‹ Les ruines de Pompéi (volume 3)Chapitre 4 sur 24 · NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE HISTORIQUE

lois, et demandèrent justice de cet attentat à l'empereur; plusieurs même, quoique blessés, se firent porter en litière jusqu'à Rome pour se plaindre de la mort de leurs frères et de leurs pères. Néron renvoya l'affaire au sénat, qui condamna les habitants de Pompei à n'avoir aucun spectacle pendant dix ans: Regulus et ceux qui avoient pris le plus de part à cette émeute furent exilés".

Cette aventure tragique, qui précéda de vingt ans la destruction de Pompei, est la dernière particularité historique que les auteurs aient rapportée concernant cette ville. Il ne me reste plus, pour achever de la faire connoitre, qu'à parler de sa position, de la nature de son territoire, et de sa dernière catastrophe.

La ville de Ponqjei étoit située, comme je l'ai déjà dit, au fond du golfe appelé le Cratère, formé par le cap de Misène et l'Athéneum ou promontoire de Minerve. Elle étoit assise au bord de la mer, dont elle est aujourd'hui éloignée, mais en fouillant on a retrouvé dans plusieurs endroits des coquilles et le sable du rivage: d'ailleurs on ne peut douter, d'après ce que dit Strabon^ qu'elle n'ait été un port comme Herculanum et Stabia^; avec cette différence pourtant que seule, de toutes les villes de la côte, elle avoit l'avantage d'être placée à l'embouchure d'un petit fleuve navigable qui servoit au transport des marchandises dans l'intérieur du pays. Ce fleuve étoit le Sarnus; il n'est plus aujourd'hui qu'un ruisseau qui, sous le nom de Sarno , coule assez loin de son ancien lit, et va se jeter dans la mer du côté de Stabia : il passoit alors le long de la ville. Pline dit, en parlant de Pompei, qu'on y traverse le Sarnus.

Cette ville, d'après sa position et les renseignements c|ue donnent les découvertes actuelles, ne devoit avoir que trois voies principales: la première, retrouvée vers la partie occidentale de la ville, conduisoit à Naples le long de la mer, en passant par Oplonte, Retina, etHerculanum; la seconde devoit joindre la voie Popilienne à Nola; la troisième traversoit le Sarnus, et se divisoit ensuite en deux branches, dont la principale conduisoit à Nocera, l'autre menoit à Stabia.

La ville étoit bâtie sur une élévation isolée formée par la lave, et qu'on peut même regarder comme une ancienne bouche de volcan, semblable à plusieurs autres que l'on voit au pied du Vésuve ; car ce pays a été bouleversé par les feux souterrains antérieurement à toutes les époques connues.

(1) Tacit .innal. lib. XIV. — 17. (3) Dissert. Isagog. Pars I. cap. 5.

(2) Strab. lib. V.

SUR LA VILLE DE POMPEL t3 Selon Diodore de Sicile, cette partie de la Campanie reçtit le nom de champs Phlégréeiis , des feux que le Vésuve lançait autrefois comme HEtna, et dont il reste encore, û'\t-\\, des traces par tout le pajsK Strabon dit aussi : Le terrain aux environs paraît être de cendre, et les vallons caverneux sont pleins de pierres qu'on croirait à leur couleur noire avoir été brûlées par le feu, tellement qu'on peut conjecturer que dans t antiquité ce pnjs eut quelque volcan qui s'est éteint faute d'aliments"^. Le même auteur attribue la fertilité des campagnes voisines aux cendres volcaniques dont le sol est presque tout composé. Enfin Vitruve, en parlant de la pouzzolane, attribue encore ses propriétés à l'effet des feux cachés qui brûlent sous cette contrée'.

Ainsi donc, assise sur un vaste rocher, au bord d'une mer célèbre par la beauté de ses rivages, à l'entrée d'une plaine fertile, dans le voisinage d'un fleuve navigable, Pompei offroit à la fois une position militaire, une place de commerce, et un lieu de délices : aussi ses environs, jusqu'au sommet du Vésuve, étoient couverts d'habitations et de maisons de plaisance. La côte jusqu'à Naples étoit tellement ornée de villages, de jardins et d'édifices, que le livage du golfe offroit l'image d'une seule ville, et le concours prodigieux d'étrangers, qui venoient dans ces lieux chercher le repos et la santé, devoit, en y répandant un mouvement continuel, donner de la vie à ce tableau, et lui prêter de nouveaux charmes. Aujourd'hui même que ses bords, souvent ravagés par les laves et presque déserts, sont privés de tout ce qui les ornoit alors, le seul spectacle de la nature suffit pour en fane un des plus beaux endroits de l'univers.

Mais si les avantages que Pompei retiroit de sa position étoient grands, ils étoient achetés au prix d'un fléau commun à toutes les villes de cette côte, et qui afflige encore de temps à autre les cités modernes qui les ont remplacées; ce sont les fréquents tremblements de terre. Sénèque nous a conservé le souvenir de l'un d'eux, qui précéda de seize années la grande éruption: il eut lieu le i6 février de l'an 63; il renversa une grande partie de la ville de Pompei, et il endommagea beaucoup celle d'Herculanura : un troupeau de six cents moutons fut étouffé; des statues se fendirent, et plusieurs personnes perdirent la raison4. L'année suivante, il en survint un autre pendant que Néron chantoit sur le théâtre de Naples, qui s'écroula aussitôt quel'empereurenfutsortiS.Cessecousses, présages ordinaires d'une éruption prochaine, durent se répéter de loin à loin jusqu'au a3 août de l'an 79,

(, ) Diod. Sic. lib. IV. (4) Senec. Quesl. n.tur. 11b. VI, cap. i.

(a)Strab. Hb. V. ( 5 ) T.-,cit. Ann. lib. XV. 3.i

(3) Vitr. lib. II, cap. 6. '

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jour auquel arriva la première éruption connue du Vésuve. Pline, dans deux de ses lettres à Tacite, nous en a laissé une description, dont je transcris les passages suivants, qui formeront le morceau le plus intéressant de cette notice.

<■ — Mon oncle étoit à Misène où il commandoit la flotte. Le vingt-troi- <• sième d'août , environ une heure après midi , ma mère lavertit qu'il parois- « soit un nuage d'une grandeur et d'une figure extraordinaires. . . II se lève, « et monte en un lieu d'où il pouvoit aisément observer ce prodige; il étoit « difficile de discerner de loin de quelle montagne ce nuage sortoit. L'évè- « nement a découvert depuis que c'étoit du mont Vésuve. Sa figure approchoi t " de celle d'un arbre, et d'un pin plus que d'aucun autre; car, après s'être ' élevé fort haut en forme de tronc, il étendoit une espèce de branches. Je « m'imagine qu'un vent souterrain le poussoit d'abord avec impétuosité et « le soutenoit; mais soit que l'impression diminuât peu à peu, soit que ce " nuage fût affaissé par son propre poids, on le voyoit se dilater et se - répandre : il paroissoit tantôt blanc, tantôt noirâtre, et tantôt de diverses couleurs, selon qu'il étoit plus chargé ou de cendre ou de terre. Ce prodige surjîrit mon oncle , qui étoit très savant, et il le crut digne d'être examiné de plus près: il commande qu'on appareille sa liburne (vaisseau léger), et me laisse la liberté de le suivre. Je lui répondis que j'aimois mieux étudier, et par hasard il m'avoit lui-même donné quelque chose à écrire. Il sortoit de chez lui, ses tablettes à la main, lorsque les troupes de la flotte , qui étoit à Retina , effrayées par la grandeur du danger ( car ce bourg est précisément au pied du Vésuve, et l'on ne s'en pouvoit sauver que par mer), vinrent le conjurer de vouloir bien les garantir d'un si affreux péril. Il ne changea pas de dessein, et poursuivit avec un courage héroïque ce qu'il n'avoit d'abord entrepris que par simple curiosité. Il fait venir des galères, monte lui-même dessus, et part dans le dessein de voir quel secours on pourroit donner, non seulement à Retina, mais à tous les autres bourgs de cette côte qui sont en grand nombre à cause de sa beauté. Il se presse d'arriver au lieu d'où tout le monde fuit, et où le péril paroissoit plus grand; mais avec une telle liberté d'esprit, qu'à mesure qu'il apercevoit quelque mouvement, ou quelque figure extraordinaire dans ce prodige, il faisoit ses observations, et les dictoit. Déjà sur ses vaisseaux voloit la cendre, plus épaisse et plus chaude à mesure qu'ils approchoient; déjà tomboient autour d'eux des pierres calcinées et des cailloux tout noirs, tout brûlés, tout pulvérisés par la violence du feu; déjà la mer sembloit

SUR LA VILLE DE POMPEL i5 refluer, et le rivage devenir inaccessible par des morceaux entiers de montagne dont il étoit couvert, lorsqu'après s'être arrêté quelques moments, incertain s'il retourneroit, il dit à son pilote, qui lui conseilloit de gagner la mer: La fortune favorise le courage; tournez du côté de Pomponianus.

« Pomponianus étoit à Stabia en un endroit séparé par un petit golfe, que forme insensiblement la mer sur ces rivages qui se courbent: là, à la vue du péril qui étoit encore éloigné, mais qui sembloit s'approcher toujours , il avoit retiré tous ses meubles dans ses vaisseaux , et n'attendoit pour s'éloigner qu'un vent moins contraire. Mon oncle, à qui ce même vent avoit été très-favorable, l'aborde, le trouve tout tremblant, l'embrasse, le rassure, l'encourage, et, pour dissiper par sa sécurité la crainte de son ami, il se fait porter au bain; après s'être baigné, il se met à table, et soupe avec toute sa gaité, ou (ce qui n'est pas moins grand) avec toutes les apparences de sa gaité ordinaire.

« Cependant on voyoit luire de plusieurs endroits du mont Vésuve de grandes flammes et des embrasements dont les ténèbres augmentoient l'éclat. Mon oncle, pour rassurer ceux qui l'accompagnoient , leur disoit que ce qu'ils voyoient brûler c'étoient des villages que les paysans alarmés avoient abandonnés, et qui étoient demeurés sans secours.

. Enfin, la cour par où l'on entroit dans son appartement comraençoit à se remplir si fort de cendre, que, pour peu qu'il eût resté plus long-temps, il ne lui auroit plus été libre de sortir... Il sort, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avoient veillé; ils tiennent conseil, et délibèrent s'ils se renfermeront dans la maison ou s'ils tiendront la campagne ; car les maisons étoient tellement ébranlées par les fréquents tremblements de terre, que l'on auroit dit qu'elles étoient arrachées de leurs fondements, et jetées tantôt d'un coté, tantôt de l'autre, et puis remises à leurs places. Hors de la ville, la chute des pierres, quoique légères et desséchés par le feu, étoit à craindre. Entre ces périls on choisit la rase campagne.

. Ils sortent donc, et se couvrent la tète d'oreillers attachés avec des mouchoirs : ce fut toute la précaution qu'ils prirent contre ce qui tomboit d'en haut. Le jour recommençoit ailleurs; mais dans le lieu où ils étoient continuoit une nuit, la plus sombre et la plus affreuse de toutes les nuits, et qui n'étoit un peu dissipée que par la lueur d'un grand nombre de flambeaux et d'autres lumières. On trouva bon de s'approcher du rivage, et d'examiner de près ce que la mer permettoit de tenter; mais on la trouva

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encore fort grosse et fort agitée d'un vent contraire. . . Bientôt des flammes qui parurent plus grandes, et une odeur de soufre qui annonçoit leur approche, mirent tout le monde en fuite: mon oncle se lève appuyé sur deux valets, et dans le moment tombe mort. •

Pline raconte dans une autre lettre ce qui lui arriva à lui-même.

. Pendant plusieurs jours un tremblement de terre s'étoit fait sentir, et nous avoit d'autant moins étonnés que les bourgades et même les villes de la Campanie y sont fort sujettes; il redoubla pendant cette nuit avec tant de violence, qu'on eût dit que tout étoit, non pas agité, mais renversé. Ma mère entra brusquement dans ma chambre, et trouva que je me levois dans le dessein de l'éveiller, si elle eût été endormie. Nous nous asseyons dans la cour, qui ne sépare le bâtiment d'avec Ja mer que par un fort petit espace... Il étoit déjà sept heures du matin , et il ne paroissoit encore qu'une lumière foible, comme une espèce de crépuscule. Alors les bâtiments furent ébranlés par de si fortes secousses, qu'il n'y eut plus de sûreté à demeurçr dans un lieu, à la vérité découvert, mais fort étroit. Nous prenons le parti de quitter la ville. Le peuple épouvanté nous suit en foule, nous presse, nous pousse; et, ce qui dans la frayeur tient lieu de prudence, chacun ne croit rien de plus sûr que ce qu'il voit faire aux autres. Après que nous fûmes sortis de la ville, nous nous arrêtons; et là, nouveaux prodiges, nouvelles frayeurs. Les voitures que nous avions emmenées avec nous étoient à tout moment si agitées, quoiqu'en pleine campagne, qu'on ne pouvoit, même en les appuyant avec de grosses pierres, les arrêter en une place. La mer sembloit se renverser sur elle-même, et être comme chassée du rivage par l'ébranlement de la terre. Le rivage en effet étoit devenu plus spacieux, et se trouvoit rempli de différents poissons demeurés à sec sur le sable. A l'opposite, une nue noire et horrible, crevée par des feux qui s'élançoient en serpentant, s'ouvroit et laissoit échapper de longues fusées semblables à des éclai rs , mais qui étoient beaucoup plus grandes. . . Presque aussitôt la nue tombe à terre et couvre les mers; elle déroboit à nos yeux l'ile de Caprée qu'elle enveloppoit , et nous faisoit perdre de vue le promontoire de Misène.

■ La cendre commençoit à tomber sur nous en petite quantité ; je tourne la tête, et j'aperçois derrière nous une épaisse fumée qui nous suivoit en se répandant sur la terre comme un torrent. Pendant que nous voyons encore, quittons le grand chemin, dis-je à ma mère, de peur qu'en le sui-

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