LE PROBLÈME DE SANXAY
Une question vient immédiatement à l'esprit en visitant les ruines du temple, des thermes et de l'amphithéâtre de Sanxay, dont les vastes dimensions impliquent une population considérable : Qu'elle était cette ville ? Comment a-t-elle disparu ? C'est là, sur ce point capital, que vont s'engager les premières discussions et que se portera la curiosité publique lorsque les ruines seront connues. Grammatici certant. Le P. de La Croix est d'avis que Sanxay n'a jamais été une ville galloromaine. Il le considère simplement comme le centre des assemblées annuelles des Pictons, assemblées dont la tradition, transformée par le catholicisme, s'est transmise jusqu'à nos jours. Les pardons de Bretagne en dérivent certainement.
Après avoir conquis l'Aquitaine, les Romains, loin de s'opposer à ces coutumes, s'occupèrent de les régulariser et de les étendre sous leur surveillance immédiate et directe; ils apportèrent aux vaincus l'attraction des raffinements de leur civilisation, les thermes et le théâtre. Le P. de la Croix prétend que ces lieux de réunion, pendant la période gallo-romaine existaient dans toutes les principales tribus ; il en voit les traces à Chassenon (Charente) pour une tribu de la 2* Aquitaine; pour les Boiens, à Saint-Révérien (Nièvre), où il existe également un théâtre et un temple, moins considérables, il est vrai, que ceux de Sanxay. C'est vraisemblablement à la suite de l'invasion des Visigoths que la station des Pictons a été détruite de fond en comble. Quoi qu'il
en soit, oa n'en trouve mention dans aucun historien, ni dans César, ni dans Grégoire de Tours, ni dans Sidoine-Appolinaire, ni dans les chroniqueurs du moyen âge. La trace et les souvenirs en étaient jusqu'ici perdus complètement. Il a fallu la sagacité d'un savant archéologue et des circonstances exceptionnelles pour ramener au jour ces vestiges si précieux pour l'art et pour notre histoire nationale.
Dans sa description des ruines de Chassenon, dont le P. de La Croix invoque l'exemple comme argument en faveur de sa thèse, M. Michon est d'un avis contraire. Il considère Chassenon comme une véritable ville, le Cassinomagus d,e la table Théodosienne. Dans un article de la Revue archéologique sur Sanxay, M. Mazard émet également un avis contraire à celui du P. de La Croix :
« De ce que ces substructions, dit-il, se rencontrent en un basfond, contrairement, selon le P. de La Croix, à la coutume des Romains de choisir pour leurs établissements des positions dominantes ; de ce que quatre voies antiques aboutissaient à cette vallée; de ce qu'enfin il n'a pas été trouvé de villa, il infère que les édihces de Sanxay avaient été élevés pour consacrer, dans un but d'assimilation des vaincus aux vainqueurs, un lieu traditionnel de réunion des anciens Pictons, au milieu des bois (la Boissière).
« Il serait facile d'établir que la première induction tirée de la localité pèche par de nombreuses exceptions. Quant à l'absence de villas, les attributions données à de telles constructions ne sont pas assez certaines pour écarter l'idée de simples habitations. Que de cités antiques, parmi celles dont on retrouve des vestiges, n'ont pas laissé dans le sol des témoignages de leur passé aussi importants que ceux de Sanxay ? Pour ce qui est des voies de communication reliant la vallée aux pays voisins, on ne pourrait choisir un indice plus concluant d'un centre permanent de population. Enfin, si les conquérants de la Gaule se sont étudiés à romaniser les cités soumises à leur domination, ce qui était une nécessité, à moins de les détruire, pouvait-il entrer dans leur politique non seulement de tolérer, mais de perpétuer l'usage des réunions populaires des Gaulois, et cela dans les lieux dont
LES RUINES DE SANXAY j$
tous les échos devaient réveiller les souvenirs de l'indépendance nationale ?
« Avant de s'arrêter à une supposition ingénieuse, mais dépourvue de preuves, n'est-il pas plus naturel de chercher à identifier à quelque localité, dont l'histoire nous ait conservé le nom, cette ville inconnue, que des fouilles, qui font tant d'honneur à l'archéologue qui les a entreprises et dirigées, viennent de faire sortir du sol ? »
M. Ferdinand Delaunay, qui a visité les ruines de Sanxay quelques jours après nous, ne partage point complètement l'opinion exclusive du P. de La Croix sur la question d'un lieu d'assemblée des Piétons.
a Sans méconnaître, dit-il, le développement et l'importance de la coutume à laquelle le P. de La Croix rattache son explication, nous ferons toutefois remarquer que les assemblées ne paraissent pas supposer d'édifices permanents et aussi considérables que le cirque, les thermes et le temple de Sanxay ; elles se tiennent en plein vent^ sub deo^ ou sous quelque avenue séculaire ; elles n'exigent que des exhibitions passagères, comme en faisaient les circulatores^ des établissements volants, des tentes dressées aujourd'hui et emportées demain ; souvent même, quand le lieu de réunion est une ville, l'assemblée se tient dans la campagne, aux portes de la cité.
« Le P. de La Croix calcule que les habitations élevées à droite et à gauche du temple et des thermes pouvaient loger i,5oo personnes. Qu'est-ce que cela, dirons-nous, pour une assemblée de tribu où le dixième de la foule accourue n'aurait pas trouvé d'abri ? Ainsi, dans ï'hypothèse d'une assemblée, ni le balnéaire, malgré ses huit hypocaustes, ni les hôtelleries, malgré leur développement, ne suffisent aux circonstances supposées, et, d'ailleurs, ni le balnéaire, ni les hôtelleries ne rentrent avec assez d'évidence dans les usages traditionnels des assemblées. »
■ M. Delaunay est d'avis, contrairement à l'hypothèse formulée par M. Lisch et d'accord avec le P. de La Croix et nous, que les ruines de l'ouest sont bien celles d'un temple et non celles d'un château d'eau.
« Comment admettre, fait-il remarquer avec beaucoup de raison,
qu'on aura construit pour un château d'eau une façade avec portique, vestibule, colonnade, comptant environ quatre-vingts colonnes, et qu'on aura continué cette façade par un vaste' déambulatoire monumental ? Où sont, d'ailleurs, les traces de l'eau emmagasinée et rendue par ce bizarre édifice ? Nous savons, au contraire, par quels canaux l'eau des sources, captées à plusieurs kiloniètres de distance, arrivait au balnéaire sans passer par l'intérieur de l'édifice. - . • .
« Qu'est-ce qu'un édifice monumental au frontispice duquel on lit le le nom d'une divinité comme Apollon ? Qu'est-ce qu'un édifice dans l'intérieur duquel on recueille une stèle dont le caractère votif est rendu certain par les caractères E G R... (consecravit) txXtY (votum) des deux dernières lignes? Qu'est-ce qu'un édifice, enfin, où l'on recueille un autre ex-voto plus caractéristique encore ? Les archéologues n'ont qu'un mot qui réponde à toutes ces indications concordantes et décisives : Cet édifice est un temple.
<( Nous sommes, en un mot, ajoute-t-il, sur l'emplacement d'une antique station balnéaire très fréquentée dans la belle saison par les nobles gallo-romains du pays.
: i « N'est-ce pas le Vichy du Poitou que le P. de La Croix vient de retrouver?
(( Cette explication n'exclut pas, d'ailleurs, le système du Père de La Croix : nous ne nous refusons nullement d'admettre que cette station ait servi aux populations de lieu d'assemblée. Le cirque semble le prouver. »
Voici à la suite de quels incidents et dans quelles cirponstances les ruines de Sanxay ont été découvertes :