PLANCHES XII, XIII, XIV ET XV
Cet édifice est marqué F au plan général du forum, qui se trouve à la planche XIV du troisième volume. C’était un sacellum plutôt qu’un temple. On croit qu’il était dédié à Romulus, adoré par les Romains sous le nom de Quirinus. Ce qui a fait admettre généralement cette opinion, c’est que, près de la porte de ce temple, se trouvait un piédestal qui, sans doute, supportait la statue du fondateur de Rome, et sur lequel on lisait l’inscription suivante, dans laquelle nous avons rétabli, en petits caractères, les lettres qui étaient effacées:
ROMVLVS . MARTIS FILIVS . VRBEM . ROMam condidIT . ET . REGNA VIT . ANNOS plus . minus . quADRAGINTA . ISQVE acrone . DVCE . HOSTIVM et . rege . CAENIN ENSIVM interfECTO . SPOLIA . opima jovi . FERETRIO . CONSECRavit RECEPTVSQVE . IN ,-DEORVM NVMERVM . QVIRINI . nomme APPELLAtus . est . a . romanis.
C’est-à-dire: «Romulus, fils de Mars, fonda la ville de Rome, et régna environ quarante ans. « Ayant tué Acron, chef des ennemis, et roi des Céniniens, il consacra les dépouilles opimes à « Jupiter Férétrien. Reçu au nombre des dieux, il fut appelé par les Romains du nom de « Quirinus. »
Ce n’est point là une preuve irrécusable, et nous verrons plus loin une raison de douter de sa validité : mais ne voyant pas non plus de motif pour substituer un nom nouveau à celui que nous trouvons en usage, nous continuerons à nous servir de celui-ci. Le nom de temple de Mercure qui a été proposé par quelques antiquaires, et que Mazois avait d abord adopté, ne serait en aucune manière plus justifié que celui de temple de Quirinus.
La planche XII offre une vue de l’intérieur de 1 "area de ce temple dans son état actuel. Çette vue est prise de l’endroit où se trouvait le portique. Sur le devant, on voit les chapiteaux mutilés de quatre colonnes corinthiennes et une frise décorée d’un enroulement. La surface intérieure du mur d’enceinte était décorée d’encadrements en forme de portes, pareils à ceux des albums et décorés chacun d’un fronton alternativement triangulaire et en arc de cercle. Cette disposition, que les architectes romains ont inventée sans doute par amour pour la variété, n’est pas une de leurs idées les plus heureuses, sans parler de ce qu’ont d’absurde des frontons sans tête de toit, et surtout des frontons arrondis, qui ne représentent plus une charpente. Il est certain que le rapprochement, l’opposition symétrique de parties aussi peu importantes, est loin de satisfaire la vue, et surtout de la reposer. L’unité est rompue et l’uniformité subsiste. On en voit des exemples fort ridicules dans les fenêtres de beaucoup de palais modernes. L’application de celte idée aux frontons de la galerie du Louvre est un peu moins absurde, parce que les proportions sont plus grandes. Il serait temps que nous prissions des anciens ce que nous leur avons respectueusement laissé jusqu’ici, à savoir, le simple et le grandiose dans le dessin d’ensemble, le fini et le précieux dans les détails.
Le seul morceau bien conservé et digne d’attention que renferme cette enceinte est l’autel qui se trouve en face du temple, et dont nous verrons tout à l’heure les dessins.
La planche XIII offre un plan de l’édifice.
A. Partie du pavé du forum.
B. Portique couvert qui suit le périmètre du forum. Il s’élargit en cet endroit après avoir été rétréci par l’empiétement de l’édifice voisin.
C. Portique d’entrée soutenu par quatre colonnes corinthiennes et par deux pilastres formant des têtes de murs.
D. Aréa ou cour du temple.
E. Naos ou cella.
F. Autel.
G. Appartements probablement destinés aux prêtres.
H. Allée qui communique avec le portique de l'édifice voisin, dit l’édifice d’Eumachia. C’est une sorte de passage secret par où les prêtres pouvaient entrer et sortir sans être vus. On remarque qu’il y avait un jour donnant de cette allée sur le côté de l’aréa et dans un endroit où le sol de l’allée était exhaussé. Il est évident que c’était un poste d’observation.
I. Autre appartement pour les prêtres. On remarquera que celui-ci communique encore avec l’édifice de gauche, qui est un senaculum ou décurionat.
L. Colonne en face de laquelle on a découvert une espèce d’autel ou de piédestal, et qui dépend de la décoration de l’entrée de l’édifice d’Eumachia. C’est pourquoi , si, comme on peut le supposer, c’est là qu’a été trouvée l’inscription rapportée ci-dessus, elle ne prouve rien pour ce qui concerne le temple que nous décrivons maintenant. Romulus était en ce cas un des grands
hommes dont les statues avaient été rassemblées pour la décoration d’un fort beau portique : il ne s ensuit pas qu il soit la divinité du temple voisin.
L architecte paraît, d’après ce plan, avoir déguisé avec beaucoup d’art l’irrégularité du terrain : cest ce que confirme l’examen de la coupe transversale qui se trouve à la même planche fig. 2, ainsi que de la coupe longitudinale que l’on voit à la figure 3 de la planche XIV. Dans ces élévations géométrales on s’aperçoit à peine de l’irrégularité du quadrilatère.
Les trois figures de la planche XIV présentent en outre un projet de restitution de l’édifice. La figure 2 indique le profil du mur d’enceinte, de sa corniche et de ses encadrements : elle laisse apercevoir la disposition de l’escalier, qui était double et placé de chaque côté du prostyle du temple, auquel on montait ainsi en faisant face à l’entrée de l’aréa. C’est là une des particularités les plus intéressantes de cet édifice, parce qu’elle ne se trouve guère dans d’autres, et quelle sert à prouver comment l’architecte ancien, en dépit des règles que Vitruve semble avoir posées si inflexibles, savait se plier à toutes les nécessités de terrain et d’espace.
La figure irc, qui est une coupe du portique d’entrée, offre l’élévation de la façade complètement restaurée avec une probabilité qui touche à la certitude, vu que l’on a trouvé des débris de presque tous les membres de l’architecture. Dans de pareils travaux, Mazois n’a jamais rien accordé aux simples conjectures.
On voit, dans les quatre premières figures de la planche XV, les détails de l’autel, qui est de marbre blanc. La face antérieure est couverte d’un bas-relief qui représente un sacrifice. Quelques personnes ont cru reconnaître dans la principale figure les traits de Cicéron. Il nous paraît que la ressemblance est tout entière dans leur imagination trop préoccupée des nombreux rapports que l’orateur romain (1) eut avec la ville de Pompéi, et trop encline à les multiplier encore.
Le Popa ou victimaire, assisté de deux aides, conduit la victime. Nu de la poitrine à la ceinture et le reste du corps couvert du limus (2), il tient son marteau sur l’épaule. Le sacrificateur est un magistrat ou un augustal, comme on le reconnaît à son cortège armé. Je n’oserais dire, comme sir William Gell (3), qu’on le reconnaît à ses licteurs et à ses faisceaux, car ce que portent les personnages du second plan ressemble plutôt à de simples piques. Ce sacrificateur répand une libation sur les offrandes qui couvrent un trépied : derrière lui on voit un enfant, le Camillus (4), portant le simpulum et la patère, les épaules recouvertes d’une vitla ; plus loin un jeune homme \efictor (5), porte un plateau garni de gâteaux ou de fruits; un autre tient sans doute l’encens; un dernier joue d’une double flûte : sur l’arrière-plan, enfin, on voit un temple orné de guirlandes.
C’est une chose fort remarquable que la coutume qu’avaient les anciens de décorer un instrument de la représentation de l’acte même auquel cet instrument devait servir. La même particularité* se présente d’une manière très-originale dans une amphore de Nola conservée au musée royal de Naples (6). On voit sur cette amphore un dessin fort beau de la fête des Nsoma, fête qui se célébrait en automne, et où l’on offrait les prémices du vin nouveau : or, parmi les objets qui servent à la cérémonie, on reconnaît l’amphore même sur laquelle cette cérémonie est
(1) Cic. ad Fam., VII, 3 et 4; XII, 20.
(2) Serv. ad Æn. XII, 120; Montfauc. , Ant. illustr., tome II, pi. 69 et 73.
(3) Pompeiana, p. 235.
(4) Serv. ad Virg. Æn. XI, 543.
(5) Ainsi nommé parce qu’il était souvent employé à faire des représentations de victimes en cire ou en pâte, pour les sacrifices simulés qu’offraient les pauvres. Serv. ad Virg. Æn. II, 116.
(6) VIIe galerie des vases étrusques.
représentée. C’est que chez les anciens tout était caractéristique, et qu’ils portaient dans les plus petits objets d’art, comme dans leurs monuments les plus grandioses, cet esptat qui consiste a révéler, par l’extérieur d’un objet, sa destination, son usage spécial : esprit que les modernes on trop rarement imité, même dans les constructions où il était le plus nécessaire.
La figure 3 est celle du bas-relief qui occupe le côté gauche de 1 autel. On y voit un ituus ou bâton recourbé des augures (i), une acerm, cassette à parfums (2), et un manhle, espece e serviette d’étoffe à long poil qui servait dans les sacrifices (3) : le tout est couronné d une guirlande de fleurs et de fruits soutenue par deux têtes de victimes.
Sur le bas-relief de droite, figure 4 , on retrouve le simpulum avec un prœfenculum, et un autre
petit vase propre aux sacrifices.
Enfin la figure 2 représente la moitié du bas-relief qui orne la face postérieure de aute . une couronne de chêne entre deux petits lauriers avec leurs racines (4). Mais il faut prendre garde que, dans le dessin de Mazois, ce demi-bas-relief de la face postérieure est surmonté de la moitié de l’un des deux coussinets de l’autel vu de côté. Ce coussinet ne peut se voir ainsi dans la réalité qu’en-dessus d’un des deux bas-reliefs de côté.
Dans les figures i et 2 on remarquera l’ornement de la base de 1 autel qui est riche et distingué. Voilà de ces détails dans lesquels on ne peut trop recommander la variété, la fécondité d’invention, et, pour atteindre ces qualités, l’étude des anciens si féconds et si variés eux-mêmes.
Enfin la figure 5 représente d’abord une frise chargée d’un enroulement dessiné d’une manière large et vigoureuse. C’est ce fragment que l’on a déjà vu à la planche XII , et que Mazois a imité dans la frise de sa restauration de l 'cédés. Mais où ce fragment était-il placé? aucun renseignement ne nous éclaire à cet égard : sa longueur d un métré soixante centimètres environ nous porte à présumer qu’il occupait une portion de la frise du portique qui regardait le temple : c’était exactement de quoi remplir la largeur de l’entre-colonnement du milieu, à moins quil ny eût encore quatre fragments pareils à celui-là pour les quatre autres entre-colonnements.
Sur ce fragment est posé un chapiteau de pilastre d’une fort jolie composition : il est beaucoup plus petit que ceux du portique, et à plus forte raison plus petit que ceux du prostyle : peut-être servait-il à la décoration de quelque niche ou de la porte même du sanctuaire; mais ces deux dauphins qui s’enlacent si gracieusement autour d’un aviron, et ces larges feuilles d’une plante aquatique, ne conviennent guère au culte de Quirinus. Ce chapiteau aurait-il été apporté là par hasard, renfermé dans cette enceinte, comme nous l’avons déjà indiqué pour d’autres objets (Ô), et devrait-il être rendu à quelque autre édifice? Nous n’avons aucune donnée à cet égard, et nous ne pouvons que répéter des regrets déjà tant de fois exprimés.
(1) Tit. Liv. , I, 18.
(a) Hor. Od. III, 8, 2.
(3) Ovid. Fast. , IV, g33.
(4) Les fruits de ce petit arbre sont allongés; ses feuilles plus petites et plus enroulées que ne sont ordinairement celles du laurier représenté par la sculpture : ces deux circonstances, jointes à ce que les racines sont représentées adhérentes à la tige, n’indiqueraient-elles pas le cormier, que produisit la lance de Quirinus, et qui fut consacré à ce dieu ? Ce serait là un indice peut-être plus positif que l’inscription, pour déterminer la destination du petit temple dont il s’agit.
(5) Voyez la description du petit temple de Neptune.