‹ Les ruines de ParisChapitre 7 sur 8 · L IMITATION · texte numérisé non relu

L IMITATION

Il avait recommencé ses figures sur le sable.

— Au nom du ciel ! répondez-moi ! Qu'est-elle devenue? répéta René, saisissant les bras du docteur Anselme.

— Que vous importe ? dit celui-ci en se dégageant et avec une dignité qu:; n'auraient pas laissé soupçonner ses précédentes paroles.

René allait insister, lorsqu'il rencontra le regard d'Hortense.

Ce regard était résigné, mais suppliant.

— Vous avez raison, murmura-t-il en s'adressant au médecin; qu'est-ce que cela peut me faire? qu'est-ce que cela doit me faire ? Cela ne me regarde pas, en effet.

— Vous êtes heureux sans doute, reprit le docteur Anselme en les confondant dans un même coup d'oeil .' en quoi le sort des autres pourrait-il vous toucher?

— Heureux ! dit René.

Un sourire ou plutôt un frisson passa sur ses lèvres blêmes.

En ce moment, un domestique traversait la contreallée et arrivait auprès du docteur Anselme. C'était l'homme qui, tous les jours, était chargé de le conduire et de le reconduire.

Le docteur prit son bras et s'éloigna avec lui dans la direction de la ville.

Ce soir-là, René et Hortense rentrèrent sans se dire un mot, agités tous les deux parla rencontre imprévue qu'ils venaient de faire.

Ce que René de Verdiéres eut de plus pressé, le lendemain, ce fut de s'enquérir du docteur Anselme. Le domestique de la veille lui avait appris qu'il demeurait dans une maisonnette isolée du quartier Beaujon, à deux pas des Champs-Elysées. Le docteur était plus pauvre et plus fier que jamais ; il fréquentait moins

assidûment les bibliothèques publiques et particulières ; à l'état chancelant de sa santé sY'tait ajoutée une tristesse incurable et dont on ignorait le motif. Lui, si pimpant autrefois, si causeur, il était devenu muet et grave ; quelquefois même on surprenait des larmes dans ses yeux.

Pauvre docteur Quatre-Épingles !

René de Verdières ne soupçonnait que trop le sujet de cette mélancolie. Il savait qu'au déclin de ses jours le docteur avait placé sa dernière affection sur la fille de Bertholet. L'abandon de celle-ci par René l'avait sans doute frappé au cœur.

— Et lui aussi ! se disait René, lui aussi, ce pauvre vieillai'd, se trouve atteint par ma funeste prospérité ! De tous ceux que j'ai connus, aucun n'échappe à celte ici fatale ; il semble qu'une malédiction s'exhale de moi.

Les premières tentatives de René pour parvenir auprès du docteur furent d'abord vaines; mais il ne se rebuta pas. Un matin, en se réveillant, ap^és quarantehuit heures d'une fièvre continue et brûlante, le docteur Anselme vit René de Verdières assis au chevet de son lit.

Il n'eut pas la force de l'en chasser.

A dater de ce jour, ces deux hommes renouèrent en partie leurs relations ; mais le lien sympathique était rompu à jamais. René le sentait bien. Leur conversation ne portait que sur des choses indifférentes ; ou s'ils arrivaient à ressaisir quelques étincelles des vives et franches causeries d'autrefois, c'était lorsque leur goût commun les mettait sur le terrain de la bibliographie.

On comprendra donc comment, à la suite d'une discussion qui s'éleva entre eux sur un texte «[uelconque, René de Verdières réussit un jour à amener le docteur Anselme dans sa bibliothèque.

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Extasié par les trésors de science et de poésie en face desquels il se trouvait, le docteur ne prêtait qu'une faible attention aux paroles de René ; il allait des manuscrits du douzième siècle aux ouvrages imprimés du seizième, laissant Tahureau pour Larivey, ouvrant Saint-Amand et feuilletant Auvray, poussant de petits cris de joie, sélevant sur la pointe des pieds pour atteindre aux degrés supérieurs ; flairant les reliures, interrogeant les marges, donnant enfin tous les signes de cette joie uniforme dont sont saisis les lettrés du monde entier à l'aspect d'une belle collection.

Tout à coup René le vit s'arrêter devant un volume, étendre les bras, puis chanceler.

— Qu'éprouvez-vous, docteur Psécria René ens'avançant vers lui.

— Ce livre... ce livre !

René suivit la direction des regards du docteur: ils flamboyaient sur l'Imitation de Jésus-Christ.

— Oh ! laissez-moi le revoir, le toucher ! s'écria le docteur en reprenant des forces ; ce livre est le premier qui ait frappé mes yeux et rayonné sur mon berceau !

Il s'en était emparé et il le baisait pieusement.

René le regardait faire d'un air d'épouvante...

Ce premier tribut donné à la surprise et à la joie, le docteur Anselme ouvrit le livre et en (îxamina scrupuleusement les parois intérieures.

Il reconnut que la page du faux-titre avait été décollée.

— Plus rien ! murmura-t-il douloureusement.

— Que vous attendiez-vous donc à trouver là '? demanda René de Verdières, les cheveux hérissés.

— Le testament de mon père.

— Ah !

René s'était laissé tomber, livide, dans un fauteuil.

A son tour, l'attention du docteui" se porta sur lui. Il s'approcha.

— Vous êtes... le duc de Fontenav? dit René faisant un effort surhumain pour détacher sa langue de son palais.

— Oui, répondit le vieillard étonné, et ces armes frappées sur le plat du livre sont celles de notre maison ; mais qui vous a instruit... ? Quel soupçon... !

Il n'acheva pas.

— Pardon ! s'écria René, en se précipitant à genoux! oh ! pardon !

— Malheureux ! dit le docteur, reculant instinctivement.

Il avait deviné la vérité.

— C'est donc vous... ? reprit-il.

— Je vous rendrai tout ! je vous rendrai tout! dit René le front dans la poussière.

— 0 mon Dieu ! murmura le docteur, les yeux levés au ciel.

Pendant plusieurs instants, on n'entendit que les sanglots de René agenouillé aux pieds du vieillard.

— Relevez-vous, lui dit enfin celui-ci; votre sincérité dans le repentir a déjà plaidé votre cause.

Ce fut alors que René initiale docteur àtoutes les circonstances qui avaient accompagné et suivi sa funeste trouvaille. Ce dernier n'eut, dans l'inaltérable bonté de son àme, que de la compassion.

— Pauvre enfant ! s'écria-t-il en apprenant le parti qu'Hortense avait tiré de la position que lui avait faite le hasard; voilà donc pourquoi vous fûtes forcé de renoncer à Claire !

— Ah ! le ciel m'a cruellement puni ! dit René ; j'ai été enchaîné sur mon trésor comme Prométhée sur son rocher, et une femme s'est achau-née à dévorer mon cœur. Oh ! ses griffes de démon, je les sens encore dans

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ma poitrine, je les sentirai toujours ! Voyez l'horrible rôle que cette femme joue dans ma destinée : sans elle, à cette heure, vous ayant restitué votre fortune, je serais dégagé de toute crainte. Elle est pour moi la chaîne du forçat Que je lente de la repousser, elle me rappelle non seulement mon infamie, mais encore elle menace de faire peser sur moi la responsabilité d'un autre crime, que je n'ai pas commis.

— Je vous protégerai de ma parole etde mon autorité.

— Vous !

— N'ayant plus rien à vous reprocher, n'ayez plus rien à craindre.

René secoua douloureusement la tète.

— Je vous arracherai à la tyrannie d'Hortense, reprit le docteur.

— Oh ! si vous disiez vrai !

— Dieu m'inspirera. Mais, ajouta le vieillard en se levant, les émotions d'aujourd'hui m'ont brisé. Demain je vous dirai ce que je prétends faire ; venez chez moi, je vous attendrai toute la matinée.

— Demain, je serai redevenu un honnête homme ! dit René en reconduisant le duc de Fontenay.

Seulement il avait compté sans le hasard.

Derrière la porte secrète de la bibliothèque, où venait de se passer cette scène, il y avait une femme qui avait tout entendu.

C'était Hortense.

— Rendre cette fortune ? murmura-t-elle blême et les lèvres serrées ; oh ! non ! elle lui a coûté trop cher î

Cinq minutes s'étaient écoulées depuis le départ du docteur Anselme. René de Verdières venait de rentrer dans son cabinet, lorsqu'il y fut rejoint par M. le comte de Plougastel.

Le comte était vêtu d'une robe de chambre historiée qui lui donnait l'apparence d'un dentiste fastueux.

Son visage, habituellement ouvert et souriant, était pas exception brumeux comme un ciel de novembre.

Sa démarche, qui d'ordinaire était celle des grands premiers rôles du boulevard, trahissait ce jour-là une nuance d'hésitation.

— Mon cher René, dit-il, je viens te demander une quart d'heure d'entretien.

Sa voix n'avait plus le mâle accent du clairon.

— Comme il vous plaira, mon oncle, dit René en lui désignant un fauteuil.

Le comte de Plougastel commença :

— Je ne procéderai pas par précautions et par ménagements ; j'irai droit au fait. Rassemble toutes tes forces, et prépare-toi à recevoir un rude coup.

— - J'attends, mon oncle.

— Le Sardanapale a fait naufrage !

— Qu'est-ce que c'est que le Sardanapale? denaanda René de Verdières.

— C'est le nom d'un bâtiment sur lequel j'avais opéré un chargement considérable de mon parfum des Aimées; huit cents caisses pour Rio-.Ianeiro. Tout a péri sur les côtes d'Espagne ; les journaux confirment aujourd'hui cet épouvantable sinistre.

— Personne n'a échappé à la mort?

— Personne.

— C'est un affreux malheur, en effet, dit René.

— L'Océan n'a roulé sur la plage que des débris de mâture et quelques fragments de caisses sur lesquels moQ estampille a été reconnue.

— Vous étiez assuré sans doute ?

— Hélas ! non ; c'est ce qui fait mon désespoir.

— Je le comprends et je le partage, mon oncle.

— Tu le partages, n'est-ce pas ? dit le comte de Plougastel.

Il saisit la main de René, en ajoutant :

— Ah! c'est bien! très bien! brave cœur! digne cœur! je n'attendais pas moins d'un Plougastel. Je vais sonner, afin qu'on apporte ici mes livres.

— Pour quoi faire ? demanda René.

— Pour que nous constations ensemble mon déficit.

— Ce soin vous regarde seul.

— Alors tu te fies entièrement à moi ? dit le comte.

— Et pourquoi ne m'v fierai.«-je pas ?

Le comte de Plougastel garda un instant le silence; puis, reprenant :

— Tiens, mon cher neveu, je crains que tu n'aies pas saisi complètement le sens de mes paroles.

— Cela se peut, mon oncle, car je suis très préoccupé en ce moment.

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— Je vais donc mieux m'expliquer.

— Je vous écoute, dit Kené de Verdières.

— Tu n'es pas sans avoir entendu parler de Law ?

— De Law ?

— Oui, le contrôleur des finances sous le régent, dit le comte de Plougastel.

René de Verdières murmura :

— C'est sans doute quelque facétie nouvelle : je suis aujourd'hui moins que jamais dans le cas de l'apprécier.

— Tu me vois dans la position de cet illustre Ecossais.

— Quelle position ?

— C'est-à-dire que la rue de Braque, après avoir renouvelé les splendeurs de la rue Quincampoix, va prochainement en renouveler les désastres.

— En un mot...

— En un mot, je suis sur le point de déposer mon bilan.

René regarda le comte de Plougastel, qui examina ses ongles, par un geste familier aux gens de théâtre.

— Ah ! ah ! murmura froidement René de Verdières.

— Oui, mon garçon.

— La différence entre votre passif et votre actif estelle considérable ?

— Elle s'élève à deux cent mille francs.

— C'est un chiffre élevé.

— Trop élevé, hélas ! .soupira le comte de Plougastel.

— Mais au moins vos livres sont en règle et vous pouvez les présenter sans crainte!

— Oh ! certainement.

— Est-ce tout ce que vous aviez à me dire? demanda René.

— Tu ne trouves pas que cela soit assez ? répliqua le comte, qu'un tel flegme commençait à inquiéter.

■ — Si fait ! si fait !

— Cependant ton peu d'émotion en présence d'une semblable catastrophe...

— Je vous plains, mon oncle, je vous plains de tout mon cœur...

— A la bonne heure, René ! il m"eùt été pénible d'avoir à douter de tes scnliments, quand notre honneur commercial est ainsi engagé.

René de Verdières retourna la tète :

— Comment dites-vous ?

— Je dis : notre honneur commercial !

— Mais je ne suis pas un commerçant, moi.

— C'est juste.

— Je ne suis pas votre associé.

— On ne sait pas.... on ne sait pas..., fit le comte de Plougastel.

— Que voulez-vous dire ? prononça René en faisant un effort d'attention.

— C'est ici que le bat me blesse, répondit le comte de Plougastel ; dans ma fougue d'amitié et certain des bénéfices immenses que devait rapporter le Parfum des Aimées, je t'ai intéressé, à ton insu, dans mon entreprise.

— A mon insu ?

— Peux-tu raisonnablement m'en vouloir?... Pendant que tu courais le monde en oisif, moi, je cherchais à t' amasser des capitaux. Sais-tu bien que tu as passé à côté de cinq cent mille francs de gain ?

— Autant que cela ?

— Nous avons manqué, à nous deux, de faire un millionnaire entier. Qu'il m'eût été doux, à ton retour, de jouir de ta surprise et de ta joie !

La figure de René continuait à demeurer parfaitement indifférente.

— Par malheur, reprit le comte de Plougastel, les

veats ont tourné, le Sardanapale a péri dans les flots, et au lieu d'avoir à encaisser un million, c'est un déficit de deux cent mille francs que nous deTons songer à combler.

René le regarda tranquillement.

— Pourquoi dites-vous toujours nous, quand vous me parlez de vos affaires ?

Le comte demeura bouche béante; mais se remettant :

— Puisque je t'ai intéressé dans ma maison ! répliqua-t-il.

— Est-ce que les associés malgré eux sont reconnus par la loi ? dit froidement René de Verdières.

— Ahçà ! tu ne comprends donc pas que j'ai tiré des lettres de change sur toi ! s'écria le comte effaré.

— J'en suis sincèrement fâché, mon oncle.

— Cela veut dire ?

— Cela veut dire que, de la même façon que j'ai passé à côté de cinq cent mille francs de bénéfices, je passerai à côté de deux cent mille francs de perte.

Le comte de Plougastel fut sublime de dignité. Il se leva.

— N'en parlons plus, dit-il.

Il passa la main sur son front en étouffant un soupir, alla à une fenêtre, regarda vaguement dans la rue.

Mais, s'apercevant que René demeurait insensible à ce manège, il revint devant lui.

— Un mot encore, dit-il d'une voix altérée, un seul mot ; ce sera le dernier. Après tu feras ce que bon te semblera. Le ciel sera juge entre nous.

— Parlez, mon oncle.

— Il est une chose que mon front n'a jamais su porter : c'est la honte. Que demain je dépose mon bilan, et après-demain j'aurai cessé de vivre,

— Bien, mon oncle. L'exagération dans l'honneur

3sl toujours respectable. Je puis déplorer mais non )lâmer votre énergique détermination.

Un peu étonné par ce bien, mon oncle! le comte de 'lougastel ajouta :

— Aussi n'est-ce pas pour moi que je chercherai à 'attendrir. J'ai affronté la mort sur plus de vingt champs le bataille. Mais Colomba...

— Ma tante ?

— Que deviendra-t-elle après moi?

— Si la fatalité veut qu'elle soit veuve, dit René d'un ,on grave, n'ayez aucune inquiétude de son sort.

— Merci, mon neveu, dit le comte avec une grimace, nerci !

— Est-il quelque autre disposition dont vous vouliez ne charger? ajouta René.

— Non.

— Quelque commission dernière?

— Tu es trop bon.

— Dans ce cas, permettez-moi de me retirer.

— Attends !...

— Quoi encore ? dit René.

— Au moment de me séparer de toi pour toujours, 1 me vient un scrupule.

— Lequel ?

— Je te laisse, par ma faute, dans une situation déploya ble. Comment t'arrangeras-tu avec mes créanciers ?

— Vos créanciers ne sont pas les miens, répondit \en é de Verdières.

— Non, mais ils voudront le devenir, et ils le devienli'ont, répliqua le comte de Plougastel.

— Par quel moyen?

— En faisant établir une enquête sm* ta fortune et ;on origine. Ils savent notre parenté. Ils prétendront, lans respect poui- ma mémoire, que je t'ai enrichi des ■ommes détournées de mon actif.

— Le croyez-vous ?

— Parbleu ! ces gens-là ne reculent devant aucune atrocité.

— Pourtant si, comme vous l'affirmez, votre comptabilité est en règle ?

— Bah ! bah ! bah !

Une teinte sombre se répandit sur la figure de René.

— Il faudra leur répondre et te justifier, dit le comte de Plougastel en insistant sur cette corde qui avait vibré.

— C'est une expiation de plus; je l'accepte, dit sourdement René.

— Une expiation, très bien; mais que leur répondras-tu ?

— La vérité.

— Quelle vérité ?

René de Verdiéres sourit avec calme.

— Ah çà! qu'est-ce que tu me chantes? s'écria le comte de Plougastel; ma parole d'honneur, tu me mets hors de moi avec ta placidité ! As-tu perdu la tète, ou est-ce moi qui deviens fou? Comment! tu es un homme d'intelligence, tu te prétends même avocat, et lorsque je t'interroge sur ce que tu répondras à mes créanciers lorsqu'ils te demanderont le secret de ta fortune, tu me dis : La vérité !

— Oui, mon oncle.

— Ah bien! elle est sévère, celle-là! dit le comte stupéfait.

— Pourquoi donc?

— Sac à papier! est-ce que la vérité a jamais été une réponse ? Mais voyons, va, explique-moi ton plan, dévoile-moi tes projets: cela doit être curieux.

— Mes projets sont bien simples, reprit René : cette fortune, dirai-je, qui fait tant de jaloux et sur laquelle

se sont égarés tant de soupçons, cette fortune n'existe pas.

— Pas mal.

— Ou plutôt elle n'existe pas pour moi : je n'en suis que le dépositaire.

— A la bonne heure, dit le comte approuvant légèrement de la tète, comme un amateur dans sa stalle; mais c'est faible et plein de dangers. On voudra en arriver aux preuves. On objectera qu'il est impossible que lu aies mis ton argent absolument et entièrement à l'écrat; d'un autre côté, tu as dû réfléchir au péril d'une cession fictive. Tout cela manque d'assiette, tu le vois. Ta situation reste la même devant mes créanciers.

— Vous avez raison, dit René de Verdières : c'est pourquoi je vais me hâter d'opérer cette restitution.

Les veux du comte de Plougastel s'ouvrirent et demeurèrent fixes.

Il sourit comme un sourd qui se doute de quelque plaisanterie; et ses lèvres seules répétèrent :

— Une restitution?

J'ai eu le bonheur inespéré de retrouver l'homme

dont un hasard funeste m'avait livré l'héritage.

René..., balbutia le comte.

Qu'avez-vous? dit René, frappé de ce bouleversement subit.

Tu te joues de moi, je m'en aperçois bien; tu es

le plus lort, mais cesse... cesse ce jeu barbare... je t'en

prie.

Quel jeu croyez-vous voir dans mes paroles?

7u parles sérieusement? demanda le comte de

Plougastel.

Très sérieusement.

Ton intention est d'abandonner cette fortune?...

— >'on pas de l'abandonner, mais de la rendre à son propriétaire légitime.

— Allons donc!

— Ne serez-vous pas satisfait de me voir redevenu honnête homme ?

— J'aime mieux te voir rester ce que tu es, dit le comte.

— Mon oncle..., murmura René, offensé.

— Eh! morbleu! faut-il mettre tant de manchettes à mes phrases ! Tu es riche, reste riche. Tes remords retardent de deux ans. Tu auras été la dupe de quelque intrigant, qui t'aura fait une histoire.

— Non. Le duc...

— Ah! c'est un duc? Je l'aurais parié. Et tu donnes encore dans ces panneaux, à ton âge? Povero! Yeuxtu que je te dise d'où sort ton chevalier de Saint-Louis? de chez Babin, et pas ailleurs. Que ne t'adressais-tu à moi? je t'aurais improvisé des armées de Condé tout entières !

— Assez! murmura René; de telles plaisanteries sont hors de saison.

— Des plaisanteries! s'écria le comte de Plougastel, exaspéré; des plaisanteries! mais il n'y a que toi de plaisant ici, et de si plaisant que je vais de ce pas m'empresser de te faire interdire!

— Croyez-moi, mon oncle, dit René avec force; n'appelons pas la justice dans cette maison : elle n'en sortirait qu'en emportant notre hrnneur!

Le comte soufflait comme un laureau; il s apaisa.

— Au fait, tu as peut-être raison, répondit-il; c'est moi qui dois seul m'ériger en grand justicier de notre famille. Donc, encore une fois, au nom de ce même honneur que lu invoques, veux-tu sauver ton oncle de la failKte ?

— Depuis une heure, ma fortune ne m'appartient plus.

— Songe aux conséquences de ton refus, René !

— J'ai songé à tout.

— Alors, frappons le dernier coup ! murmura le comte d'un air tragique; c'est toi qui l'as voulu.

Il alla vers la porte, s'assura qu'il n'y avait personne aux écoutes, et se penchant à l'oreille de René :

— La mort du maçon Bertholet n'a pas eu que deux témoins ; elle en a eu trois !

René de Verdières se retourna vivement et regarda son oncle.

Puis, il éclata de riro.

— Mettons qu'elle en ait eu six, répliqua-t-il, ou douze ; raison de plus pour que ses mânes me conseillent l'honnêteté.

— C'est comme cela que tu le prends !

— Cessez, mon oncle.

— Quand je te dis que j'ai tout vu et que je sais tout!

— Alors, vous devez mieux que personne approuver ma résolution.

— Mais, malheureux !...

— Mon oncle, ne devenez pas odieux.

Mais le comte de Plougastel ne se possédait plus.

— Odieux tant que ta voudras ! Tu me parles de restituer à je ne sais qui une certaine quantité de métaux précieux trouvés chez moi (c'était chez moi, tu ne le nieras pas). Si tu as la frénésie de restituer, restitue entre mes mains! D'ailleurs, comment n'as-tu jamais soupçonné une vérité, qui aurait dû te sauter aux yeux comme une chatte en colère et que tu me forces à te révéler aujourd'hui, quoiqu'il en coûte à ma délicatess3 ? Ce trésor était à moi.

René haussa les épaules.

— Je donnerai tous les renseignements, reprit le comte ; je prouverai que j'ai habité la rue du Musée !

— Mon oncle, il est nécessaire que je sorte ; permettez-moi...

Le comte de Plougastel lui barra vivement le passage.

— Tu vas consommer notre ruine, avoue-le?

— Demain, je vous répondrai.

— Eh bien, transigeons. Là! Reconnais que j'ai sur le trésor dont il s'agit des droits au moins égaux à ceux de ton duc. Apaise tes remords en partageant la somme entre lui et moi. Ah ! c'est un biais. De la sorte je pourrai payer ce déficit, qui trouble mes jours et mes nuits... mes nuits surtout !

— Oh! c'en est trop ! s'écria René.

— Tu ne crois peut-être pas à l'existence de ce déficit ?

— Mais, si ! si !

— Non, tu n'y crois pas... Je vais te présenter mon grand-livre.

— C'est inutile.

Le comte ne l'écoutait pas ; il avait sonné et donné cet ordre :

— Dites à Fatmé d'apporter mon grand-livre dans cette salle.

Et, s'adressant à René de Verdiéres :

— Tu vas être convaincu !

— Une dernière fois, mon oncle...

— En face de l'évidence, tu parleras autrement.

— Ne l'espérez pas.

— Voici Fatmé !

La jeune fille, que nous avonsentendue plutôt qu'entrevue, se montra sur le seuil de la bibliothèque.

Mais à peine eut-elle aperçu René qu'une pâleur mortelle se répandit sur ses joues.

Le comte de Plougastel n'eut que le temps de se précipiter pour la recevoir dans ses bras, où elle perdit tout à fait connaissance.

René de Verdières avait poussé un cri d'étonnement.

— Qu'y a-t-il donc? demanda le comte en déposant son fardeau dans un fauteuil.

— Elle était ici, elle, et vous ne me l'appreniez pas !

— Qui, elle?

— Claire.

— Bah ! s'écria le comte de Plougastel. Mais, se ravisant aussitôt, il dit en souriant :

— Je te ménageais cette surprise... j'espère que cela vaut bien deux cent mille francs !

CONCLUSIO.V

Un événement aussi terrible qu'imprévu devait clore ce drame, où se retrouve empreint à chaque page le doigt de la fatalité plutôt que celui de Dieu.

Mais qui nous dit que la fatalité n'est pas une des mille manifestations de la Divinité?

Le soir de ce même jour qui avait vu se débattre tant de passions et tant d'intérêts, madame de Verdièi'es ne rentra pas à l'hôtel de la rue de Braque. Ce ne fut que le lendemain que René put avoir de ses nouvelles ; et quelles nouvelles !

Ceux qui, par état ou par étude, ont la mémoire des annales judiciaires, se souviennent encore de la sensation de stupeur qui accueillit le récit d'un crime commis, il y a cinq ans, dans les conditions les plus extraordinaires et les plus mystérieuses. Une femme, qui portait par alliance un des meilleurs noms de la noblesse, s'était rendue nuitamment auprès d'un vieillard, d'un médecin, ami de sa famille et de son enfance. Était-ce dans un accès inexplicable de délire ou à la suite d'un débat dont rien ne peut indiquer la

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