‹ Les ruines de l'Abbaye de VillersChapitre 21 sur 45 · FIG. 28. — RÉFECTOIRE RÉGULIER. INTÉRIEUR ET PIGNON SEPTENTRIONAL · texte numérisé non relu

FIG. 28. — RÉFECTOIRE RÉGULIER. INTÉRIEUR ET PIGNON SEPTENTRIONAL

L'intérieur était partagé en deux nefs, par un rang de cinq belles colonnes cylindriques, dont nous n'apercevons plus que les bases circulaires, s'élevant à peine aujourd'hui à hauteur des mains. On distingue encore parfaitement sur les murs les traces de la

BATIMENTS CLAUSTRAUX RÉGULIERS

toi

retombée des nervures des voûtes, soutenues autrefois par ces colonnes, lesquelles devaient être évidemment à peu près semblables à celles des nefs de l'église.

De grandes et superbes fenêtres, à meneaux en pierre blanche assez tendre, au nombre de dix, jetaient la lumière à profusion dans le rez-de-chaussée. Elles se présentent sous la forme de deuxogives géminées, surmontées d'un œil-de-bœuf ou petite rose et encadrées d'un arc plein cintre. Le visiteur remarquera les gonds correspondants à la partie inférieure du vitrage et indiquant clairement que celle-ci pouvait seule s'ouvrir. C'est peut être un peu à cette circonstance, que ces immenses fenêtres doivent d'avoir pu résister si longtemps, malgré la faible consistance de la pierre des meneaux.

Outre les dix fenêtres que nous venons de décrire, on en voit deux autres simulées au côté septentrional adossé au cloître.

On y remarque aussi deux grands arcs correspondants à la hauteur des voûtes disparues, lesquels sont à plein cintre, tandis que sur les deux murs latéraux ils sont en ogive. Au-dessus se trouve une rangée de petites fenêtres romanes, faisant le tour de l'édifice, dont elles éclairaient l'étage. Celles du nord sont, à l'extérieur, surmontées deux à deux d'un arc en plein cintre.

Les pignons terminaux ont en outre, au-dessus des fenêtres susdites, d'autres ouvertures, les unes en ogive, les autres au sud en plein cintre, dont deux de front et une placée immédiatement sous l'extrémité supérieure du pignon (J).

L'étage éclairé par ces fenêtres était occupé par le carillon du monastère que dirigeait dans les derniers temps un aveugle de Gosselies. On n'est pas d'accord sur l'usage auquel servait le reste de ce grand étage. Les uns, comme MM. Lefèvre et Licot, pensent qu'il était affecté au vestiaire; d'autres avancent qu'il servait à emmagasiner certaines provisions alimentaires.

Mais reportons notre attention un peu plus bas et remarquons,

(i) « Le réfectoire, dit D. Guyton, est beau, haut, soutenu d'un rang de piliers au nombre de cinq, boisé de haut en bas. Dorure, tableaux. La table de l'abbé est sur un marche-pied, haut de deux pouces, et long de toute la largeur du réfectoire; elle est comme un trône avec dorures, et son dais rond doré; deux autres tables dans le même fond. Quatre tables de chaque côté, épaisses de quatre bons pouces, sans nappes ni marche-pieds. . . » (Schuermans, Op. cit., 14.)

BATIMENTS CLAUSTRAUX RÉGULIERS

sur la muraille méridionale, ces vestiges de peinture (plan s) où l'on distingue encore, mais très vaguement, une grande figure de la Sainte Vierge placée sur un trône et tenant l'enfant Jésus sur un bras avec un ange de chaque côté du groupe. M. Schayes croit cette fresque, contemporaine de la construction de l'édifice; mais MM. Lefèvre et Licot font observer, avec beaucoup de justesse, que, vu la sévérité primitive de la règle cistercienne à ce sujet, on ne peut guère la faire remonter au-delà du xvie siècle. Toute la peinture décorative du réfectoire se réduisait dans le principe au badigeon à fond jaune, que nous avons décrit précédemment à propos de l'église et dont on retrouve encore des traces de-ci de-là.

Dans le bas mur occidental, entre la troisième et la quatrième travée, nous remarquons une porte très étroite, donnant accès à un escalier en colimaçon, dont il ne reste que les premières marches et qui se continuait dans l'intérieur d'un large contrefort, jusqu'à la belle fenêtre, que nous apercevons dans le milieu de la quatrième travée, laquelle fenêtre, quoique semblable aux neuf autres pour la forme, en diffère par les matériaux employés à sa construction.

Elle ne figure pas dans la vue de l'abbaye de Villers en 1730, reproduite sur notre plan et ne remonte guère en effet au-delà du milieu du xvmc siècle; à cette époque elle a remplacé la tribune du lecteur (plan t) à laquelle accédait l'escalier dont nous venons de parler W.

(1) Les règlements et les usages relatifs à la nourriture respirent une grande sévérité dans les commencements de l'Ordre de Citeaux.

La règle de Saint-Benoit interdisait l'usage de la viande à tous les religieux qui n'étaient point malades. Cependant les règles susdites sur la distinction du gras et du maigre ne semblent pas avoir été du temps de Saint-Benoit les mêmes qu'aujourd hui ; il ne défend que la chair des quadrupèdes, il parait donc permettre celle de tous les oiseaux.

On ne se contenta pas à Citeaux de reproduire cette prohibition dans une foule de règlements successifs ; on alla plus loin : les légumes accommodés au gras furent défendus dès l'origine, et même un statut du Chapitre général de n52, condamna à jeûner au pain et à l'eau pendant sept \endredis, le cistercien qui en aurait mangé sciemment dans une maison d'un autre ordre. Les malades eux-mêmes, durent en général s'abstenir de viande tous les jours, depuis la septuagésime jusqu'à Pâques, et tous les samedis du reste de l'année.

Au quatorzième siècle l'ancienne ferveur s'était bien un peu relâchée : une partie des Cisterciens prétendaient que l'usage de la viande était autorisé chez eux par décision des souverains pontifes; il y avait des abbayes où tous les moines en man-

io4

9. Cuisine. — A l'angle nord du grand réfectoire une porte assez large donne accès dans l'antique cuisine de l'abbaye (plan M). Comme c'est à MM. Charles Licot et Lefèvre que revient l'honneur d'avoir découvert la véritable destination de cette salle ancienne et presque unique aujourd'hui dans son genre M, nous croyons ne pouvoir mieux renseigner nos lecteurs qu'en cédant la parole à ce dernier : « Cette salle singulière, dit-il, a toujours été prise pour le chauffoir. 11 est certain que tout visiteur, étranger aux choses d'une abbaye ancienne, demeure frappé d'étonnement à la vue de cette construction insolite.

geaient régulièrement plusieurs jours par semaine. Il fallut l'intervention du pape Benoît XII pour les rappeler à l'observance primitive. Enfin en 1493 le droit de manger de la viande les dimanches, mardis et jeudis, sauf le temps de l'Avent, la Septuagésime, le Carême et les Rogations, fut reconnu à tout l'ordre par les articles de Paris.

L'abbaye de Villers qui fut de tout temps renommée pour sa ferveur et son attachement aux observances primitives, à tel point qu'on ne l'appelait que " Villers la Sainte » ne s'empressa guère de profiter du droit de manger de la viande, si on en juge par ces lignes de Dom Martène et Durand, écrites vers 1715 : " Quoique l'abbaye de Villers soit encore illustre, on peut dire qu'elle n'est plus qu'une ombre de ce qu'elle a- été autrefois, mais elle a l'avantage d'avoir conservé l'abstinence plus longtemps qu'aucune autre abbaye de l'Ordre et de l'avoir abandonnée la dernière, heureuse si elle avait été assez ferme pour la conserver toujours ! « (Voyage littéraire, tome II, p. 200.)

Les auteurs de la relation ci-dessus ne mentionnent pas, comme ils le font pour Aulne, l'existence à l'abbaye de Villers d'un réfectoire affecté spécialement aux jours où l'on pouvait faire gras, mais nous avons tout lieu de croire que ces repas se faisaient à l'ancien chauffoir, transformé en réfectoire extraordinaire ou du colloque, du moins au xvnie siècle, comme nous l'avons dit plus haut.

La règle de Saint-Benoît gardait le silence sur la qualité du pain; l'usage du pain blanc fut défendu par les premiers règlements cisterciens. On le réservait aux malades et aux étrangers. (Pour plus amples détails sur la nourriture (pitance, mixture, etc.) de nos anciens moines et leur manière de se comporter à table voir Fastes de l'Abbaye d'Aulne, pp. 223 à 229.)

(1) Cette identification eut été faite depuis longtemps, si les auteurs qui ont décrit précédemment les ruines de Villers, avaient eu, comme MM. Licot et Lefèvre, la bonne idée de comparer tout d'abord cette partie des ruines aux bâtiments y correspondant sur les plans de Cîteaux et de Clairvaux (voir fig. 3 et 4), au lieu de s'en tenir à de vagues on-dit, ainsi que le firent Schayes (Histoire de l'Architecture en Belgique, t. III, p. 41) et Wauters {Abbaye de Villers, p. 74), sans rien déterminer. D'autres, tels que Vos (L'Abbaye de Villers, p. 23i-232) en voulant trancher la question, le firent malheureusement à rebours, plaçant la cuisine dans le chauffoir et vice-versa, puis, tout naturellement, la relaverie dans V Auditorium. Un quart de siècle plus tard, certain auteur (Delrue, Ruines remarquables de la Belgique, p. 99-101), qui, sans doute n'avait pas lu l'ouvrage de MM. Licol et Lefèvre. rééditait encore cette erreur, cependant si évidente, pour qui connaît la disposition ordinaire des lieux réguliers chez les Cisterciens.

BATIMENTS CLAUSTRAUX RÉGULIERS

io5

« Pour l'expliquer, nous devons rappeler que les moines se nourrissaient spécialement de légumes, dont la cuisson exigeait de larges vases et une énorme cheminée, par où la buée put s'échapper. C'est pour cette raison qu'à Villers, comme dans presque toutes les communautés de ce temps, on avait établi dans la cuisine une vaste cheminée d'aérage. formée au moyen de piliers reliés par des arcades ogivales. Au chapiteau des colonnes d'angle, se trouve un appendice, qui n'est autre chose que l'épaulement d'une suite de claveaux à tenons cintrés, formant un arc très peu bombé qui reliait deux colonnes et portait une maçonnerie pleine. Nous retrouverons cette disposition à la cheminée d'aérage de la brasserie.

« Cette salle curieuse a été l'objet de suppositions étranges Certains ont dit qu'il existait là un calorifère, dont la chaleur ^e répandait dans l'abbaye au moyen de conduits souterrains!... d'autres...

« Or, nous y avons retrouvé les conduits par lesquels la cuisine rejetait ses eaux dans le lit de la rivière, et ces égouts seraient sans justification dans un chaufToir. Dans l'un (0.75 x 0.45) nous avons découvert des arêtes de poissons et des écailles d'huîtres. » (Licot et LEFÈVRE, Op. cit., p. 42.) Au-dessus de la cuisine ou du ChaufToir certains auteurs placent l'atelier primitif des tailleurs '0. Un escalier partant de la cuisine et dont on voit encore les traces, y donnait accès.

(1) Consultez pour détails sur le costume des Cisterciens les Fastes de l'Abbaye d'Aulne-la-Riche, p.p. i8o, 184, 193 et 222.

io6

Page 1