‹ Les ruines de ParisChapitre 5 sur 8 · IV · texte numérisé non relu

IV

il. DE PLOUGASTEL APPREND QL" IL EST DECEDE EX RUSSIE

« Un spéculateur connu par son extrême intelligence des affaires, et dont les idées ont déjà l'ait la fortune de plusieurs capitalistes, désirerait trouver quelqu'un qui lui apportât une somme de dix mille francs.

« Celle somme, destinée à l'exploitation d'un parfum de nouvelle espèce, rapporterait facilement de cent à cent cinquante mille francs au bout de l'année.

» On donnera toutes les garanties désirables.

» Écrire franco . poste restante , aux initiales » C. M. P. »

Telle était l'annonce qu'à la suite de son dernier concert le comte de Plougastel avait pu faire insérer, non pas dans les quatre ou cinq grands journaux de Paris, mais dans une modeste feuille d'affiches.

Le lendemain de cette annonce, et pendant les jours qui suivirent, il ne bougea pas du bureau de la poste restante et fatigua les employés de ses demandes réitérées.

Il exigeait qu'on furetât dans toutes les cases, poussait force clameurs d'étonnement, et finissait par

accuser radministration de malveillance et d'incurie.

Deux heures après, — il revenait.

Personne n'écrivit aux initiables C. M. P. ; aucun capitaliste ne se laissa tenter par l'appât des cent cinquante mille francs présentés comme infaillibles.

— C'est bizarre, pensait M. de Plougastel; il n'y a plus d'émulation en France, plus d'entraînement !

D'autres fois, il accusait la rédaction de son annonce, et, regrettant sa réserve, il s'en voulait de n'avoir pas porté au chiffre d'un million la certitude des bénéfices.

On suppose bien qu'il n'avait pas manqué d'apporter à Colomba un exemplaire du journal. Elle le relisait un matin pour la vingtième fois, lorsque tout à coup elle poussa une exclamation.

Le comte de Plougastel, qui était occupé au fond de la chambre à chercher de nouvelles formules pour un second article, se retourna en disant :

— Qu'as-tu donc, Colomba?

— Ah ! mon ami, quel hasard !

— Voyons, dit-il en se levant.

— Lis ces deux lignes-là....

— Aux Publications de mariage ? demanda le comte.

— Oui.

(c — M. Dalifol, quincaillier, rue de Ménilmontant, et madame veuve Grimard... »

— Plus loin, plus loin.

« — M. René de Verdières, avocat... »

— C'est cela.

— « M. René de Verdières, avocat, rue de Braque, .3, et mademoiselle Claire-Hélène Bertholet, passage Barrois. »

— Eh bien, c'est ton neveu, c'est notre neveu ! s'écria Colomba.

— Oui, voilà l'orthographe de son nom, murmurca Magloire.

— Quel bonheur ! Tes trente mille francs sont retrouvas.

— Quels trente mille francs? demanda-t-il, ahuri.

— Comment ! perds-tu la mémoire ? Ta part de l'héritage de ta mère...

— Ah ! c'est vrai, dit-il en se grattant l'oreille ; je n'y songeais déjà plus.

— 11 faut que tu te rendes immédiatement chez ce neveu et que tu lui réclames ta fortune.

— Ma fortune ? oui.

— Cela nous permettra de vivre à l'aise, ou du moins de patienter en attendant le résultat de tes entreprises.

— Ne crains-tu pas que ce drôle, appartenant à la chicane, ne me suscite des difflcultés, des oppositions? dit le comte un peu embarrassé.

— Oh ! tu le juges mal ; un neveu !

— Un neveu qui n'a jamais vu son oncle !

— N'importe, il sait que tu existes ; il a dû entendre parler de toi.

— Oui, il a dû en entendre parler. Mais les liens de famille sont si relâchés aujourd'hui, grâce à nos modernes philosophes !

— Tes papiers sont-ils en règle ?

— Earfailement en règle.

— Alors que crains-tu ? S'il te refuse, fais-lui un procès.

— Oh ! Colomba, un procès au fils de ma sœur! tu es barbare.

— Alors, entre en arrangement avec lui.

— J'aime mieux cela ; je l'intéresserai dans \e parfum des Aimées.

— Mais tu n'as pas de temps à perdre : tu vois qu'il va se marier.

— C'est vrai \ et une autre de mes craintes, c''est que le petit fripon ne se mésallie. Il épouse une demoiselle... mademoiselle Bertholet... Bertholet ! voilà un nom qui sonne le peuple.

— C'est probablement un mariage d'amour, dit Colomba.

— J'en causerai avec lui ; et, s'il est temps encore, je je le ramènerai au respect des ti-aditions nobiliaires.

Donne-moi mon chapeau.

— A bientôt, Magloire, dit Colomba en frappant des mains et sautant dans la chambre.

— La poste est sur mon chemin ; j'y entrerai en passant pour savoir s'il est arrivé quelque message aux initiales C. M. P.

La vérité est de dire que si le comte de Plougastel n'avait pas témoigné une joie excessive à la nouvelle de l'existence de ce neveu tant cherché, c'est qu'il appréhendait de se trouver en présence d'un petit avocat sans sou ni maille. Quant à la chimère des trente mille francs, nous avons expliqué qu'elle n'avait été mise en avant par lui que pour complaire aux faiblesses de Colomba et pour endormir ses perpétuelles inquiétudes de l'avenir. Ces deux motifs suffisaient pour empêcher le comte de Plougastel de baser de trop hautes espérances sur une rencontre avec René de Verdières.

Néanmoins, comme il ne laissait jamais passer une occasion sans la saisir au collet, il se rendit rue de Bi'aque, au numéro indiqué par le journal.

C'était un hôtel à grande porte, sur laquelle résonnait majestueusement un de ces énormes marteaux qui étaient œuvre d'artiste autrefois.

Persuadé qu'on allait l'envoyer aux mansardes, il demanda respectueusement au concierge :

— Monsieur de Verrlières ? ■

— Au premier étage, lui répondit-on ; à droite et à gauche.

Le comte dressa l'oreille.

11 traversa une cour aux larges pavés brodés d'herbe, monta un escalier princier et arriva au premier étage.

Il sonna, avec un reste d'incrédulité.

Un valet d'un aspect débonnaire l'accueillit silencieusement.

— Verdières est-il là ? demanda M. de Plougastel d'un ton dégagé.

— Vous dites, monsieur ?

— Je demande si Verdières... si René... si ce cher René de Verdières, enfin, est en ce moment chez lui.

Disant cela, il poussait le valet et pénétrait avec lui dans l'antichambre.

Le valet, surpris et troublé, le laissait faire.

— Qui dois-je annoncer? murmura-t-il.

— Annoncez...

Le comte de Plougastel allait jeter son nom, mais un sentiment de prudence le retint. Il se pouvait qu'on l'eût calomné auprès de son neveu.

Il répondit.

— Annoncez un membre du bureau de bienfaisance du douzième arrondissement.

Le valet fit quelques pas vers le salon ; mais se frappant le front aussitôt :

— Étourdi que je suis ! dit-il.

— Qu'est-ce que c'est ?

— J'oubliais que M. de Verdières vient de sortir il n'y a qu'un instant.

— Bah ! fit Magloire en se laissant tomber sur un divan.

— Oui, monsieur ; mais vous le trouverez certainement demain, pendant toute la matinée.

— Tiens ! voilà une fort belle épreuve d'Edelinck : j'ai eu pendant longtemps la même gravure dans mon cabinet.

Le costume du comte de Plougastel n'avait pas d'abord gagné la confiance du domestique ; et, maintenant, ses perquisitions à travers l'antichambre, ses manières hardies, et, brochant sur l'ensemble, son chapeau bleu-de-roi, tout cela l'inquiétait plus que de raison. Il regrettait d'avoir introduit ce visiteur.

Le comte de Plougastel ne parut pas s'apercevoir de l'impression qu'il produisait.

Il passa une jambe sur l'autre, et se dandinant :

— Comment vous nomme-t-on, mon ami ?

— Joseph.

— Eh bien, Joseph, dites-moi un peu... comment vit cet excellent Yerdières ?

— Monsieur vit comme tous les gens de sa sorte.

— Hum ! pensa Magloire, je suis de sa sorte et cependant je ne vis pas comme lui. Il est donc bien riche ■? continua-t-il.

— Monsieur ne connaît pas lui-même le chiffre de sa fortune.

Le comte de Plougastel décroisa les jambes et se mit à réfléchir.

— Savez-vous si M. de Yerdières appartient réellelement à une famille de la Bretagne ? demanda-t-il au valet.

— De la province de Léon, en Bretagne, oui, monsieur.

— C'est bien lui, dit le comte à demi-voix. On s'enrichit donc beaucoup en plaidant ?

— Monsieur ne plaide pas, répondit Joseph.

— Il ne plaide pas. Alors, il spécule '?

— Pas davantage. M. de Yerdières a une belle fortune, absolument comme il a un beau nom.

Magloire s'efforçait de comprendre.

— Cependant, objecta-t-il, j'ai eu l'avantage de connaître sa fanaille, et elle ne jouissait pas d'un avoir considérable.

— Vous voulez, sans doute, parler de son père et de sa mère?

— Oui.

— Mais son oncle ! dit le valet avec un accent de considération.

— Quel oncle ?

— Celui qui est mort en Russie.

Magloire se dressa sur ses jambes en un clin d'oeil.

— En Russie ? un oncle ? Comment s'appelait-il ?

— .AI. le comte de Plougastel.

— Hein?

Il examina attentivement son interlocuteur, afln de s'assurer s'il ne plaisantait pas. Ce valet était sérieux.

— Le comte de Plougastel est mort ?

— Il y a quelque temps, oui, monsieur, répondit Joseph.

— Vous m'étonnez prodigieusement !

— Pourquoi donc ?

— C'est que... j'ai beaucoup entendu parler de ce Plougastel. C'était un homme de bien.

— Oh ! oui, monsieur; le czar l'honorait de sa protection ; c'était un de ses plus puissants favoris.

— Vraiment ?

— Aussi faut-il voir le respect que M. de Verdières a pour la mémoire de son oncle; il n'en parle jamais qu'avec attendrissement.

— C'est bien ! murmura Magloii*e en cherchant un foulard dans sa poche.

— Dame ! c'est tout naturel, puisqu'il lui doit sa richesse.

— Ah ! il lui doit....

— Certainement ; vous ne savez donc rien, vous qui vous dites l'ami de M. de Verdières ? vous ignorez que monsieur a hérité récemment de son oncle ?

— Du comte de Plougastel ?

— Du comte de Plougastel.

— Mort en Russie ?

— Mort en Russie, répéta Joseph.

Cette révélation plongea Magloire dans un dédale d'hypothèses.

Ce qui était le plus clair, pour lui; c'est que René avait donné une fausse origine à une fortune trop promptement acquise. L'inventeur du parfum des Aimées en conclut que son neveu était digne de lui.

Dès lors, sa hardiesse, un instant contenue, se réveilla plus entière que jamais.

Il fit trois tours dans l'antichambre, soufflant et frappant du talon, comme un homme qui reprend son milieu.

— Où est le salon ? demanda-t-il.

— Là, monsieur, dit le valet intimidé.

— C'est bien.

Magloire tourna la poignée de cristal et se précipita comme une trombe, en refermant la porte sur lui.

Une telle action n'était pas de nature à rassurer le domestique, qui s'élança sur ses pas, en s'écriant :

— Monsieur ! monsieur !

— Eh bien ! quoi ?

— Où allez-vous donc ?

— Parbleu ! vous le voyez, mon cher, je vais au salon ; est-ce que vous croyez que je suis fait pour rester dans un vestibule ?

— Mais, monsieur, je vous ai prévenu que M. de Verdières était sorti.

— J'attendrai.

Ayant dit, Magloire continua dans le salon l'inventaire qu'il avait commencé dans l'antichambre.

Los meubles étaient d'une élégance grave ; les portières cl les rideaux des fenêtres avaient cette pesanteur magnifique qui décèle un vrai sentiment du luxe.

— Allons, tout est pour le mieux, pensa-l-il ; et voilà un neveu qui me lait réellement honneur.

Joseph était demeuré stupéfait.

— Monsieur..., dit-il de nouveau.

— Encore vous, mon cher ? Vous commencez à devenir fatigant.

— C'est que, monsieur, j'ai mes occupations... et je ne'peux rester ici jusqu''à ce soir.

— Eh bien, ne vous gênez pas, Joseph; retournez à l'office : j'attendrai seul.

— Monsieur ne veut pas me comprendre.

— Je n'y tiens pas, en vérité.

— Mais...

— Seulement, ayez la bonté de me faire servir quelques rafraîchissements.

Joseph ouvrit tles yeux effarés.

— Monsieur est probablement étranger, il ignore les usages de Paris.

— Vous êtes curieux. Allez donc et ne répliquez pas!

— Je ne puis obéir qu'aux ordres de mon maître.

— Maraud, jeté ferai chasser! dit le comte de Plougastel en élevant la voix.

Cette menace acheva de bouleverser le pauvre serviteur, et il ne savait trop quel parti prendre, lorsqu'un craquement de bottes se fit entendre sur le seuil du salon.

C'était René de Verdières qui rentrait.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-il en donnant son chapeau à Joseph.

— C'est monsieur qui s'obstine à rester ici malgré mes observations.

René regarda M. de Plougastel sans le saluer.

De son côté, M. de Plougastel examinait René, mais avec tous les symptômes de la plus vive sensibilité. Il tournait autour de lui, se plaçait pour le voir tantôt de trois quarts, tantôt de profil ; et il levait les mains au ciel.

' — Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda René de Verdières, étonné de cette pantomime.

— Il le demande! s'écria Jlagloire ; ah ! il n'a pas besoin de se nommer, lui, pour que je le reconnaisse.

René quittait ses gants avec froideur.

Il ne suspendit pas son opération, attendant une explication plus nette.

— Viens dans mes bras, cher enfant ! Viens sur mon cœur! reprit Magloire avec impétuosité.

René recula devant l'accolade.

Mais, tout en reculant, il se demanda où il avait vu ce visage, où il avait entendu cette voix.

— Quoi! tu demeures sourd au cri du sang? dit Magloire en le poursuivant toujours les bras ouverts.

— Sortez, Joseph, dit tranquillement le jeune homme. Après avoir donné cet ordre, et dès qu'il se vit seul

avec son étonnant visiteur, il marcha droit à lui :

— Qui êtes-vous? que me voulez-vous?

— Contemple-moi bien, dit Magloire en se posant. René frappa du pied à ce tutoiement qui revenait

pour la deuxième fois.

— Finissons-en, monsieur.

— Ma figure ne te rappelle-t-elle pas des traits chéris ?

— Il me semble, en effet, que vous ne m'êtes pas tout à fait étranger...

— Je le crois bien !

— Mais il m'est impossible de préciser le lieu et le

temps où je vous ai rencontré. Ainsi, épargnez-vous et épargnez-moi de plus longs préliminaires.

— Es-tu fort impressionnable? dit le comte de Plougastel.

— Encore ! s'écria René avec impatience.

— Permets! je ne voudrais pas te voir tomber en syncope ; les émotions trop fortes sont à redouter, et ce que j'ai à t'apprendre exige des ménagements?

— Des ménagements ?

— Ou des préparations, comme tu voudras.

— L'inquiétude commençait à entrer dans l'osprit de René de Verdi ères.

Il répondit :

— Quelle que soit la nouvelle dont vous vous êtes fait le porteur, parlez, monsieur, parlez tout de suite, ou je vous cède la place.

— Dans ce cas, tu serais le contraire de ton domestique, observa facétieusement le comte.

— Pour la dernière fois, qui ètes-vous?

— Je te le donne en trois fois à deviner.

— Oh!

— Tu ne veux pas? Eh bien ! attention... Mais rappelle-toi que j'ai pris toutes les précautions. Y es-tu?

Il se recula et frappa dans ses mains.

— Une ! deux ! trois ! je suis ton oncle!

L'effet se produisit tel qu'il avait été annoncé, c'està-dire que René ressentit une secousse et pâlit effroyablement.

— Quel oncle? balbutia-t-il.

— Le frère de ta mère, parbleu ! Magloire de Plougastel, le dernier des Plougastel.

— Vous êtes... le comte de Plougastel ?

— Tiens, parcours ces papiers, et mouille-les de tes larmes de tendresse, car ils constatent mon identité.

Il lui tendit un rouleau de vieilles paperasses sur les-

quelles toutes les municipalités du globe s'étaient à l'envi disputé le droit d'apposeï' leurs timbres.

René de Verdières n'y jeta qu'un coup d'oeil éteint et vague.

— Allons, reconnais ton oncle et presse-le sur ton cœur! dit ^lagloire.

— Je vous croyais... j'avais lieu de vous croire en Russie.

— J'en suis revenu avec les hirondelles.

— Pourtant on m'avait affirmé... •

— Que j'étais mort ; connu ! et tu as profité de cette nouvelle pour hériter de moi. Je vais ^intenter un procès.

— Plus bas, mon oncle, je vous en conjure ! s'écria René avec terreur.

— Ah ! le cœur parle enfin chez toi, tu es ému, tu détournes la tête. Abandonne-toi aux délices de cette reconnaissance.

René subit cette fois une embrassade qu'il ne pouvait empêcher.

— Tu es le portrait vivant de ta mère, lui dit le comte : la pauvre femme ! elle ne m'aimait guère, je t'expliquerai cela. Sais-tu que tu es logé comme un prince? Cela me rappelle ma résidence de la Neva. Ah ! nous avons eu bien des malheurs, Colomba et moi. Colomba, c'est ma femme: tu l'admireras. Nous parlions de toi souvent en regardant le ciel et en y cherchant ton étoile.

— Comment avez-vous su mon adresse ? demanda René de Verdières, qui n'écoutait qu'à demi.

— C'est miraculeux. J'étais en quête d'un logement assez vaste pour l'exploitation de mon parfum des Aimées (une découverte immense ! nous en recauserons), et après avoir hésité longtemps, j'avais enfin arrêté mon choix sur cet hôtel. J'étais même détei'miné à

DÉCÈS ANTICIPÉ DE M. DE PLOUiJASTEL 167

signer un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans, lorsque j'appris que le premier étage était occupé... par qui? par M. René de Verdières. A ce nom, je monte. Je m'informe. L'émotion me contraint à bousculer ton valet de chambre. Ta sais le reste.

— Fatalité ! murmura René.

— C'est égal, quand on m'a informé que j'étais décédé, cela m'a fait de la peine. J'ai même versé quelques larmes sur mon tréi)as, dit le comte. .

— Assez de railleries ; la chose est plus sérieuse que vous ne pensez.

— Tu as donc un bien vif intérêt à ce que je sois mort ?

— Eli bien, oui, mon oncle, je l'avoue.

— Ah! délicieux pendard!

— J'ai eu besoin d'accréditer ce bruit pour asseoir ma position et inspii'er de la confiance à mes clients.

— Fort bien. Tu es dans les traditions, tu as de la race.

— Maintenant, vous ne voudriez pas détruire mes espérances, renverser d'un souflle ce que j'ai si péniblement élevé, me réduire enfin à la honte.

— Ah çà ! René,, pour qui me prends-tu ? s'écria Magloire.

— Tranquillisez-moi. Depuis combien de temps êtesvous à Paris ?

— Depuis dix-huit mois.

— Sous votre nom?

— Sous mon titre et mon nom de comte de Plougastel .

— Diable ! murmura René; ètes-vous connu de beaucoup de monde ?

— Je suis connu de la magistrature...

— Ai'e !

— De la banque, de la noblesse, du clergé...

— Ail ! mon Dieu !

— De l'armée de terre et de mer. Enfin, jai des relations à tous les échelons de la société, dit Magloire en se rengorgeant.

— Il ne manquait plus que cela! s'écria René de Verdières.

— As-tu besoin de ma protection auprès de quelque grand du jour? Parle. J'ai la clef de plusieurs ministères, et je^uis vu d'un fort bon œil dans les ambassades.

— Hélas! mon oncle, je n'ai besoin de rien. Tout mon désir, au contraire, est que vous demeuriez aussi inconnu que possible.

— N'est-ce que cela?

— Pour me perdre, vous n'avez qu'a vous montrer sous votre nom.

— Tu exagères le péril. Hors toi et moi, sait-on que les Plougastel sont éteints? Au lieu de comte, je serai vidame ou baron, si tu veux.

— Vous commencez à me rassurer, dit René de Verdières.

— Doutes-tu de mon affection ? Va, nous nous entendrons parfaitement... à une condition toutefois.

— Une condition, mon oncle?

— Oh ! tu me comprends de reste !

— Mais non, je vous jure.

— C'est bien simple, cependant. Puisque cela sert tes calculs, je consens volontiers à faire le mort, ou du moins à passer pour un Plougastel de la branche cadette (sacrifice pénible à mon amour-propre i ; mais puisque je participe ainsi à tes manœuvres, il me semble d'une bonne logique de participer également à tes bénéfices.

— Oh ! comment avez-vous pu en douter un seul instant ! s'écria René.

— Écoute donc ! l'amour de la famille ne me paraît pas être extrêmement développé chez loi. C'est à peine si tu t'es enquis de mes moyens d'existence.

— Une première entrevue...

— C'est juste; mais, à la seconde, je t'engage à me questionner là-dessus. Et même, pour peu que tu tiennes à me gagner immédiatement à ta cause...

— Expliquez-vous, mon oncle.

— Eh bien, mon neveu, tu me rendras le service de m'allouer quelques louis sur les profits de l'année courante.

— Rien de plus facile, dit René.

Il alla à un tiroir, y prit deux rouleaux d'or et les remit au comte de Plougastel

Le comte de Plougastel fit trois pas en arriére, et s'écria avec chaleur :

— Tu es grand I tu es sublime! Je te contemple avec orgueil ! Ma chère Colomba va donc avoir une robe de soie et un chàle rouge! Si tu savais combien elle mérite d'être aimée, ta tante! Elle est beaucoup plusjeuneque moi. Je te raconterai nos amours, nos traverses, nos voyages. Tu t'y intéresseras, n^est-ce pas?

— Certainement. ■

— D'ailleurs, je ne connais pas de roman qui puisse être comparé à l'histoire de ma vie. Les moindres épisodes lasseraient la plume de vos écrivains les plus exercés. Colomba le sait bien; lorsqu'elle s'ennuie, elle m'appelle et me dit: J'écoute, ie comprends ce que cela signifie, et pendant deux heures je parle. De cette façon, nous charmons le cours des longues soirées d'hiver.

— C'est très ingénieux.

— Toi aussi, tu nous raconteras tes aventures, quand nous prendrons le thé, le soir. 11 a dû t'an-iver des choses étonnantes?

— Fort étonnantes, oui, mon oncle, dit René de Yerdières.

— Tant mieux, nous ferons assaut. Mais voyons, quel appartement me destines-tu?

— Un appartement! ici?

— Tu ne voudrais pas vivre sépai'é de nous, je pense ; ce serait d'un cœur froid. D'abord, ta tante ne te le pardonnerait jamais.

— Je manque de logement, dit René, que l'idée de cette invasion effrayait déjà.

— Nous prendrons le deuxième étage. Tu sais que depuis quelque temps j'avais envie de cet hôtel. Si je ne puis satisfaire ma fantaisie tout entière, j'en réaliserai au moins une partie.

— C'est impossible!

— Impossible! voilà un mot antinational, dit le comte de Plougastel. Quoi quil en soit, notre intention n'est pas de te gêner. Nous reparlerons de ce projet. En attendant, tu nous invites à dîner aujourd'hui, ta tante et moi, n'est-ce pas ?

— Aujourd'hui? je...

— Nous acceptons ton invitation, compte sur nous pour six heures; je suis Texactitude en personne.

— Mais... un garçon n"a pas de maison montée. D'habitude, je dîne hors de chez moi, murmura René de Verdières par un dernier effort de résistance.

— Tu feras venir de chez Chevet ; c'est la providence des célibataires. Veux-tu que je commande, en passant ?

— Faites comme il vous plaira,

— Tu n'auras pas à t'en repentir, dit le comte; j'ai rédigé une Cuisiiiière russe à lusage des petits appartements de Saint-Pétersbourg, qui m'a placé très-haut sur le Parnasse gastronomique. A six heures, donc.

— A six heures, soupii'a René, vaincu.

— A propos ?

— Quoi ? mon oncle.

— Tu ne me charges pas de quelque cadeau pour ta chêne tante ?

— Un cadeau ?

— Oui, quelques menus bijoux, de ces babioles qui se placent dans des écrins. Elle est très friande de diamants, ta tante Colomba.

— .le n'ai pas chez moi de bijoux de leinme, dit René.

— Que cela ne t'arrête pas ; remets-moi la somme que tu voulais consacrer à cette acquisition, et je me charge de tout.

— Voici un billet de cinq cents francs.

— Très bien. Je lui annoncerai que tu lui donneras les diamants- plus tard. Nous allons nous habiller avec pompe; tu seras content de nous.

René de Yerdières lui adressa un regard où se résumaient toutes ses transes.

— Sovez prudent, n'est-ce pas ?

— Enfant ! dit le comte, tu parles à un diplomate de première force.

— Et ma tante?

— Ta tante a été dressée par moi ; c'est tout dire. A bientôt, mon cher neveu ?

Le comte de Plougastel serra la main inerte de René de Verdières, remit très crânement son chapeau bleu, et ût frémir par son regard le malheureux valet de chambre qui l'avait reçu et qui le reconduisit en tremblant jusqu'au milieu de Tescalier.

Pendant que René, demeuré seul, les yeux flxes, et plongé dans un fauteuil, réfléchissait aux jeux cruels du hasard, Colomba, penchée à la fenêtre de son hôtel garni, attendait impatiemment le retour de son époux.

Tout à coup, une voix de tonnerre retentit derrière elle.

— Eh bien, Colomba, est-ce que vous nourririez le projet funeste de vous précipiter par la croisée ? Le moment serait mal choisi, ma chère.

Colomba se retourna et eut comme un éblouissement.

Devant elle, au milieu de la chambre, Magloire , revêtu de vêtements somptueux, la regardait à travers un binocle d'or.

Au sortir de la rue Braque, il s'était empressé d'aller renouveler sa garde-robe chez les marchands du Palais- Royal, où son goût théâtral ne lui avait pas fait défaut. Ne pouvant par malheur s'habiller avec le frac pluie d'or du marquis de Moncade ou la pelisse chamarrée

de Mural, il s'était vengé de nos sombres costumes en invoquant les nuances de gilet les plus fantastiques, en amoncelant les broderies autour de son cou et de ses poignets, en faisant traverser sa vaste poitrine par une inondation de jabot. Il était magnifique. Son pantalon avait une bande, et deux étoiles d'acier s'adaptaient au talon de ses bottes. Ainsi harnaché, constellé, ganté de beuri-e frais, faisant sifller un jonc à grosse tète, il participait triomphalement de l'aide de camp d'Haïti et du marchand de vulnéraire helvétique.

— Toi ! s'écria Colomba.

— Je jouis de ta stupeur ; regarde bien encore.

— Gomment es-tu venu? J'étais à la fenêtre, et je ne t'ai pas vu arriver.

— Tu veux dire descendre. Je descends de coupé, chère belle.

— Il fa donc payé les trente mille francs ?

— Mieux que cela.

— Mieux que cela ! répéta-elle folle de joie.

— Notre neveu est richissime ; c'est un avocat du plus haut mérite ; il a un organe superbe et une éloquence irrésistible. Écoute plutôt !

Le comte de Plougastel tapa sur ses poches, qui se plaignirent en mode argentin.

— Ah ! mon Dieu ! dit Colomba prête à se trouver mal.

— Ce neveu n'est pas un neveu, c'est un gisement aurifère. Il nous constituera des rentes tant que nous en voudrons. En attendant, il m'a donné cinq cents francs pour toi à titre d'épingles.

— Cinq cents francs... pour moi!

— Du courage, comtesse ; nous n'avons que ce qui nous est dû. Ne vous attendiez-vous pas un jour ou l'autre à ce qui nous arrive ? Le sort nous remet à notre place, voilà tout. Maintenant, soyons graves, et

preQons les habitudes de notre nouvelle position. Il tira une tabatière, et en versa la moitié sur son jabot.

— G"est égal, dit Colomba attendri?, ton neveu... voistu bien... ton neveu est un brave homme.

— Oui, oui, répondit-il légèrement.

— Un homme d'honneur.

— Evidemment, évidemment. Mais causons d'autre chose.

— De quoi veux-tu causer ? dit-elle, sui'prise.

— Prépare-toi à essayer des robes qu'on va t'apporter par mes ordres dans un instant.

— Tu veux que j'achète des robes toutes faites ?

— Pour aujourd'hui, c'est indispensable. Nous sommes invités tous les deux à dîner chez René de Verdières.

— El tu ne me le disais pas plus tôt !

— Il fallait procéder pas ordre.

— J'en perdrai la tète... à dîner... un neveu... cinq cents francs pour moi.

— Sans compter les jetons de présence, ajouta Magloire, faisant dégorger un des rouleaux donnés par René.

— Bonté divine ! s'écria-t-elle ! une fortune ! Des louis ! est-ce possible ! nous payerons donc enfin ce que nous devons!

Ces parole firent faire un brusque haut-le-corps à Magloire de Plougastel.

— Qu'est-ce que tu dis ? s'écria-t-il.

— Je dis : nous payerons.

— Colomba, je ne vous reconnais plus, en vérité; à vous entendre, on vous croirait de basse extraction. Payer! payer! qu'est-ce que c'est que cela? Il est certains verbes que je vous ai défendu d'apprendre à conjuguer.

— Mais, mon ami...

— Vous vous figurez que, parce que nous avons quelques florins dans notre escarcelle, nous allons nous amuser à solder nos fournisseurs, comme des désœuvrés, comme des croquants ! C'est inimaginable ! Il faut que vous ayez sur la société actuelle les idées les plus renversantes du monde.

— Je n'aime pas les dettes, Magloire.

— Tu n'aimes pas les dettes? répéta-t-il avec les signes d'un profond étonnement.

— C'est plus fort que moi.

— Qu'aimes-tu donc, alors? Les dettes sont les fleurs des civilisations. Avec mille francs comptant, j'obtiendrai dix mille francs de crédit. Je veux exploiter en grand le parfum des Aimées.

— Encore ton parfum des Aimées! soupira Colomba.

— Mais, madame, vous vous imaginez donc qu'on renonce à dix années de travaux et d'études sur une simple raillerie de femme? Je vous prédis que cet élixir régnera avant peu dans tous les boudoirs aristocratiques, et même sous l'humble salive du bourgeois parisien. Il est indispensable que notre neveu Hené nous en acUète pour une somme importante.

— Oh ! Magloire, ce serait abuser... Il n'est pas négociant, il est avocat.

— Raison de plus pour qu'il ait soin de sa personne; et puis il pourrait en céder à ses clients. Je lui soumettrai cette idée.

Ce colloque fut interrompu par l'arrivée des couturières. Elles apportaient un nombreux assortiment de robes, comme dans ces contes de fées, où l'on improvise une princesse sur un coup de baguette.

Longtemps indécise (et quelle joie que l'indécision dans ces circonstances !), Colomba se décida en faveur d'un satin bleu aveuglant, avec un pai'dessus de même

étoffe, le tout garni de blondes noires. Le hasard voulut que ce vêtement fût admirablement fait pour elle. Ainsi harnachée, elle ne ressemblait pas mal aune danseuse espagnole. Magloire courut chez une modiste qui apporta également plusieurs chapeaux, de ces chapeaux qui sont un événement, assemblage confus de plumes, de fruits et de minéraux, triomphe des vitrines de la rue Vivienne, et que Ton retrouve trois ans plus tard sur la tête des négresses de Porfo-Rico.

Le cordonnier suivit la modiste. Enfin, après la visite du gantier et du marchand dombrelles. Colomba se vit entièrement transformée. La chrysalide était devenue papillon.

Pauvre femme, inoffensive et tendre créature ! ce fut un des jours les plus heureux et les plus brillants de sa vie ! La soie, l'or, la famille, la bonne chère, tout cela venait à elle à la fois, à elle, Torphehne, mal vêtue, mal nourrie, usée par les inquiétudes et les pleurs de chaque jour !

Lorsqu'ils se virent rayonnants de la sorte, Magloire et Colomba, un même attendrissement les saisit tous les deux ; sans se dire un mot, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

La misère a de ces explosions. La joie des pauvres a des marées soudaines.

Ce moment d'effusion évanoui, le comte de Plougastel se dégagea brusquement. Il revint à son caractère habituel.

— Allons, comtesse ! dit-il, les grandes âmes doivent se montrer au niveau des grandes destinées. Donnez du ballon à votre robe, et partons. Ce jeune deVerdières doit sécher d'impatience en nous attendant.

— Je suis prête.

— Tu seras contente du festin ; c'est moi qui en ai écrit le libretto.

Le coupé ne leur suffisait plus. Ils louèrent une calèche et prirent par les boulevards pour se rendre à l'hôtel de la rue de Braque.

Ce mode de transport et cette toilette exorbitante contrastaient si énergiqueraentavec la modeste excentricité sous laquelle Magloire s'était présenté le matin, que le vieux domestique en eut les bras coupés. Il poussa un soupir et les introduisit auprès deson maître.

Celui-ci, seul dans son cabinet, avait la tète enfouie dans les deux mains.

Il se releva au bruit que fit la porte en s'ouvrant.

— Colomba, voici René ! René, voici Colomba ! dit le comte de Plougastel dans le stvle du Jeu de l'Amour et du Hasard.

Colomba sauta au cou de son neveu, tandis que Magloire lui faisait craquer la main dans la sienne.

— Oh ! c'est extraordinaire ! s'écria subitement Colomba.

— Quoi donc ? demanda Magloire.

— Jaidéjà vu quelque part notre neveu.

— C'est ce que je me suis dit aussi, moi . Mais où l'astu vu ?

Colomba hésitait. .

René essaya de sourire ; et, prenant la parole :

— Voyons, où croyez-vous m'avoir rencontré, ma tante ?

— C'est le même visage et la même voix , murmurat-elle ; et cependant, c'est impossible !

— Impossible, quoi ? demanda Magloire.

Colomba se pencha vers son mari, et lui dit quelques

mots à l'oreille. A son tour, il regarda plus attentivement René.

— Tu as raison, dit-il.

Las d'être contemplé de la sorte, René fit un effort et proposa de passer dans la salle à manger.

178 LES RUJNES DE PililS

Mais le comte de Plougastel le retint par le bras.

— Un moment, mon cher neveu ! N'es-tu pas curieux de savoir ce que ta tante vient de me dire à l'oreille '?

— Je vous écoute, répondit- il en frissonnant.

— Cela ressemble bien à une folie ; mais tu sais comme moi que l'invraisemblance est quelquefois un des caractères de la véi'ité.

— Enfin, mon oncle ?

— Colomba, qui a un œil de gendarme, prétend que tu étais ouvrier maçon il y a un mois.

— Ouvrier maçon ? balbutia René.

— Ou démolisseur, si tu l'aimes mieux.

— Quelle plaisanterie !

— C'est ce que je me suis dit tout d'abord moi-même : quelle plaisanterie ! Ensuite, j'ai pensé que tu avais voulu sans doute te distraire de tes occupations du barreau. Dans ce cas-là, rien de plus simple. Il y a des distractions de tous les genres. Moi qui te parle, croirais-tu qu'il m'arrive parfois de chanter tout haut dans les rues, involontairement, comme si j'étais seul dans ma chambre ? Quant à toi, moucher René, il t'aura paru original de contribuer auxdémolitions de Paris et de donner ton coup de pioche aux derniers débris d'une civilisation vermoulue. Nous ne te blâmons pas, remarque-le bien. Tu as de l'imagination.

— Assez de i-aillerie, mon oncle, dit René.

— Tu prends cela pour de la raillerie ? Mais Colomba et moi nous parlons sérieusement. Nous te reconnaissons tous les deux

— Oui, oui, fit Colomba avec un mouvement de tète.

— C'est toi qui nous as mis à la porte d'un petit belvédère de plaisance que nous avions loué pour la belle saison.

— Où ? demanda René.

— A quelque distance des Tuileries.

THOIS COUVERTS 179

— Dans la rue du3Iuséc, ajouta Colomba.

René soufTrail et s'agitait, comme le scorpion enfermé dans un cercle de braise.

— Vous êtes abusés par une ressemblance, dit-il.

— A d'autres ! s'écria Magloire ; le type des Plougastel ne court pas les rues. Le démolisseur dliier et le propriétaire d'aujourd'hui ne font qu'une seule et même personne, et cette personne, c'est toi, mon petit.

Il fit claquer sa langue contre son palais.

— Je vous assure...

— On ne te demande pas tes motifs, on est discret. Seulement, si un jour ou l'autre ton cœur a besoin de s'épancher, souviens-toi que lu possèdes un oncle qui unit à des trésors d'indulgence la connaissance la plus parfaite de tous les textes de la loi.

— Oh ! oui, affirma ingénument Colomba.

— Que voulez-vous dire ? s'écria Uené avec effroi.

— .Je veux dire que je suis un peu avocat, moi aussi, quoique ne figurant pas sur le tableau, et qu'à nous deux nous pourrons étudier, lorsqu'il te plaira, le chapitre de la propriété, envisagée dans ses rapports accidentels avec les nécessités d'autrui.

— Je ne vous comprends pas.

— Mon, mais tu pâlis cependant.

— Aboyons, finis, Magloire, s'empressa de dire la comtesse ; tu es un taquin ; notre neveu est bien libre d'avoir des secrets; attendons pour qu'il nous les confie qu'il nous connaisse davantage.

— A la bonne heure, dit le comte de Plougastel ; et tu verras, René, de quel secours te seront nos préceptes. Si tu as commis une légèreté, — mon Dieu ! qui est-ce qui n'a pas ses peccadilles sur la conscience ? — nous l'excuserons ; si c'est un... délit, nous le pleurerons avec toi, et nous le réparerons autant quepossibl e par des fondations pieuses.

— Vous allez trop loin, mon oncle! s'écria René, partagé entre la colère et la terreur.

— Bah ! ne sommes-nous pas en famille ?

— Magloire, je ne te reconnais plus, avança Colomba ; tu laisses refroidir le dîner; si notre cher neveu a des conûdences à nous faire il nous les fera au dessert.

— Tu parles comme le huitième sage de la Grèce, dit Mâchoire ! renvoyons les affaires sérieuses au moment de l'entremets sucré ; René, offre le bras à ta tante.

La salle à manger, éclairée brillamment, reçut les trois convives.

Il a été dit que le comte de Plougastel s'était attribué l'ordonnance da repas.

Comme toutes les personnes qui ont à prendre leur revanche dun pas-é famélique, le comte de Plougastel avait procédé par l'accumulation. II avait laborieusement entassé rOssa des raretés surlePéhon des primeurs. Peut-être un goût plus éprouvé que le sien eùt- 11 répudié certains poissons hyperboliques et laissé à leurs serres des fruits exclusivement monstrueux: mais le comte de Plougastel portait l'emphase jusque dans la gastronomie. La viti'ine de Chevet y avait passé tout entière. Il y avait à manger pour vingt-cinq personnes.

Un sourire ineffable entrouvrit la bouche de Colomba à l'aspect de cette table qui chatoyait comme un kaléidoscope, et qui paraissait être un monument élevé à l'histoire naturelle. L'éclat des surtouts, la forme des flacons lui arrachaient des exclamations de surprise que Magloire essayait en vain de réprimer.

Quant à René, i! ne voyait rien, il n'entendait rien.

On s'assit. Au devant de chaque assiette, une échelle de verres offrait toutes les gammes de l'harmonica bachique. Verres à patte, verres de Bohème pour le xérès, verres tulipe pour le bourgogne, verres mousseline pour le bordeaux, coupes pour le Champagne. La

lumière semblait heureuse de se briser et de rayonner sur ces cristaux coquets.

— La séance est ouverte! dit le comte de Plougastcl, en faisant un signe plein de grandeur à un domestique attentif.

On a représenté Mirabeau à la tribune; j'essaierai de peindre le comte de Plougaslel à table.

Son attitude était celle de l'homme arrivt- à tout. De ce qu il allait manger de la soupe dans une soupière d'argent, il croyait avoir conquis le monde. Sa vie nouvelle allait dater de ces crevettes si charnues et si roses, de cette carpe démesurée, de ces terrines mystérieuses et provocantes. L'expression du plaisir étail parvenue, dans son regard, à la sublimité.

Après quelques gorgées de potage, qui lui causèrent <ie voluptueux lancinements, il s'avisa de regarder René de Verdières.

— Oh ! René, qu'est-ce que cela signifle ? Tu es sombre comme une caverne sans voleurs.

— Vous trouvez? murmura-t-il.

— Ne regarde pas trop le vin, tu le ferais aigrir.

— Magloire, dit Colomba à demi-voix, je voudrais encore du potage.

— Ce souhait n'a rien de surprenant, chère amie ; toutefois je te ferai observer que situ manges deux fois de chaque plat, tu cours le risque de ne pas pouvoir arriver au dessert.

— C'est vrai, mon ami, mais c'est si bon !

— Ce mot me ferme la bouche... au flguré, s'entend... car j'ai un appétit superlatif; ce n'est pas comme René.

— Excusez-moi, mon oncle;, en effet, je n'ai pas grand faim.

— Pas grand'faim; mais je n'ai pas grand'faim, moi, j'ai faim seulement, dit Magloire ; si l'on ne dînait

que lorsqu'on a grand'faim,, cela serait excessivement triste. Au moins, j'espère que tu as soif et que tu vas boire; regarde ces bouteilles qui se pressent sur le dressoir comme des odalisques a l'approche du sultan ; elles résument, elles aussi, toutes les supériorités et toutes les exquise tés de l'univers. Cette petite blonde s'appelle Sauternc; cette grosse brune Aragon; voici les pâles et minces Boi'delaises, chéries des Anglais. Jette-leur ton mouchoir, mon neveu! Pour ce soir, ton oncle ne veut bien être que ton compagnon, ton émule.

— Magloire, dit Colomba toujours à demi-voix, qu'est-ce que c'est que je viens de manger?

— C'est un délicieux filet à la purée de noisettes.

— Eh bien! j'en voudrais encore.

— Diable! murmura Magloire.

— Ne vous gênez pas, ma tante, dit René en poussant le plat vers elle.

— Ma foi, l'exemple est contagieux, s'écria le comte de Plougastel; je ferai co:nme Colomba, ie l'eiit/ndrai au filet.

— A merveille! dit René, qui commençait à subir, malgré lui, l'influence de cette joie naïve.

Le premier service fut bravement expédié ; c'est ce (|u'on appelle le coup de feu d'un repas : attaque vive et presque muette, armes fraîches, œil intrépide, assaut plein d'entrain et qui fait songer aux violons de Lérida. Le comte de Plougastel se distingua, dans ce premier choc, par des prodiges de valeur.

Au moment où il dégustait un vin de Beaune, après l'avoir fait tournoyer dans son veiTC pour en développer l'arôme, son œil s'arrêta sur René.

— Parbleu! s'écria-t-il,je suis un bien grand étourdi!

— Qu'est-ce qui te prend? demanda Colomba qui

revenait en ce moment comme par distraction à un plat de pigeons en timbales.

— Je sais le motif de la mélancolie de notre neveu !

— Vraiment! dit-elle.

— 11 est amoureux!

— C'est cela! s'écria Colomba.

— Il est amoureux, répéta Magloire; le fait est clair ; j'avais oublié Tarlicle du journal.

— Quel article ? demanda René.

— La publication des bans de ton mariage.

— Ah vous savez...

— Oui, oui, nous avons vu cela, di', Magloire en jetant à sa femme un coup d'oeil d'intelligence; tu épouses une demoiselle... une demoiselle...

— Claire Bertholet.

— Bertholet ou de Bertholet.

— Bertholet tout simplement, mon oncle.

— Hum ! voilà qui sent la mésalliance! murmura le comte de Plougasiel.

René le regarda avec inquiétude.

— La Bretagne en gémira, poursuivit le comte; le temps présent est funeste à la vieille noblesse, les sacs d'argent ont tué les écussons. Je sais bien que tu vas me répondre, mon gaillard, que tu es avant tout un homme de ton époque, que les idées ontmarché,etque les plus vénérables parchemins ne valent pas les chiffons de la Banque. Tu as compris ton siècle, toi, et je n'ai pas le courage de t'en blâmer. Cette demoiselle... Bertholet est sans doute la fille d'un de nos modernes fermiers généraux?

René répondit brusquement :

— Non, mon oncle ; elle est orpheline et pauvre.

Le comte laissa tomber la fourchette qu'il portait à ses lèvres.

— Te moques-tu de nous?s'écria-t-il; comment! une

mésalliance gratuite ! un mariage avec une fille sans naissance et sans dot?

— Sans naissance et sans dot, c'est la vérité.

— Oh! je suis arrivé à temps pour t'empêcher de faire cette folie !

René hocha la tète d'un air qui annonçait l'inébranlabilité de sa résolution.

— Méconnaîtrais-tu l'autorité d'un oncle ?

— Parfaitement, dit René.

Le comte but coup sur coup plusieurs rasades ; après quoi, posant son verre :

— Tout mon portrait! dit-il.

Il venait de reconnaître qu'il s'était trop avancé ; il rompait spirituellement.

Mais Colomba, dont la sentimentalité était intéressée par un tel sujet, entra à son tour dans la conversation.

— Est-elle jolie? demanda-t-elle timidement.

— Ma tante, dit René, je vous répondrai comme tous les gens épris : je ne crois pas qu'il y en ait de plus charmante.

— Allons, allons, tu es un enthousiaste, dit Magloire; cela ne me déplaît pas, tu as du feu. Nous reparlerons demain de ton mariage, ou un autre jour. L'heure présente appartient à Cornus.

3Iagloire commençait à se foncer, suivant une expression vinicole.

Il s'écria:

— Si nous creusions un trou ?

— Comment dites-vous, mon oncle ?

— Je dis : un trou. Le trou est ce moment du dîner qui précède le rôti, un milieu que l'on comble avec un verr'e de madère authentique ou de cognac accablé d'années.

— Ah ! fort bien.

— Après cela, il est très possible qu'on ait remplacé

ce nom de Irou par un mot plus élégant, par une qualification anglaise, comme c'est la mode. Mais, pour riionneur de la table, j'espère que la chose subsiste toujours. Le trou refait l'estomac, il rompt absolument avec les précédents services, et nous facilite les moyens de dîner à nouveau.

— Mon oncle, nous ferons autant de trous que vous en désirerez.

— Belles paroles, mon neveu ! Colomba, regarde bien René : il fera son chemin dans le ban-eau.

L'intermède du trou eut lieu avec toute la solennité et la variété désirables. Au madère et au cognac succédèrent les sorbets et le punch glacé. Ce furent comme les trompettes en avant d'un cortège : le rôti se montra resplendissant de belles nuances dorées, et à peine contenu dans l'ovale gigantesque d'un plat d'argent. Il fut accueilli par un respectueux silence, enfant de l'admiration.

Les yeux de Colomba particulièrement étaient dilatés outre mesure; la plus magnifique représentation de rOpéra ne l'eût pas émerveillée davantage. Anéantie dans son bienheureux étonnement, elle n'avait qu'une inquiétude : c'est que l'appétit vînt à lui manquer.

Cette préoccupation était d'un ordre beaucoup trop secondaire pour atteindre le comte M.igloire.

Il avait eu trop faim autrefois pour ne pas avoir toujours faim désormais.

D'ailleurs, le trou venait d'être pour lui ce que la terre était pour Antée. Il en avait reçu de nouvelles forces.

La table eût appelé en ce moment le joli pinceau de Lancret. Les bougies étaient à moitié de leur course ; la nappe n'avait plus cet aspect roide de la première heure ; une tiède atmosphère emplissait l'appartement. Pendant que les paroles s''échangeaient, il y avait un

accompagnement continu de couteaux et de fourchettes ; tous ces petits instruments d'argent s'agitaient, brillaient et s'abattaient sur des assiettes d'une tendre et fine porcelaine. Des gouttes jaunes et rouges teignaient les verres. Les sourires, les regards, les rasades, tout se mariait dans une lumière mobile et chaude.

Le triomphe du comte de Plougastel devait être la pièce montée.

René de Verdières eut un sourire en apercevant la citadelle de pâtisserie, commandée et recommandée expressément par son oncle. Les remparts étaient en massepain, les créneaux en sucre candi et les canons enangélique. Des crèmes de couleurs diverses coulaient dans les fossés. C'était puéril et déshonorant pour le dîner. Mais nous avons donné à entendre que chez Magloire les notions du goût s'étaient légèrement perverties dans le cours de ses vagabondages et de ses traverses.

Il croyait à mille choses encore, telles que l'omelette soufflée et le vin de Frontignan.

Après cela, imaginez-vous s'il croyait à la pièce montée !

— Oh ! Magloire ! s'écria Colomba à cette apparition.

Et elle ne put en dii'e davantage.

Son cœur se liquéflait.

— C'est assez gentil, hein ? fit le comte, dont le gilet se gonflait de contentement.

— Je ne sais pas ce que c'es', répondit-elle; mais, toute petite, j'en voyais souvent derrière les vitres des pâtissiers ; cela me faisait bien envie, et je ne croyais pas être jamais assez heureuse pour en manger.

— Eh bien, croque ton rêve aujourd'hui ! mords dans tes illusions, ne te gène pas ! Fais comme moi, Colomba, ne te souviens du passé que pour combler

tes désirs. Nous avons tous dans limaginalion une multitude de pièces montées. Réjouissons-nous ; en voilà une à la fin qui se fait palpable et qui descend à portée de nos lèvres. Les autres descendront à leur tour, tu verras ; il ne s"agit que d'avoir de la patience.

— Ce n'est pas ce qui m'a manqué, mon ami, dit Colomba,

— Je le sais, tu as été sublime, tu as été Romaine. ].. lisse-moi te donner de la crème au chocolat.

— C'est bien lourd, murmura-t-elle.

— Tant mieux?

— Vous ne buvez pas, ma tante, dit René.

— Mon neveu ! je n'ose plus... Je suis bien heureuse, mais il se passe en moi des choses qui me font peur... On dirait que j'ai un soleil dans la tète.

— Je sais ce que c'est, reprit Magloire ; il n'y a pas de quoi s'efTra\-er. C'est le bonheur. Tout à l'heure, il te poussera des ailes.

— Qu'est-ce que vous me ver-:ez là, mon neveu?

— Du vin de Champagne, ma tante, du Bouzy; c'est très doux.

— Comme c'est joli! dit-elle en a<lmirant les fusées qui s'épanouissaient turbulemment dans son verre.

— Et comme c'est bon ! ajouta Magloire; j'aurais dû commander des musiciens ; une telle liqueur ne devrait être bue qu'au son des symphonies.

— Veux-tu que j'appelle un orgue ? dit Colomba prête à se lever.

— Fi ! ce sont des harpes qu'il faudrait, des flûtes cachées dans le feuillage, ainsi que dans les tableaux de... chose... le célèbre peintre... je ne sais plus qui... René, ton Champagne, c'est de l'or sucré. Je n'en avais pas bu depuis la dernière fête donnée par le czar dans son palais d'été, en l'honneur de... tout ce que tu voudras... avec des quinquets dans les charmilles... Mais il

était bon aussi, celui-là... n'est-ce pas, Colomba?

— Que veux-tu, mon ami ? murmura Colomba d'une voix douce comme la brise.

— Le vin du czar...

— J'ai chaud.

— De mon ami le czar !

— Ne m'en donne plus.

— Toute la cour était là... te rappelles-tu, Colomba ? Je portais l'habit à la française et je dansai jusqu'àl'aurore.

Colomba murmura :

— C'est bien fatigant, la danse.

— J'ai un jarret de fer... le jarret de Trénitz ! Malheureusement, je suis venu trop tard en Russie ; la grande Catherine n'était plus... c'est heureux pour Colomba !

Ce disant, le comte de Plougastel jeta un verre de vin de Champagne dans son gosier.

— Je prétends, reprit-il dune voix de tonneri'e, faire merveille à ta noce, mon cher neveu ; je danserai la chaconne, la gigue, la hongroise, le fandango, la saltarelle, la bourrée, l'allemande et même le pas du chàle... toutes les danses nationales et de caractère. Danses-tu, toi ?

— Non, mon oncle, dit René, dont Tesprit se laislait pacifiquement remorquer dans le sillage de cette conversation.

— Ce n'est pas possible! dis donc, Colomba?

— J'entends, mon ami.

— Il ne danse pas !

— Tu crois?... Tiens! ce bouchon qui vient de partir tout seul... Comment cela se fait-il ?

— Ma tante, c'est le gaz qui, en se dégageant...

— Il faudra qu'il danse !

L'entretien était arrivé à ce degré où les moindres

balivernes sont proférées avec importance, où l'activité de la pensée est diminuée en raison de lintensilé de la sensation, où le souvenir n'embrasse plus que des masses confuses.

Depuis longtemps, les domestiques avaient été congédiés.

— Nous danserons tous ! répéta le comte de Plougastel ; et nous chanterons aussi.

— Ah oui ! tu chanteras, Magloire, dit la comtesse, dont l'oreille pleine de rumeurs ne saisissait que les derniers mois de chaque phrase.

— Broum ! broum!... ut, ut... sol, sol... Allons les belles, suivez-nous; allons, les belles... mi, ré, ré, ré... Hein ! qu'est-ce que tu penses de ces notes, monsieur l'avocat?

La salle tremblait.

— Vous avez la voix forte, dit René avec politesse.

— Est-ce qu'on ne jurerait pas que je me gargarise avec des rossignols?

— Effectivement.

— Et cette cadence... ti, reli, li, li, li... ne semble-til pas que j'égrène des perles?

— Vraiment, oui.

Les accents du comte de Plougastel retentissaient encore, lorsque la figure effarée de Joseph se montra au seuil de la chambre.

— Est-ce que monsieur appelle au secoui's ? demanda le domestique.

— Non, Joseph, non, dit René qui ne put cacher un sourire.

— Monsieur m'excusera, je croyais...

Pendant ce court incident, le comte de Plougastel avait froncé le sourcil.

Il versa gravement du vin de Chambertin dans son verre à Champagne.

— Vous pouvez vous retirer, Joseph, dit René.

— Est-ce que nous vous dérangeons, mon neveu ? interrogea Colomba, dont les jeux, perdus dans un lointain métaphysique, avaient suivi celte scène sans y rien comprendre.

— Allons donc, ma tante; vous ne le pensez pas...

— C'est qu'il ne faudrait pas vous gêner pour nous, ajouta-t-elle avec celte humilité qui était le trait principal de son caraclère.

— Colomba, dit le comte en savoui'ant un biscuit tout ruisselant. des larmes du madère qu'il avait fait succéder au chambertin; Colomba, tu peux, tu dois tutoyer noire neveu ; je t'y autorise au nom de toutes les traditions de famille.

— Oh ! non, murmura-t-elle.

— Pourquoi donc, chère tante? dit René.

— C'est excessivement distingué, reprit le comle de Plougastel ; j"ai connu un comédien qui me tutoyait sans m'avoir jamais vu... Écoute comme je tutoie avec aisance notre cher René... René, donne-moi à boire... René... non, du boi'deaux, à présent.

— Je n'oserai jamais, dit Colomba; ce que je lui promets, par exemple, c'est...

— C'est quoi? dit Magloire.

— C'est de bien aimer sa femme... quand il sei*a marié.

— Merci, ma tante, dil René en lui prenant la main avec reconnaissance.

— Oui, ton bonheur sera le nôtre... notre bonheur sera le tien ! s'écria Magloire ; cela fera deux bonheurs... non, quati'e bonheurs... Au fait, lu as raison d'épouser qui bon te semble : pourquoi ne cédei"ais-tu pas à ton penchant? Le langage du cœur, je ne connais que cela... Qu'importe la fortune? lu nous en donneras tant que nous en voudrons, d'ailleurs... Quant

TllOlS COUVERTS 191

aux titres, ma foi ! nous laisserons se lamenter nos aïeux dans leurs cadres... J'ai bien épousé Colomba, moi, Ion oncle !

— Comment? interrogea René.

— Parbleu ! puisque nous sommes entre nous, je peux te le dire... Tu la prends peut-être pour la fille d'un bojard?

— Eh bien?

— Donne-moi du vin! dit le comte de Plougastel en changeant soudainement de tun; du chablis... avec de la croûte de pâté.

— Voici, mon oncle ; continuez.

— Que je continue, quoi?

T- Ce que vous disiez à propos de ma tante.

— Ah ! j'y suis, reprit le comte en se mordant la langue ; vois-tu, mon neveu, on ne parviendra à civiliser entièrement la Russie qu'à la condition de couvrir son territoire d'un vaste réseau de chemins de fer.

— Mais... objecta René, surpris.

— Et encore !

Colomba se hasarda à glisser une question dans les joints du dialogue.

— De qu 'lie couleur est mademoiselle Bertholet? demanda-t >,lle à René.

— Elle est blonde comme vous, ma tante.

— Ah! tant mieux! il me semble que je l'ainici'ai davantage.

— Oui, dit le comte, Colomba est tellement éprise de cette nuance, qu'un jour, voulant lui procurer une surprise, je me suis décidé à me faire teindre... Cette galanterie a paru à Colomba du plus haut goût... J'étais un blond superbe... J'avais l'air d'avoir un paquet de tabac sur la tète.

Le comte de Plougastel buvait toujours.

— Mademoiselle Bertholet a-t-elle une sœur ? demanda encore Colomba.

— Non, répondit René.

— Alors je serai pour elle plus que sa tante, je serai sa sœur... si vous y consentez.

— Chère tante, dit René, je ne vous connais que depuis deux ou trois heures, et chacune de vos paroles augmente mon estime et mes sympathies pour vous.

— Mais elle a une mère, n'est-ce pas ?

— Elle l'a perdue de bonne heure.

— Son père existe au moins '?

— Elle est orpheline depuis quelque temps, répondit René avec effort.

— Orpheline, oh! la pauvre enfant! Entends-tu, Magloire ? elle est orpheline.

Magloire leva les yeux au ciel.

Puis il dit avec onction :

— Nous lui tiendrons lieu de tout.

— René, est-ce que vous allez retomber dans vos idées noires ? reprit Colomba ; quand on vous parle de votre future, on dirait que ce sujet vous déplaît.

Magloire devança la réplique de René.

— C'est de la délicatesse, pas autre chose. Quand on me parlait de toi jadis, Colomba, je palpitais comme unesensitive.

— Tu es bien rouge, Magloire.

— C'est que je suis altéré, probablement. Je parle tant, que j'oublie de boire.

Il mit du vin rouge dans son verre, qui contenait du vin blanc.

Après cette belle besogne, il se tourna vers René et lui dit d'un ton qui accusait un sincère regret :

— J'espérais faire plus d''honneur à ton dîner, mon cher neveu... je ne sais à quoi attribuer l'indolence de mon estomac. Autrefois, je versais trois bouteilles de

Champagne dans un shako, et ce n'était pour moi qu'une gorgée. Je n'y comprends rien... Ma sobriété d'aujourd'hui t'a choqué peut-être... Tu es honteux de posséder un oncle d'un si faible tonnage... J'en suis confus moi-même. Excuse-moi, René.

— Vous n'avez pas besoin d'excuses.

— Tu t'imagines sans doute que j'ai déjeuné avant de venir ici?

— Non!

— Que j'ai voulu te faire injure !

— Rassurez-vous ?

Mais Magloire ne voulait pas se rassurer.

— Te faire injure !... moi, ton oncle... commentastu pu le croire un instant, une minute, une seconde ! moi qui donnerais tout pour toi... tout ce que j'ai...? René, mon cher René, abdique une erreur aussi funeste !

— De grand cœur ! repartit René, qui ressentait la contagion de Tivresse.

— Je t'en prie !

— Oui, mon oncle.

— Dis-moi que tu ne m'en veux pas... tu as bon cœur, tu ne peux pas m'en vouloir.

— Eh ! pourquoi vous en voudrais-je?

— Répète ces nobles paroles... ah ! répète-les... car elles viennent de ton àme,j'en suis sur... de la belle âme dont elles sont l'écho. René !

— Mon oncle ?

— Donne-moi ta main, dit le comte de Plougastel en se levant.

René lui tendit la main par-dessus la table.

— Et toi aussi, Colomba, donne-moi la tienne... faisons tableau ! Jurons solennellement d'être toujours unis... Où pourx'ions-nous être mieux qu'auprès du fils de ma sœur?... 0 mes amis, mes chers amis ! quelle

perspective enchantée se déroule à mes yeux ! Le plus modeste toit de chaume vaut-il ces somptueux lambris... Non, certainement non !... Je n'en puis ajouter davantage... Témotion me suffoque...

En retombant lourdement sur sa chaise, le comte de Piougastel cassa un verre...

— Oh ! s'écria Colomba, cela porte malheur.

— Bah! cela dépareille une douzaine, voilà tout, murmura Magloire.

Il ajouta :

— iRené nous donnera les onze qui restent.

Cette scène de famille fut, une seconde fois, interrompue par l'entrée de Joseph.

Joseph apportait une lettre sur un plateau.

Cette fois, on ne fit guère attention à lui; les esprits gravissaient les blancs degrés du temple du ravissement.

Aussi Joseph, qui n'était pas accoutumé à un pareil spectacle, demeura-t-il quelques instants immobile, les yeux ouverts avec stupeur.

— Encore ! dit à la fin René, s'apercevant de la présence de son domestique.

— Le faquin ne nous laissera pas tranquilles ! s'écria le comte de Piougastel.

— Mon ami, il tient un plateau, remarqua Colomba.

— Le café, sans doute, dit le comte.

— Non, je vois quelque chose de blanc.

— Un nougat alors... j'en raffole... Posez cela, mon ami, posez donc !

Mais Joseph fit un pas du côté de René, et, retrouvant la parole :

— C'est pour vous, monsieur... on a dit que cette lettre était très pressée, qu'il fallait vous la remettre tout de suite.

— Qui a dit cela?

— La personne qui la apportée... un commissionnaire... un enfant.

René prit la lettre.

— Vous permettez, ma tante. .. et vous, mon oncle ?

— Comment donc ? s'écria Magloire; veux-tu que je te la lise ?

— Merci.

Pendant que René décachetait la lettre, Joseph, cloué au parquet, promenait ses regards autour de lui.

Sur la table, tout était au pillage ; les bouteilles se coudoyaient dans un pèle-mèle divertissant; il yen avait même quelques-unes d'abattues, ce qui les faisait ressembler à un jeu de quilles en désordre. Les biscuits au grain doré gisaient, à demi rompus, près des pyramides de fruits écroulées; des taches roses égayaient par-ci, par-là, l'hermine de la nappe; tandis que, comme un pan de mur vénéré, s'élevait sur une assiette aux armes de Saxe, un fragment de fromage de Roquefort clTrité, lézardé, déchiqueté et dominant, avec un grand air de philosophie, le mélange papillotant (les bonbons, des gelées et des fleurs.

Joseph regardait tout cela ; et de fréquents soupirs soulevaient sa poitrine.

Bientôt, rappelé aux devoirs de sa position, il se tourna vers son maître dont il attendait les ordres; mais alors il fut frappé du bouleversement de sa physionomie.

Le papier s'agitait entre les doigts tremblants de René de Verdières.

Il lisait avec effroi.

— Qu'avez-vous, monsieur ? demanda Joseph, inquiet. René ne répondit pas.

— Sans doute quelque lettre anonyme, murmura le comte de Plougastel ; l'eu-me du lâche et du délateur.

— Oui, une lettre anonyme.... balbutia René.

— Si tu me la montrais, je reconnaîtrais peut-être l'écriture.

— Oh ! c'est inutile ! dit René en la serrant vivement dans son habit.

Et il ajouta à demi-voix avec un sourire sinistre :

— D'ailleurs, je m'attendais à la recevoir tôt ou tard. C'était fatal.

— Ce garçon-là est singulièrement ténébreux, pensa Magloire; comment faire pour lire cette lettre? J'ai l'idée qu'elle m'éclairerait sur mes devoirs d'oncle...

Le reste du repas se ressentit de cet épisode. Vainement les irritantes vapeurs du café s'élevèrent et tourbillonnèrent au-dessus des minces tasses japonaises; vainement la cave à liqueurs étala ses féeries, rien ne put rappeler la joie disparue. Le ton de René avait changé; son visage était redevenu sévère et triste. Le comte de Plougastel lui-même, tout à l'heure si bruyant, n'apportait plus qu'une attention distraite aux derniers détails du service. A travers la fumée d'un énorme cigare, qu'il mâchait par contenance, il observait du coin de l'œil son neveu.

Celui-ci, apr^s un quart d'heure de contrainte, fit un signe à Joseph et se leva.

— Mon oncle, dit-il, vous me permettrez, je l'espère, de me retirer. Cette lettre m'a laissé une impression pénible, que je ne suis pas maître de dissiper sur-lechamp, et sous l'empire de laquelle vous ne trouveriez plus en moi qu'un médiocre compagnon de table. Excusez-moi donc, je vous prie. Joseph va rester auprès de vous... et, lorsque vous en manifesterez le désir, il ira chercher une voiture.

— Diable ! ce n'est pas mon affaire ! se dit Magloire.

— Avez-vous besoin de nos soins ? se hàla de demander Colomba.

— >on, ma chère tante, je vous remercie.

— René, nous ne pouvons pas l'abandonner dans la peine où nous te vovons, dit Magloire; libre à toi de nous refuser ta confiance ; mais notre devoir, à nous, est de t'entourer de notre sollicitude. Je ne peux pas faillir à mon devoir. Entourons-le, Colomba !

— Je vous sais gré de votre insistance, mais il n""}- a pas lieu à vous déranger.

— Si fait ! si fait ! nous ne te quittons pas. Je veux l'accompagner dans ta cliambre, veiller à ton chevet...

— Non...

— Ma sœur t'a confié à moi ; je lui dois compte de ce précieux dépôt. Viens, mon neveu ; Colomba te fera du tilleul.

— Ou une infusion de fleur de guimauve, cela vaut mieux, ajouta Colomba.

— De guimauve, soit, reprit le comte de Plougastel qui s'empressait à travers la salle. Joseph, donnez-moi ce flambeau.

— Encore une fois, mon oncle, dit René avec fermeté, je ne veux rien, je n'ai besoin de rien. Vous me désobligeriez en me suivant. Il ne me faut que du repos... et de la solitude.

L'accent avec lequel avaient été prononcées ces paroles n'admettait pas de réplique.

Magloire s'arrêta, hésita une minute ; puis, se penchant vers l'oreille de sa femme :

— Trouve-toi mal ! lui dit-il.

— Hélas! tu as deviné, murmura-t-elle languissamment ; je ne me sens pas bien, en effet... pas bien du tout.

— Alors, dis-'e à haute voix.

— Que je dise ? répéta-t-elle étonnée.

— Oui... simule un étourdissement, un évanouissement, tout ce que tu voudras... comme au théâtre... cela m'est nécessaire. Va donc.

— Ah ! cria-t-elle.

Il l'avait pincée.

René, qui sortait, se retourna.

— Grand Dieu ! exclama le comte de Plougastel ; c'est ma femme qui se trouve mal.

— Il se pourrait ! dit René.

— Elle ferme les yeux... ses lèvres blanchissent... Colomba ! Colomba !

Mais Colomba, fidèle à sa leçon, se garda bien de répondre.

— Apportez les sels qui sont dans ma chambre, Joseph, dit René.

— Oui, apportez tout ! ditMagloire, qui se démenait comme un épileptique.

Il s'approcha de Colomba et lui frappa dans les mains.

— Aïe ! fit celle-ci.

— Elle revient à elle, dit René.

— Non ! non ! répliqua Magloire.

— Cependant, elle est moins paie ; voyez.

— Cela ne fait rien.

— Vous trouvez-vous un peu mieux, ma tante ? demanda René, sans avoir égard aux étranges observations du comte.

— Elle ne répondra pas... Tu perds ton temps à l'interroger... Elle en a pour toute la nuit.

— Toute la nuit !

Joseph reparut avec plusieurs flacons entre les mains .

— Donnez ! dit Magloire en le débarrassant. Penché sur Colomba, il lui fit respirer la première

essence venue.

— Tiens ! est-ce que c'est ton parfum des Aimées ? dit-elle à demi-voix.

— Tais-toi donc !

— C'est la même odeur...

— Tu crois ? dit Magloire en portant à son tour le flacon à son nez ; c'est vrai... Maurait-on déjà volé mon invention ?

— Eh bien ? dit Hené, qui suivait cette scène avec anxiété.

— Toujours bien faible..., répondit Magloire.

— Un médecin est indispensable, alors ; je vais en faire pi"évenir un.

— Ne t'en avise pas, mon neveu! dit Magloire en mettant les flacons dans sa poche ; ta tante ne peut pas souffrir d'autre Esculape que moi... Je connais son mal... Gela vient d'une frayeur qu'elle a éprouvée en me voyant attaqué dans mon traîneau par quarantequatre loups, sur la route de Tobolsk.

" — Pourtant, il est nécessaire de prendre un parti.

— Ordonne à ton valet de chambre de lui dresser un lit dans cette pièce ou dans une autre.

— Vous avez raison, dit René en se tournant vers Joseph.

— Un lit ? répéta machinalement le domestique.

— Oui, un lit, dit Magloire ; un lit pour la comtesse, et un autre pour moi... cela fait deux lits... Est-ce que vous ne comprenez pas ?

Joseph soupira et sortit.

Quelques minutes après, René se relirait dans sa chambre.

A la lueur d'un candélabre posé sur un guéridon, il relisait la lettre qu'il venait de recevoir.

Voici les termes dans lesquels elle était conçue :

« Vous vous êtes trop hâté de publier les bans de votre mariage. Ce mariage est impossible, vous devez le savoir. La mort du maçon Rertholût a eu deux témoins : vous et moi. Si vous tenez à ce que je n'échange pas mon rôle de témoin contre celui d'accusa-

teur, vous viendrez demain au rendez-vous que je vous assigne : quai de la Tournelle, du côté de l'eau, à neuf heures du soir. »

. L'écriture, qu'on n'avait pas pris la peine de déguiser, était une écriture de femme, et même il semblait à René qu'elle ne lui était pas inconnue.

Ses précédentes secousses l''avaient préparé à ce choc. Cette lettre n'était pour lui que la confirmation d'un soupçon terrible. On comprend toutefois ce que purent être ses souffrances et son anxiété au sujet de l'odieuse équivoque que paraissait vouloir établir l'auteur de cet écrit.

u Si vous tenez à ce que je n'échange pas mon rôle de témoin contre celui d'accusateur... » disait-il. Quel sens calomnieux ajoutait-il à cette menace? Qu'est-ce que ce témoin croyait donc avoir vu?

— Et puis, — car la pensée de René descendait un à un les degrés de ce mystère, — pourquoi avail-il tardé si longtemps à se faire connaître?

Quelles seraient ses exigences dans le présent et dans l'avenir ?

Déjà, il mettait à son silence la condition la plus douloureuse pour René ; la rupture de son mariage avec Glaire.

Mais, cette condition, René ne pouvait pas l'accepter ; ce sacrifice, il ne pouvait pas le subir.

Telles étaient, en partie, les perplexités qui avaient remplacé dans son esprit les joyeuses agitations du dîner.

Longtemps il se promena dans sa chambre, les yeux fixés, tantôt au parquet et tantôt aux rideaux de la fenêtre sur lesquels son ombre s'allongeait et se retirait tour à tour.

Cette tension morale et physique l'empêcha de prendre garde à d'étranges mouvements qui agitèrent

plusieurs fois la portière en tapisserie conduisant à l'antichambre.

Il se jeta sur son lit sans avoir la force de se déshabiller ; les bougies, se consumant dans un coin, semblaient éclairer un agonisant.

A un certain moment, il ouvrit grandement les paupières ; il avait entendu, du fond de son sommeil, le bruit d'un meuble heurté. En même temps, il lui sembla voir passer devant lui la figure de son oncle, le comte de Plougaslel.

Il ciut faire un rêve, et, comme pour s'en débarrasser, il étendit le bras vers un cordon de sonnette ; mais, épuisé, ce bras s'arrêta à moitié chemin et retomba au boïd du lit. Les yeux de René se refermèrent.

Il n'avait pas rêvé : c'était le comte de Plougaslel qu'il avait vu. Effrayé du bruit qu'il venait de produire, celui-ci était resté sur un pied au milieu de la chambre, la respiration coupée comme par une rafale.

Ce qu'il lui avait fallu de stratagèmes pour arriver jusque-là et déjouer la vigilance de Joseph, nous le laissons à deviner en partie. D'abord il avait tenté vulgairement de griser le fidèle domestique, mais le moyen était trop grossier : Joseph, qui avait fréquenté les théâtres, se tenait sur ses gardes comme un troisième rôle. Alors, le comte avait essayé d'autre chose : il s'était montré plein d'exigences et avait prétexté de mille besoins saugrenus pour l'envoyer au dehors.

Ce fut pendant une de ces courtes absences que le comte de Plougastel se glissa dans la chambre de son neveu.

Etait-ce bien un sentiment de sollicitude qui l'y poussait? N'était-ce pas plutôt une ardeur de curiosité? •^ette dernière supposition eût prévalu pour ceux qui

auraient pu le voir se diriger, après quelques secondes d'indécision et de crainte, vers le lit de René.

Comme nous l'avons dit, un bras du jeune homme pendait au bord des draps ; cette position avait entraîné un des revers de Ihabit, dont elle laissait à découvert la poche intérieure.

Avec un redoublement de précautions, le comte de Plougastel fouilla dajis cette poche, et il en retira la lettre anonyme...

Quelques minutes après, effaré, il retourna précipitamment au chevet de sa femme.

— Colomba ! lui disait-il à voix basse et en lui prenant le poignet.

— Quoi ? que veux-tu, mon ami ? demanda-t-elle, réveillée en sursaut.

— Lève-toi ! ne restons pas ici une minute de plus !

— Tu me fais peur, dit Colomba en se mettant sur son séant; que vient-il donc de t'arriver?

— Je t'expliquerai tout, mais habille-toi.

— Au milieu de la nuit ?

— Nous ne sommes pas en sûreté dans cet hôtel, reprit-il en cherchant son chapeau bleu.

— JN'otre neveu...

— ■N'otre neveu est un scélérat !

LE re.nd:;z-vous

Sans être précisément désert, le quai de la Tournelle, qui est, comme on sait, parallèle à la rue Saint-Victor et qui regarde l'île Saint-Louis, offre cependant, lorsque vient le soir, une assez vaste étendue de silence et de solitude, propice aux rendez-vous mystérieux.

Ainsi qu'on doit le supposer, René ne manqua pas de se trouver sur le quai de la Tournelle.

La sonnerie de neuf heures, que le vent lui apporta, sinistre et distincte, des horloges de Saint-Louis, de Saint-Séverin, de Saint-Gervais et de Notre-Dame, lui imprima une secousse électrique.

Presque au même instant, une ombre passa à ses côtés, se retourna et s'arrêta.

C'était une femme.

Pendant qu'il hésitait, elle s'approcha de lui et releva son voile.

René put alors distinguer, à la lueur du gaz, le paie et triste visage de la fille du libraire.

— Mademoiselle Jorry ! dit-il.

Elle ne répondit pas. Plus émue que lui encore, elle

attendit, la main posée sur la poitrine, que la respiration lui revint.

René lui dit, l'anxiété hachant toutes ses syllabes :

— Est-ce... au hasard... que je dois de vous rencontrer... ici?

Hortense parut hésiter.

Ce moment fut suprême.

Elle regarda René avec une expression indéfinissable et dans laquelle il crut entrevoir une espérance.

Mais cette illusion ne fut pas de longue durée ; Hortense, comme si elle eût été rendue subitement à elletmême, répondit non par un brusque mouvement de ête.

— Non !... murmura René de Verdiéres ; ce n'est pas le hasard... Mais alors...

— Alors... dit avec effort lajeune fille : c'est moi qui vous ai écrit.

— Vous ?

Et après un court silence :

— Au fait, pourquoi cela m'étonnerait-il? dit René ; ce n'est pas la première fois que je vous trouve entre mon bonheur et moi.

— Ainsi, votre bonheur s'appelle Claire ? dit-elle avec amertume.

— Vous le savez.

— Eh bien, retenez ceci, monsieur de Verdiéres : .Si votre bonheur s'appelle Claire, votre salut se nomme Hortense.

— Mon salut ! répéta-t-il ; ah! vous me rappelez les termes de votre lettre ; expliquez-vous !

— Qu'ai-je à expliquer? Vous avez dû tout comprendre.

— Cette mort du maçon Bertholet...

— Je l'ai vue.

— Comment ? Par quel hasard ?

— Vous ne me croyez peut-être pas ? dit-elle avec une ironie calme.

Il ne répondit point.

— Vous allez me croire, reprit Hortense. Au mois d'avril dernier, mon père, de retour d'une visite aux alentours du Palais-Rojal, m'annonça qu'il venait de vous voir travailler aux démolitions de la rue du Musée. D'abord je me refusai à son témoignage. Il insista et m'indiqua la maison.

— Cette maison ?...

— Portait le numéro 2. J'}- courus immédiatement. Les ouvriers venaient d'en sortir. J'aurais dû m'en retourner, mais la fatalité me poussait Je montai. Au deuxième étage, me voyant seule au milieu des escaliers croulants, la peur me saisit. J'hésitais à aller plus loin lorsque je crus entendre du bruit au-dessus de ma tète...

— Oh!

— Je me repris à monter. Bientôt je reconnus deux voix : la vôtre et celle de Bertholet. Mais ce n'était pas assez pour moi d'entendre, je voulais voir...

— Après ?

— J'étais arrivée aux mansardes. Une rampe étroite comme une échelle. me restait à gravir. Je la gravis. Une seconde après, j'étais sur le faîte de la maison.

— Mais là... là... qu'avez-vous vu?

— Ce que j'ai vu ? répéta-t-elle lentement et en détournant son regard de celui de René.

— Eh bien ?

— J'ai vu un tas d'or, et deux hommes ; l'un tombant, l'auti-e debout.

— 0 mon Dieu !

— Mon épouvante fut telle, que je laissai échapper un cri.

— Je lai entendu.

— Et que je m'enfuis sans oser regarder derrière moi.

— Malheur!...

René était livide.

— Quavez-vous supposé ? dit-il.

Hortense se tut.

— Répondez !

— Le soir même, j'apprenais la mort de Rertholet, et, quelques jours après, la nouvelle de votre fortune.

René recula, et trembla.

Puis, par un mouvement inattendu, il saisit les deux mains d'Hortense, et lui cria. :

— Me croyez-vous un meurtrier?

Hortense essaya de se dégager, mais sa bouche resta muette.

— Il répéta sa question avec douleur.

— Je vous ai dit ce que j'avais vu, répondit-elle sourdement.

René lâcha les mains d'Hortense.

Il ne bougea pas.

Mais deux larmes roulèrent sur ses joues, et qui les aurait vues en aurait été profondément attendri. Hortense avait baissé la tète. ,

— Mademoiselle, reprit René après quelques minutes d'un silence horrible, j^'ignore ce que vous dit votre conscience en ce moment ; mais il est impossible que, dans ma voix, dans mon regard, dans mes larmes, que je ne suis pas le maître de retenir, il est impossible que mon innocence n'éclate pas !

Hortense continua de garder le silence.

— Vous êtes cruelle, et je cherche en vain les motifs qui peuvent vous faire accueillir un soupçon si odieux. Eclairez-moi, instruisez-moi. Quel est votre projet?

— Vous l'avez lu : m'opposer à votre mariage avec Claire,

— Jamais !

— Prenez garde ! dit Hortense, dont le regard étincela.

— Oli ! mais tous me liaïssez donc bien ! s'écria René.

— Ce n'est pas vous que je hais.

— C'est elle alors?

— Oui, murmura-t-elle.

— Claire... votre amie d'enfance, presque votre sœur... vous la haïssez! dit René, stupéfait; et pourquoi ?

— Pourquoi?... vous me demandez pourquoi?... Elle cacha sa tète dans ses mains, sans répondre. René ne put réprimer un mouvement : il commençait

à comprendre.

-^ Claire n'est pas la compagne qu'il vous faut, repritelle, enhardie; Claire ne vous connaît que d'hier à peine ; Claire ne vous a pas vu tous les jours venir vous asseoir en face d'elle, silencieux et pâle, les yeux attachés sur un livre où vous cherchiez la science pour échapper au désespoir; Claire, depuis quatre ans, n'a pas épié et surpris au passage vos souffrances étouffées...

— Mademoiselle...

— Elle n'a pas fait perpétuellement sa vie de la vôtre, n'attendant que de vous seul la sympathie, ne cherchant qu'en vous seul le charme et Técho du monde ; elle ne s'est pas habituée insensiblement à regarder votre avenir comme le sien, et à le préparer en secret riche et brillant.

— Que voulez-vous dire ?

— Oui, monsieur René : pendant que vous ramassiez une fortune dans des ruines, j'avais rêvé de vous offrir la mienne ; mon père avait reçu mes confidences, et j'aurais fini par obtenir son consentement... Oh ! ne

m'interrompez pas, car ce que j'ose vous dire à présent à cette heux'e, je n'oserais peut-être vous le dire plus tard. Laissez-moi profiter de ce moment de résolution. Vous savez quelle fille sombre et solitaire j'étais; vous vous rappelez ma vie dans ce triste magasin d'où je sortais à peine le dimanche pour aller à l'église. Vous êtes le premier et le seul visage de jeune homme sur lequel mes regards se soient arrêtés. Ne vous ètes-vous donc jamais demandé, pendant que vous poursuiviez à travers les livres une image fugitive, quelles pouvaient être mes pensées, mes désirs, mes aspirations, à moi ? Ah ! vous croyez que j'ai pu être témoin de votre tristesse sans la comparer à la mienne, et sans les rapprocher toutes deux involontairement ! Votre voix me rendait tremblante, votre regard me faisait pâlir; entendais-je votre pas, il me semblait que vous marchiez dans mon cœur !

Elle s'interrompit, succombant à son émotion.

— Je vous plains, dit René véritablement attendri ; mais je ne puis que vous plaindre. J'aime Claire... et Claire m'aime.

— Elle ne peut vous aimer autant que moi, c'est impossible ! s'écria Hortense avec explosion.

— Elle a ma parole.

— Votre parole... vous la retirerez.

— Non.

— Vous la retirerez, vous dis-je ! ou bien...

— Ou bien ?

— Il arrivera une chose affreuse, dit Hortense à voix basse, et comme en frémissant de ses propres paroles.

— Quoi qu'il arrive, je serai l'époux de Claire.

— Non, car je dirai à Claire : Voilà le meurtrier de ton père!

— Vous ferez un mensonge infâme!

— Elle m'entendra.

— Elle ne vous croira pas ! s'écria René.

— En ètes-vous bien sur?

— Vous manquei-ez de preuves.

— Détrompez-vous. Les mille francs que vous avez adressés au curé de Saint-Germain-l'Auxerrois étaient accompagnés d'un billet tracé de votre main.

— Oli ! c'est vrai !

— Ce billet est en ma possession.

— Prouvc-t-il autre chose que de l'intérêt pour la ûlle de ce malheureux ouvrier?

— Peut-être.

— 0 mon Dieu ! murmura René en cherchant à échapper à cette étreinte infernale.

— D'ailleurs, ajouta Hortense, si je ne réussis pas à prouver l'assassinat, je prouverai du moins le vol.

— Taisez-vous !

— Vous serez ruiné.

— Eh ! que m'importe !

— Oui, mais il y aura débat et éclat judiciaires; Claire voudra-t-elle d un homme flétri, d'un... ?

— Arrêtez! pas un mot de plus.

— Elle reculera devant l'opinion publique, elle reculera devant vos larmes et devant votre sincérité, elle reculera devant son .propre amour; car meurtrier ou non, il y aura toujours, présente à côté de vous, l'ombre sanglante de son père !

— Pitié ! s'écria René ; grâce ! pitié !

— Pitié pour qui ' grâce pour qui ?

— Oh! pour elle!

— Elle ne saurarien, si vous renoncez à l'épouser.

— Hortense, je vous en conjure ! laissez-moi faire un appel à votre cœur. Soyez généreuse !

La fille du libraii'o sourit avec étrangeté.

— Me sacrifier encore ? dit-elle ; me sacrifier toujours! Aon, non, c'est assez.

— Au nom du ciel...

— Une dernière fois, choisissez entre elle et moi,, dil Hortense.

René entrevit la profondeur de l'abîme oùlajalousie d'Horlense allait les précipiter, lui et Claire.

11 murmura en fermant les yeux, comme un homme qui s'abandonne à sa destinée :

— Que Claire ignore toujours les circonstances qui ont environné la mort de son père !

Lorsque les acteurs de cette scène décisive se furent éloignés et pei'dus dans l'ombre, une tète s'éleva audessus du parapet, du côté qui regarde la rivière: c'était celle du comte de Plougastel, qui avait tout entendu en se hissant sur la toiture des bureaux d'une compagnie de bateaux à vapeur.

mauiage et voyage "211

xvn

lARIAGE ET VOYAGE

Un mois nprès la scène qu'on vient de lire, une modesle église du Marais recevait deux jeunes gens qui venaient y chercher la bénédiction nuptiale.

C'étaient René de Verdières et Hortense Jorrv.

Quelques personnes seulement, c'est-à-dire les parents et les indispensables témoins, assistaient ù. cette cérémonie, qui était empreinte d'un caractère iiièlancoli(iue et comme résigné.

l'our ajouter aux tristesses de cet hymen, le temps lui-même s'était fait morne et sombre. Une pluie incessante se ruait contre les vitraux de la chapelle, en y laissant des traces de larmes. Ce bruit monotone, mêlé aux psalmodies de rofficiant, tombait sur l'àme et y taisait germer un insoutenable sentiment de chagrin.

On était au milieu de la journée.

L'église était à peu près déserte.

Une chaise de poste attendait dans la rue, et les piaffements des chevaux couvraient par intervalles la voix du prêtre.

A l'issue de la bénédiction, les deux nouveaux époux montèrent en voiture, après avoir pris congé, Hortense de son père, et René du comte et de la comtesse de Plougastel.

Ces adieux eurent lieu sans efTusion, sous le porche, devant une rue d'où la pluie chassait tous les curieux.

La chaise de poste prit la route d'Allemagne.

Gomment René avait-il fait pour rompre ses engagements vis-à-vis de Qaire? Hélas ! après toutes sortes de douleurs et dhésitations, il avait écrit au docteur Anselme une longue lettre dans laquelle, mettant en avant les prétendus scrupules de sa famille, il retirait sa parole donnée. René avait confié cette lettre à son oncle, M. de Plougastel, qui se chargea de la porter lui-même au docteur, dont Tétonnement et Tindignation furent extrêmes Le cœur de ce vieillard faillit se briser lorsqu'il fallut transmettre à Claire cette affreuse nouvelle. Claire eut plus de force que lui, ou du moins elle affecta d'en montrer davantage, car ce fut elle qui essaya de consoler le docteur, et qui, la première, lui désigna du doigt, en souriant du sourire des affligés, l'ivoire d'un crucifix qu'elle tenait de sa mère. En la quittant, le docteur Anselme put donc croire que le coup serait moins terrible qu'il ne l'avait redouté. Il se trompait. Quelques jours ensuite, il apprenait que la jeune fille avait disparu de son domicile et qu'on ne savait ce qu'elle était devenue.

Cette disparition frappa cruellement René ; il fit opérer en secret des perquisitions qui, toutes, demeurèrent sans résultat. Alors, devenu indifférent et sombre, uniquement conseillé ou plutôt harcelé par M. de Plougastel, que la fille du libraire avait entièrement gagné à sa cause, il n'apporta plus d'obstacles à son mariage avec Hortense : il l'épousa, ou, pour mieux dire, il se laissa épouser par elle.

Hortense avait donc triomphé ! Hortense était arrivée à son but ! Mais sa victoire, aux aspects voilés et sinistres, ne devait satisfaire que son amour-propre uniquement.

Elle avait espéré que le temps lui amènerait le cœur de son époux ; le temps se chargea de lui prouver qu'il ne faut point fonder d'espérances sur un cœur qu'on a frappé à mort.

Vainement se montra-t-elle bonne, affectueuse, discrète, patiente; vainement sembla-t-elle justifier, pour ainsi dire, l'ambition qu'elle avait eue d'être sa femme malgré lui, René demeura insensible.

Ils visitèrent ensemble l'Allemagne ; ils y promenèrent leur lune de miel, ou plutôt leur lune de glace. La société allemande les reçut ; l'un et l'autre connurent ce faste api'ès lequel ils avaient tant aspiré, mais qui ne devait pas leur donner le bonheur.

En quittant la France, René de Verdiorcs n'avait pas renoncé à l'espérance d'apprendre tôt ou lard des nouvelles de Claire; il avait donc prié son oncle de poursuivre les démarches nécessaires pour retrouver sa trace, et de ne reculer devant aucune investigation, si coûteuse qu'elle fût. Avec le caractère qu'on lui connaît, le comte de Plougastel n'avait pas manqué de prendre la balle au bond ; il s'était engagé de la manière la plus formelle à remuer Paris et à faire bouleverser les départements. En conséquence tous les quinze jours environ, René recevait de M. de Plougastel un bulletin à peu près conçu dans ces termes :

« Je suis sur le point de recueillir de précieux renseignements sur l'endroit où se cache notre jeune fugitive. Mais que de dépenses ne faut-il pas supporter! Je suis obligé de payer le moindi'e indice au poids de l'or. Aussi, malgré la pension que tu me fais tenir très régulièrement, cher neveu, me vois-tu aujourd'hui

forcé de te demander un supplément de quinze cents francs pour subvenir à de nouveaux frais d'informations. Ma prochaine lettre t'appoi'tera sans doute les détails les plus précis, etc. »

La prochaine lettre n'apportait, en fait de détails, que cette variante :

« J'ai les plus intimes raisons de croire que l'intéressante Claire habitait, il y a deux semaines, une chambre du quartier des Brotteaux, à Lyon. Ne pouvant partir moi-même pour celte ville, à cause de l'extension inouïe que prend mon commerce de Parfum '/'.s Aimées, je viens d'y envoyer une personne sûre et munie des instructions nécessaii'es ; toutefois, je n'ai pu la décider à ce déplacement, qui est, à ce qu'elle prétend, fort préjudiciable à ses intérêts, que sous la promesse d'une indemnité de mille francs, en dehors, bien entendu, de ses frais de voyage. C'est donc un nouveau crédit que je te prie de me faire ouvrir chez ton banquier. Tout fait espérer, d'ailleurs, que cette mission sera couronnée d'une pleine réussite. Ah ! si tu avais employé, à me faire chercher en Russie, la moitié des soins et de l'activité que je déploie à la poursuite de cette jeune fille, il y a bien des années que tu m'aurais déjà pressé sur ton cœur ! »

Au bout de six mois à peine, il se trouva que René avait dépensé une dizaine de mille francs à cette chasse imaginaire. Le comte de Plougastel ne se lassait pas de lui faire entrevoir des lueurs fallacieuses ; et une de ses dernières lettres, adressée aux eaux d'Ems, s'exprimait de cette triomphante mais monotone façon:

« Victoire! mon cher René! — Oui, dans quelques jours, je pourrai m'écrier: Victoire ! Crois-tu quej 'avais fini par être honteux vis-à-vis de toi du peu de succès de mes démarches? Enfin, je sais pertinemment aujourd'hui où est Claire. Elle s'est réfugiée sur les côtes d'Angle-

terre, où mes émissaires ne peuvent manquer de la découvrir. Dans cette certitude, j^ai dû équiper un yacht, ce qui, entre parenthèses, n'a pas laissé que de me mettre un peu à découvert. C'est pourquoi je te prie de me rembourser au plus tôt de trois mille francs. Sans l'installation coûteuse de mes magasins du Parfum de Aimes, je ne t'aurais jamais entretenu de cette misère. »

Cette fois, René crut devoir couper court au zèle de son oncle. Il ne répondit plus à ses lettres et changea même d'itinéraire.

De son côté, Hortense avait cessé d'écrire à son père, sur la recommandation que celui-ci lui avait faite de lui épargner, autant que possible, les ports de lettres inutiles.

Dix mois s'écoulèrent ainsi.

Au bout de ce temps, le libraire Jorrv jugea cependant qu'il était convenable de s'enquérir de sa fille et de son gendre, et dans cette intention, il se dirigea sers la rue de Braque.

Arrivé là, il se crut, pendant un instant, le jouet d'une hallucination.

Le sévère hôtel s'était métamorphosé en un vaste et effronté bazar. Au-dessus de la grande porte déshonorée s'étalait un tableau représentant un intérieur de sérail : des odalisques couchées et poignant toutes leurs cheveux. Les sept couleurs du prisme s'étaient donné rendez-vous sur cette toile, brossée avec le pinceau aux dents de quelque Ducornet, qui cumulait sans doute l'étude du décor et la pose des vitres.

Des oriflammes rouges flottaient aux fenêtres du second étage avec cette inscription en lettres d'argent : — Parfcm des Aluées.

Jorry examina dix fois le numéro de la maison, frotta autant di fois ses yeux, revint sur ses pas et

demeura convaincu qu'il se trouvait bien en face de. riîô lel de René de Verdières.

Comme pour achever de le plonger dans la stupeur, deux ou trois laquais apparurent sur le seuil. Ils étaient uniformément coiffés de ce fameux chapeau de peluche couleur bleu-de-roi, dont le modèle était resté à l'état de souvenir inquiétant dans le cerveau du libraire.

Il comprit que le comte de Plougastel avait pris pied dans l'hôtel de René.

Furieux, Jorrj entra dans la cour et se jeta plutôt qu'il ne pénétra dans la loge du concierge.

— Que se passe-t-il donc chez mon gendre ? demandat-il avec une voix que la colère rendait bégayante.

Mais, au lieu du bonhomme auquel il avait l'habitude de parler, il se vit en présence d'un Turc mélancolique et coiffé d'un turban énorme.

— Ah ! monsieur Jorry ! s'écria ce Turc d'un ton éploré.

— Qui diable êtes-vous? Il me semble que je vous connais, mais je ne vous remets pas précisément sous ce costume.

— Je suis Joseph... l'infortuné Joseph!

— Joseph ?

— Le valet de chambre et l'homme de confiance de M. de Verdièi'es.

— Attendez donc... En effet... Pourquoi êtes-vous accoutré de cette façon ?

— Ah ! monsieur !... put à peine articuler Joseph. Et il éclata en sanglots.

— Voyons, ne pleurez pas, mais parlez, dit Jorry.

— Je ne m'en consolerai jamais.

— Expliquez-vous.

— Moi qui avais des principes religieux !

— Aui'iez-vous abjuré la foi de vos pères ?

— La foi, non, mais l'habit. On m a forcé de revêtir ce cafetan hérétique.

— Qui?

— Le plus implacable des tyrans.

— Vous allez me rendre fou, comme les autres. Je ne comprends pas plus ce que j'entends que ce que je vois, suis-je tombé dans Trébizonde ?

— Trébizonde, oui, monsieur! répéta l'éploré Joseph.

— Enfin, vous êtes maintenant Turc et concierge chez mon gendre ?

— Hélas ! oui, par la volonté de M. le comte de Plougastel.

— Comment cela s'est-il fait ?

— Il m'a abordé un matin, en me disant : « Joseph, regardez cette gravure. » C'était le portrait de Mahomet, en lithographie. « Vous allez vous efforcer de ressemblera ce modèle, a-t-il ajouté; je veux un concierge oriental ! »

— Oriental!

— « Suspendez aussi à votre ceinture ce damas à lame recourbée, et de temps en temps caressez-en le manche avec un air farouche. » 0 mes cheveux blancs !

— Il fallait vous soustraire à cette fantaisie ridicule, dit Jorry.

— Son neveu lui a donné ses pleins pouvoirs. J'ai résisté tant que j'ai pu. Moi, si estimé, si respecté jusqu'à ce jour dans le quartier! Je n'ose plus m'aventurer hors de l'hôte!, dans la crainte d'être poursuivi par les enfants. Oh ! monsieur Jorry, en votre qualité de parent, obtenez que je sois réintégré dans ma modeste livrée d'autrefois, ou cette loge deviendra mon tombeau.

— J'en parlerai aujourd'hui même à M. de Plougastel.

— Dites-lui que je suis un mauvais Turc, un Turc sans conviction...

— Oui.

— Que je déshonore le Croissant.

— Comptez sur moi ; mais votre accoutrement est une des moindres choses qui m'offusquent ici. Je veux savoir le mot de ces enseignes et de ces parades.

— Comment! dit Joseph en regardant avec surprise le libraire; ignorez-vous que M. le comte de Plougastel exploite en grand son invention?

— Il s'est fait parfumeur !

— Parfumeur, oui, monsieur Jorry, et il n"a pas hésité à faire coller ses armoiries sur les étiquettes do toutes ses fioles.

— René ne sait donc rien de ce qui se passe chez lui?

— Je ne pense pas que M. de Plougastel l'informe de certains détails.

— Vous auriez dû écrire à votre maître, Joseph.

— Je ne connais pas son adresse.

— Diable! je ne suis pas plus avancé que vous, et c'est ma faute; j'ai recommandé à ma fille d'épargner les ports de lettres.

— Hélas! murmura Joseph en essayant de lever vers le ciel un œil qui ne rencontra que le rebord de son turban.

Jorry était devenu très soucieux.

— Pourvu que ce Plougastel n'aille pas ruiner mon gendre, reprit-il.

— Cela vaudrait mieux que de l'avilir, grommela Joseph sur une sourdine tragique.

— Écoule-t-il ses produits?

— Les badauds sont en si grand nombre ! dit Joseph, haussant les épaules.

— Ah!

— On entre chez nous comme dans un théâtre forain.

— Vraiment !

Los traits de Jorry s'éclaircissaient.

— Il prospère donc? demanda le libraire.

— Chaque jour je vois passer devant ma loge plus de trois cents personnes nouvelles ; ce sont autant de témoins de mon humiliation.

— Trois cents !

— Gela ne fait-il pas pitié !

— Chut ! quel est ce bruit?... interrompit le libraire dont l'oreille fut tout à coup charmée par un vacarme argentin, pareil à celui d'une sacoche qu'on renverse.

— C'est la caisse qui s'ouvre, répondit Joseph en larmoyant.

— La caisse!

— Il y a de quoi en devenir sourd ; cela ne cesse pas une seule minute.

— Quels torrents de numéraire !

— On dit que M. le comte de Plougastel gagne plus de cinquante mille francs par mois. Honte de notre siècle !

— Cinquante mille francs... par mois! répéta Jorry palpitant.

On entendait toujours les longs et abondants écoulements des sacs d"écus.

— Un preux s'abaisser au point de fabriquer et de débiter de l'élixir! ajouta Joseph en rassemblant tout son dédain.

— Silence ! lui dit le libraire d'une voix tonnante. Le Musulman resta stupéfait.

— M. de Plougastel est un homme de génie ! continua le libraire.

— Oh!...

— J'approuve énergiquement sa conduite.

— Vous, monsieur Jorry ?

— Et je n"ai qu'un regret, c'est de n'être pas son associé; entendez-vous, Joseph?

— Oh ! la soif des richesses ! maladie de notre époque î murmura celui-ci.

— Adieu ! fit le libraire attiré par le bruit persistant de ce Niagara monnayé.

Il avait un pied hors de la loge.

— Un mot encore, de grâce ! s'écria Joseph en le retenant; intercédez auprès de M. le comte de Plougastel, pour qu'il me rende à ma première condition. Je languis dans l'islamisme.

— Joseph ! répondit Jorrv d'un ton sentencieux ; un serviteur ne doit pas se préoccuper uniquement de ses goûts et de ses aises. Sachez sacrifier vos désirs à la prospérité de M. le comte.

— Mais vous me disiez tout à l'heure...

— Allah est grand!

Sur ces paroles, Jorry traversa rapidement la cour et arriva au perron de l'hôtel.

Il avisa un domestique sérieux, vêtu celui-là à l'européenne, et il lui dit d'une voix pateline :

— Sans détourner monsieur le comte de ses grandes occupations, pourrai-je avoir le plaisir de lui serrer la main?

Le domestique sérieux ne le regarda même pas, et se contenta de lui répondre avec indifférence :

— Monsieur le comte est en ce moment chez M. d'Argout, qui l'a fait demander.

— Chez M. d'Argout !

Au nom du directeur de la Banque, Jorrv fut presque tenté de se signer; mais il réprima cet acte de fanatisme, et demanda :

— Madame la comtesse est-elle au moins visible?

— Madame la comtesse déjeune a^ec madame la directrice de l'œuvre de Saint-Louis de Gonzaguc.

— Fort bien... je ne suis pas pressé... j'attendrai. Le domestique sérieux regarda cette fois le libraire,

comme un gendarme qui regarde un voyageur et qui s'apprête à lui demander son passe-port.

— Je suis un des parents du comte et delà comtesse, dit Jorry avec cette malicieuse humilité de gens mal vêtus qui sentent leur importance.

— C'est différent; vous ne pouvez alors attendre convenablement dans l'antichambre.

— Conduisez-moi dans la bibliothèque, dit Jorry. (ietle biblioUièque, située au premier étage, était

attenante aux appartements que le comte dePlougastel avait transformés en bureaux.

— Monsieur sera peut-ctie incommodé par ce bruit? dit le domestique, sapercevant des tressaillements involontaires du bouquiniste.

— Non, non, mon ami... répondit-il en cherchant à maîtriser son émotion.

— Je reviendrai chercher monsieur dans un instant.

— Oui...

N'ayant plus de témoin de sa faiblesse, Jorry se laissa tomber sur une chaise.

Ce concert métallique le ravissait et le torturait en même temps.

Il écoutait, les yeux fermés et les mains jointes, ainsi qu'un dilettante ravi en extase dans le septième ciel de Rossini. Il lui semblait ouïr les anges eux-mêmes, les anges battant monnaie !

Comme pour compléter son illusion, des voix lointaines se mêlèrent tout à coup à cette symphonie ; des voix qui lui semblèrent plus limpides et plus touchantes que celles des séraphins.

Ces voix disaient :

— Deux mille rouleaux de Parfum des Aimées à Petersen, de Copenhague!

— Embarqués.

222 i.ES P.UINES DE PARIS

— Douze cents à Péchanlré et J.-B. Faidherbe, de Lyon 1

— Remis à Bourdois frères.

— Quatre mille rouleaux à Gonzalès, de Lisbonne !

— Partis.

— Cinquante caisses de cent rouleaux à Aaroun-el- Cazar et compagnie, de Tunis!

— Dite.

Jorry, éperdu, étendait les bras, comme pour s'écrier : Assez! assez !...

En ce moment, son regard s'arrêta sur les livres do la bibliothèque.

Pour la première fois de sa vie, il haussa les épaules de dédain.

— Misérables livres ! murmura-t-il, passion mesquine ! c'est vous qui m'avez empêché de faire une fortune aussi considérable que celle de ce comte de Plougastel ! Valez-vous un flacon de ce précieux élixir, qui est pour lui maintenant un intarissable Pactole? ?s'on! Et dire que, moi aussi, j'ai failli un instant être un distillateur fameux, un inventeur sublime, et que j'ai abandonné mon négoce d'eau de Cologne pour vous, tristes bouquins, mornes volumes ! Est-ce vous qui pourriez-être vendus au son des trompettes, par des Turcs et des laquais mordorés? Je vous maudis, car vous m'avez éloigné du vrai chemin de la richesse en m'abusant par des bénéfices ridicules. Voyons, toi, Voltaire, et toi, Jean-Jacques, combien m'avez-vous rapporté à vous deux, pauvres philosophes que vous êtes!

Le libraire leur montrait le poing.

— Traitez-moi de vandale, je m'en moque. Je comprends aujourd'hui la torche d'Omar et les bûchers du parlement. Il n'y a plus que l'industrie au monde. Oh! devenir l'associé de ce beau, de ce magnifique PIou-

gasLel ! Mais, hélas ! peut-être a-t-il encore sur le cœur mes petites tracasseries d'autrefois. J'ai méconnu ce grand homme, ce sera ma condamnation éternelle ; le ciel me punit sur mes vieux jours de lui avoir réclamé avec trop d'instances trente-sept francs cinquante centimes !

Et le libraire allait tomber dans une profonde rêverie ;mais il en fut empêché par un crescendo delà caisse.

Il ressemblait à un chat qui entend sauter des rats dans un plafond : il s'agitait et trépignait. Tantôt il s'approchait des boiseries, les mains crispées, tantôt il se bouchait les oreilles.

— ,Je n'y peux plus tenir, s'écri a-t-il ; il faut que j'aille à lui et que je lui parle! Ne suis-je pas de la famille? Ai-jo donc tant besoin de me contraindre ?

Jorry connaissait la maison ; il pesa sur le bouton d^unc porte qui ouvrait sur un couloir. Une fois engage dans ce couloir, le bruit de l'argent le guida. 11 traversa, en chancelant comme un homme ivre, deux pièces sans rencontrer personne. Il s''arrèta devant la troisième : c'était là que résonnait le splendide orchestre.

— 0 mcn Dieu ! murmura-t-il.

La porte était faiblement entre-bàillée, il s'en approcha; l'émotion qui voilait ses yeux ne lui permit d'abord de rien voir ; mais, en s'accoutumant à ce cadre étroit, il finit par distinguer deux femmes.

L'une était Colomba.

L'autre tournait le dos au libraire.

Elles se livraient à une singulière occupation.

Chacune d'elles faisait ruisseler, à tour de rôle, dans le tablier de l'autre, une assez grande quantité de pièces de cinq francs.

Jorry crut avoir mal vu.

11 regarda encore.

Dans les interyalles qui séparaient les écoulements du tablier, les deux femnaes échangeaient quelques paroles. Il écouta.

— Est-ce donc bien utile ce que nous faisons là tous les jours ? demanda celle des deux femmes dont il ne pouvait apercevoir la physionomie.

— Mon mari prétend que ce bruit est indispensable à la prospérité de son établissement, répondit Colomba.

— Voilà pourquoi il nous nomme ses musiciennes.

— Il appelle cela nous envoyer au piano.

— C'est bizarre, n"est-il pas vrai '?

— 3Ia chère Fatmé, répondit Colomba, je suis accoutumée depuis longtemps aux fantaisies de monsieur le comte. Tendez votre tablier.

— Voici.

Les pièces de cinq francs passèrent, avec un fracas d'avalanche, du tablier de Colomba dans le tablier de Fatmé.

— A votre tour! dit celle-ci.

Jorry bouillait d'indignation.

Il avait découvert le subterfuge à l'aide duquel le comte de Plougastel faisait croire à des opérations colossales !

Il connaissait le secret de ces merveilleuses symphonies exécutées à si peu de frais !

0 désenchantement ! ô charlatanisme !

Voilà donc comment madame la comtesse de Plougastel déjeunait avec madame la supérieure de l'œuvre de Saint-Louis de Gonzague !

Il en était de même sans doute de l'entrevue de M. le comte de Plougastel et de M. le comte d'Argout.

Le rouge de la mystification avait monté au front de Jorry.

Il écoula encore.

— Ma chère amie, disait Colomba, excusez un mou-

vement de curiosité. D'où vous vicntce nom de Fatmé?

— Je le tiens de M. le comte. Au moment où, il y a six mois environ, je me faisais inscrire dans un bureau de placement, ilentra, me toisa tout d'abord, et me dit: «Mademoiselle, voulez-vous faire partie de ma maison de parfumerie? » Sur ma réponse affirmative, il me fit monter en voiture, et nous arrivâmes ici. Lorsque je vouluslui décliner mon nom, il m'arrêta en médisant : (( Il est inutile, vous vous appellerez désormais Fatmé.»

Il sembla à Jorry que cette voix et cette tournure ne lui étaient pas inconnues.

Mais il n'avait ni le temps ni le calme nécessaires pour rassembler ses souvenirs.

[1 en avait assez entendu, et il reprit sans précaution le chemin de la bibliothèque.

— 0 chers livres ! s'écria-t-il quand il se retrouva devanteux,combienjevous ai tout à l'heure calomniés! Pardonnez-moi, précieux Elzévirs, incomparables Estienne ! Vous êtes la sapience, la source de toute fortune!

Et, sans daigner répondre au laquais qui venait lui annoncer que M. le comte de Plougastel était prêta le recevoir, Jorry redescendit précipitamment le grand escalier, et il ne respira que lorsqu'il sévit dans la cour.

La voix de Joseph essaya de le retenir sur le seuil de la porte cochère.

— Monsieur Jorry.

— Laissez-moi, renégat !

— Une nouvelle !

— Tout commerce ]avec les infidèles m'est odieux ! répliqua le libraire.

— Vous ne savez pas... M. de Verdières...

— Adieu ! s'écria Jorry en s'enfuyant.

Ce que le concierge voulait lui apprendre était l'imprévu retour à Paris de René et de sa femme, après une absence de dix mois.

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