‹ Les ruines de ParisChapitre 3 sur 8 · A LA RECH RC TE D UNE FEMME · texte numérisé non relu

A LA RECH RC TE D UNE FEMME

On a sans doute deviné que ces mille francs provenaient de René de Verdières.

On ne s'est pas trompé.

Après les premiers soins nécessités par son changement subit de position, il avait pensé à la jeune fille que la mort de Bertholet laissait dénuée de ressources ; et, sans chercher à ia connaître, il lui avait fait parvenir, sous le couvert de l'anonyme, ce billet de banque qui avait excité en elle une répugnance instinctive.

C'était là certainement une bien faible compensation au coup dont elle avait été frappée ; René le comprenait intérieurement. Mais une plus forte somme eût éveillé les soupçons et déterminé peut-être une enquête.

Déjà il avait eu beaucoup de peine à changer ses premiers louis, dont l'effigie ancienne et depuis longtemps disparue de la circulation surprenait par son admirable netteté. Le changeur le regarda avec des

yeux de lynx, car son costume, si l'on s'en souvient, jurait avec de telles épargnes.

Décidé à attribuer sa fortune à un héritage, René s'empressa de revêtir le deuil.

Il loua un appartement sévère au Marais et ne prit avec lui qu'un domestique âgé.

Ne fréquentant pres:iue personne à Paris, il put facilement échapper aux malveillantes observations.

Ces précautions et beaucoup d'autres l'absorbèrent pendant quelque temps, et l'empêchèrent de goûter d'abord tout le bonheur qu'il s'était promis. Depuis le sçir où la fatalité victorieuse lui avait dit : — Tu seras riche! — il avait vieilli de plusieurs années. Aux jours dévorés d'inquiétudes succédèrent les nuits sans sommeil, acquises exclusivement aux tortures classiques du remords.

Pendant ces moments-là, les honnêtes exhortations de Bertholet se retraçaient à son souvenir.

Il revoyait, telle qu'elle s'était passée, l'effrayante scène du belvédère; il assistait de nouveau à la chute imprévue du maçon.

Mais ce qui, dans ce tableau, l'impressionnait le plus, et ce qui était pour lui un perpéluel sujet de méditations anxieuses, c'était ce cri parti derrière lui au moment de la catastrophe, — ce cri qu'il se rappelait parfaitement avoir entendu.

Voilà ce qui préoccupait surtout René et ce qui retardait les jouissances espérées.

Qui pouvait avoir poussé ce cri? et pourquoi celui qui l'avait poussé ne s'était-il ni montré alors, ni manifesté depuis ?

Quel était ce témoin mystérieux et désintéressé?

Sous une pareille obsession, René finit par être convaincu que la vie lui serait impossible à Paris, et il ré-

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solut de passer à Tétranger aussitôt qu'il aurait organisé sa situation.

Avant tout, il voulait accomplir un devoir qu'il regardait comme impérieux.

Il voulait retrouver cette jeune ouvrière blonde qui l'avait secouru dans sa détresse, et à qui il n'avait pas même songé à demander son nom de famille.

Si quelque chose était capable, sinon d'absoudre Hené du moins d'atténuer ses fautes, c'était cette persistance dans la gratitude, c'était la force de cet amour, né dans la misère, accru dans l'opulence.

Plusieurs matins de suite, il se rendit sur le chemin qu'elle avait Ihabitude de parcourir pour se rendre à son atelier ; mais ce fut inutilement.

Il ne lui restait qu'un moyen de se renseigner, et il se décida à l'employer après quelques hésitations. C'était d'aller trouver Ilortense Jorry, la fllle du libraire du quai desAugustins.

— Elle est l'amie de Glaire, peut-être ne se refusera-t-elle pas à devenir la confidente de mon amour, pensa René.

Maigre cela, il éprouvait, sans pouvoir en définir la cause, un certain éloignemcnt pour Hortense.

Cet éloignement était d'autant plus étrange, qu'il n'avait jamais i*cçu d'elle que de bons offices et de sympathiques prévenances..

Mais cette tète brune et triste, ces yeux interrogateurs, cette bouche rarement ouverte au sourire, gênaient René, qui s'était habitué à considérer la femme comme une création toute de charme.

Cependant, il imposa silence à ces préventions, et il se fit conduire sur le quai des Augustins. Il descendit de voiture à quelque distance de cette boutique où le rouge de l'humiliation avait si souvent coloré ses joues

et OÙ sa vanité comptait prendre une légère revanche aujourd'hui.

Hortense était précisément seule, assise comme toujours à ce même comptoir où sa vie s'écoulait dans un obscur ennui.

Elle ne témoigna point, à l'aspect de René, l'étonnement auquel celui-ci s'était attendu.

Seulement elle pâlit, ce qui était sa façon de trahi son émotion. '

— Mademoiselle, lui dit-il, vous avez daigné vous intéresser à mon infortune ; peut-être n'apprendrezvous pas indifféremment le changement qui est survenu dans ma position.

— Un changement, monsieur René?

— J'ai hérité d'un de mes oncles, décédé en Russie.

— Ce sont là de ces événements sur lesquels il convient de ne féliciter personne, répondit Horlense.

— Vous dites vrai ; aussi je ne viens point chercher des félicitations. Je suis le premier à déplorer la cause de ma fortune.

. — Cet oncle, reprit-elle en regardant fixement René, n'est-ce pas le même dont vous entreteniez ici le docteur Anselme, lors de votre dernière visite ?

— Oui, mademoiselle, le comte de Plougastel. Je ne me doutais pas, alors que j'exprimais mes inquiétudes à son égard, que j'aurais bientôt le chagrin d'apprendre sa mort. Cest de lui que je porte le deuil.

— De lui seul ?

René de Verdières fit un mouvement à cette question adressée avec un accent tranchant et froid.

— De lui seul, répondit-il profondément surpris.

— Sans doute, vous vous disposez à quitter la France ?

— Quitter la France..., et pourquoi cela, mademoiselle ?

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— >.'e comptez-vous pas aller en Russie pourrecueillir les biens du comte de Plougastel ?

— Sa fortune était liquide.

— Ah ! lit Uortense.

Et elle se tut.

La conversation était embarrassante pour René. Il ne savait comment arriver à son but. Ce fut Uortense qui l'y amena.

Elle reprit au bout de quelques instants :

— Ainsi, vous voilà riche, à. présent?

— Oui, mademoiselle.

— Et sans doute heureux ?

— Pas, tout à fait encore, dit René en essayant de sourire ; la richesse, de même que la pauvreté, exige un apprentissage.

— Je devine : votre bonheur vous pèse, et vous voudriez le partager.

— C'est cela.

— Un tel projet sera facile à réaliser. Votre position actuelle supprime bien des obstacles, et... vou^ pouvez aspirer à un brillant mariage.

— Oh ! mes prétentions sont Lnflniment nïodestes.

— Cela fait l'éloge de votre cœur.

— Celle qui a bien voulu jeter les yeux sur moi lorsque je n'étais rien, celle-là a droit à toute ma reconnaissance, et je ne croirai point macquitter envers elle en lui offrant mon nom.

— Votre choix est fait ?

— Oui, mademoiselle,

La voix dHortense avait graduellement perdu ses intonations mordantes. ^

Son regard inquiet semblait maintenant vouloir lire dans l'àme de René et devancer ses réponses.

— Excusez une curiosité qui est commune à toutes les femmes, dit-elle ; cette personne... est-elle jolie ?

— Elle est belle, mais sa beauté disparaîtrait aujourd'hui que je Taimcrais encore.

— C'est bien, je me plais à croire qu'elle mérite un amour si vrai.

— Vous savez autant que moi combien elle en est digne, ajouta René.

— Comment cela ?

— Vous la connaissez, dit-il en hésitant.

— Je la connais !

— Elle est voti-e amie : du moins, c'est ici que je l'ai rencontrée.

— Expliquez-vous mieux, murmura Hortense, rendue à tous les aiguillons de la jalousie ; son nom?*

— Claire.

— Claire!...

René se méprit sur le sentiment de stupeur qui avait fait répéter ce nom à Hortense.

— Xe rêvez-vous pas! lui demanda-t-elle, en le regardant en face ; avez-vous votre bon sens ? Est-ce bien Claire que vous avez dit ? Claire?

— Oui, elle est ouvrière, et...

— Mais vous ne savez donc pas !...

Elle s'arrêta court, les yeux dilatés par Teffroi.

— Je ne lui sais pas d'autre nom, répondit-il.

René se serait sans doute aperçu de l'émotion extraordinaire d'Hortense, si un chaland ne fût entré en ce moment dans la boutique et n'eût détourné son attention.

La tille du libraire se leva, et eut la force de maîtriser ses sensations, pour vendre un exemplaire de l'Art d'aimer..

Lorsqu'elle revint s'asseoir, un calme trompeur régnait sur son visage.

Ce fut elle qui reprit la conversation.

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