DES TOMBEAUX
La vénération pour la mémoire des morts devait être un des premiers points de la morale dans la religion païenne, qui peut être regardée comme le culte des mânes, puisque ses dieux n’étaieiit pour la plupart que des hommes divinisés après une vie utile ou glorieuse. Aussi ne doit-on pas s’étonner de cette quantité de monuments funèbres que nous ont laissés les anciens , ni du soin qu’ils apportaient à les décorer et à les rendre durables : les ombres de leurs parents, de leurs amis, étaient pour eux autant de divinités familières; ils leur élevaient des tombeaux qu’ils regardaient comme leurs temples; à l’entour, ils dressaient des autels où l’on déposait des fleurs, des fruits, et toutes sortes d’offrandes. La loi des Douze Tables défendit cette espèce d’adoration; mais comme ces excès naissaient de la nature même de la religion, ils ne tardèrent pas à reparaitre, et la loi finit par être oubliée.
C’était principalement le long des chemins, ou près des lieux consacrés aux exercices publics, que les anciens aimaient à placer les tombeaux : ici la voie dans les parties déjà découvertes en offre plusieurs.
Les premiers que l’on rencontre (voyez au bas de la pl. III) sont ceux de la famille Arria, élevés en face de la Maison de Campagne : ils sont placés sur une espèce de soubassement continu (pl. IV, fig. ni), qui sert de mur de soutènement au terrain consacré à la sépulture de cette famille. Près du mur d’enceinte, à gauche, on voit d’abord deux petites bornes d’une figure particulière, formées de deux anciens fragments de marbre, qui indiquent les tombes d’un fils et d’une fille d’Arrius Diomédès, selon les inscriptions qu’elles portent (fig. ii, fig. m); une autre inscription (fig. iv) est placée sous un petit mur qui semble séparer ces monuments des autres. Vient ensuite le tombeau d’Arrius Diomédès lui-même; il est construit en moellons revêtus de stuc : la figure i le représente dans son état actuel ; je l’ai développé plus en grand dans la figure v.
et j’en ai restauré le fronton, qui est dégradé. On voit au-dessous (fig. vi) le détail du chapiteau et de la corniche. L’inscription (fig. vu) gravée sur une table de marbre, incrustée au-dessus des faisceaux, a fait penser que ce lieu était le siège de la colonie romaine envoyée à Pompei, et elle a été rendue ainsi; Marcus Arrius libertüs Diomedes Sibi, Suis, Memoriæ, magister PAGi Aügustæ felicis Suburbani ; M. Arrius, affranchi de Diomedes, maître du bourg d'Augusta Félix, près la ville, aux siens et à lui-même. A côté est un autre monument en forme de niche et sans inscription : je l’ai dessiné plus en grand ; la figure viii eu représente l’élévation , et la figure IX, la coupe.
Plus loin, à l’endroit où la voie reparaît, l’on trouve à gauche un tombeau marqué C sur le plan ( pl. III) ; il est construit en grosses pierres de l’espèce appelée Piperno, ce qui correspond au Peperino de Rome; il est revêtu de stuc: la face principale est décorée par quatre pilastres que traversait une inscription (pl. V, fig. i); la face latérale n’a que trois pilastres, entre lesquels sont attachées des guirlandes (fig. ir) ; j’en ai donné le détail en grand dans le frontispice de cette première partie. Les pilastres ne retournent point à angle droit sur le mur dans lequel ils sont engagés (fig. iii); c'est une pratique que les anciens observaient ordinairement dans leurs ouvrages en stuc pour donner plus de force aux arêtes. Le soubassement, dont je donne ici le détail (fig. iv), est de pierre sans aucun revêtement.
A côté est un petit mur d’enceinte en reticulatum, marqué D sur le plan (pl. III), qui servait à enclore une sépulture (pl. V, fig. 1). Deux autels de ceux appelés acerrœ, que l’on plaçait auprès des tombeaux , forment au milieu une espèce d’entrée fort étroite , fermée par une amphore. J’ignore si ce vase a été placé là anciennement, ou s’il y a été mis depuis les fouilles. J’ai donné le détail en grand de la face d’un de ces autels dans le frontispice (pl. I); on le voit au-dessus du fragment dorique. La face latérale n’est point ornée (pl. V, fig. v).
Divers soubassements de tombeaux ruinés, marqués E,F, G, H, sur le plan (pl. TII), sont encore placés du même côté gauche de la voie; comme ils n’offrent absolument rien d’intéressant, je n’en donnerai point les détails, et je renvoie à la vue de l’entrée de la ville (pl - II) où l’on en pourra prendre une idée suffisante. On voit cependant autour d’eux des fragments qui leur ont appartenu, mais il est impossible de reconnaître duquel de ces édifices ils ont fait partie; j’en ai placé quelques-uns dans le frontispice. Ce que les autres offrent de plus remarquable est un entablement dont j’ai réuni les parties éparses (pl. VI): le chapiteau en est un peu bizarre, mais dans les monuments funèbres les anciens se permettaient souvent des licences qu’ils se gardaient de prendre ailleurs; la frise a quelque chose de particulier; les feuilles et l’enroulement, quoique d’un travail assez fin, se rapprochent, par la forme, des ouvrages faits au temps de la décadence de l’art : cette similitude singulière existe aussi dans quelques monuments des belles époques de la Grèce.
La planche VII représente une coupe générale sur la chaussée ; elle montre tous les monuments dont la voie est décorée du côté droit. Auprès de la porte l’on voit d’abord un petit Ædicula, marqué I (pl. III et pl. VII), consacré sans doute à quelqu’une de ces divinités qui présidaient aux chemins, et que les anciens appelaient Fioles dii : il était orné de peintures aujourd’hui détruites. Dans la niche du fond on avait représenté la figure de la divinité, et en face était une pierre cubique qui servait d’autel pour y déposer des fleurs, des fruits, brûler des parfums, ou sacrifier de petits oiseaux. J’ai vu briser cette pierre par un ouvrier ignorant, afin d’en employer
(i) Le signe I, qui ne ressemble précisément à aucune lettre, a été pris jusqu’ici pour un 3; et, dans cette hypothèse, il faudrait traduire ; Marcus Arrius , Diomedes, affranchi de Caja , etc. D’autres savants lisent , primus libertüs. La diversité de leurs opinions m’a déterminé à abandonner au lecteur l'interprétation de ce signe.
les morceaux à quelques réparations. De chaque côté de YÆdicula, intérieurement et extérieurement, on avait placé de petits bancs de pierre, à l’usage des voyageurs qui s’arrêtaient en cet endroit pour remplir des devoirs religieux.
Après ce petit édifice est un banc demi-circulaire, marqué K (pl. III et pl. VH), dont les deux extrémités sont terminées chacune par une griffe de lion, ailée. Au milieu de l’hémicycle est un encadrement placé sur l’appui , qui contenait autrefois une inscription : j’en donne le détail plus en grand (pl. VII, fig. i); il est construit en Piperno.
Ce banc est suivi d’un reste de tombeau, marqué L (pl. III et VII), dont le soubassement est construit en grosses pierres; le revêtement de la partie supérieure n’existe plus, on en voit seulement le noyau , qui est en petites pierres de tuf et en scories volcaniques : les moulures du soubassement sont en travertin et d’un rapport assez heureux (fig. ii).
L’hémicycle, marqué M (pl. III et VII), appartient à la sépulture de la prêtresse Mamia, comme l’indique l’inscription qu’il porte : j’ai placé dans le frontispice (pl. I) le détail en grand d’une de ses extrémités. Au pied de ce banc est une petite borne portant le décret des décurions relatif au terrain accordé pour la sépulture de Mamia (fig. iii). Le tombeau de cette prêtresse, marqué N (pl. III et VII), n’est accessible que du côté du sepidcretum; on y parvient par un escalier en rampe douce. Cet édifice est décoré de colonnes engagées (pl.VIII, fig. i); il est entouré d’un appui formé de petites arcades; l’intérieur (fig. 11) est orné de niches et de peintures : au milieu est un massif qui sans doute portait l’urne contenant les cendres de Mamia, et non la voûte, comme quelques personnes l’ont cru. J’ai hasardé de restaurer ce monument (pl. IX) pour donner une idée de ce qu’il pouvait être primitivement, et j’ai tâché de conserver dans cette restauration le caractère qui distingue particulièrement l’architecture de Pompei. Ce tombeau est construit en moellons, les colonnes sont en briques (fig. i), le tout revêtu d’un stuc assez épais : la figure n est le détail en grand de la base d’une colonne et du seuil de la porte. La tête en terre cuite, que l’on voit au-dessus, appartient aussi à cet édifice; il en existait plusieurs semblables, mais toutes ont été brisées par les curieux.
La planche X offre la vue du tombeau de Mamia du côté du sepulcretum; on peut remarquer à droite , dans le mur qui sépare ce lieu de la rue , plusieurs têtes d’animaux incrustées , et qui semblent mises à dessein de former une manière de décoration assez convenable à un endroit consacré aux sépultures. Il y avait aux environg plusieurs caveaux ouverts autrefois; il ni’a été impossible de les retrouver., ...
Il ne reste plus, pour terminer la descriptign des édifices placés sur la voie, qu’à parler de celui marqué O (pl. III et VII); on a fait plusieurs conjectures relatives à sa destination, mais il en reste trop peu de chose pour que l’on puisse en juger d’une manière probable. A l’entrée de la porte sont deux cônes tronqués engagés dans le mur ; quelques personnes croient qu’ils renfermaient chacun un pied de vigne î mais ne serait-ce pas plutôt deux de ces simulacres coniques, nommés agyei, que l’on plaçait aux portes des maisons, et qui étaient ordinairement consacrés à Bacchus et au Soleil, divinités qui, indépendamment de leurs autres attributions, présidaient encore aux rues? A 1 angle de ce bâtiment, du côté de la petite rue, est représentée 1 image d un serpent , devant laquelle on plaçait une lampe posée sur une brique qui existe encore.