siennes ; ils ont agrandi ses besoins , et son luxe énorme a tout consumé : il ne lui a plus suffi de la table frugale, des vêtemens modestes, de l'habitation simple de ses aïeux ; pour satisfaire à son faste , il a fallu épuiser la mer et la terre ; faire venir du pôle les plus rares fourrures ; de l'éqnateur, les plus chers tissus; il a dévoré , dans un mets, l'impôt d'une ville; dans l'entretien d'un jour, le revenu d'une Y)rovince. Il s'est investi d'une armée de femmes , d'eunuques , de

CHAMTRE XII. r- j

satellites. On lui a dit que la vertu des rois était la libéralité, la magnificence j et les tre'sors des peuples ont ete' livres aux mains des adulateurs : à l'imitation du maître, les esclaves ont aussi voulu avoir des maisons superbes , des meubles d'un travail exquis , des tapis brode's à grands frais , des vases d'or et d'argent pour les plus vils usages : et toutes les richesses de l'empire se sont englouties dans le Serai.

« Pour suffire à ce luxe efïrene', les esclaves et les femmes ont vendu leur crédit , et la ve'nalite' a introduit une dépravation gene'rale : ils ont vendu la faveur suprême au visir, et le visir a vendu l'empire. Ils ont vendu la loi au cadi , et le cadi a vendu la justice. Ils ont vendu au prêtre l'autel , et le prêtre a vendu les cieux ; et l'or conduisant à tout , l'on a fait tout pour obtenir l'or: pour l'or, l'ami a trahi son ami ; l'enfant, son père ; le serviteur , son maître ; la femme , son honneur; le marchand, sa conscience; et il u'v a plus eu dans l'Etat ni bonne foi , ni mœurs , ni concorde , ni force.

o Et le pacha , qui a paye' le gouvernement de sa province , l'a considérée comme une ferme , et il y a exerce toute concussion. A son tour, il a vendu la perception des impôts , le commandement des troupes , l'administration des villages ; et comme tout emploi a été passager, la rapine , répandue de grade en grade , a êtë hâtive et précipitée. Le douanier a rançonne le marchand , et le négoce s'est an^eanti : Vaga a dépouillé le culti-

^•2 LES KII.NES.

valeur, et la culture s'est amoindrie. Dépourvji d'avances , le laboureur n'a pu ensemencer : l'impôt est survenu , il n'a pu payer ; on l'a menace du bdlon , il a emprunté ; le numéraire , faute de sûreté , s'est trouvé caché ; V intérêt a été énorme ; et l'usure du riche a aggravé la misère de l'ouvrier.

« Et des accidens de saison , des sécheresses excessives ayant fait manquer les récoltes , le gouvernement n'a fait pour l'impôt ni délai ni grâce ; et la détresse s'appesantissant sur un village , une partie de ses habitans a fui dans les villes ; et leur charge , reversée sur ceux qui ont demeuré , a consommé leur ruine , et le pays s'est dépeuplé.

« Et il est ai'rivé que, povissés à bout par la tyrannie et l'outrage , des villages se sont révoltés ; et le pacha s'en est réjoui : il leur a fait la guerre , il a pris d'assaut leurs maisons , pillé leurs meubles, enlevé leurs animaux; et quand la terre a demeuré déserte , Que m importe ? at-il ait, je m'en vais demain.

« Et la terre manquant de bras, les eaux du ciel ou des torrens débordés ont séjourné en marécages ; et , sous ce climat chaud , leurs exhalaisons putrides ont causé des épidémies , des pestes , des maladies de toute espèce : et il s'en est suivi un surcroît de dépopulation, de pénurie et de ruine.

« Oh ! cpii dénombrera tous les maux de ce rr gime tyranni<{Me !

COAPITKK XM.

t» Fanlôt les pachas se font la giurre, c-t , pour leurs (|u»'i'cllcs personnelles, les piovinces d'un État i<lentique sont dévastées. Tantôt , redoutant leurs maîtres , ils tendent à l'indépendance , et attirent sur leurs sujets les châtiniens de leur révolte. Tantôt, redoutant ces sujets, ils appellent et soudoient des e'trangers , et , pour se les affider , ils leur permettent tout brigandage. En un lieu , ils intentent un procès à un homme riche , et le dépouillent sur un faux prétexte ; en un autre , ils apostent de faux te'moins , et imposent une contribution pour un délit imaginaire : partout ils excitent la haine des sectes, provoquent leur^ délations, pour en retirer des at^anies; ils extorquent les biens , frappent les personnes ; et quand leur avarice imprudente a entasse' eu un monceau toutes les richesses d'un pays, le gouvernement , par une perfidie exécrable , feignant de venger le peuple opprimé , attire à lui sa dépouille dans celle du coupable , et verse inutilement le sang pour un crime dont il est complice.

«O scélérats! monarcpies ou ministres, qui vous jouez de la vie et des biens des peuples 1 est-ce vous qui avez donné le souffle à l'homme , pour le lui ôter ? est-ce vous cpii faites naître les produits de la terre , pour les dissiper ? fatiguezvous à sillonner le champ? endurez-vous l'ardeur du soleil et le tourment de la soif, à coupei la moisson , à battre la gerbe ? veillez-vous à la rosée nocturne comme le pasteur ? traversez-vous les déserts comme le marchand? Ah! en voyant

LES RLI>ES.

)a cruauté et l'orgueil despuissans , j'ai été transporte d'indignation , et j'ai dit, dans ma colère : Eh quoi ! il ne s'élèvera pas sur la terre dehommes qui vengent les peuples et punissent les tyrans! Uu petit nombre de brigands dévorent la multitude , et la multitude se laisse dévorer ! O peuples avilis ! connaissez vos droits ! Toute autorité vient de vous , toute puissance est la vôtj^e. Vainement les rois vous commandent de par Dieu et de par leur lance; soldats, restez immobiles : puisque Dieu soutient le sultan, votre secours est inutile ; puisque son épée lui suffit , il n'a pas besoin de la vôtre ; voyons ce qu'il peut par lui-même... Les soldats ont baissé les armes j et voilà les maîtres du monde faibles comme les derniers de Leurs sujets ! Peuples ! sachez donc que ceux qui vous gouvernent sont vos chefs et non pas vos maîtres ; vos proposés , et non pas vos propriétaires ; qu'ils n'ont d'autorité sur vous que par vous et pour votre avantage ; que vos richesses sont à vous , et qu'ils vous en sont comptables ; que , rois ou sujets, Dieu a fait tous les hommes égaux , et que nul des mortels n'a droit d'opprimer son semblable.

<i 3Iais cette nation et ses chefs ont méconnu

ces vérités saintes Eh bien ! ils subiront les

conséquences de leur aveuglement.... L'arrêt en est porté , le jour approche où ce colosse de puissance, brisé, s'écroulera sous sa propre masse : oui, j'en jure par les ruines de tant d^empires détruits I l'empire du Croissant subira le sort des

cHAririiE xii. ^o

lùals dont il a imite le régime. Un ])tuplt' étranger chassera les sultans de leur métropole ; le trune iVOrhkan sera renversé , le dernier rejeton de sa race sera retranché , et la horde des Oguzians (isi), prive'e de chef, se dispersera comme celle des Nogais : dans cette dissolution , les peuples de l'empire , délies du joug qui les rassemblait , reprendront leurs anciennes distinctions ; et une anarchie géne'rale surviendra comme il est arrive' dans l'empire des Sophis, jusqu'à ce qu'il s'élève chez l'Arabe, l'Arménien ou le Grec, des législateurs qui recomposent de nouveaux États... Oh ! s'il se trouvait sur la terre des hommes profonds et hardis ! quels élémens de

grandeur et de gloire ! Mais déjà l'heure du

destin sonne. Le cri de la guerre frappe mon oreille , et la catastrophe va commencer. Vainement le sultan oppose ses armées ; ses guerriers ignorans sont battus , dispersés : vainement il a appelé ses sujets ; les cœurs sont glacés ; les sujets répondent : cela est écrit ; et, qu importe qui soit notre maure I nous ne pouvons perdre a changer. Vainement les vrais croyans invoquent les cieux et le Prophète : le Prophète est mort , et les cieux, sans pitié, répondent: « Cessez de nous invoquer; « vous avez fait vos maux , guérissez-les vous- <( mêmes. La nature a établi des lois , c'est à vous << de les pratiquer : observez , raisonnez , profitez « de l'expérience. C'est la folie de l'homme qui le « perd , c'est à sa sagesse de le sauver. Les peuples « sont ignorans , qu'ils s'instruisent : leurs chefs

«sont pervers, qu'ils se corrigent et s'amelin- « rent » ; car tel est l'arrêt de la nature , puis(/uf les maux des sociétés viennent de la cupidité et de l'ignorance , les hommes ne cesseront d'être tourmentés qu'ilsne soient éclairés et sages , qu'ils ne pratiquent l'art de la justice, fonde' sur la connaissance de leurs rapports et des lois de leur organisation. »

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