II. - DANS LES RUINES
1. A l'entrée des ruines. — Une boutade de Victor Hugo. — Mais voici à notre droite une petite porte surmontée d'un écriteau où on lit : « Entrée des ruines. » Entrons donc et prenons un ticket, lequel est valable pour la journée, nonobstant toute sortie intermédiaire. En nous retournant, la première chose qui frappe nos regards à gauche, sont ces mots, crayonnés en gros caractères sur la muraille, par le célèbre poète Victor Hugo, lors de son passage à Villers, et que l'on a religieusement respectés jusqu'à ce jour :
Veni, Vidi, Flevi.
O fats ! sots parvenus ! ô pitoyable engeance Qui promenez ici votre sotte ignorance Et votre vanité ;
Cessez de conspuer cette admirable ruine ' En y bavant vos noms, qui, comme une vermine, Souillent leur majesté.
Passant la tête par l'une des baies qui s'ouvrent du même côté, on aperçoit le lit de la Thyle, large ruisseau traditionnel, qui desservait le monastère. Les petites ouvertures qu'on découvre au-dessus du niveau de l'eau, sont des lucarnes éclairant autant d'anciennes prisons, situées sous le bâtiment de l'économat et dans lesquelles nous pourrons descendre tantôt.
2. Dans le palais abbatial. — Le spacieux et surtout très long corridor (plus de 100 mètres) dans lequel nous nous trouvons ensuite, desservait le splendide palais abbatial (voyez Plan W), reconstruit en entier au xvine siècle et dont nous reparlerons plus tard. En avançant de quelques pas, nous voyons s'ouvrir
à notre gauche la superbe porte d'honneur, par laquelle dait à l'intérieur du vestibule d'honneur Au fond de
on accécelui-ci.
FIG.6. — RUINES DUJRÉFECTOIRE DU MOYEN-AGE ET DE LA GRANDE ENTRÉE DU 18« SIÈCLE, VUES DE LA COUR D'HONNEUR.
nous apercevons par les baies de trois grandes -fenêtres, le magnifique et vaste jardin de l'abbé et des hôtes de distinction.
(1) D'après les traditions locales, ce vestibule était surmonté d'un dôme et l'on y déposait les corps des religieux avant de célébrer leurs funérailles. On raconte aussi à ce propos (nous tenons le fait de M. Vos) qu'un jour, des enfants de chœur, déjà d'un certain âge, ayant dérobé des fruits, le proviseur les mit au pain et à l'eau dans un appartement du Dôme, mais que l'abbé D. Cloquette leur fit passer en cachette de la bière et de la viande avec de bons conseils pour l'avenir.
VERS LE CLOITRE
A l'extérieur, la même porte, dépourvue de son perron primitif, s'ouvre sur la belle Cour d'Honneur. Celle-ci, entrevue du seuil du pseudo-perron où nous sommes à présent, offre un coup d'oeil des plus pittoresques, avec les arbres séculaires qui l'ombragent généreusement, les débris de colonnes, de vasques, de pierres armoriées etc., qui en jonchent le sol herbeux, et surtout les ruines imposantes du réfectoire aux vastes et splendides fenêtres romano-ogivales, fermant harmonieusement la perspective à l'ouest. Les silhouettes vertigineuses de l'église abbatiale, la ferment de même au nord. Au delà, ou plutôt au dessus, on n'aperçoit guère que la forêt montueuse qui encadre presqu'entièrement les restes grandioses du puissant monastère. Une petite fon taine monumentale, en style renaissance, se cachant modestement dans un angle à gauche, complète ce tableau si poétique et des plus impressionnants.
En réalité, cette cour à la fin du xvme siècle, était fermée au nord (par conséquent à notre droite) par le Quartier du dernier abbé flambant neuf, construit par Dom Cloquette, et dont il ne reste que les soubassements en belles pierres de taille et de vastes caves.
A l'est (donc à notre gauche) se trouvait le logement des pauvres et des pèlerins (Plan Y) et, plus près de nous, la Bour série ou Economat (Plan X), bâti sur les prisons déjà citées. La conciergerie actuelle semble avoir été une dépendance de 1* Economat. Enfin la cour d'honneur était fermée à l'ouest par deux bâtiments rectangulaire (v. Plan V), dont nous apercevons devant nous les substructions peu intéressantes et qui sont situées de chaque côté de Y Entrée principale (Plan V1) à laquelle on accédait par une belle grille d'honneur, dont on distingue encore les gros piliers carrés, de chaque côté de la route percée au XIXe siècle. L'un de ces piliers est adossé à la chapelle moderne de S1 Bernard.
Presque sous nos pieds, pour ainsi dire, dans le corridor, se montre recouvert par un petit grillage, l'orifice de la grande citerne des latrines du palais abbatial et des hôtes, citerne qu'on a souvent fait prendre aux naïfs visiteurs pour une oubliette, ainsi que les vestiges d'excavations se remarquant à deux pas à notre droite et provenant d'anciennes prisons remblayées.
Ah ! ces infâmes oubliettes ! Où n'en a-t-on pas découvert?
Il n'y a pas bien longtemps encore que tout auteur, parlant des ruines de Villers, aurait crû manquer gravement à la sincérité historique, en négligeant de mentionner, avec force commentaires, les soit-disant oubliettes de l'abbaye, dont la moindre excavation faisait forcément partie. Aujourd'hui cependant, en face des affirmations contraires de l'archéologie, basées sur des faits irrécusables, il faut bien en déchanter et rendre aux vieilles citernes, caves et prisons ordinaires, leur véritable destination.
Du temps de l'hôtel Dumont, de joyeuse mémoire, la cour d'honneur était pourvue d'un kiosque, destiné aux racleurs de violon, qui venaient à certaines époques, y faire danser la jeunesse des alentours. Plus tard des artistes bruxellois y vinrent donner, durant la belle saison, de véritables concerts, finissant toujours, bien entendu, par l'indispensable bal, attirant des foules énormes, à tel point, que lors de notre première visite aux ruines, il y a de cela plus de huit lustres, nous y fûmes le témoin ahuri d'une valse échevelée de 400 bruxellois, s'en donnant à qui mieux mieux, là, où tout, cependant, semblait se réunir pour prêcher l'austérité des mœurs et le respect des morts. Heureusement, pour notre dignité nationale, l'État a mis bon ordre à ces actes, constituant de véritables profanations, si inconscientes qu'elles fussent, de la part de leurs trop folâtres auteurs.