‹ Les ruinesChapitre 44 sur 66 · CHAPITRE XXII. l8î · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII. l8î

personnage. C'est le soleil qui , sous le nom à' Or II s , naissait comme votre dieu, au solstice d'hiver, dans les bras de la yierge céleste , et qui passait une enfance obscure, clé nuée , disetteusc , comme l'est la saison des frimas. C'est lui qui , sous le nom tVOsiris , perse'cute par Typ/ion et par les tyrans de l'air , e'tait m/.v h mort , renfermé dans un tombeau obscur, emblème de Vhémisphère d'iiiwer , et qui ensuite, se relevant de la zone inférieure, vers le point culminant des cieux, ressuscitait vaincpieur des géans et des anges destructeurs.

«Vous, prêtres! qui murmurez, vous portez ses signes sur tout votre corps : votre tonsure est le disque du soleil {^g) , votre étale est son zodiaque , vos chapelets sont l'emblème des astres et des planètes. Vous , pontifes et prélats ! votre mitre , votre crosse , votre manteau , sont ceux d'Osiris; et cette croix , dont vous vantez le mystère sans le comprendre , est la croix de Sérapis , tracée par la main des prêtres égyptiens sur le plan d'un monde figuré , laquelle , passant par les équinoxes et par les tropiques , devenant l'emblème de la vie future et de la résurrection, parce qu'elle touchait aux portes d'ivoire et de corne , par où les âmes passaient aux cieux. »

A ces mots, les docteurs de tous les groupes commencèrent de se regarder avec étonnement ; mais, nul ne rompant le silence, l'orateur continua :

« Et trois cause? principales concoururent y

cette confusion des idées. Premièrement les expressions figurées par lesquelles le langage naissant fut contraint de peindre les rapports dp objets; expressions qui, passant ensuite à\v sens propre à un sens général , d'un sens phy si que à un sens moral, causèrent, par leur équivoques et leurs synonymes , une foule de méprises.

« Ainsi , ayant dit d'abord que le soleil surmontait , venait a bout de douze animaux , on crut par la suite qu'il les tuait, les combattait, les domptait; et l'on en fit la rie historique d'Hercule (5o).

« Ayant dit qu'il réglait le temps des travaux, des semailles, des moissons; qu'il distribuait les saisons , les occupations ; qu'il parcourait les climats ; qu'il dominait sur la terre, etc. , on le prit pour un roi législateur, pour un guen^ier conquérant; et l'on en composa l'histoire d'Osïj^is , de Bacchus et de leurs semblables.

o Ayant dit qu'une planète entrait dans un signe , on fit de leur conjonction un mm^iage .. un adultère , un inceste. Ayant dit qu'elle était cachée , ensei^elie , parce qu'après avoir disparu elle revenait à la lumière et remontait en exaltation, on la dit morte, ressuscitée, enlevée au ciel, etc.

« Une seconde cause de confusion fut les figurematérielles elles-mêmes par lesquelles on peignit d'abord les pensées, et qui , sous le nom d'hieroglfphes ou caractères sacj^Sj furent la premitrc

•-.IIAI'ITKE XXII. l83

invention de l'osprit. Ainsi , pour avertir de l'inondation et du besoin de s'en préserver , l'on avait peint une nacelle , le nax'ire yirgo y pour désigner le vent ^ l'on avait peint une aile d'oiseau ; pour spécifier la saison, le 7nois , l'on avait peint Voiseau de passage, V insecte, Y animal qui apparaissait à cette époque ; pour exprimer \ hip-er, on peignit un ;;o7'c , un serpent, qui se plaisent dans les lieux humides ; et la réunion de ces figures avait des sens convenus (5i) de phrases et de mots. Mais comme ce sens ne portait par luimême rien de fixe et de précis ; comme le nombre de ces figures et de leurs combinaisons devint excessif, et surchargea la mémoire , il en résulta d'abord des confusions, des explications fausses. Ensuite , le génie ayant inventé l'art plus simple d'appliquer les signes aux sons , dont le nombre est limité , et de peindre la parole au lieu des pensées , V écriture alphabétique fit tomber en désuétude les peintures hiéroglyphiques ,- et , de jour en jour , leurs significations oubliées donnèrent lieu à une foule d'illusions, d'équivoques et d'erreurs.

« Enfin , une troisième cause de confusion fut l'organisation civile des anciens Etats. En effet, lorsque les peuples commencèrent de se livrer à l'agriculture, la formation du calendrier rural exigeant des observations astronomiques continues , il fut nécessaire d'y préposer quelques individus chargés de veiller à l'apparition et au coucher de certaines étoiles; d'avertir du retour

l84 LES RUINES.

de l'inondation, de certains vents de l'époque des pluies , du temps propre à semer chaque espèce de grain ; ces hommes , à raison de leur service , furent dispenses des travaux vulgaires , et la socie'te' pourvut à leur entretien. Dans cette position, uniquement occupés de l'observation, ils ne tardèrent pas de saisir les grands phénomènes de la nature, de pénétrer même le secret de plusieurs de ses opérations : ils connurent la marche des astres et des planètes ; le concours de leurs phases et de leurs retours avec les productions de la terre et le mouvement de la végétation ; les propriétés médicinales ou nourrissantes des fruits et des plantes j le jeu des élémens et leurs affinités réciproques. Or , parce qu'il n'existait de moyen de communiquer ces connaissances que par le soin pénible de l'instruction orale, ils ne les transmettaient qu'à leurs amis et à leurs parens ; et il en résulta une concentration de toute science et de toute instruction dans quelques familles , qui, s'en arrogeant le privilège exclusif, prirent un esprit de corps et di' isolement funeste à la chose publique. Par cette succession continue des mêmes recherches et des mêmes travaux , le progrès des connaissances fut , à la vérité , plus hâtif; mais , par le mystère qui l'accompagnait , le peuple , plongé de jour en jour dans de plus épaisses ténèbres, devint plus superstitieux et plus asservi. Voyant des mortels produire certains phénomènes, annoncer, comme à volonté , des éclipses et des comètes , guérir des

Page 1