‹ Les ruines de ParisChapitre 4 sur 8 · A LA RECHERCHE DUNE FEMME · texte numérisé non relu

A LA RECHERCHE DUNE FEMME

— Ali! c"cst 'ilaire que vous voulez épouser? dit-elle lentement et prot'onriéraent.

— N approuvez-vous pas mon choix?

— Si, oh ! si.

— Tant mieux, car vous ne sauriez vous imaginer à quel point j'estime votre opinion. Les bontés que vous avez eues pour moi donnent tant de prix à vos conseils!

— Je vous sais gré d'avoir pensé à me consulter. Mais revenons à Claire. Vous ne connaissez pas sa famille ?

— Xon.

— C'est bizarre ! se dit Hortense à elle-même, avec une expression qui frappa René.

— Bizarre! pourquoi?

— .le vous le dirai plus tard. Auparavant racontezmoi les circonstances qui ont précédé et accompagné votre amour pour Claire... pour mon amie.

— Volontieis, dit René.

Il commença ce récit avec simplicité, ne déguisa rien, et termina de la manière suivante :

— Elle ne m'adonne aucun moyen de la retrouver; elle s'est envolée d'ici au moment où j'allais lui demander à quelle porte il me faudrait frapper pour lui apporter le bonheur. Dans cette ignorance, je suis venu à vous, mademoiselle. Un instant, j'ai pu craindre vos observations : il se pouvait que cette aventure ne vous parût pas être de celles qui engagent la vie d'un homme ; il se pouvait que cette résolution ne fût jugée par vous que comme le fruit d'un cerveau romanesque. Mais dans ce cas, voici quelle eût été ma réponse. Je n'ai eu d'énergie et de volonté qu'à dater de cet engagement ; pour m'élever et faire partager mon élévation à Claire, j'étais prêt à embrasser toute carrière, à accepter tout labeur; j'avais déjà mis sous les pieds ce farouche amour-propre qui me faisait préférer la mi-

sère indépendante à l'assujettissement salarié. C'était un premier pas, un premier triomphe sur ma nature ; il eût été suivi de beaucoup d'autres, je n'en doute pas. Un hasard... un héritage inespéré ma dispensé de cette lutte, mais rien n'a pu me faire perdre le souvenir de Claire.

Hortense avait écouté avec une sombre avidité.

— Les voies de Dieu sont mystérieuses 1 murmura-tell e enfin.

S'adressant ensuite à René :

— Vous ne vous doutez pas de qui elle est la fille?

— De quelque artisan, je suppose.

— Oui... d'un artisan...

— D'ailleurs, je vous le répète, sa naissance m'est indifférente.

— Pas autant que vous le croyez, peut-être, dit Hortense.

— rs'e m'avez-vous pas assuré tout à l'heure qu'elle était digne de mon choix ?

— En effet, et puisque votre intention bien arrêtée est d'en faire votre femme, comptez sur moi pour vous servir.

— Que ne vous devrai-je pas ? s'écria René.

— Revenez ici demain : Claire y sera.

— Demain?

— A la même heure.

— Oh! merci, merci!... Mais qu'avez-vous? On dirait que vous souffrez, mademoiiselle.

— Non, répondit-elle en posant la main sur son cœur, comme pour imposer silence à ses battements.

En ce moment le bouquiniste Jorry rentra.

Sa présence opéra une diversion nécessaire à cet entretien, trop pénible pour Hortense.

Jorry ployait sous une multitude de livres attachés par une courroie.

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Hortense alla vers lui, autant pour cacher son trouble que pour l'aider à se débarrasser de ce fardeau.

— Voyez comme vous êtes en nage, lui dit-elle. Pourquoi n'avoir pas pris un commissionnaire?

— Un commissionnaire! pour manger tout le bénéfice d'avance, n'est-ce pas? Je reconnais bien là ta prodigalité habituelle.

11 n'avait pas d'abord reconnu René de Yerdières dans ce client irréprochablement vêtu.

Sur les signes de sa fille, il se retourna.

— Qui ai-je l'honneur de saluer? demanda-t-il. Et s'approchant tlavantage :

— Eh! c'est monsieur René !

— Monsieur René qui est devenu millionnaire, ajouta Hortense.

— Millionnaire ! s'écria Jbrry, qui laissa tomber un Brantôme.

— On exagère un peu, dit René en souriant.

— Ce cher monsieur René... moi qui demandais si souvent de vos nouvelles à ma fille ! Savcz-vous que c'est mal de négliger ainsi vos amis, vos vrais amis ?... Comme vous êtes beau sous cet habit neuf!... Ciel! vous vous êtes frotté à mes bouquins ; là, au coude, vous avez de la poussière. Hortense, fais-moi passer la brosse.

— Oh ! monsieur Jorry !

— Je veux essuyer cela.

— Votre bonté va trop loin; je ne permettrai pas...

— Ma fille, donne-moi donc la brosse !

— La voici, mon père.

— Monsieur Jorry, je vous remercie.

— Dieu! est-ce du beau drap!... Ma foi, votre fortune est arrivée au bon moment.

— Je l'avoue, dit René.

— A ce propos, laissez-moi vous faire tous les reproches que vous méritez.

— Des reproches, monsieur Jorrv ?

— Quoi! vous étiez dans la gène, et vous n'avez jamais songé à m'emprunter de l'argent? C'est mal, fort mal. Ce manque de confiance m'a plusieurs fois blessé, je peux vous le dire aujourd'hui. Peut-être même avez-vous pu vous apercevoir de mon mécontentement dans vos dernières visites, hein ?

— Non, monsieur, non.

— J'étais outré contre vous ; j'en parlais chaque soir à ma fille. N'est-ce pas, Hortense?

Hortense ne répondit pas.

— Comment! continua Jorry, vous, un jeune homme si bien élevé, si instruit, plutôt que de m'emprunter une centaine de francs, vous avez préféré aller travailler aux démolitions du Carrousel !

— Ah! vous m'avez connu à ce dernier degré'?... balbutia René en feuilletant un livre, pour n3 pas laisser voir la pâleur de son visage.

— Vous savez bien, dans la rue du Musée... j'étais monté chez des gueux qui m'avaient escroqué une caisse d'eau de Cologne. Vous êtes ai-rivé vêtu en ouvrier.

— Oui... en effet...

— Je vous vois encore, avec votre pioche et vos vêtements abîmés de plâtre. Dieu du ciel ! avoir été réduit à casser des pierres ! Vous ne m'avez donc pas reconnu ?

— Non... je...

— Pour moi, cela m'a causé tant d'étonnement qu je n'ai pas eu la présence d'esprit de vous emmener. Ne m'en veuillez pas, je vous en conjui'e. Ma fille ne voulait pas me croire lorsque je lui ai raconté cela ; elle me soutenait que c'était impossible ; et pour se convaincre, elle est allée...

A LA HECHERCHE d'uNE FEMME 137

Hortense l'interrompit soudain.

— Mon père, ne craignez-vous pas que ce souvenir ne soit peut-être désagréable à. monsieur René ?

Elle n'avait pas cessé d'épier la physionomie dujeunc Liomuie.

— Tu as raison, dit Jorrv ; puisque les mauvais temps sont passés, n'en parlons plus.

Mais, se ravisant tout à coup, il s'écria en se frappant le front :

— Parbleu ! c'était le jour même de la mort de ce pauvre Bertholet !

René chancela.

— Quant à celui-ci, je lui avais prédit ce qui lui est arrivé.

— Mon père, ces choses sont étrangères et par conséquent indiirérentes à M. René, dit Hortense.

— C'est vrai, c'est vrai. Ah çà ! j'}' pense, mon jeune millionnaire, vous avez besoin d'une bibliothèque ?

— Oui, monsieur Jorry.

— Permettez-moi de vous composer cela : il vous faut quelque chose de complet ; fiez-vous à moi.

— J'aurai grand plaisir à tenir de vous cette partie de mon mobilier. .

Sur ces mots, René de Verdières, qui cherchait depuis quelque temps à prendre congé, salua le père et la fille, et se dirigea, d'un pas mal assuré, vers la porte.

— A demain, monsieur René, dit Hortense avec un accent particulier.

— Oui, mademoiselle, à demain, répondit-il.

Le libraire voulut absolument escorter son client jusqu'au bas du Pont-Neuf.

— Tu m'as fait appeler ? dit Claire, le lendemain matin, en entrant chez la fille du bouquiniste.

— Oui, répondit Hortense en s'efforçant de se composer une figure souriante.

— Tu as bien fait, car, dans mon apathie, j'oublie mes amies les meilleures ; je n'ai de pensée et de souvenir que pour mon pauvre père.

— Comme tu es pâlie ! dit Hortense en l'examinant avec attention.

Il semblait en effet que les jeunes filles eussent changé de physionomie.

Sous la robe noire qui l'emprisonnait jusqu'au cou, Claire avait perdu toute vivacité et tout enjouement.

Une animation inaccoutumée donnait, au contraire, au visage d'Hortense une jeunesse nouvelle et un éclat nouveau.

Pour la première fois de sa vie peut-être elle s'était habillée en rose ; et les détails de son ajustement décelaient des velléités de coquetterie.

Claire, malgré son abattement, ne put s'empêcher de lui en faire la remarque.

— C'est que j'attends une visite, dit Hortense.

— Une visite !

— Qui t'intéresse autant que moi.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire, reprit Hortense, moitié sérieuse, moitié badine, que tu as manqué de conflanceavec moi, et que mon intention est de t'en punir aujourd'hui.

— Sois moins énigmatique, dit Claire.

— Tu ne te souviens donc plus de notre dernière causerie, il y a trois semaines ?

— Je m'en souviens ; mais quel rapport... ?

— Tu m'avais parlé d'un jeune homme amoureux et malheureux.

— Hortense !

Claire rougit considérablement.

— Seulement, tu avais oublié de mêle faire.connaître, ou du moins de m'approndrc son nom.

— Mais je ne le savais pas, alors ; et même encore aujourd'hui je ne sais que son prénom.

— René, n'est-ce pas ?

— Oui, murmura Claire.

— Eh bien, je suis plus avancée que toi, et je peux te dire comment il s'appelle. Il s'appelle René de Verdières.

— Ah! il est noble? prononça Claire avec une expression de tristesse.

— Noble et riche.

— Riche ! ce n'est pas le même.

— Si, répondit Hortense ; un héritage vient de le rendre possesseur d'une magnifique fortune.

— Est-ce possible ?

— Je lai appris de sa bouche.

— Tu l'as donc vu ?

— Hier.

En rencontrant le regard d'Hortense, Claire se sentit inquiète.

— Lui, riche ! dit-elle.

— Cela te surprend comme cela m'a surpris, n'est-il pas vrai ? Passer tout à coup de l'extrême dénùment à l'opulence radieuse, quel rêve ! Hier, manquant de pain peut-être...

Claire tressaillit à un souvenir poignant.

— Et aujourd'hui, continua Hortense, aujourd'hui promené dans une voiture aux portières de laquelle brille son blason redoré !

— Pourquoi me parles-tu de ce jeune homme ? dit Giaire avec effort ; je l'ai oublié, j'ai dû l'oublier. La mort de mon père a exclu démon cœur tout sentiment. D'ailleurs, M. René n'était pas fait pour une pauvre fille comme moi. Il est riche maintenant; tant mieux, c'est que sans doute il a mérité de le devenir. Moi aussi, j'avais fait un rêve...

Elle s'arrêta brusquement.

Puis, mettant sa main dans celle d'Hortense :

— Parlons d'autre chose, je t'en prie ; les larmes me font trop de mal.

Hortense ne la quittait pas des yeux; elle mettait une joie cruelle dans cet examen.

— Parlons de la visite que tu attends, reprit Claire.

— Eh mais ! c'est ce que je fais depuis un quart d'heure.

— Quoi ! la personne qui va venir... ?

— Tiens, regarde !

La porte du magasin s'ouvrait.

René de Yerdières entra, accompagné du docteur Anselme.

La présence de ce dernier donnait une sorte de solennité à la scène qui allait avoir lieu.

— Ma jeune protégée ! dit le docteui' avec surprise en apercevant Glaire.

— Vous la connaissez donc ? s'écria René.

— Elle ! c'est presque ma fille.

— Alors, docteur, dit René après un moment de silence, permettez-moi de vous demander sa main.

En entendant ces paroles, prononcées avec une émotion grave, Claire cacha sa rougeur dans le sein d'Hortense, qui, de son côté, pâlissait et semblait prèle à défaillir.

— Il m'a tout raconté, dit le docteur qui s'approcha de Claire; mais vous, pourquoi m'avoir caché ce beau petit roman ?

— C'est que je n'y croyais pas moi-même, réponditelle.

— Chers enfants ! votre bonheur sera la dernière joie de ma vieillesse.

— Docteur, balbutia Claire, une trop grande distance me sépare de M. René. C'est... sa générosité... qui lui dicte un pareil mouvement ; ce ne peut pas être sa raison.

— Claire, ne me refusez pas, dit René : je ne vous ai pas refusé, moi.

— Avez-vous réfléchi aux reproches que vous vaudra une semblable mésalliance, dans le monde où vous êtes appelé désormais.

— Ce monde, je n'ai à lui soumettre aucune de mes actions; je suis libre.

— René est orphelin, ajouta le docteur.

— Ah ! s'écria Claire, frappée par ce nouveau lien de sympathie.

Et ses yeux plus attendris se levèrent sur le jeune homme.

Ilortensc était livide.

— Allons, n'hésite plus, dit-elle à Claire ; l'orphelin

peut bien épouser l'orpheline ; Claire Bertholet peut bien devenir la femme de M. René de Verdières. René crut avoir mal entendu.

— Claire... Bertholet? demanda-t-il à demi-voix au docteur.

— Oui ; son père était ce malheureux ouvrier dont vous avez peut-être appris la mort ; il travaillait aux démolitions d'une petite rue voisine de la place du Carrousel ; il est tombé d'un...

Le docteur Anselme n'acheva pas, car il s'aperçut que René venait de s'affaisser sur une chaise.

— Qu'avez-Yous, grand Dieu !

Il était évanoui.

Claii-e se leva et accourut précipitamment. Hortense demeura à son comptoir.

— C'est un étourdissement, murmura le docteur; le manque d'air peut-être...

Il tira quelques sels de son habit et les fit respirer à René.

Les premières paroles que celui-ci articula en revenant à lui :

— Bertholet... la fille de Bertholet !

— La mort de votre père l'aura impressionné trop vivement, dit le docteur en se retournant vers Claire.

— Croyez-vous ?

— Monsieur Anselme a raison, dit Hortense d'une voix calme, mais où perçait une pointe ironique.

Cette voix produisit un effet singuUer sur René. Il se redressa tout à coup, et, d'un air égaré :

— Partons ! dit-il au docteur en lui serrant le bras : partons !

— Soit; votre voiture est au coin de la rue, je vais la faire avancer.

— Non, le grand air me fera du bien !

— Mais dans l'état où vous êtes...

— Parlons tout de suite 1 dit Kené en entraînant convulsivement le docteur.

Les deux jeunes filles étaient restées seules dans le magasin.

— M. René ne m'a rien dit en nous quittant, murmura Claire, qu'est-ce que cela signifie? Je suis tout effrayée ; et toi ?

— Moi, répondit Hortense, je suis moins étonnée que toi, car jai toujours remarqué chez ce jeune homme une certaine exaltation desprit, qu'il doit sans doute à ses lectures.

— Tu croirais... ?

— Je ne crois rien ; mais comment expliquer ce qui vient de se passer ? Pourquoi ce saisissement en entendant le nom de ton père ?

— Je ne sais qu'imaginer, en effet.

Nous ne suivrons pas Claire à travers toutes les incertitudes où la plongea cet incident. Après avoir éprouvé dans cette matinée les alternatives les plus aiguës de la douleur et de la félicité, elle se retira en proie aux inquiétudes les plus désespérantes et aux suppositions les plus mystérieuses.

Elle se dirigea au hasard vers le jardin des Tuileries et de là dans les Champs-Elysées, où nous la retrouverons tout à l'heure.

En attendant, nous croyons nécessaire de faire assister nos lecteurs au dialogue suivant, entre le bou- • [uiniste Jorry et sa fille.

Jorry avait trouvé Hortense pensive et sombre.

Il lui adressa quelques questions auxquelles elle ne répondit point d'abord.

— Je parie, lui dit-il, que ta préoccupation vient de cette petite évaporée de Claire, que j'ai rencontrée marchant comme une folle le long des quais. Elle ne m'a pas seulement reconnu. Hortense, méfle-toi de

cette jeune fille ; à présent qu''elle est orpheline, prends garde qu'elle ne t'emprunte de l'argent. Hortonse continua à demeurer immobile et muette.

— Ma fille, je te parle !

Jorry, effrayé, s'approcha d'elle. Il lui prit la main en répétant :

— Horlense !

— Mon père ? fit-elle, comme si on l'eût arrachée au sommeil.

— Eh bien ! mais qu'as-tu donc ? à quoi penses-tu ?

— Je pense à René, répondit-elle machinalement.

— A M. de Verdières, veux-tu dire?

— Non, à René.

— Tu parles bien familièrement de ce jeune et fastueux gentilhomme.

— Mon père, vous savez que je l'aime, dit-elle avec un accent décidé.

— Je m'en suis aperçu, en effet; je me souviens même que je voyais autrefois d'un très mauvais oeil cette amourette, car alors M. de Verdières était bien pauvre. Je me demandais avec étonnement comment tu avais pu t'épreudre de cette figure d'hôpital.

— Mon père, je ne puis vous parler de ce que je souffre ; vous ne sauriez me comprendre.

— Mais si !

— J'aime René plus que jamais.

— Parbleu ! tu aimes un millionnaire. Moi aussi, je l'aime. Je voudrais bien savoir qui ne l'aimerait pas!

— Ce n'est pas sa fortune que je convoite, dit Horlense.

— Bien entendu ! mais enfin elle existe, et cela justifie le penchant qui te porte vers ce bibliophiie relié à neuf. Seulement, permets une question à ma prudence paternelle.

— Laquelle, mon père ?

LA DEMANDE EN iMARIAGE 145

— Te paie-t-il de retour, comme on dit dans mes livres ?

Hortense ne répondit pas, et ses yeux restèrent fixés en terre d'un air farouche.

— Hum ! fit le bouquiniste ; sait-il au moins que tu l'aimes ?

— Il ne s'en doute même pas, répondit-elle.

— Alors, ma pauvre fille, je ne vois guère où peut te mener une semblable passion. C'est à la raison à te dicter ta conduite dans cette circonstance. Il est évident qu'il faut que tu renonces à M. de Yerdières.

— Jamais.

— Que comptes-tu faire dans ce cas ? demanda Jorry.

— Le forcer à ouvrir les j'eux, lui imposer son bonheur.

— C'est difficile.

— J'ai des moyens infaillibles pour arriver à mon but.

Jorry la regarda avec stupéfaction.

— Ma chère enfapt, lu m'inquiètes, lui dit-il ; je trouve dans ton regard une fixité extraordinaire.

— Ne vous ai-je pas prévenu que vous ne sauriez pas me comprendre ?

— D'accord; mais quelle influence peux-tu avoir sur la volonté de ce jeune seigneur?

— C'est mon secret.

Jorry haussa les épaules.

— Avec sa fortune et son titre, dit-il, M. de Yerdières ne peut manquer d'é[)0user quelque jeune personne riche et noble comme lui.

— ^ Non, mon père.

— Ou quelque héritière du monde industriel on financier, affolée d'aristocratie.

— Pas davantage.

— Qui épousera-t-il donc alors? demanda le libraire.

— Moi!

Claire Bertholet avait pris la route des Champs- Éljsées.

Elle marchait au Iia'-ard, uniquement pour calmer les agitations de son esprit.

Comme c'était llieure de la promenade, elle avait gagné les côtés qui regardent la Seine, et qui ne sont guère fréquentés que par les joueurs de boule.

Dans une allée à peu près déserte, elle s'arrêta et s'assit.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, lorsqu'elle aperçut à travers les arbres un couple dont les bizarres allures attirèrent son attention.

Un homme coiffé d'un chapeau bleu et une femme aux vêtements fanés portaient deux petits berceaux et semblaient chercher un emplacement pour les y déposer.

L'homme avait, en outre, sous le bras plusieurs cahiers de musique.

— Colomba, disait-il, tu crois donc décidément f;ue le grand air est favorable à mes études vocales !

— J'en suis convaincue, mon ami.

— J"avoué que le succès le plus complet a couronné mes précédentes expériences : mais ne crains-tu pas que les passants ne me prennent encore pour un chanteur ambulant et ne salarient de nouveau un exercice qui n'est fait que pour charmer ton oreille ?

— Où serait le grand mal? dit la femme ; ton dernier concert, à ce même endroit, nous a rapporté près de vingt francs.

— C'est vrai, et je ne sais vraiment comment cela sest fait. J'avais posé mon chapeau par terre pour donner plus aisément lessor à mes moyens; on a profité de ma distraction habituelle pour le remplir de sequins et de ducats.

— Il y avait même une pièce de quarante sous.

— Crois-tu?

— Je Tai changée hier chez la rôtisseuse.

— Je m'en rapporte à toi. Dans tous les cas il était trop tard pour faire revenir de sa méprise mon auditoire improvisé; j'ai dû encourir la peine de mon étourderie. Même je me souviens d'en avoir ri d'assez bon cœur, le soir, avec toi. A bien y réfléchir, d'ailleurs, il n'y a rien de positivement offensant dans ces manifestations monnayées d'un public idolâtre. En Angleterre ei aux États-Unis, l'enthousiasme ne se produit jamais que sous la forme d'une pluie de guinées; on a vu des amateurs pousser le délire jusqu'à lancer à la tète des artistes leur montre, leur tabatière et les notes de leurs tailleurs.

— Aussi ne t'ai-je pas blâmé d'avoir eu recours à cette ressource extrême ; au contraire. Rappelle-toi, Magloire, combien notre position était désespérée au sortir de cette maison de la rue du Musée? Nous étions sans asile.

— Être sans asile, c'est le comble du beau idéal pour les g'ns de génie.

— Tu cédas pourtant à mes instances, dit Colomba.

— En effet. Tu désirais, je crois, un logement, une table servie, les mille supertluilés de la vie ordinaire. Je t'écoutais en souriant. Et comme, sur ces entrefaites, tu en vins à me rappeler la beauté de ma voix, je consentis à laisser échapper quelques sons, oubliant, dans mon dilettantisme,- que j'étais sur la place publique. Plusieurs personnes s'arrêtèrent par hasard, murmurant des paroles flatteuses. Colomba, j'ai toujours été sensible à la louange populaire. Et puis, jusqu'alors (par excès de modestie sans doute), je n'avais cru que faiblement à mon mérite; ce succès inattendu m'encouragea; ce fut pour moi une révélation; je me prêtai incognito et avec bienveill ince aux désirs d'une foule empressée. Ce fut une faiblesse, soit; mais elle nost pas sans exemple dans les annales de l'aristocratie. Parmi les personnes qui briguèrent les applaudissements du peuple, on cite Néron et le duc de Candia.

— Tu vois bien !

— Je ne te cacherai pas néanmoins, chère amie, qu'une autorisation de Thémis me semble indispensable.

— Bah! nous sommes toujours à temps d'aller la demander.

— Je te voir venir, fille d'Eve ! Tu veux, une fois de lus, que je te fasse entendre une de ces mélodies usses qui ont bercé ton enfance ?

- Oui, Magloire.

— Je conçois ce vif sentiment de ta nationalité, et e souscris à ton vœu. Mais, cette allée est-elle suffilamment déserté?

— Oh ! oui.

— Dans ce cas, dispose les berceaux et gonfle nos enlants.

Colomba apporta toute la célérité désirable dans l'exécution de cet ordre. En deux ou trois bouffées vigoureuses, la famille factice se vit reconstituée très grassement.

— Qu'est-ce que tu veux que je soupire '?demanda-t-il.

— Eh bien, redis-moi ce chant, dont tu excelles à reproduire la suavité : les Amants de Xesamaikoff'.

— Je commence.

Cette fois encore, le chapeau bleu fut déposé à terre, toujours par distraction.

Le comte de Plougastel, après avoir promené ses regards autour de lui, ouvrit une bouche énorme et livra aux échos des Champs-Elysées des accents qu'ils n'avaient pas répercutés depuis l'invasion de 1815.

Il chantait la touchante légende des Amants de Nesamalkoff'.

Lorsque nous aurons reproduit quelques lignes de cette légende, on comprendra l'affluence de curieux qui ne tarda pas à se produire autour du comte de Plougastel.

Voici quel était le début de ce chant d'amour, traduit mot à mot :

Les Amants de Nesamaïkoff.

« Il y aura, ce soir, plus d'une veuve à Gloutkhoff, Némiroff, Stéblikoff, Tchernigoff et autres villes; car les Polonais se sont mis en tète d'exterminer tous les Koureni des bords du Dnieper.

» L'hetman Tcliénitchenko et son vieux compagnon d'armes Zakroutygouba sont à la tète des Cosaques de IS'esama'ïkoff.

» Deux iesaoul généraux, Golokopitenko et Koukoubenko, et bountchoug Degtarenko viennent à la suite de l'hetman ;

» Huit polkovnik>i conduisent des polks d^^ six mille homme< ; ce sont Vertichvist, Boulbenivo, Pokotipolé, Zadorojny, Pisarenko, Vovtousenko, Sydorenko, Métélitza... »

Nous n'irons pas plus loin dans notre citation.

Il nous suffit d'avoir indiqué le caractère et l'harmonie imitative de ce morceau.

Des cailloux que l'on brise ou le bruit d'un tonnerre de théâtre qu'on roule dans la coulisse peuvent donner une idée de la méthode du comte de Plougastel.

L'étrangeté de ce chant avait, en quelques minutes, attire une foule sans cesse grossissante.

— C'est un des premiers chanteurs de Saint-Pétersbourg, disait-on; il aura déplu au czar, et le voilà exilé.

Les deux berceaux avaient aussi leur part de sympathies; on s'ingéniait à vouloir découvrir la figure des nourrissons sous les lambeaux de tenture hermétiquement clos.

Tout cela, jusqu'à l'attitude résignée et douce de Colomba, impressionnait favorablement les auditeurs.

Les centimes, les décimes et même les petites pièces blanches pleuvaient dans le chapeau de peluche bleude-roi.

Le comte de Plougastel semblait n'y prendre pas garde, et continuait avec une bonne grâce qui approchait de l'héroïsme.

Toutefois, au bout de trois quarts d'heures environ, un picotement du larynx, accompagné de quelques couac, lui donna à comprendre qu'il était temps de suspendre ce qu'il appelait ses études.

Il daigna saluer son public; après quoi il lui tourna le dos.

— Es-tu contente ? dit-il à sa femme.

— Il faut que je t'embrasse ! s'écria celle-ci en lui sautant au cou.

Devant cette scène d'intimité, la foule s'écoula.

Les cinq ou six derniers gamins furent très longs à déraciner.

Ils ne se retirèrent que les uns après les autres, et lorsque Colomba eut enveloppé la recette dans un mouchoir.

Restait Claire, qui, demeurée assise à quelques pas, avait été la plus attentive à ce concert en plein vent. En ce moment même, et quoique les chants eussent cessé, ses yeux étaient encore fixés obstinément sur le comte de Plougastel.

Elle était frappée d'une ressemblance avec René de Verdières, ressemblance qui ne surprendra qu'à demi nos lecteurs.

Bien que cet examen eût quelque chose de flatteur pour celui qui en était l'objet, néanmoins M. de Plougastel finit par en concevoir de l'inquiétude. Il murmura quelques mots à l'oreille de Colomba, et tous deux s'empressèrent de plier bagage.

Mais sur ces entrefaites, Claire s'était levée en soupirant.

Elle s'éloigna, non sans se retourner à diverses reprises pour regarder entre les arbres le comte Magloire de Plougastel...

— Mes accents auront séduit cette petite, pensa-t-il; décidément, c'est une volière de rossignols que j'ai dans le gosier.

Il était seul avec Colomba.

— A combien s'élève la recette ? demanda-t-il.

— Tu ne te l'imaginerais jamais !

— Mon chapeau est donc devenu le chapeau de Fortunatus ?

— Nous avons fait trente francs.

— Trente francs ! c'est un beau chiffre; nous pouvons désormais faire insérer une réclame pour mon Parfum des Aimées dans les grands journaux réunis.

— Et acheter de la charcuterie, ajouta Colomba, qui était radieuse.

— Certainement !

— Quel bonheur, Magloire ! Si je ne me retenais pas, je crois que je danserais.

— Pourquoi te retenir ? veux-tu que je te donne l'exemple moi-même ? dit le comte de Plougaslel.

Ils commençaient à gambader louL de bon, lorsqu'un incident vint modérer l'expression de leur joie.

Incident funeste et grotesque !

Dans un de leurs mouvements, ils renversèrent les deux berceaux, d'où les poupons sortirent la tète la première, et roulèrent sur le sable.

Le vent s'était levé depuis un instant; il emporta les deux peaux gonflées dans un tourbillon de poussière.

Colomba se précipita.

Elle réussit à s'emparer de l'un des enfants...

Mais celui après lequel courait Magloire semblait avoir pris la clef des champs : il dévorait l'espace, bondissant, sautillant, donnant ilu front contre les arbi'es, rasant la terre, cabriolant comme un jeune fou, et ne s'arrêtant jamais.

Vainement Magloire faisait des enjambées pareilles à celles de Micromégas.

Le vent soufflait toujours.

Enfin, las de cette course, le comte de Plougastel exécuta un bond furieux, si furieux qu'il tomlja juste sur le ventre de l'enfant.

Une détonation formidable retentit dans cette partie des Champs-Elysées.

Un cri de Colomba y répondit aussitôt.

Elle accourut.

— Malheureuse mère ! tu n"as plus qu'un fils ! dit M. de Plougastel.

Il lui montra la baudruche crevée.

— Je le raccommoderai, dit Colomba après les premiers instants donnés à une douleur bien légitime.

Il était naturel qu'après cet événement ils ne songeassent plus qu'à regagner leur domicile. C'était un de ces modestes hôtels comme il y en a tant à Peu'is, et qui se décorent, par antiphrase, d'enseignes pompeuses, telles que : Hôtel de Trêbizônde, Grand Hôtel d'Athènes, Hôtel César, Hôtel de Périgiieux et d'Albion, Hôtel de l'Uiiivers, etc., etc. Logés aussi à l'étroit qu'on peut le supposer, ils continuaient là leur existence d'expédients et de rêves. Chaque jour faisait germer une utopie dans le cerveau de M. de Plougastel, pauvre don Quichotte, sans armure, sans cheval et sans lance. Condamné fatalement, parles circonstances autant que par sa propre nature, à s'écarter de la ligne lente et droite, il était le représentant le plus complet de cette race nombreuse de gens propres à tout, condottieri de l'industrie, frelons de l'art, doués d'une bonne volonté hyperbolique, mais cruellement marqués au front de ces trois terribles mots : pas de chance.

Notre intention n'est pas de signaler tousses efforts, de nous mettre sur la trace de toutes ses tentatives. Ce serait vouloir recommencer Cervantes, Lesage, donner un pendant à tous les types de fourbes joyeux, alertes, bruyants, inventifs, nés Italiens et naturalisés Français par Molière.

Nous allons seulement essayer de mettre en lumière l'épisode qui marqua le plus dans cette vie si féconde, et raconter par quelle succession de hasards devait se réaliser la prédiction faite quelques semaines auparavant par le comte Plougastel à sa femme.

— Colomba, tu te réveilleras riche !

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