‹ Les ruines de Pompéi (volume 2)Chapitre 10 sur 36 · PLANCHES VIII ET IX · texte numérisé non relu

PLANCHES VIII ET IX

Ces deux planches contiennent le plan, l’élévation et les détails du Propylée (i) qui donne accès au portique de cent colonnes situé derrière le théâtre. (2) Ce Propylée date du bon temps de l’art à Pompéi, et appartient à une série de monuments où le goût grec, dans toute sa simplicité, dans toute sa grâce, annonce une époque antérieure à l’influence que les Romains exercèrent sur l’architecture dans la grande Grèce. L’ensemble en est noble et d’un bel effet; les détails joignent à une grande finesse dans le travail , à une recherche extrême dans les profils ; une certaine sobriété d’ornements et quelque chose de large dans la distribution des moulures, qui donnent un caractère remarquable à cet ordre, dont la découverte n’est pas indifférente, car les exemples de ionique grec sont peu nombreux. Je ne dis pas que celui - ci puisse être copié servilement comme un chef-d’œuvre de première classe, mais il nest pas indigne de la famille à laquelle il appartient; il rappelle par ses formes caractéristiques le ionique du temple de Minerve Poliade et celui des bords de l’Ilissus; et si au lieu d'être exécuté en tuf volcanique (3), cet ordre eût été taillé dans les marbres purs et brillants de Paros, du Pentélique ou de Chios (4), il aurait depuis long-temps une célébrité qui lui est peut-être due, au moins sous le rapport de l’histoire de l’art (5). Toute la partie supérieure est détruite, comme on le verra dans les planches XIII et XIV; mais les bases et les fûts de colonnes qui sont encore en place, les chapiteaux (6) et l’entablement ont fourni les éléments les plus positifs pour la restauration que je présente.

PLANCHES IX bis ET X.

Le Propylée, dont je viens de parler dans l’article précédent, donne accès, comme je l’ai dit, à un Hècatonstylon ou portique de cent colonnes, situé le long du grand théâtre. Eusèbe nous fournit un rapprochement assez curieux à ce sujet; c’est qu’il existait à Rome un Hècatonstylon semblable près du théâtre de Pompée (7). Celui-ci, seul exemple d’une disposition semblable, mérite une attention particulière : il est situé sur l’un des points les plus élevés de Pompéi ; la

(1) En donnant le nom de Propylée à ce monument, je ne fais que lui appliquer la dénomination qui lui appartient, irpowSXaiov, avant-porte; c’est bien en effet l’avant-porte du portique. Le mot Prothyrum, npofiépaiov, que les Romains eux-mêmes avaient naturalisé chez eux ( Vitruv. lib. VI , cap. 10 ) , aurait pu être employé ici puisqu’il a la même signification ( Ruin. de Porap, t. II, p. 18); mais comme il a été particulièrement affecté dans Vitruve et dans cet ouvrage à l’une des distributions des habitations, j’ai craint de l’appliquer à une autre disposition, qui, quoique à peu près semblable, aurait pu cependant jeter quelque confusion dans les idées.

(2) Voyez la planche IX bis.

(3) Ce tuf, assez tendre, a pour base une cendre grise provenant des éruptions du Vésuve antérieures à la fondation de Pompéi.

(4) Ce dernier marbre, quoique moins souvent cité que les autres, était un des plus beaux de la Grèce, et les ouvriers de Chios étaient renommés pour leur habileté; mais ce ne pouvait être un marbre statuaire : Pline en cite deux variétés; l’une noire appelée marbre lucullien, parce que Lucullus l’introduisit à Rome, et l’autre tachetée. C’est sans doute de cette dernière espèce qu’étaient les colonnes que Cicéron recommandait à Atticus de faire faire par Apelle de Chios pour le mausolée de Tullia. ( Plin, lib. V , cap. 3 1 , et lib. XXXVI, cap. 6; Cicer. ad Attic , lib. XII , Epist. 1 8 ).

(5) Je dois avertir que le graveur a écçit à l’extrémité de l’échelle de proportion pieds au lieu de toises. Ainsi, l’échelle est de 4 toises.

(6) Les chapiteaux d’angles taillés avec celui de l’ante dans un même bloc existaient aussi tous les deux en 1810. J’en vis détruire un à cette époque pour faire du moellon; le maçon chargé de quelques réparations trouvant plus commode de briser des monuments précieux à linsçu de ses chefs, que d’aller chercher plus loin les pierres dont il avait besoin. Je ne sais si l’autre n aura pas eu le même sort. En révélant ce fait, .pour la justification de mon travail , je dois avertir qu’il ne saurait être mis sur la responsabilité des personnes chargées de la haute direction des fouilles, qui ne peuvent résider sur les lieux : il y aurait à cela trop de sévérité et peut - être de l’ingratitude. M. le chevalier Arditi a depuis 25 ans par son zèle et ses soins rendu trop de services à la science de l’antiquité en dirigeant avec une sagacité rare les fouilles qui ont révélé tant de monuments précieux, pour qu’on ne lui conserve pas toute la reconnaissance possible, ainsi quà M. Bulucci, architecte dirigeant les travaux. M. D’Appuzoest chargé aujourd’hui de la direction des fouilles, et cet artiste, à la fois architecte et antiquaire , est digne de la mission qui lui est confiée.

( 7 ) Theutrum Pompeji incensum et Hècatonstylon. ( Euseb. in chron. )

! s EXPLICATION DES PLANCHES.

base du sol est un rocher de lare de feu (i) d’une médiocre dureté (2), qui s’étend dans toute la partie méridionale de ce site, et place ainsi cette ville sur une éminence, à l’extrémité de la plaine qui la sépare des premières déclivités du Vésuve.

La mer venait battre le pied des fortes murailles servant à soutenir le terre-plein sur lequel l’hécatonstylon et tous les monuments qu’il renferme sont assis. Ces murailles, construites en bel Isodomon (3) , formaient la défense de la ville de ce côté. Une chose digne de remarque, c’est que plusieurs des monuments placés en cet endroit portent le caractère d’une haute antiquité. Je n’hésite pas à croire que l’espace circonscrit par l’hécatonstylon ne soit ou l’ancienne Acropolis delà ville, ou son premier Forum. Le temple, d’un dorique très-sévère, offre une analogie frappante avec ceux de Pæstum: les parties évidemment les plus anciennes sont même construites comme ces derniers, d’une pierre formée par concrétion, où l’on reconnaît des pétrifications de roseaux et d’arbustes absolument semblables à celles de la plaine de Pæstum; or, on ne retrouve nulle part aux environs de Pompéi l’analogue de ce calcaire; enfin, tout se réunit pour assurer aux monuments de cette partie de la ville la priorité de date sur les autres, ce qui doit les rendre très-intéressants pour l’histoire de l’art.

Ce portique, conîme tous ceux que j’ai observés à Pompéi, était fermé à ses extrémités; on reconnaît au propylée la trace des portes qui servaient â le clore, car il paraît que ces lieux, quoique publics, n’étaient point d’un libre accès à tout le monde. On voit dans la vingt- quatrième oraison de Cicéron en faveur de Publius Sylla (4) que ce dernier ayant conduit une colonie à Pompéi, les nouveaux habitants et les anciens se divisèrent au sujet des élections municipales et surtout à cause du portique, probablement celui du forum, dont les citoyens originaires prétendaient se réserver la possession à l’exclusion des colons. Cette dissension dura plusieurs années, jusqu’à ce que les deux partis fatigués de cet état de choses s’en remirent à l’arbitrage des protecteurs de la ville (5). Ce passage infiniment curieux révèle toute l’importance que les anciens attachaient à ces portiques , qui ne sont souvent pour nous que des décorations inutiles, mais qui pour eux étaient à la lois une promenade commode et un lieu honorable. Ils devaient sans doute en défendre l’accès aux esclaves, aux vagabonds, puisqu’ils prétendaient quelquefois, comme on vient de le voir, en exclure des colons auxquels ils ne reconnaissaient pas le titre de citoyen; cela èxplique pourquoi ces portiques étaient clos par des portes aux endroits qui y donnaient accès. Ce fait historique permet aussi d’apprécier la douceur du gouvernement romain envers les villes municipes qui avaient subi le joug de la république: une division, une sorte de guerre civile entre les citoyens d’une cité conquise et des citoyens romains vétérans

(.) Les p, erres produites par les volcans sont ou de tuf ou basaltiques: les premières sont formées par l’aggrégation de la cendre et des scories volcaniques, au moyen d’une immersion générale au moment de l’éruption, qui alors verse les matières dans un état liquide, ou au moyen de 1 action lente de l’humidité, qui en dissolvant les molécules réduites à l’état de chaux, provoque l’aggrégation de toutes les parties destinées a former ce tuf. On a trouvé a Albano des bancs de tuf semblable, dans lesquels et sous lesquels il y avait des objets d’une antiquité reculee qui y avaient été enfouis lorsque la pierre était encore à l’état de cendres. Il y a du tuf volcanique blanc, comme celui du mont Pausilipe , ma, s la couleur en est ordinairement grise. Les pierres basaltiquesso.it le résultat des laves dites de feu, parcequ’elles sortent des volcans, en fusion et enflammées, dans un état absolument semblable à la fonte de fer lorsqu’elle s’échappe du fourneau. Il y a près de Naples des bancs de cette nature d une épaisseur gigantesque, entre autres celui qui descend de la Solfatara vers la mer, sur la route de Pouzzole ; on pourrait y tailler des colonnes de 60 pieds d un seul morceau: cellesde la place du palais-royal à Naples qui sont d’une seule pièce ont été tirées de cette carrière. 1

(.) U h* qui forma ce rocher la même dureté,™ le, lave. plu. récente., elle appartient .an. doute à de. couches différentes

du vaste laboratoire ou le vole» travaille .an. ees.e, et elle renferme une grande quantité de petit, .phéroîde. crist.lli.é. qui ont d.pui. n petit pois jusqu a celle d une noisette.

(3) Construction en pierre de taille par as.ises réglées et d'égales hauteurs. ( Yitruv. lib. Il, can. yml

(4) Neveu du dictateur. ‘ 1

(5) Cicéron, orat. XXIV, pro Sylla, 2a.

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du dictateur Sylla exista pendant plusieurs années sans que ce sénat, pour qui c’était un jeu de renverser des trônes et de bouleverser des empires, osât violer l’indépendance municipale en interposant son autorité, pour faire finir des différends nés de l’existence d’un droit qu’il respectait. Ce sont des arbitres qui prononcèrent : mémorable exemple de respect pour les institutions, donné envers la faiblesse par le pouvoir le plus immense qui ait jamais pesé sur la terre.

La description suivante va faire connaître tous les détails de ce que renferme l’Hécatonstylon.

1 Propylée (i), 2 fontaine (2), 3 portes de l’Hécatonstylon, 4 fontaine (3), 5 regards des citernes où l’on conservait les eaux pluviales. Le soin que les habitants de Pompéi apportaient à recueillir ces eaux (4) semble au premier coup d’œil être en contradiction avec le grand nombre de fontaines que l’on y rencontre et les ruines d’un aquéduc que j’y ai retrouvées; mais un examen prolongé m’a fait conjecturer avec quelque vraisemblance que l’arrivée des eaux courantes à Pompéi au moyen d’un aquéduc est postérieure à l’asservissement de cette ville aux Romains; en effet presque toutes les fontaines sont d’un travail qui ne rappelle point les types de l’art grec. Elles sont de plus placées comme après coup contre les monuments, au milieu des dispositions qui les avoisinent sans se lier avec elles par aucun arrangement. L’aquéduc lui-même, dont il ne reste que peu de chose, a toute l’apparence d’un ouvrage romain et ressemble aux constructions les moins anciennes découvertes dans les fouilles ; enfin l’état politique de la ville avant sa conquête ne lui permettait pas sans doute d’aller cherchera grands frais les eaux dont elle avait besoin sur le territoire indépendant de Stabia, avec laquelle elle n’avait, aucune communauté d’existence municipale (5). Ces considérations me portent à penser que l’usage des citernes fut antérieur à l’établissement des fontaines, et qu’il ne dut se perpétuer que par la force des habitudes traditionnelles.

6 Piédestal de la statue de Marcellus, patron ou protecteur de la ville; ce piédestal en marbre porte l’inscription suivante :

M. CLAVDIO C. F. MARCELLO PATRONO.

7 Cette séparation entre le portique et l’esplanade du temple me parut long-temps être les restes d’un mur de clôture ruiné, et alors je ne pouvais m’expliquer l’existence de ce mur inutile, puisqu’il ne pouvait clore le portique vers le Propylée; nuisible, puisqu’il devait intercepter le soleil et rendre cet endroit humide et froid l’hiver; mais en 1812, lorsque l’on enleva le reste des terres qui couvraient encore une partie de ces ruines, je reconnus que c’était un banc revêtu d’un stuc noir très-dur et dans lequel étaient incrustés, en manière de mosaïque, de petits morceaux de marbre fort éloignés les uns des autres : ainsi cette longue ligne blanche que l’on voit sur le plan est un banc interrompu en deux endroits, afin de laisser un passage. Le respect

(1) Voyez planches VIII et IX de ce volume.

(a) Voyez tome II, planche IV et planche XIII de ce volume.

(3) Voyez planche X de ce volume.

(4) Comme on le fait encore à Naples.

(5) J’ai déjà fait connaître, tome II, page 81, que l’aquéduc se trouvant placé sur la partie la plus élevée de la ville devait avoir sa prise d’eau à une hauteur plus grande encore, au dessus de la plaine; sa direction indique qu’il partait des montagnes aux pieds desquelles on a retrouvé Stabia.

20 explication des planches.

pour les choses sacrées rendait sans doute cette clôture, à peine élevée de quelques centimètres, suffisante pour mettre le temple et les autels à l’abri des profanations. Il paraît , d’après un passage de Ju vénal, que l’autel de la Pudeur n’était pas mieux défendu à Rome (i); mais j’aime à croire que ceux de Pompéi étaient plus respectés. Ce banc présentait un siège aux promeneurs dans une des plus belles expositions de la ville. Peut-être l’espace compris entre lui et les portiques servait-il de Péridrome (2) ou stade destiné aux exercices gymnastiques, dans le temps où les mœurs grecques existaient encore dans cette partie de la Campanie.

8 Escalier qui descendait de l’Hécatonstylon à la partie de la ville située au-dessous, sur le bord de la mer. L’escalier semblable 9 qui descend au camp des soldats est encore parfaitement conservé. Il ne reste plus de celui indiqué sous le N° 8 que quelques arrachements de constructions, mais MM. Lavéga frères, qui ont dirigé les fouilles presque dès leur origine, ont vu les ruines de cet escalier et l’ont indiqué dans le plan général qu’ils ont levé et qui est déposé aux archives du musée des Studii à Naples. J’ai connu le dernier de ces artistes distingués; il est mort, dans un âge fort avancé, et pour ainsi dire à Pompéi. Je crois avoir élevé, le premier, un faible monument de reconnaissance à la mémoire de ces hommes instruits et laborieux, en insérant leurs noms dans cet ouvrage, en tête de tous ceux qui ont concouru aux découvertes précieuses dont je publie les résultats (3).

10 Galerie du portique; il n’y a que les neuf dernières colonnes de l’extrémité dont on ne retrouve pas les fûts. 11 Autre galerie du portique; toute la partie marquée en gris manquait lorsque j’ai levé le plan pour la première fois. Comme cet endroit avait été fouillé depuis un grand nombre d’années , les colonnes déplacées ou brisées n’existaient plus ; mais en 1 8 1 2 on acheva d’enlever les terres de la plate-forme, et l’on retrouva toutes celles qui de ce côté sont teintées en noir. Ce portique, comme le précédent, fut renversé par les tremblements de terre lors de l’éruption de 79, et il écrasa dans sa cbute les prêtres du temple d'Isis, qui s’y étaient réfugiés. Leurs squelettes y ont été rencontrés dans les fouilles de 1812, et l’on a retrouvé autour d’eux des vases d’argent, un sistre, et quelques ornements en feuilles d’or, faisant partie de la parure de la Déesse ; on sait que la statue d’Isis était toujours revêtue d’une robe précieuse (4), et c’est sans doute à quelque vêtement semblable qu’appartenaient ces petits objets.

12 Hémicycle ou banc circulaire : il indique, ainsi que la banquette i3, que ce lieu était fréquenté comme promenade. On ne pouvait, en effet, choisir une plus heureuse situation pour prendre un agréable exercice au milieu des plus magnifiques aspects. Rien n’égale la beauté du tableau que l’œil embrasse du haut de la longue terrasse qui termine l’hécatonstylon : au-delà d’une plaine couverte de champs de coton, de vignes, de peupliers, et arrosée par le Sarno, qui reçoit le tribut de mille petits canaux d’irrigation, s’élève une chaîne de monts escarpés, dont les uns

(1) Juven. sat. VI, v. 3o8.

M c'en , à proprement parler, une galerie comprise entre un mur et des colonnes. Yitruve, lib. Y, cap. XI, dit une les Grecs

appela, eut Penirome un espace découvert a côté d„ portique, semblable à ce que les Romains nommaient Xvste, et on les iLur, ,V«r çaient lorsque le temps était serein. 3 les ,uneurs s exer-

(3) L'ingénieur qui dirigeait les fouilles de Pompéi avant MM. Lavéga était le même officier espagnol qui fi, mettre pêle-mêle dans „

pâmer les lettres en bronae de 1 mscrtptron piacée sur l'entrée du théâtre d'H.rculanum, et qui ie, envoya ensuite en cet ém, ”, * r u sans avoir pris la précaution de dessiner cette inscription, qu’on n’a jamais pu rétablir Cet imuW.irf • > ■ i A em'e ’

Pompéi après en avotr enlevé le, objet, précieu, MM. .idée ZZZZZT*

que 1 on doit de pouvons jouir aujourd'hui de l'ensemble de ces ruines intéressante, ’ P heurense

(4) Petron. Satyric. cap. V.

se perdent dans l’azur d’un lointain vaporeux, tandis que les autres, plus rapprochés, laissent apercevoir les riches cultures, les habitations nombreuses, les antiques châteaux, dont leurs penchants sont couverts, et les vieilles forêts qui couronnent de loin en loin leurs cimes déchirées par des éruptions volcaniques, dont l’époque se perd dans la nuit des temps. La mer, bleue comme le ciel sans nuages quelle reflète, baigne le pied de ces montagnes et se développe ensuite dans toute son imposante immensité. Souvent sa surface est sillonnée par des barques légères, que la blancheur de leurs voiles fait briller comme des troupes de cygnes sur la couleur sombre des flots. A l’orient, la vue, après s’être reposée un instant sur les ruines des portiques et du théâtre, est arrêtée par des forêts de peupliers, où la vigne grimpe, s’élance et porte ses fruits délicieux à une telle hauteur, qu’il faut quelquefois toute la hardiesse de l’homme pour les aller cueillir (i). Sous l’ombre des peupliers et des pampres touffus qui, en s’élançant d’arbre en arbre, parent la campagne de guirlandes verdoyantes comme pour un jour de fête, croissent de belles moissons incessamment renouvelées, sans que la terre puisse être épuisée par toutes ces cultures qu’on lui impose à la fois. A l’occident, l’on aperçoit la ville de la Torre (2), élevée sur les laves du rivage, et qui avec ses terrasses, ses dômes et ses palmiers, ressemble à une ville orientale; enfin, vers le nord on découvre le Vésuve dans toute sa désolation, couronné de fumée, sillonné par le feu, couvert de scories, de cendres et de bruyères. Combien de fois dans ce site admirable n’ai-je pas regretté de ne savoir manier ni le pinceau ni la lyre, lorsque assis sur les débris du vieux temple je contemplais autour de moi la vaste mer, de hautes montagnes, des paysages riants et variés, un volcan et des ruines; enfin, tout ce qui peut faire naître de profondes pensées, prêter de grandes images , de brillantes couleurs au peintre et au poète ; inspirer des tableaux comme ceux de Claude et de Poussin , ou des chants sublimes tels que Virgile et le Tasse en firent entendre aux mêmes lieux.

i4 Le milieu de l’hécatonstylon était occupé par le plus grand et le plus ancien des temples de Pompéi. Il ne pouvait guère être dédié qu’à Jupiter ou à Neptune; car ces dieux reçurent les premiers hommages de ces colonies grecques qui, loin de la patrie, cherchant des terres nouvelles, s’aventuraient dans de frêles navires, en invoquant le dieu des mers, et les yeux fixés vers les deux, où résidaient pour elles les astres conducteurs, les vents propices et le maître des destinées. Les divinités secondaires ou locales n’eurent des autels qu’après ces deux grands dieux; ainsi ce n’est pas une conjecture hasardée que de regarder ce temple trèsancien, comme ayant été consacré à l’un d’eux. Je me plais à y voir celui de Neptune : sous ces vieux portiques on pouvait l’adorer au bruit des flots agités, et en contemplant l’immensité de son empire. i5 Petit monument annexé au temple. 16 Autels. 17 Bidental (3) ou monument élevé sur un emplacement consacré par la foudre. On trouvera les détails et l’explication de ces monuments dans le 4“e volume, où je traiterai des temples. 18 Entrée latérale du Théâtre. 19 Entrée d’un édifice que l’on voit planche XI. 20 Tour d’échelle, ou isolement

(1) Les vignerons qui chez les anciens faisaient la vendange de ces sortes de vignes, stipulaient avec le propriétaire, que s’ils venaient à se tuer en tombant, ce dernier les ferait enterrer à ses frais (Plin. lib. XIV. cap. I.). Les échelles dont ils se servaient étaient semblables à celles qu’on emploie aujourd’hui à Naples, comme plusieurs peintures antiques me l’ont fait connaître.

(a) Torre de l' Annunciala. Pendant l’occupation militaire par les Français, les habitants du pays lui donnèrent le nom de. Gioachinopolis. Elle est située sur des laves et se trouve à l’extrémité d’un ravin qui prend naissance au pied du Vésuve; cette espèce de canal y conduira de nouvelles laves, comme on le craignit un instant en 1810.

(3) J’expliquerai tout ce qui est relatif à ce monument dans le 4e volume de cet ouvrage.

pour recevoir les eaux pluviales de l’édifice voisin du portique et les conduire ensuite vers la mer. 21 Emplacement du port qui devait se trouver à 3o ou 32 pieds, environ, plus bas que le sol de la terrasse.

La planche X renferme tous les détails du portique formant l’hécatonstylon.

La figure i donne l’ensemble de l’ordre vers l’entrée. Les entre-colonnements , assez espacés pour que la circulation fut facile, sont néanmoins d’un rapport heureux qui réunit la grâce à la fermeté. On voit dans la figure 1 1 le détail de l’ordre , son appareil et le chapiteau développés sur une plus grande échelle. La petite ligne foncée qui borde la coupe du chapiteau, indique le stuc dont la pierre est revêtue. Celle-ci, probablement destinée, dans l’origine, à ne recevoir aucun revêtement, présente une variante dans les filets des annelets. La colonne que je donne ici, recevait un tuyau de conduite et servait ainsi à former une fontaine aussi simple de composition quelle était agréable d’effet. La figure 3 représente l’entablement, qui offre des particularités assez remarquables, telles que le refouillement des moulures pour les faire ressortir davantage, et les deux faces de l’architrave dont l’inférieure est plus large que la supérieure; ces deux particularités que j’ai déjà fait observer dans l’entablement du propylée semblent indiquer que le propylée et l’hécatonstylon sont du même auteur. Les parties entaillées pour recevoir la charpente révèlent qu’elle était formée par de simples chevrons portant d’un bout dans le mur et de l’autre sur l’entablement; cet ajustement était loin d’offrir aucune garantie de solidité, aussi lors des tremblements de terre de l’an 79, les colonnades furent-elles renversées en dehors par la poussée des chevrons, comme il m’a été facile de m’en convaincre lors des fouilles de 1812, en retrouvant toutes les tuiles du toit entre le banc 7 et les colonnes. L’entaille que l’on voit dans la coupe de l’entablement était destinée à recevoir un coin de bois pour serrer les blocs de pierre et les lier ensemble. Ce procédé qui tend à établir une poussée latérale, lorsque l’appareil n’en donnait aucune, est loin de devoir être imité.

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Appelé, par une perte que tous les amis des arts ont profondément sentie, à continuer le travail qu’avait commencé d’une manière si distinguée l’artiste auquel je succède, je remplirai cette tâche difficile, non pas avec le même talent, mais avec tout le zèle dont je me sens capable. La grande érudition, la finesse d’esprit, qui distinguaient l’auteur de cet ouvrage, lui avaient acquis une réputation méritée et la confiance d’un public éclairé. Ce n’est donc qu’en suivant scrupuleusement la marche qu’il a tracée, en interprétant fidèlement les notes et les dessins qu’il nous a légués, que je crois pouvoir en même temps servir les intérêts des nombreux souscripteurs et remplir les devoirs que je me suis imposés en acceptant ce travail.

Les deux premiers volumes publiés par feu M. Mazois traitent, l’un des Monuments funèbres, 1 autre des Habitations particulières. Cette troisième partie, dont les trois premières livraisons ont paru, contiendra les monuments de Pompéi que l’on pourrait appeler municipaux , c’est-à-dire, ceux qui n appartiennent ni à la religion, ni aux spectacles (i). Ces édifipes n’ayant entre eux aucune ressemblance, ni ce caractère distinct ou cette disposition exclusive qu’offrent les tombeaux, les habitations ou les temples, il ne sera pas toujours facile d’en découvrir la destination ou d’en indiquer l’usage. Il n’est personne qui ne sente cette difficulté. C’est par cette sorte de monuments que je débute dans cet important travail : mon espoir est d’être secondé par les lumières des hommes savants et soutenu par l’indulgence des lecteurs (2).

(1) Voyez l’Introduction de ce volume, où l’auteur a développé les motifs qui l’ont déterminé à suivre un ordre méthodique dans la publication des antiquités de Pompéi. Mazois paraît avoir senti lui-même les difficultés de cette marche, que je ne crois cependant pas devoir interrompre; seulement nous nous proposons de faire paraître, alternativement avec le troisième, volume, les livraisons qui composeront la 4® et dernière partie de cet ouvrage, comprenant les temples et les théâtres. Une suite de planches coloriées y sera jointe comme supplément.

(a) M. le comte de Clarac, conservateur des monuments grecs et romains du Musée royal, connu par ses travaux scientifiques et par une Notice sur des fouilles qu’il a dirigées à Pompéi, où il fit de nombreuses excursions, a bien voulu joindre quelques -notes à cet ouvrage.

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