‹ Les ruines de Pompéi (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

Une courte notice sur feu M. Mazois ne sera pas déplacée dans cet ouvrage; ce sera l’inscription tracée sur le monument qu’il s’éleva lui-même.

François Mazois, né à Lorient, département du Morbihan, le 12 octobre 1783, mourut à Paris le 3i décembre 1826.

Le goût et les premières études de Mazois semblaient le diriger d’abord vers la carrière des armes; mais, à l’âge de i5 ans, à la suite d’une rougeole, il fut affligé d’une surdité qui résista à tous les remèdes , et il renonça à ses premiers projets pour se livrer entièrement à l’architecture , art dans lequel les connaissances préliminaires qu’il avait acquises pour entrer à l’Ecole Polytechnique lui firent faire des progrès rapides.

Admis au nombre des élèves de MM. Percier et Fontaine, il puisa, sous les yeux de ces grands maîtres, les bons principes et le goût qui distinguent si éminemment leur célèbre école. Il perfectionna ensuite ses études sur la terre classique de l’Italie, et s’y acquit la double réputation d’artiste et d’archéologue.

Arrivé à Naples, il y fut chargé de la direction de grands travaux pour l’embellissement de cette capitale, et Mazois sut famé tourner au profit des sciences et des arts les avantages de cette position. Il obtint la faveur que l’Académie de Naples s’était jusqu’alors réservée pour elle seule, d’étudier et de dessiner les précieux monuments de l’antique ville de Pompéi. C’est à son zèle, à son talent, que nous devons la connaissance de ces ruines célèbres et le Recueil que nous avons sous les yeux.

Les restes somptueux de Pestum , ancienne ville des Sybarites , furent également soumis à ses investigations, et nous pouvons espérer que le fruit de ce travail, tout préparé par l’auteur, ne sera pas perdu pour le public. Si tant d’études inspirées par l’intérêt des sciences attestent le zèle et le dévouement de Mazois , un autre travail dont il enrichit la littérature a prouvé son talent et son savoir profond dans la théorie de l’art qu’il professa. Sa description du Palais de Scaurus est digne de l’immortel ouvrage de Barthélemy, dont on croirait lire la suite. L’érudition profonde s’y cache sous l’agrément d’un style remarquable par son élégante correction, et les préceptes de l’architecture , ordinairement si arides, y sont rendus sous une forme propre à répandre dans toutes les classes de la société l’amour de cet art, si étroitement lié au bien-être de notre existence privée.

Mazois avait employé à ces travaux douze années de sa vie et les derniers débris de sa fortune, lorsqu’il vint se fixer à Paris en 1819. Il avait parcouru les pays étrangers pour agrandir ses connaissances, pour enrichir son pays du fruit de ses études; ses services lui obtinrent d’honorables récompenses. Placé dans le conseil des bâtiments civils par un ministre éclairé, il s’y distingua par son savoir, son goût et son activité. Chargé de travaux importants et poursuivant la publication de divers ouvrages scientifiques, la mort vint le ravir à une famille chérie et à ses nombreux amis , au moment où il espérait jouir du fruit de ses études et de ses longues fatigues.

Le deuil profond des hommes les plus distingués dans les sciences et dans les arts, est le plus bel hommage rendu à son mérite : les ouvrages qu’il nous a laissés garantissent à son nom une gloire durable.

PLANCHES XI et XII.

Le monument qui nous occupe ici se trouve placé entre le Propylée et le temple cTIsis. Deux entrées y conduisent; l’une par la rue du temple d’Isis, l’autre par le portique de l’Hécatonstylon. Le plan, figure I, nous fait voir sa disposition simple, composée d’une cour entourée de portiques sur trois faces et de plusieurs chambres sur un de ses côtés. A en juger d’après la délicatesse de ses détails , le précis de son exécution et le genre de ses matériaux , ce petit monument doit appartenir, comme tous ceux qui font partie de cette île, à l’époque grecque ou primitive de la ville de Pompéi, époque qu’il serait peut-être plus juste de désigner sous le nom d’étrusque, et à laquelle se rapportent les anciens restes de Tusculum, le temple de Cori, celui de Vesta à Tivoli, ainsi que plusieurs autres. J’aurai plus tard l’occasion d’entrer dans quelques détails pour mieux préciser le caractère de ces monuments qui ont appartenu à une époque dé la civilisation antérieure à celle des Romains.

Les opinions sur la destination de cet édifice sont variées; les uns en font un tribunal, les autres une école; mais l’opinion la plus généralement reçue et que partage aussi l’auteur de cet ouvrage est que ce monument fut jadis un marché public. Voici ce que je trouve dans les notes de feu M. Mazois : « Ce monument, qu’on dit être des' écoles, n’a rien qui l’annonce. Je crois « que c’est un marché. Le portique servait aux gens qui venaient de la campagne ou dé la marine « vendre leurs fruits ou leurs poissons. Les petites chambres étaient celles du gardien ou de « celui qui présidait à la police du marché. Il y avait des chambres au-dessus de celles-ci, comme « l’indique le trou d’une porte ainsi qu’un fragment d’escalier, et le reste du portique ne portait « que le toit. Dans les colonnes on trouve les traces d’un grand nombre de petits clous qui « ont dû servir à attacher différentes choses. »

Chez les Grecs et les Romains les marchés furent de grandes places d’un carré long, entouré de portiques et de boutiques; Rome en possédait un grand nombre, qu’on appelait généralement forum et dont plusieurs étaient spécialement destinés à la vente de certaines marchandises, comme le marché aux poissons, le marché aux bœufs, le marché aux légumes, etc., etc. Le monument de Pompéi peut bien avoir été un diminutif de ces derniers; sa distribution permet de le croire ; aussi voyons-nous encore à présent cette même disposition généralement conservée dans les marchés de l’Orient qu’on nomme bazars.

Deux piédestaux profilés dans le goût grec (voy. fig. V) sont placés au devant du portique en face de la porte d’entrée. Six marches en pierre, très-étroites, conduisent au haut du plus grand de ces piédestaux, sur lequel se trouve une entaille carrée de six pouces de profondeur sur vingt-deux de large. L’autre piédestal, au devant de celui-ci, est très-usé à sa surface supérieure par une sorte de frottement, comme si on avait pendant long-temps marché dessus (i). C’est pour cela peut-être qu’on a supposé que des orateurs se plaçaient sur ce piédestal pour prononcer des discours au peuple rassemblé alentour. M. Mazois, dans ses notes, a tenté d’expliquer d’une autre manière la destination de ces piédestaux. Il a pensé que l’un servait d’autel et l’autre à porter la statue d’une divinité. Voici ce que je trouve à ce sujet dans ses manuscrits : « L’autel était celui d’une divinité révérée, il était creux (2) et paraissait destiné à rece-

(1) La corniche de ce piédestal a été omise dans la gravure; elle est de même dans le style grec et se compose dun large filet, dun talon et d’une bande.

(2) Je dois faire remarquer ici que le creux ne se trouve pas sur l’autel, mais bien, comme je lai indiqué plus haut, sur le piédestal

que l'auteur suppose avoir porté la statue. ,

«voir des offrandes plutôt que des sacrifices. La statue était sur le piédestal, et l’escalier a servait à monter au piédestal pour parer de festons ou de voiles la statue (i). »

Des auteurs anciens, et notamment Pausanias, Maxime de Tyr et Tertullien, font mention de statues de divinités qu’on habillait ou qu’on parait les jours de fête , comme c’est encore l’usage dans nos églises ; mais je ne sais pas si dans ce cas on eût choisi l’emplacement où se trouvent les piédestaux, et si on n’eût pas plutôt cherché à placer la divinité révérée dans un endroit plus digne et surtout dans un lieu à couvert. « Les trous, dit encore la note de M. Mazois, qui sont au- « dessus de la porte de la rue, m’ont fait penser qu’il doit y avoir une entrée décorée de deux « colonnes. D. Pietro Lavega et D. Pascale pensent qu’il y avait seulement un petit toit au-dessus « de la porte. » Je suis de l’avis de ces Messieurs, car le peu de largeur du trottoir ne me paraît pas permettre l’établissement d’un porche, qui aurait totalement interrompu le passage.

La figure II représente une coupe en élévation sur la largeur du monument. La partie supérieure est restaurée, et l’auteur y a figuré le portique simplement couvert d’un toit. Yitruve (2) dit qu’une terrasse ou galerie régnait au-dessus des portiques des marchés grecs. Cette disposition peut encore avoir existé au-dessus du portique du monument qui nous occupe; mais les restes de, l’escalier, indiqués plus haut, et quelques trous de solives qu’on voit dans le mur latéral à la hauteuï1 de l’architrave, ne paraissent pas avoir été des autorités suffisantes, à M. Mazois, pour essayer une restauration dans l’esprit de la disposition qu’indique Yitruve.

Il me reste encore à parler d’une de ces dispositions originales et ingénieuses dont les anciens se plaisaient à faire usage : c’est une des colonnes du portique, la plus voisine de l’entrée, qui a été transformée en fontaine. La figure III indique la conduite du tuyau qui amenait les eaux de dessous terre, jusqu’à trois pieds au-dessus du sol, en débouchant sur le devant de la colonne, par un de ces ornements si usités, et dont on reconnaît encore les trous de scellement. Les dalles autour de cette colonne-fontaine sont tellement usées, qu’on peut facilement juger de la grande affluence de ceux qui venaient y chercher de l’eau. Cette affluence prouve encore que l’édifice n’a pu servir ni d’école ni de tribunal, parce que ces destinations n’auraient pu admettre un pareil concours.

Quant au décors de ce monument , j.e n’ai remarqué que quelques restes de stuc sur les murs et les colonnes. Les assises de ces dernières sont de différentes hauteurs, liées sans mortier par des tenons, dont les mortaises ont près de 4 pouces de diamètre sur 10 de profondeur.

Les matériaux sont les mêmes que ceux du portique ionique du Propylée, et on peut assigner la même .époque à cet édifice, à en juger par la finesse du travail et le goût recherché de ses détails.

La figure II, planche XII, fait connaître l’état actuel de cette ruine, dont les colonnes sont pour la plupart encore debout, mais je n’ai pu en retrouver les entablements.

(1) Il est très-possible que cet escalier ait eu la destination que suppose Mazois, mais il est aussi à croire que ce n’est pas la seule, et que les marches n’en seraient pas aussi usées s’il n’avait servi qu’à orner de couronnes et de guirlandes la statue, dont la plinthe a pu être encastrée dans la cavité du piédestal; il est probable que cet escalier servait aux criées qui avaient lieu lorsqu’on mettait quelques objets en vente publique, 1 e preeco ou l’huissier qui faisait 1 encan, et vendait sub hasiâ, montait dessus pour être mieux vu et entendu par la foule. On mettait sur l’autel ou le petit piédestal et aux pieds de la statue les objets dont on proclamait la vente; et comme les anciens, surtout dans de petites villes telles que Pompéi, ne faisaient pas de difficultés de charger leurs statues d’une foule de choses et d'accessoires qui y étaient étrangers, il se peut qu’on y appliquât les affiches des ventes, et cette statue, s’il y en avait une, représentait vraisemblablement Mercure, le dieu du commerce. (Note du comte de Ci.abac. )

(a) Yitruve, liv. V. Chap. I.

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