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ORIGINE ET FILIATION DES IDEES RELIGIEUSES

A ces mois, un groupe nouveau, forme à l'iiislant tVhonimes de divers étendards, mais luimême n'en arborant point , s'avança dans l'arène ; et l'un de ses membres , portant la parole , dit : « Législateur, ami de l'évidence et de la vérité !

« Il n'est pas e'tonnant que tant de nuages enveloppent le sujet que nous traitons, puisque, outre les difiicultés qui lui sont propres, la pensée n'a , jusqu'à ce moment, cessé d'y rencontrer des obstacles accessoires , et que tout travail libre, toute discussion , lui ont été interdits par l'intolérance de chaque système ; mais puisque enfin il lui est permis de se développer , nous allons exposer au grand jour, et soumettre au jugement commun ce que de longues recherches ont appris de plus raisonnable à des esprits dégagés de préjugés, et nous l'exposerons non avec la prétention d'en imposer la croyance, mais avec l'intention de provoquer de nouvelles lumières et de plus grands éclaircissemens.

« Vous le savez, docteurs et instituteurs de* peuples ! d'épaisses ténèbres couvrent la nature ,

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l'origine, l'histoire des dogmes que nous enseignez : imposes par la force et l'autorité , inculqués par l'éducation , entretenus par l'exemple , ils se perpétuent d'Age en âge , et affermissent leur empire par l'habitude et l'inattention. Mais si l'homme , éclairé par la réflexion et l'expérience , rappelle à un mûr examen les préjugés de son enfance , il y découvre bientôt une foule de disparates et de contradictions qui éveillent sa sagacité et provoquent son raisonnement.

« D'abord , remarquant la diversité et l'opposition des croyances qui partagent les nations, il s'enhardit contre l'infaillibilité que toutes s'arrogent ; et s'armant de leurs prétentions récipro- (|ues , il conçoit que les sens et la raison , émanés immédiatement de Dieu, ne sont pas une loi juoins sainte , un guide moins sûr que les codes 7iiédiats et contradictoires des prophètes.

«( S'il examine ensuite le tissu de ces codes euxmêmes , il observe que leurs lois prétendues di~ i^ines , c'est-à-dire immuables et éternelles , sont nées par circonstances de temps , de lieux et de personnes; qu'elles dérivent les unes des autres dans une espèce d'ordre généalogique, puisqu'elles s'empruntent mutuellement un fond commun el ressemblant d'idées, que chacune modifie à son gré.

« Que s'il remonte à la source de ces idées , il frouve qu'elle se perd dans la nuit des temps, dans l'enfance des peuples, jusqu'à l'origine du monde même, à laquelle elles se disent liées; et

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là , |>i.icc«'s il.ms l'obscurité dp. ciiaus et dans l'empile fabuleux des traditions, elles se présentent accompagnées d'un e'tat de choses si prodigieux , ([u'il semble interdire tout accès au jugement; mais cet état même suscite un premier raisonnement , qui en résout la difficulté ; car , bi les îaits prodigieux que nous présentent les systèmes théologiques ont réellement existé ; si , par exemple , les métamorphoses , les apparitions, les conversations d'un seul ou de plusieurs dieux , tracées dans les liures sacres des Indiens, des Hébreux , des Parsis , sont des événemens historiques, il faut convenir que la nature d'alors différait entièrement de celle qui subsiste ; que les hommes actuels n'ont rien de commun avec ceux de ces siècles-là , et qu'ils ne doivent plus s'en occuper.

« Si, au contraire, ces faits prodigieux n'ont pas réellement existé dans l'ordre physique , dèslors on conçoit qu'ils sont du genre des créations de l'entendement ; et sa nature , capable encore aujourd'hui des compositions les plus fantastiques , rend d'abord raison de l'apparition de ces monstres dans l'histoire ; il ne s'agit plus que de savoir comment et pourquoi ils sont formés dans l'imagination: or, en examinant avec attention les sujets de leurs tableaux , en analysant les idées i[u'ils combinent et (ju'ils associent, en pesant a\ec soin toutes les circonstances qu'ils allèguent, l'on parvient à découvrir à ce premier état incrovable une solution conforme aux lois de la

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nature, on s'aperçoit que ces récits d'un geuit fabuleux ont un sens figuré autre que le sens apparent ; que ces prétendus faits merveilleux sont des faits simples et physiques , mais qui , mal conçus ou mal peints , ont été dénaturés par des causes accidentelles dépendantes de l'esprit humain ; par la confusion des signes qu'il a employés pour nous peindre les objets; par l'équivoque des mots, le vice du langage, l'imperfection de l'écriture; on trouve que ces dieux, par exemple, qui jouent des rôles si singuliers dans tous les systèmes , ne sont que les puissances physiques de la nature , les éléniens , les vents , les astres , et les météores , qui ont été personnifiés par le mécanisme nécessaire du langage et de l'entendement ; que leur ine, leurs mœurs, leurs actions ne sont que le jeu de leuj's opérations , de leurs rapports ; et que toute leur prétendue histoire n'est que la description de leurs phénomènes, tracée par les premierphysiciens qui les observèrent, et prise à contresens par le vulgaire , qui ne l'entendit pas , ou par les générations suivantes qui l'oublièrent. Ou reconnaît , en un mot , que tous les dogmes théologiques sur V origine du monde, sur la nature de Dieu , la réuclation de ses lois , V apparition de sa personne , ne sont que des récits de faits astronomiques , que des narrations figurées et embkjnatiques du jeu des constellations : on se convaincra que l'idée même de la Div^inité , cette idée aujourd'hui si obscure , n'est, dans son modèle primitif, que celle des puissances physiques de l'uni-

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^•ers , cousidërees tantôt comme multiples à raison lie leurs agens et de leurs phcnorjiènes , et tantôt comme un être unique et simple par Vensemble et le rapport de toutes leurs parties ; en sorte que l'être appelé Dieu a été tantôt le vent, le Jeu, Veau , tous les élémens ; tantôt le soleil , les astres, les planètes et leurs influences; tantôt la inatii've du monde visible , la totalité de l'univers ; tantôt les qualités abstraites et métaphysiques , telles que V espace, la durée, le mou\-'ement et V intelligence ; et toujours avec ce résultat , que Vidée de la Dn^inité n'a point été une révélation miraculeuse d'êtres invisibles , mais une production naturelle de l'entendement, une opération de l'esprit humain , dont elle a suivi les progrès et subi les révolutions dans la connaissance du monde physique et de ses agens.

« Oui , vainementlesnationsreportentleur culte à des inspirations célestes ; vainement leurs dogmes invoquent un premier état de choses surnaturel : la barbarie originelle du genre humain (3 7] , attestée par ses propres monumens , dément d'abord toutes ces assertions; mais de plus un fait subsistant et irrécusable dépose victorieusement contre les faits incertains et douteux du passé. De ce que l'homme n acquiert et ne reçoit d'idées que par l'intermède de ses sens (38) , il suit avec évidence que toute notion qui s'attribue une autre origine que celle de l'expérience et des sensations , est la supposition erronée d'un raisonnement dressé dans un temps postérieur : or il suffit de jeter un coup

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d'ceil réfléchi sur les systèmes sacrés de V origine chi momie , l'action des dieux , pour découvrir à chaque idée, à chaque mot, l'anticipation d'ua ordre de choses qui ne naquit que long-temps après; et la raison, forte de ces contradictions, rejetant tout ce qui ne trouve pas sa preuve dans l'ordre naturel , et n'admettant pour bon sjstème historique que celui qui s'accorde avec les vraisemblances, la raison établit le sien, et dit avec assurance :

« Avant qu'une nation eût reçu d'une autre nation des dogmes déjà inventés; avant qu'une génération eût hérité des idées acquises par une génération antérieure , nul de tous les systèmes composés n'existait encore dans le monde. Enfans de la nature , les premiers humains , antérieurs a tout événement , novices à toute connaissance , naquirent sans aucune idée ni de dogmes issus de disputes scolastiques , ni de rites fondés sur des usages et des arts à naître , ni de préceptes qui supposent un développement de passions , ni de codes qui supposent un langage, un état social encore au néant ; ni de dis^iniie , dont tous les attributs se rapportent à des choses physiques, et toutes les actions à un état despotique de gouvernement ; ni enfin à' âme et de tous ces êtres métaphysiques que l'on dit ne point tomber sous les sens , et à qui cependant , par toute autre voie , l'accès à l'entendement demeure impossible. Pour arriver à tant de résultats , il fallut parcourir un rercle nére<;saire de faits préalables ; il fallut (juc

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tlos ossais rt'pctcs et. lents ai)prissont à l'Iiomint; brut l'usage de ses organes; que rexperience accumulée de générations successives eût invente e1 perfectionne les moyens de la vie , et que l'esprit , dégage' de l'entrave des premiers besoins, s'élevât à l'art complique' de comparer des idées , d'asseoir des raisonnemens , et de saisir des rapports abstraits.

Origine de Vidée de Dieu. Culte des éléinens et des puissances physiques de la nature.

« Ce ne fut qu'après avoir franchi ces obstacles et parcouru déjà une longue carrière dans la nuit de l'histoire , que l'homme , méditant sur sa condition , commença de s'apercevoir qu'il était sourais à des forces supérieures à la sienne et indépendantes de sa volonté. Le soleiU'éclairait , réchauffait ; le feu le brûlait , le tonnerre l'effrayait , l'eau le suffoquait , le veut l'agitait ; tous les êtres exerçaient sur lui une action puissante et irrésistible. Long-temps automate , il subit cette action sans en rechercher la cause ; mais du moment qu'il vovdut s'en rendre compte , il tomba dans Vétonnement ; et , passant de la surprise d'une première pensée à la rêverie de la curiosité , il forma une série de raisonnemens.

« D'abord , considérant V action des élémens sur lui , il conclut de sa part une idée de faiblesse , iï assujettissement , et de leur part une idée de

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puissance , de domination ; et cette idée de puissance fut le t}'pe primitif et fondamental de toute idée de la Divinité.

« Secondement , les êtres surnaturels , par leur action , excitaient en lui des sensations de plaisir ou de douleur, de bien ou de mal: par un effet naturel de son organisation , il conçut pour eux de V amour ou de V av^ersion ; il désira ou redouta leur présence , et la crainte ou V espoir furent le principe de toute ide'e de religion.

<i Ensuite , jugeant de tout par comparaison , et remarquant dans ces êtres un înoui^ement spontané comme le sien , il supposa dans ce mouvement une ■volonté , une intelligence de l'espèce de la sienne ; et de là , par induction , il fit un nouveau raisonnement.— Ayant éprouvé que certaines pratiques envers ses semblables avaient l'effet de modifier à son gré leurs ail'ections et de diriger leur conduite, il employa ces pratiques avec les étî^es puissans de l'univers ; il se dit : « Quand mon semblable , plus fort que moi, veut me faire du mal , je m'abaisse devant lui, et ma prière a l'art de le calmer. Je prierai les êtres puissans qui me frappent ; je supplierai les intelligences des vents, des astres, des eaux, et elles m'entendront; je les conjurerai de détourner les maux , de me donner les biens dont elles disposent; je les toucherai par mes larmes , je les fléchirai par mes dons , et je jouirai du bienêtre. »

« Et l'homme , simple dans l'enfance de sa raison , parla au soleil, à ]a lune; il anima de son

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t'spj-il ri lie SCS passions les i^va/uls as^ens de la natiirr; il crut, par de vains sons, par de vaines pratiques, changer leurs lois inflexibles : erreur funeste ! Il pria la pierre de monter, l'eau de s'eloN er, les montagnes de se transporter; et , substituant un monde fantastique au monde véritable , il se constitua des élres d'opinion , pour l'épouvantail de son esprit et le tourment de sa race.

« Ainsi les idées de Dieu et de religion , à l'égal de toutes les autres, ont pris leur origine dans les objets physiques, et ont ëte, dans l'entendement de l'homme, le produit de ses sensations, de ses besoins, des circonstances de sa vie et de l'état progressif de ses connaissances.

« Or, de ce que les idées de la Divinité eurent pour premiers modèles les êtres physiques, il résulta que la Dii'inité fut d'abord variée et multiple , comme les formes sous lesquelles elle parut agir: chaque ^ire ïnl une puissance , xmgcnie; et l'univers, pour les premiers hommes , fut rempli de dieux innombrables.

« Et de ce que les idées de la Diuinité eurent pour moteurs les affections du cœur humain , elles subirent un ordre de division calque sur ses sensations de douleur et de plaisir, d'amour ou de haine; les puissances delsL nature, les dieux, les génies furent partages en hienfaisans et en malfaisnns , en bons et en mauvais; et de là l'universalité de ces deux caractères dans tous les systèmes de religion.

« Dans le principe, ces idées, analogues à la

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condition de leurs inventeurs , furent long-temps confuses et grossières. Errans dans les bois, obsède'» de besoins, dënuës de ressources, les hommes sauvages n'avaient pas le loisir de combiner des rapports et des raisonnemens : affectes de plus de maux qu'ils n'éprouvaient de jouissances , leur sentiment le plus habituel e'tait la crainte, leur the'ologie la tendeur; leur culte se bornait à quelques pratiques de salut et d'offrande à des êtres qu'ils se peignaient /e'rorei et avides comme eux. Dans leur ëtat d'e:f alité et d'indépendance, nul ne î'e'tablissait me'diateur auprès de dieux insiirhordonnés et pauvres comme lui-même. Nul n'ayant de superflu à donner, il n'existait ni parasite sous le nom de prêtre , ni tribut sous le nom de victime , ni empire sous le nom d'autel ; le dogme et la morale confondus n'e'taient cpie la conservation de soi-même ; et la religion , ide'e arbitraire , sans influence sur les rapports des hommes entre eux, n'e'tait qu'un vain hommage rendu aux puissances visibles de la nature.

« Telle fut l'origine ne'cessaire et première de toute ide'e de la Divinité'. »

Et l'orateur s'adressant aux nations sauvages : « IVous vous le demandons , hommes qui n'avez pas reçu d'ide'es étrangères et factices ; dites-nous si jamais vous vous en êtes forme' d'autres ? Et vous , docteurs , nous vous en attestons ; ditesnous si tel n'est pas le te'moignage unanime de tous les anciens monumens (39).

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