MURS DE LA VILLE
Les plus anciens monuments d’une ville sont ordinairement ses murailles; car le premier besoin des hommes qui s’y rassemblèrent dans l’origine, étant d’y trouver la sécurité, ils durent réunir leurs efforts pour élever autour d’eux quelque enceinte capable de défendre leur cité naissante. La solidité qu’ils donnèrent nécessairement à ces constructions, et le soin que l’on eut pendant un grand nombre de siècles d en prévenir la ruine , ont servi à prolonger leur existence. Aussi nous reste-t-il encore des antiquités de ce genre qui remontent au-delà de toutes les époques connues : tels sont ces murs, dits Cyclopéens, que l’on retrouve en Italie, en Grèce, et dans l’Asie mineure. Les murailles de Poinpei n’appartiennent pas à des temps aussi reculés; mais elles ne laissent pas d’être d’une haute antiquité, et de mériter notre attention. Ce qui en a
été découvert entoure presque toute la ville, sans former aucun angle prononcé'; cette particularité est remarquable, parceque c’étoit en effet un principe de fortification, chez les anciens, d’éviter les angles aigus, qui. selon Vitruve [lib. I, c. 5), favorisoient plus l’assaillant que l’assiégé. I,es portes sont placées en retraite des murs, de manière qu’il étoit facile d’en défendre l’accès.
Ces murailles (pl. XII) ne sont point seulement composées d’un mur d’enceinte garni de tours, comme dans la plupart des villes antiques dont les ruines subsistent encore, mais on y a joint cette espèce de fortification que Vitruve décrit sous le nom àagger, et dont il vante beaucoup l’utilité « Si aux murs et aux tours, dit-il, on ajoute des aggers (remparts), cela rend la a place plus forte; parceque ni les béliers, ni les mines, ni les autres macbines, ne peuvent en- « dommager cette sorte d’ouvrages. Lorsqu’on veut élever un agger, dit encore le même auteur, « il faut commencer par creuser un fossé aussi large et aussi profond qu’il est possible; descendre « ensuite les fondations des murs jusqu’au fond de ce fossé, et avoir soin de donner à la con- 8 struction une force telle qu’elle puisse supporter la poussée des terres; de plus, on doit fonder « un autre mur du côté intérieur, mais à une grande distance du premier, de manière que sur « la longueur de ^agger (ou terre-plein compris entre ces deux murs) les cohortes puissent corn- « battre comme rangées en bataille. » [Fitr., lib. I, c. 5.)
L’enceinte de Pompei, dans la partie découverte au nord et à l’occident de la ville, étoit construite selon ces principes; mais les vestiges que l’on trouve encore des anciennes murailles au sud montrent que l’on n’y avoil point fait partout usage à'aggers. Il paroît que, conformément à ce que recommande Vitruve, ou n’avoit employé ce moyen de défense que dans les endroits qui offroient quelque facilité pour l’approche des machines.
Les remparts de Pompei étoient donc formés généralement d’un terre-plein terrassé et d’un contre-mur. Ils avoient quatorze pieds de largeur, et l’on y montoit 2>ar des escaliers assez spacieux jîour laisser passage à jjlusieurs soldats de front (j)l. XII, fig. i ). Ils sont soutenus du côté de la ville, ainsi que du côté de la campagne, par un mur en ^lierres de taille. Le mur extérieur devoit avoir environ vingt-cinq pieds d’élévation; celui de l'intérieur suiq^assoit le rempart en hauteur d’environ huit jiieds (fig. IV). L’un et l’autre sont construits en pij)erno‘, à l’exception des quatre ou cinq premières assises du mur extérieur, qui sont en pierres de roche, ou travertin grossier. Toutes les pierres en sont parfaitement bien jointes, mais sans mortier : le mortier est en effet peu nécessaire dans les constructions faites avec des matériaux d’un grand échantillon. Ce mur extérieur est partout jdus ou moins incliné vers le rempart; les premières assises, dont nous venons de parler, n’ont pas cette inclinaison; elles sont en retraite l’une sur l’autre. La construction n’est point appareillée comme Xisodomon ordinaire des Grecs mais plutôt comme les murs étrusques que l’on voit encore à Cortone, Fiesole, Volterra, et autres lieux de l’ancienne Étrurie, c’est-à-dire que les joints verticaux sont inclinés sur les lits on joints horizontaux, en sorte que le pavement, ou surface extérieure de chaque pierre, présente la figure d’un trapèze, au lieu d’un parallélogramme <. Quelques pierres même, surtout dans les premières assises, sont entaillées et
(i) Lorsque je publiai les premières livraisons de ce volume , les fouilles autour de la ville n’avoient pas encore été entreprises. Les murailles ii’étoient point visibles; mais on en suivoit seulement les indices par les mouvements du terrain et quelques débris : en conséquence , le périmètre de la ville, que je donne avec la notice historique ( pl. II ), n’est point d’uiie esactîtude rigoureuse. Les nouvelles découvertes me mettront à même d’en tracer une figure plus exacte dans le grand plan général qui doit terminer l’ouvrage.
(a) Espèce de lave. (Voyez page a i de ce volume.)
(3) Isodomon, construction k assises égales. {Vitr. lib. Il, cap. 8.1
(4) Cette construction étoit aussi employée par les Grecs dans leurs fortifications. M. Cokerell, architecte anglois, en a observé un grand nombre d’exemples, et particulièrement dans les ruines de Messine, de Platée et de Chéronée.
encastrées I une dans l’autre, de manière à se maintenir mutuellement (fig. IV). Comme cette façon de construire remonte à une haute antiquité, et qu’elle semble immédiatement avoir suivi les constructions pélasgiques, ou cyclopéennes , dont elle conserve quelques traces, on peut conjecturer que la partie des murs de Pompei, bâtie ainsi, est un ouvrage des Osques, ou au moins des premières colonies grecques qui vinrent s’établir dans la Campanie. Cette opinion semble d’autant plus probable, que certains caractères isolés, gravés sur un grand nombre de pierres, et qui seivoieiit de marque , soit aux ouvriers , soit aux personnes préposées aux travaux , présentent des lettres osques, ou appartenant au plus ancien alphabet grec ■ ( pl. XIII. )
Ces murailles sont dans un grand désordre. Il est impossible de l’attribuer uniquement aux tremblements de terre qui précédèrent et accompagnèrent l’éruption de 79; aussi je pense que Pompei a dû être démantelée plusieurs fois ’, comme le prouvent les brèches et les réparations diverses que l’on remarque dans la partie des murs découverte dernièrement. Il paroit même que ces fortifications iiétoient plus regardées depuis long-temps comme nécessaires, puisque, du côté où étoit le port, les habitations sont bâties sur les murs que l’on a, en plusieurs endroits, abattus à cet effet ^
Les réparations faites aux remparts ont le caractère de la précipitation, et datent d’une époque beaucoup plus récente que la construction des murailles ‘. Elles consistent en maçonnerie, de fespèce appelée par les anciens opm incertum, composée de petits moellons placés irrégulièrement et à bain de mortier. (Pl. XII, fig. IV. )
Les deux murs étoîeut crénelés de manière que, vus du côté de la campagne, ils présentoient I apparence dune double enceinte de remparts. Les créneaux du mur intérieur n’étoient, dans certains endroits, qu’un simple couronnement, sans autre utilité que de donner aux fortifications un aspect plus formidable. Cependant, si l'on avait fait des recherches plus étendues, on eût peut-être reconnu que ce mur intérieur étoit presque partout le véritable mur d’enceinte de la ville, et qu’il servoit de seconde défense en arrière de Xagger.
Les nierions qui séparent les créneaux sont fiiits d’une manière ingénieuse (pl. XII, fig. V) . ils forment un petit retour en-dedans du rempart, en sorte que le combattant, en défendant
(i) La première de ces lettres, en commençant par le haut de la colonne à gauche, est un cappa grec à rebours; la seconde est un rho renversé; la troisième est \xnphi osque; la quatrième est un digamma colique; k cinquième ne ressemble à aucune lettre connue; la sixième est un béta grec, renversé. Celte lettre appartient aussi à la langue osque, et à tous les idiomes italiques. Les trois premières figures de la colonne de droite sont des sigles dont k signification ne m’est point connue; k lettre suivante est un Tétrusque. La cinquième est un thêta grec, ou plutôt le signe aspiratif ( 1’/*) étrusque. La sixième est encore un sigle dont j’ignore la signification. On voit plusieurs autres lettres osques vers k porte du Sarniis.
(a) Ce fut sans doute une des principales conditions que Sylladut imposer aux habitants de Pompei, en leur accordant la paix, et lorsqu’il établit une colonie dans le territoire de cette ville.
(3) La longue paix dont l’Italie jouit, sous le règne d’Auguste et de ses premiers successeurs , rendit inutiles les fortifications de la plupart des villes delà côte. Aussi c’est probablement à cette époque que l’on démolit celles de Pompei, vers le port, pour y bâtir les belles maisons à plusieurs étages que l'on y voit encore aujourd’hui.
(4) On peut, sans craindre de faire une conjecture hasardée, placer l’époque de ces réparations vers Tan 703 de Rome, au commencement de la guerre civile entre César et Pompée. On voit par les Commentaires du premier ( ûWf. lib. /),et k correspondance de
acéron avec Atticus ( /tô. VU etVIlF), que toute l’Italie méridionale fut en armes. La plupart des villes de k Campanie eurent des garnisons, ce qui obligea à mettre leurs murailles en bon état. Cicéron insiste dans la première de ses lettres à Pompée {Ub. I Jll) pour que l’on défende les villes de cette côte, où üjr a, dit-il, des places excellentes, etqid peuvent offrir de grands secours; or Pompei devoit être de ce nombre, puisque cétoitun des principaux ports de la Caropagnie; et il yaapparence que ces fortifications furent à cette occasion remises en état de défense. Cela est dautant plus probable, que César, après la fuite de Pompée, y plaça une garnison de trois cohortes; chose qu’il n’auroit point eu besoin de faire, si c’eût été une ville ouverte. ( Cicer. ad Attic. lib. X, e.pist. 16. )
Nous pouvons donc, je crois, conclure de ce qui est rapporté dans cette note et les précédentes que les fortifications de Pompei, démantelées par Sylla à k fin de la guerre sociale, furent réparées à la hâte pendant la guerre civile Tan de Rome yoS, et enfin abandonnées sous k fin du règne d’Auguste ou sous ses premiers successeurs.
36 explication DES PLANCHES
l’embrasure du créneau, se trouvoit couvert à gauche par un mnr qui le déroboit à la vue de l’ennenii, et le mettoit à l’abri des dards et des projectiles : c’étoit comme un bouclier derrière lequel il se retiroit dès qu’il avoit lancé ses traits sur les assaillants. La fig. IV représente exactement les murs qui accompagnent la dernière poterne près de la tête du canal souterrain du Sarno; seulement les créneaux se voient plus bas vers la porte déjà donnée. Le terre-plein a une légère inclinaison pour l’écoulement des eaux qui étoient jetées à l’extérieur par des gouttières en pierre. (Fig. VI.)
Au-dessus de la 11g. V on a donné quelques noms latins et grecs gravés grossièrement sur le mur de Vagger'.
J’ai remarqué aussi de distance en distance des nombres légèrement gravés sur le contre-mur du rempart XXI, XXII, etc. ; XXXI, XXXIV, etc. ; mais ils sont si peu apparents, qu’il est impossible de présumer qu’ils pussent servir à aucun usage militaire. Ce sont sans doute des numéros tracés par les appareilleurs pendant la construction pour un motif qu’il est difficile de deviner.
Les tours { pl. XII et XIII) ne paroissent point d’une aussi haute antiquité que les murailles en pierres de taille elles sont construites en petits moellons de tuf, recouverts d’un stuc qui présente, sur les côtés de la tour, une décoration en refends, tandis que le devant est entièrement lisse^ (pl. XIII, fig. II). Leur forme est quadrangulaire, et non ronde, comme le recommande Vitruve : a Les tours, dit cet auteur, doivent être circulaires ou polygones; celles qui sont carrées « ue peuvent guère résister aux machines, car l’effort du bélier en a bientôt rompu les angles; cc tandis que dans les tours de figure ronde, il ne fait que pousser vers le centre les pierres taillées « en forme de coin, et ue sauroit les désunir. « {IJb. I, cap. 5.)
Ces tours, qui servent en même temps de poterne, sont placées à des distances inégales les unes des autres. Vitruve recommande de ue point laisser entre elles plus d’une portée de trait, afin, dit-il, qu’elles puissent se défendre mutuellement, si l’ennemi venoit à tenter de les prendre d’assaut. Ce principe a été observé dans celles qui se voient près de la porte occidentale; elles ne sont espacées que de quatre-vingt-seize pas ; distance que l’on peut présumer être un peu moindre de la portée d’un trait d’archer^; mais, vers le nord de la ville, j’ai compté entre celles qui restent deux cent trois et quatre cent quatre-vingt-dix pas; éloignement excessif, motivé probablement par la nature du terrain facile à défendre, et trop escarpé pour craindre l’approche des machines. Toutes les tours que l’on a découvertes à Pompei sont semblables et composées de plusieurs plans; savoir (pl. XII) -.
(i) Le premier lambda du mot AoLLi», loüia, est barré, ainsi que celui du mot : c’est un vice de conformation dans la lettre-
ce qu’il n’est pas rare de rencontrer dans les inscriptions gravées avec peu de soin. L’orthographe du dernier mot est défectueuse- on a écrit pour yeXiJiSv, hirondelle.
(a) Les anciens attribuoient l’invention des murailles à Thrason, et celle des tours aux Cyclopes ou aux Tyrinthiens ( Plin lié VI cap. 56). Quelque douteuses que puissent être ces origines , on ne peut s’empêcher d’en déduire que l’invention des tours n’ait été postérieure à celle des murailles, qui dans les premiers temps en étoient dépourvues. Or les tours de Pompei n’ont été co''- ..juc ag-temps après les murs dont elles complètent la défense; ce qui semble prouver que les murailles de cette ville, élevées selon les plus anciens principes , remontent à une haute antiquité.
Les plus anciennes fortifications grecques, telles que les murailles de Tyrinthe et de Mycène, n’ont point de tours. Dans des villes d’une antiquité moins reculée, telles qu’Orchoraène en Béotie , Daulis et autres vÜles de la Phocide, on voit des tours , mais éparses et peu saillantes. Enfin ce n’est que dans les fortifications du beau temps de la Grèce, comme à Platée, à Mantinée, et à Messène, qu’on observe des tours d’une saillie bien prononcée et à-peu-près également espacées.
(3) La construction de ces tours indique qu’elles datent du même temps que les réparations faites aux murailles.
(4) Ce sont des pas ordinaires tle deux pieds et demi ; ce qui donne environ deux cent trente pieds pour distance entre chacune des tours. M. Cokerell, architecte anglois, qui a recueilli d’intéressantes observations sur les fortifications des vÜles grecques, a remarqué que les tours n’y sont distantes entre elles que de cent cinqui ute à deux cents pieds; ainsi l’on peut présumer que la portée ordinaire de l’arc n’excédoit pas deux cent cinquante à trois cents pieds, c’est-à-dire un peu moins de la demi-porfée d’un de nos fusils de munition.
1° La plateforme supérieure;
2° Un étage en niveau du rempart voûté et garni de meurtrières (fig. I);
3 Un autre semblable placé au-dessous (fig- II); et enfin la sortie de la poterne (fig- III), au niveau du pomœrium Ces étages communiquent entre eux par des escaliers ou des rampes douces. (PI. XIII, fig. I.)
Il paroit que la ville navoit pas de fosses, du moins du côté où l’on a fouillé; car les murs en cet endroit étoient assis sur un terrain escarpé. Ces fortifications qui, de nos jours, ne seroient pas même suffisantes pour une légère défense de quelques heures, dévoient être, quand on les éleva, parfaitement en rapport avec les moyens d’attaque en usage à cette époque, et par conséquent elles avoieut atteint le même but que nous nous proposons aujourd’hui, en construisant les immenses ouvrages qui entourent nos places modernes. Cette réflexion doit empêcher de mépriser ces travaux militaires exécutés sur d’autres principes que les nôtres, mais peut-être avec autant dart et de succès’. La fig. II de la pl. XIII représente la restauration d’une tour. L’entablement qui couronne la partie au-dessus de l’escalier étoit en stuc (pl. XII, fig. VII). Je l’ai retrouvé dans les débris. Du reste, je n’ai eu besoin de rien conjecturer; tous les éléments dont se compose cette restauration existent encore. Dans la coupe du terre-plein, on aperçoit la construction des murs de revêtement indiquée par des ligues ponctuées. Je me suis servi, pour la restauration, de la première tour vers la porte, déjà donnée pl. XI, parceque les détails en sont mieux conservés. Elle n’est pas exactement semblable en tout à celle de la planche précédente, que l’on voit dans son état de ruine; mais la disposition est absolument la même.