‹ Les ruines de l'Abbaye de VillersChapitre 17 sur 45 · DES NEFS EN · texte numérisé non relu

DES NEFS EN

qu'avaient, à l'époque de cette catastrophe, certains paysans des environs, grands dénicheurs de corneilles, d'abattre sans sourciller des quartiers énormes de maçonnerie, pour parvenir à leurs fins, ce qui, on le comprend, devait ébranler singulièrement les hauts murs de l'église, qu'un miracle d'équilibre tenait encore debout.

Quoi qu'il en soit, et grâce à l'intervention éclairée du gouvernement, cet admirable vaisseau est aujourd'hui déblayé, et les bases des colonnes écroulées, sont mises entièrement à découvert. Elles semblent n'attendre que le moment assez prochain, espérons-le, où dans sa sollicitude éclairée, le ministère des beaux-arts,

entreprendra pour la nef de l'église abbatiale ce qu'il vient de terminer depuis peu si heureusement pour la voûte du chœur, rendant ainsi à l'admiration et à l'étude des âges présents et futurs, ce spécimen si recommandable de l'architecture monastique de l'époque de transition.

L'église abbatiale de Villers, de même que l'ensemble des ruines de l'abbaye, a perdu beaucoup de son cachet poétique depuis 1893, par suite des travaux de déblaiement, de soutènement et de restauration, et ressemble plutôt aujourd'hui à un édifice en reconstruction qu'à toute autre chose.

Par contre, elle présente un intérêt archéologique bien plus considérable qu'autrefois et qui s'accroît, au fur et à mesure des nouvelles découvertes, amenées par des fouilles presque incessantes, mettant au jour, ici, un tombeau plus ou moins énigmatique; là, un pavement tout à fait primitif et parfois des plus curieux; ailleurs, des emplacements d'autels, de ravissantes clefs de voûtes gothiques, de jolies colonnettes romanes, etc., desquels on a déjà composé, dans une dépendance du palais abbatial, un petit musée archéologique des plus intéressants et dont la direction permet assez gracieusement l'entrée, même aux profanes qui manifestent le désir de le visiter.

Néanmoins, pour la satisfaction des natures artistiques, nous reproduisons ci-après la description très sommaire, du reste, faite par M. Van Bemmel, de l'aspect que présentait cette partie essentielle des ruines, il y a peu d'années encore ■ « Presque toute la voûte s'est écroulée; ce qui reste est chargé d'une épaisse végétation venue des forêts voisines; la façade, affreusement mutilée, ne laisse plus guère deviner son style primitif; des amas de débris, dont la nature semble vouloir reprendre possession, encombrent le monument et ses abords; mais le cachet d'art est resté à tout cela, et l'aspect est plus frappant encore qu'au temps de la splendeur de l'abbaye, car l'intérieur avait été en dernier lieu encombré d'ornements aussi riches que de mauvais goût, et l'extérieur présentait d'absurdes revêtements Renaissance en pierre bleue. » (V. B. Guide de l'Excursiomiiste, 10e éd.)

Enfin, à qui désire connaître l'aspect extérieur de l'église abbatiale au xvine siècle, il suffit de jeter un coup d'œil sur la reproduction réduite que nous donnons dans notre Plan-Guide de

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la vue de l'abbaye en 1780, qui a paru dans le Grand Théâtre sacré du duché de Brabant, publié par Le Roy M.

2. Dispositions et dimensions générales. — Moines et convers. — L'église abbatiale de Villers est érigée sous le vocable de Notre-Dame, de même que toutes celles de l'ordre cistercien, en vertu d'une prescription spéciale de la règle.

Elle se présente sous la forme d'une croix latine très régulière et se partage, comme la plupart des grands édifices de ce genre, en cinq parties principales qui sont : i°le vestibule, porche ou nartex; 20 la nef ou vaisseau, flanquée de ces deux bas côtés; 3° le chœur envahissant une partie de la nef, et son prolongement séparant les bas côtés occidentaux des transepts; 4" les transepts ou bras de la croix latine; 5° le sanctuaire, abside ou presbytère, occupant tout l'espace à l'orient du chœur.

Cette église présente de plus un certain nombre de chapelles adossées extérieurement aux transepts et au bas côté septentrional de la nef, lesquelles ont été ajoutées après coup à la construction primitive et dont nous reparlerons plus loin.

La longueur totale intérieure de l'église, du seuil au fond du sanctuaire, est de quatre-vingt onze mètres soixante cinq centimètres (et non pas de cent mètres comme on l'a écrit faussement) et sa plus grande largeur, aux transepts, de quarante-un mètres soixante-dix centimètres. Ces dimensions, données par MM. Lefèvre et Licot, répondent à peu près à celles de l'église d'Aulne, bâtie vers la même époque, et dont la longueur moindre d'une travée (c'est-à-dire d'environ cinq mètres) est compensée par une largeur de quarante-sept mètres aux transepts.

Mais, nous demandera-t-on peut-être, pourquoi la plupart des églises abbatiales construites au xi Ie et au xine siècle sont-elles si vastes ? C'est, répondrons-nous, à cause du grand nombre des vocations religieuses qui se produisaient à cette époque d'une foi tellement simple, vive et généreuse qu'elle entraînait en masse même les classes les plus riches, à la pratique de l'esprit de sacrifice, poussé non seulement jusqu'à l'abandon total de ses biens, mais

(1) Nous en avons publié une magnifique reproduction grand format, à peu près de même dimension que l'original, en tète de notre Vade-Mecum du touriste à Villers.

jusqu'à l'abnégation absolue de soi-même, sous le joug de l'obéissance religieuse au sein des cloîtres, en vue d'obtenir plus sûrement le bonbeur céleste, promis par Jésus-Christ à ses fidèles adeptes. C'est ainsi qu'à Villers, au moment de l'achèvement de l'église, en 1273, sous l'abbé Arnold de Gestèle, on ne comptait pas moins de 100 moines et 3oo frères convers.

Le mot convers devant revenir plus d'une fois sous notre plume, nous croyons nécessaire d'en bien établir ici la véritable signification, en montrant la différence qui existait, chez les Cisterciens et autres ordres religieux, entre les moines proprement dits et les convers ou frères lais.

Tout l'ordre de Cîteaux priait et travaillait comme, du reste, cela se pratique encore de nos jours chez les Trappistes \ Cisterciens ramenés à la primitive observance par l'abbé de Rancé) et même chez les Bénédictins modernes, notamment à l'abbaye de Maredsous, mais avec quelques modifications légères nécessitées par les besoins de l'époque, besoins auxquels ces grands ordres monastiques ont toujours su se plier plus ou moins de tout temps, sauf, peut être, au XVIIIe siècle, où ils paraissent n'avoir pas bien compris la situation.

Un chapitre de la règle de Saint-Benoît est même consacré au travail journalier des mains (de opère manuum quofidiano). Ce travail devait durer, pour les moines, chaque jour ouvrable, environ 7 heures Naturellement, il n'avait pas lieu les dimanches ni les fêtes chômées.

Il pouvait consister, et il consistait pour certains moines, surtout chez les anciens Bénédictins, en copie de manuscrits; mais on se tromperait, si l'on croyait que tous les Bénédictins passaient leur vie à copier des livres. Saint Benoît prévoit le cas où ils seront occupés à des travaux agricoles : « 'Si la nécessité du lieu, « dit-il, ou la pauvreté, exige que les religieux s'occupent person- « nellement à recueillir les fruits de la terre, ils ne s'en attristeront « point; car, s'ils vivent du travail de leurs mains comme nos « pères et comme les apôtres, c'est alors qu'ils seront de vrais « moines. »

Aucun des membres de l'ordre n'était dispensé du travail ou de la prière ; cependant, afin que l'association cistercienne pût, en remplissant ces deux grandes obligations de l'homme, atteindre un

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résultat plus haut et plus digne, on avait, dans une certaine mesure, partagé la tâche commune. De là, la division des cisterciens en moines et en convers, empruntée à la règle de Saint- Benoît, mais qui revêt ici un caractère bien plus énergique.

Le moine est ordinairement prêtre. 11 travaille, sans doute, mais surtout il prie, et tout autre devoir est subordonné à celui-là; il prie en commun, suivant l'antique conseil du Christ; sa prière est la prière liturgique, consacrée par les vieilles traditions de l'Eglise; c'est à chanter, en compagnie de ses frères, les louanges de Dieu et des saints qu'il emploie la meilleure partie de sa vie.

Le frère convers ou frère lai, dévoue la sienne au travail le plus humble, au travail des mains. Il sort de bonne heure pour labourer les terres, pour mener les bestiaux aux pâturages. Dans la maison, c'est lui qui prépare les cuirs, foule le drap, moud le blé; mais, dons ses occupations diverses, le silence de la méditation et de la prière ne l'abandonne pas; ce laboureur, ce pâtre, cet artisan, c'est toujours un religieux. (Pour plus de détails voir Fastes de l'Abbaye d'Aulne pages 5q à 75.)

3. Caractère architectural et ornementation. — Nous ne possédons que des renseignements incomplets sur l'aspect intérieur de l'église abbatiale avant la grande et lamentable catastrophe de la lin du xvnic siècle.

Dom Martène et D. Durand, qui la visitèrent au commencement du siècle susdit, paraissent s'être beaucoup plus préoccupés d'en relever les diverses inscriptions, que d'en admirer et d'en décrire les formes architecturales, la décoration et les œuvres d'art qui s'y trouvaient renfermées'".

Heureusement qu'un autre moine voyageur y a suppléé jusqu'à un certain point. En effet, parmi les quelques détails donnés par nous au cours de cette description des ruines de Villers et qui semblent être demeurés inconnus à tous ceux qui avaient écrit jusqu'alors sur la même matière, un certain nombre

(1) Voici tout ce qu'ils en disent dans la relation de leur voyage : « L'église est « assez belle, mais comme elle a été renouvelée, il n'y reste plus d'anciens monuments que » deux tombeaux ; l'un, à ce qu'on dit, du fondateur, et l'autre d'un comte de Louvain.

On lit seulement dans une chapelle cinq vers, qui nous apprennent qu'en i5go, on « y transféra les ossements de dix personnes illustres par leur sainteté. •>

( Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de Saint-Maur, iyiy.Tome II, page 200.)

sont extraits des notes très originales laissées par Dom Guyton, religieux cistercien assez fin observateur, qui visita l'abbaye de Villers en 1749 et dont le manuscrit, qui se trouve à la bibliothèque nationale à Paris, nous a été signalé par un article de l'année 1886 du Messager des Sciences historiques, de Gand (*).

Si maintenant nous jetons un coup d'œil sur le caractère architectural de l'édifice considéré dans son ensemble, nous constatons à première vue, que l'église de Villers n'appartient que partiellement au style de transition, c'est-à-dire par son porche, ses transepts et son abside, car, à l'exception des portes donnant sur le cloître, les trois nefs sont de style ogival pur. Aux transepts, le style de transition ne s'observe même qu'aux murs droits, qui terminent leurs extrémités. Il règne tout entier dans l'abside, ce qui, joint aux faibles dimensions de cette dernière, lesquelles ne répondent pas à celles des nefs, fait supposer que, comme dans la plupart des églises du moyen-âge, c'est là la partie la plus ancienne de l'édifice.

C'est aussi par elle que nous débuterons dans la description que nous ferons plus loin des parties principales de l'église.

Mais avant tout achevons de déterminer plus en détail, le caractère architectural de l'œuvre et spécialement des nefs, d'après un spécialiste d'une autorité incontestable :

« L'église de Villers (je parle du vaisseau ogival primaire du commencement de xme siècle), dit E. Coulon, est une œuvre magistrale, dans laquelle l'architecte s'est non seulement montré à la hauteur du progrès de son époque, mais encore a réalisé par des moyens simples et logiques d'avantageuses innovations.

« L'ordonnance du temple est pleine d'ampleur et de relief, et chacun est d'accord pour reconnaître l'élégance de ses proportions.

« La construction, faite de matériaux qui, très certainement, étaient pour la première fois employés à cette échelle, est bien pondérée et équilibrée; elle résulte de calculs certains et dénote une expérience consommée.

(1) Cette première copie, assez fautive, a été depuis rectifiée et complétée de main de maître, par l'honorable et très regretté M. Schuermans, qui, sans nous connaître, a bien voulu nous dédier un exemplaire de son travail si consciencieux, paru dans le tome VII des Annales de la Soc. Archèol. de Nivelles sous ce titre : L'Abbaye de Villers en 174Ç. '

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« J'ai vainement cherché quelque point de construction où l'on aurait pu prendre le maître de l'œuvre en défaut, un fragment quelconque où son talent aurait dévié ou faibli par erreur de calcul, je n'ai rien trouvé. Partout, ce qui marque le dépérissement, est dû au vandalisme du siècle dernier, sans lequel tout serait resté dans un état de parfaite solidité. L'église de Villers n'avait point parcouru la moitié de la carrière à laquelle elle pouvait prétendre.

« Ces mérites du système, je les retrouve dans les détails de construction, et je reviens sur cette sollicitude attentive dans le choix des matériaux et l'assignation qui leur est faite de l'emplacement le plus favorable à leur nature propre et leurs dimensions.

« Pour parvenir au résultat obtenu, il fallait non seulement du savoir et de l'intelligence, mais aussi l'exercice d'une surveillance constante et dévouée.

« On sent un plan bien arrêté, rendant ce que son auteur voulait, restant dans le courant des idées contemporaines, mais rempli d'originalité; le maître sut produire des éléments décoratifs, aussi nouveaux que distingués, dans un domaine où la forme artistique paraissait si peu réalisable. Les profils des moulures sont pleins de souplesse et de rondeur. Que d'unité dans les lignes, les moulures et les rares ornements !

« Tout se tient, se lie et porte l'empreinte de la plus absolue individualité. » (L'église de l'ancienne abbaye de Villers, par Emile Coulon, architecte provincial, 1878, page 1 1.)

Maintenant, il est nécessaire que nous entrions dans quelques détails sur la façon dont Y ornementation des édifices consacrés au culte était entendue chez les Cisterciens, surtout au xne et au xmc siècle.

Les statuts de l'Ordre recommandaient la plus grande simplicité, même dans les églises, et proscrivaient impitoyablement, du moins dans le principe, toute espèce de peinture et de sculpture, sauf lorsqu'il s'agissait de croix. Aussi, les églises cisterciennes primitives, se font-elles généralement remarquer par un grand cachet d'austérité, comme il est aisé de s'en convaincre, sans sortir de celle de Villers, où la sculpture ornementale est d'une simplicité rudimentaire, quoique pleine de noblesse.

D'autre part, le badigeon primitif des murs de l'église susdite,

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- INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE ABBATIALE A PROXIMITÉ DU PORCHE OU NARTEX AU MOMENT DU GRAND DÉBLAIEMENT EN 1894

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mis cependant très heureusement à nu en plusieurs endroits, par suite de son adhérence remarquable, n'a permis de constater jusqu'à ce jour l'existence d'autre décoration picturale qu'une œuvre, également des plus simples, remontant évidemment au xme siècle, composée d'un fond ocre jaune, sur lequel on a dessiné un appareil formé de deux lignes blanches assez rapprochées qui s'étendait du chevet jusqu'à l'espace compris entre la 4e et la 5e colonne de la nef.

Au delà, le dessin, beaucoup moins visible, se complique tout bonnement d'un filet rouge intercale entre les deux lignes blanches, œuvre évidente d'un autre artiste qui aura voulu renchérir sur le lu xe d'ornementation de son prédécesseur.

Ce genre de peinture se remarque également aux ruines de l'église abbatiale d'Aulne.

Les pavés ornés, tels que ceux en mosaïques ou carreaux de diverses couleurs, étaient même proscrits. En 1235, l'abbé du Gard, ayant violé cette règle, fut condamné à démolir son pavé.

Les anciens usages de Cîtcaux défendent de mettre des vitraux peints dans les églises. En 1182, le chapitre général

I IO 19. — MÊME VUE QUE CELLE Cl-CONTRE, PRISE SIX ANS PLUS TARD, AU MOMENT OU M. L'ARCHITECTE LICOT DÉBOUCHE DU NARTEX DANS LA GRANDE NEF.

ordonna de détruire, en un délai de deux ans, tous les vitraux peints établis contrairement à cette prescription. 11 était seulement permis aux abbayes bénédictines devenues cisterciennes de conserver les leurs.

En 1253, l'abbé de Royaumont ayant eu l'audace de faire faire un autel orné de peintures, de sculptures, de courtines et de colonnes portant des anges, on lui ordonna de tout détruire dans le délai d'un mois sous peine d'être privé de vin lui et son prieur jusqu'à l'exécution de cette décision.

Les croix dorées ou argentées de grande dimension furent même proscrites par le chapitre général en 1257.

Cette prohibition de tout luxe s'étendait jusqu'aux ornements et autres objets du culte. Ainsi, dans les premiers temps, l'usage des ornements de soie était interdit aux moines et aux abbés, même dans les grandes cérémonies. Cette rigueur s'adoucit peu à peu.

En 1226, cette prescription est maintenue à l'égard des chasubles achetées; mais il est permis de se servir des chasubles de toute soie qui ont été données.

La lumière était d'une simplicité qui semblerait mesquine, si l'on ne se rendait pas compte des motifs d'humilité qui l'avaient inspirée.

Les anciens usages de Cîteaux défendent d'avoir plus de cinq lampes dans une église : d'abord trois dans le chœur des moines, dont une à l'entrée, une au milieu et l'autre au fond. On devait les allumer à la messe et aux vêpres des principales fêtes; bien entendu, on s'en servait tous les jours pour chanter matines. La quatrième lampe éclairait les convers, et une cinquième les étrangers; on les allumait quand on le voulait.

Les sévères règlements de Cîteaux prévoyaient même le mode de construction général des églises, pour empêcher que ces édifices, quoique dépouillés d'ornements, n'eussent encore un aspect trop majestueux, comme nous le verrons plus loin en parlant des prescriptions relatives aux tours ou clochers

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