I.KS UUINKS HANTÉES 1C
certaine iinpres^iion sur rimagination un peu vive du jeune David.
— Ah 1 que vous avez raison de parler ainsi, dit-il. Je ne saurais vous donner une idée de la fatigue que me donne l'adulation perpétuelle à laquelle je suis en proie.
— Vi^iiuent ?
— Oi:.*, mes amis, mes voisins, mes domestiques, tout le monde jusqu'à M. de Saintac, tout le monde a l'air de se prosterner à mes pieds et d'adorer le veau d'or en ma personne. 1] ii'y a que ma cousine Hermine qui ne m'adule pas. Et c'cjt quand je suis écœuré par tant de courtisaneries que je viens la voir, bien certain qu'elle saura me décocher plus de malices que de flatteries.
— Alors, mon cher Samuel, il faudra vous passer aujourd'hui de votre ration de railleries, car je veux vous dire que je vous trouve grandi, très bien portant et sur le point de passer homme.
— Oh I cela ne m'est pas égal. Je suis même très fier de devenir un homme plus tôt que mes camarades de mon âge.
Tout en causant ainsi, le jeune David laissait voir à na son caractère tout entier.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que Sémillant ne perdait pas un mot et se proposait de profiter de toutes ces découvertes dans le plus bref délai.
— Mais laissons cela, reprit Samuel, et ne parlons pliî de moi.
Puis s'adressant au bandit :
— N'est-ce pas vous, monsieur de Samuzan, qui avez délivré ma cousine,, et qui l'avez arrachée aux rnains des brigands.
— J'ai fait ce que tout autre à ma place...
— Oh I ne rabaissez pas la valeur de votre acte de courage, monsieur ; je vous envie, voyez-vous. Je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir été à votre place, l'autre nuit, et pour avoir mis en fuite les bandits...
— Et pour avoir sauvé Mme de Saintac.
— Eile ou une autre, peu importe.
Hermine ne put s'ernpêcher d'éclater de rire.
- Vous pensez bien, ma cousine, que je serais enchanté ous rendre service, reprit Samuel, mais ce que je ycLix
dire, c'est que c'est l'action, elle-même, tle M. de Sainaziiii qui m'enthousiasme, abstraction faite de ses résultats.
— Vous devez, alors, admirer les chevaliers errants.
— Si je les admire, répondit l'enfant. Mais je n'ai qu'un regret, c'est qu'il ne soit pas permis de se cuirasser et de monter à cheval, la lance au poing, pour aller secourir les malheureux.
Hermine et Sémillant souriaient.
— On m*a fait lire don Quichotte, reprit-il, et l'on m'avait annoncé que cela me ferait rire.
— Eh bien ?
— Eh bien I je n'ai pas ri du tout.
— Vraiment ?
— J'ai trouvé 1« seigneur de la Manche, très digne, très noble, très intéressant, d'autant plus intéressant qu'on le ; berne, qu'on le raille, qu'on le trompe, et qut malgré tout cela il n'en persiste pas moins à se dévouer aux malheu- * reux qu'il se croit appelé à secourir.
— Vous regrettez alors le bon vieux temps ?
— Oui, dit naïvement l'enfant.
— Eh bien 1 cher monsieur, moi aussi j'ai été comme vous.
— Ah I vous voyez.
— Comme vous j'ai rclmiré don Quichotte, et je m'étais même mis en tête de i aiter.
— Comment ?
— J'avais votre â^c, mais je n'étais pas aussi vigoureux que vous. Je lisais avec frénésie les livres de chevalerie et je faisais, ou plutôt, j'essayais de faire ce que l'on exigeait autrefois des pages, des écuyers, des chevaliers.
— Et qu'exigeait-on ?
— Un écuyer devait pouvoir, tout armé, sauter d'un seul élan sur un cheval harnaché.
— Oh I oh I et vous avez fait cela ?
— Non, je n'ai jamais pu.
— Et ça vous a refroidi ?
— Naturellf^raent.
— Quoi encore ?
— J'avais acheté, continua Sémillant, qui souriait de plus en plus, des cuissards, des brassards, un casque et une cuirasse.
LES RUINES HiVKTiBS 1G7
*~ Et VOUS les mettiez ?
— Je les mettais et je montais à cheval dans le parc de mon père, au grand étonneraent de mes paysans.
— Avec des plumes sur le cimier de votre casque ?
— Avec des plumes de toutes couleurs, ajouta Sémillant.
Le bandit mentait comme un charlatan, mais son récit faisait le plus grand plaisir au jeune David, qui reprit :
— Moi, cela ne m'aurait pas suffi.
— Bah I
— Oui, il m'aurait fallu des ennemis à combattre.
— Ah ! voilà. Tout le monde m*adorait à dix lieues à la ronde et j'ai dû renoncer à exercer ma vaillance. Et tenez, ajouta-t-il, j'ai même gardé toute cette batterie de cuisine, qui à cette époque-là était trop grande pour moi et...
— Vous l'avez encore ?
— Oui.
— Voulez-vous me permettre de vous demander qiielq-io chose ?
— Tout ce que vous voudrez.
— Je voudrais voir cette armure.
— Je suis à votre disposition.
— Eh bien I allons tout de suite... dit le jeune David impatient.
— Tout de suite, c'est bientôt, dit Sémillant. Il faut que je cherche d'abord, pour savoir où on a mis ces reliques du temps passé. Je crois savoir qu'elles sont au grenier, mais encore faut-il me donner le temps de faire épousseter la cuirasse, examiner les courroies et remplacer les plumes du cimier.
— Quand pourrai-je aller vous visiter ?
— Mais, après-demain si vous voulez.
— Dans la matinée ?
— Dans la matinée, appuya Sémillant.
— Et voulez-vous me donner votre adresse, monsieur de Samazan ?
— Naturellement. Je demeure rue du Palais-Gaîien, 123.
— Je ne manquerai pas au rendez-vous, vous pouvez en être assuré.
— Et je vous attendrai avec impatience, car le plaisir que vous éprouvez me rajeunira de quinze ans, dit Samazan, qui se leva pour prendre congé.
ÎGS LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTK
Mais Samuel était trop content d'avoir trouvé un écho de ses rêves d'enfant dans ce nouvel ami pour le laisser partir seul.
— Vous partez ? demanda-t-:il.
— Oui, Voici déjà longtemps que je me rends importp.n.
Hermine fit un geste poli.
— Vouîez-vous me permettre de vous accompagner ? demanda le jeune David.
— Avec le plus grand plaisir, répondit Sémillant, dans î'œil de qui un observateur attentif aurait pu voir briller un éclair de satisfaction,
— Alors vous me quittez, Samuel ? demanda Hermine.
— Vous ne m'en voulez pas, je pense *l
— Je devrais vous en vouloir, au contraire.
— Oh I prenez-vous-en à M. de Samazan, qui m'intéresse c* m'attire.
— Je vous en prie, monsieur David, dit Sémillant, ne nie mettez pas mal avec Mme de Saintac. Je tiens à conserver ses bonnes grâces.
— Ma cousine est bonne comme du pain.
— Flatteur I murmura Hermine. Mais je ne suis pas dupe de vos cajoleries. Je vois bien que je ne vous suis benne à rien, puisque ce n'est plus auprès de moi que vous cherchez à passer vos heures d'ennui.
— Voilà que vous allez devenir méchante, dit Samuel.
— Non, non, cher enfant, allez avec M. de Samazan et amusez-vous bien ; c'est mon vœu le plus cher. Avez-vous ■ vu mon petit Charles ? '
— Votre fils ? Je l'ai embrassé en arrivant. Est-ce qu'il '■ n'est pas un peu pâle ? demanda Samuel.
— Oui. Depuis quelques jours je le trouve souffrant. "î
— Diable I diable I pensa Sémillant, pourvu que celui-là ne s'avise pas de mourir. Nous avons grand besoin de lui pour hériter de sa mère et transmettre tous ses droits à la tutelle de M. de Saintac. ^
— Mais j'espère, reprit Hermine, que ce ne sera rien. | Au revoir, monsieur de Samazan, ajouta-l-elle. .'
— Au revoir, madame, et merci de votre bienveillant ; accueil. |
— ' A bientôt, cousine, dit Samuel, i
— A bientôt, petit ingrat, répondit Mme de Sainlac en frappant du manche d'un écran chinois la joue rebondie de Samuel.
Cadichonne, se voyant de nouveau suivie, était entrée franchement chez un loueur de costumes (page 183).
Ils sortirent ensemble et ils n'avaient pas quitté l'antichambre qu'on entendait déjà Samuel dire à Sémillant :
— Est-ce que vous ave? lu beaucoup d'ouvrages sur les dcvvirf et l'éducatioB des chevaliers ?
170 lA JUIVE ou CHATEAU-TROMPETTB
— Mais une vingtaine environ.
— Vous me les prêterez, n'est-ce pas ?
— Certes. Quand vous viendrez pour voir l'armure, après-demain, répondit Samazan, vous les trouverez à votre disposition.
Hermine resta un moment plongée dans ses réflexions.
Elle pensait à tout ce qui venait de lui arriver. A la scène de Beaurech, A Tintervention de Casterac et de Samazan, à ce que lui avait révélé le premier à l'audacieuse et en même temps timide déclaration du second.
En s'interrogeant, elle ne savait pas au juste quel sentiment lui inspirait le nouveau venu.
Etait-ce le dédain ? non.
Etait-ce la haine ? pas davantage.
L'amour ? encore moins.
Et cependant, ce n'était non plus l'indifférence.
Il se faisait dans son cœur et dans sa tête un travail singulier. Il lui semb4ait qu'il faudrait bien peu de chose pour lui faire prendre en grippe ce Samazan dont les paroles sonnaient faux quelquefois. Mais il était possible aussi qu'un incident quelconque, même vulgaire, la poussât à porter k ce protecteur si audacieux un inlérêt qui l'épouvantait.
Après avoir songé pendant quelque temps à cette situation, elle haussa imperceptibiement les épaules et dit :
— Bah ! je suis folle I
Cependant Samazan et Samuel s'en allaient en causant et descendaient les fossés de l'Intendance.
L'enfant, avec sa nature naïve et franche, ne tarissait pcs de questions sur le sujet qtv l'intéressait tant. y
Sémillant y répondait avec habileté, car bien souvent, comme on le pense, il était embarrassé par les interrogations du jeune cousin d'Hermine.
Le bandit ne savait réellement des épopées chevalere".- ^lîes que des lambeaux de détails historiques cueillis bien lus dans les romans que dans des livres spéciaux.
Mais il avait trop intérêt à endormir la vigilance du
une Samuel et à s'en faire un ami pour hésiter à répondre haque fois que celui-ci l'interrogeait.
— Ah î dit enfin le jeune David avec une explosion d'enthousiasme, je voudrais trouver quelque occasion d'accomplir un haut fait digne des temps de chevalerie.
Il est bien peu de jeunes hommes en la tête desquels ce désir n'ait pas germé.
— Vous n'êtes pas dégoûté, fît Samazan.
— Et pourquoi ne trouverais-je pas cfîtte occasion ?
— Pour plusieurs raisons. La première, c'est que nous vivons à une époque bien prosaïque, où les princesses innocentes et persécutées sont assez rares.
— Vous voyez bien que non, puisque vous avez eu le bonheur de délivrer ma cousine.
— C'est un heureux hasard.
— Enfin, ce hasard s'est offert à vous.
— La seconde raison, reprit imperturbablement Sama- «an, c'est que de nos jours, et cela est fort heureux, les persécuteurs ont affaire à la gendarmerie, qui n'est pas le moins du monde chevaleresque, mais qui n'hésite pas à faire son devoir.
— Oh I que vous êtes prosaïque.
— Non. Je constate des réalités.
— Tenez, reprit David, je monte très bien à cheval, je fais des armes depuis que je me connais, et je sais manier un sabre aussi bien qu'une épée. Je tire le pistolet conve» nablement... A quoi tout cela me servira-t-il ?
— Mais à être un gentleman accompli.
— C'est bien peu.
— Si vous teniez absolument à exercer la profession de chevalier errant, ce n'est ni en France, ni même en Europe, dit Sémillant, qu'il faudrait vous livrer à cette industrie.
— Où donc alors ?
— En Amérique ou dans l'Inde. Dans Tlnde surtout.
— Oui, comme mon bisaïeul. J'y ai pensé. Mais je n'ai que quatorze ans.
— Vraiment ? On vous en donnerait seize.
— Vous m'en donneriez vingt que cela n'ajouterait ni un jour ni une heure à mon âge réel, et pendant sept ans encore il me faudra subir les volontés d'un tuteur et d'un conseil de famille, qui n'ont aucune des qualités nécessaires pour comprendre la chevalerie. Par conséquent, si je me permettais d'aller courir le monde, ils me forceraient à réintégrer mon domicile légal par toutes les voies de droit, comme disent les actes solennels qu'on me lit quelquefois.
— Vous êtes bjeiî malheureux t dit Sémillant avec un . irrnre.
— Ne vous moquez pas. Je me sens un besoin d'aventures qui ne s'éteindra pas, et j'enrage quand je songe qu'il :ne faudra attendre ma majorité.
— Ne vous plaignez pas, répondit le bandit. A vingt ans vous serez plus fort et même plus jeune réellement qu'aujourd'hui. D'ailleurs, ajouta Samazan, qui sait s'il ne se produira pas quelque fait qui vous permettra d'essayer votre vaillance et votre force au moment où vous vous y attendrez le moins.
— Que voulez-vous dire ? interrogea l'enfant qui avait deviné l'intention de Sémillant de faire une réticence,
— Rien.
— Vous me trompez.
— Non, je vous assure.
— Oh I je vous en supplie, parlez.
Sémillant avait l'air de vouloir se faire faire violence.
— Non, mon enfant, j'aurais tort.
— Tort ? Mais que craignez-vous ?
— Eh I je crains... je crains l... Tenez, mon ami, restons-en là, et venez me voir après-demain, comme vous me l'avez promis.
— Oh I je sais que je vous ennuie, dit Samuel d'un air 1 . iste.
— Quelle idée !
— Oui, sans cela vous me diriez ce que vous voulez me cacher, à moi qui brûle du désir de le savoir.
— Je voulais vous apprendre, mon enfant, que tous les désirs d'un homme ne peuvent être satisfaits, quelque riche qu'il soit.
— Eh î pensez-vous que je l'ignore ?
— Hein I fit Samazan.
— On m'a élevé, monsieur, assez bien pour que Je sache que vaut ma fortune, et je vous prie de croire que je ne prise pas plus qu'il ne faut.
— Voici une réponse digne d'un homme et non pas d'un rr.nt. Je vous en fais mon compliment.
— Eh bien I si vous pensez ainsi, traitez-moi en homme, ic vous en supplie et achevez ce que vous aviez commencé de me dire»
— Tenez, mon ami, je vais vous traiter tout au moins en camarade dans lequel on a confiance.
— Voyons.
— En vous parlant < ; ce qui m'est passé par la tcle .;e craindrais que vous ne lissiez quelque folie et que vos pDireiits, votre tuteur, votre conseil de famille, M. et Mme Ce Saintac, ne me rendissent responsable des imprudence.: que vous pourriez commettre.
— Et croyez-vous que je ne sache pas garder un .z^cret ?
— Je n'en douta pas, dit Sémillant qui, par tous ce = obstacles, ces demi-mots, excitait davantage la curiosité de l'enfant.
— Eh bien î alors ?... interrogea celui-ci.
— Eh bien l il pei-l se produire que vous présumiez trop de vos forces, qu'il vous arrive quelque accident si vous vous lancez dans les aventures, et c'est moi qui eu serais responsable.
— Pourquoi ? A chacun ses actes.
— Vous parlez déjà comme vos héros de chevalerie,
— Voyons, monsieur de Samazan, dites-moi tout.
— Eh bien I mon ami, il m'était venu à la pensée, aprè-. l'attentat dont Mme de Saintac a failli être victime, d'aile, visiter le repaire des bandits qui ont attaqué sa chaise de poste.
— Vous le connaissez donc ?
— Je le connais.
— Et où se trouve-t-il ?
— A Beaurech.
— Je m'en doute bien, mais dans quel endroit ?
— Est-ce que vous connaissez le pays ?
— Non.
— Alors, mes révélations seront sans conséquence. Lr^ lieu de refuge des brigands est situé dans les ruines d'une vieille tour.
— La tour des Chouettes ?
— Vous le saviez ?
— Je l'avais entendu dire.
— Mais ce n'est pas tout, ajouta Samazan. Cette tour de:; Chouettes communique à ce qu'on prétend, par un étroit passage, avec les souterrains du cliùicau de Rcuquey.
— Comment savez-vous cela ? demanda naïvement Samuel.
— J*ai interrogé de vieux paysans qui ont été familiers avec ces ruines bien avant la Révolution.
— Et ces souterrains de Rouquey ? reprit avec un regard interrogateur le jeune David qui palpitait d'émotion et de curiosité.
Ses yeux brillaient. Il redressait sa taille comme pour prouver qu'il était digne d'entendre de si intéressantes révélations.
— Ces souterrains, continua Samazan, sont immenses, et ^ l'on affirme que les bandits n'en connaissent pas le tiers. Ce qui est probable, c'est qu'ils se réunissent dans une immense salle voûtée située juste au-dessous de l'aBcienne galerie des ancêtres de Rouquey.
— Ah I et là, que font-ils ?
— Là, il est probable qu'ils boivent, fument et se livrent à des orgies continuelles.
— Ah ! fît Samuel, qui ne comprenait pas le plaisir qu'on peut éprouver à boire ou fumer, et qui n'avait sur le mot orgie que des idées fort succinctes.
— Parfois, dit-on, ils enlèvent des femmes...
— Des femmes ? répéta David, qui fut de nouveau on ne peut plus attentif.
— Oui.
— Comme cela aurait pu arriver à ma cousine ?
— Précisément.
— Et qu'en font-ils ?
— Ils les emmènent dans leur repaire.
— Et ?...
— Et dame I ils les gardent ; ils les emprisonnent.
— Croyez-vous qu'il y en ait de captives en ce moment ?
— Je n'en sais rien.
— Et vous aviez peut-être l'idée de vous en assurer ?
— Vous l'avez deviné.
— Vous iriez seul ?
— Seul.
— Ne craignez-vous pas ?...
— J'ai mon plan.
— Quel est-il î
LES RUINKS H4NTKSS - 175
— Je VOUS ai parlé de ce long couloir qui mèue de la Itour des Chouettes aux souterrains de Rouquey ?
I — Oui.
! — Comme je vous le disais, il est impossible à deux
Tiommes d'y passer de front.
- Eh bien ? interrogea Samuel qui palpitait.
- Si je suis obligé d'en venir aux mains avec les bandits, je me retirerai dans ce boyau, et, fussent-ils mille, ce sera comme si je n'avais qu'un adversaire en face de moi.
— C'est vrai.
— Mais il faut que vous sachiez autre chose.
— Quoi donc ?
— On dit aussi que ces ruines sont hantées.
— Oh I monsieur de Samazan, ne vous moquez pas de moi.
— Mais, mon ami, don Quichotte croyait aux bons et aux mauvais génies.
— Vous me donnez des raisons détestables. Seulement vous pouvez avoir un but en ma disant qu'il y a des revenants dans ces ruines.
— Vous avez deviné, j'en ai un.
— Lequel ?
— C'est qu'il faudrait se mettre en garde contre ces prétendues apparitions.
— ■■ Vous supposez donc qu'elles existent réellement.
— J'en suis sûr, car ja ne puis douter de la véracité des gens auxquels je dois ces détails.
— Oh ! fit avec un petit frisson involontaire de :crre:ir joyeuse le jeune David, oh 1 quel bonheur 1
— Il se pourrait très bien, reprit le bandit, que les habitants de ces ruines aient inventé des mécanismes plus ou moins ingénieux faits pour effrayer les audacieux qui oseraient s'aventurer dans leur repaire.
— Ah I oui ; mais il sera facile de les démasquer. Avec ^ une bonne paire de pistolets I...
— Alors, vous voudriez toujours tenter l'aventure ?
— J'en meurs d'envie.
— Non. Décidément vous êtes trop jeune.
— Oh I monsieur de Samazan, je vous en supplie.
— Et puis, quoique je sois très dégagé des biens de ce monde, vous représentez une trop grosse fortune pour
176 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTl
qu'on vous expose inconsidérément à quelque méchante afTaire.
— Parce que je suis riche, il faudrait donc me confire.
— Enfin, si je consentais à vous emmener avec mol, ce ne serait qu'après avoir fait seul une reconnaissance.
— Oh I si vous ne m'y conduisez que lorsque vous serez certain qu'il n'y a pas de danger, ce ne sera pas la peine que j'y aille.
Samazan sourit, puis il garda le silence. Il avait amené Samuel à ce degré d'exaltation et de curiosité qu'il voulait faire naître chez lui. Tout marchait donc au gré de ses désirs. Il allait maintenant laisser cet enfant à ses rêves de bataille, de fantômes, d'héroïsmes. Deux jours de fermentation chevaleresque dans cette jeune tête devait produire un désir plus ardent encore.
— Je vous demande pardon, dit Sémillant...
— Vous me quittez ?
— Oui. J'ai un devoir pieux à remplir. C'est l'heure où chaque jour, quand je suis à Bordeaux, je vais passer quelques instants avec un de mes parents, un vieux chanoine paralytique à qui je dois beaucoup. S'il ne me voyait pas arriver à l'heure habituelle, il me croirait mort et se désolerait. Je ne veux pas faire l'ombre d'une peine à ce digne et saint homme.
— Je comprends votre pieuse tendresse et ne vous retiens pas.
Samazan serra la main de Sarouel eu lui dtt : ^ Je vous attends toujours après-demain. . — Toujours. Vous pensez que pour rien au monde je ne A'oudrais manquer à ce rendez-vous.
— Au revoir, alors.
— Au revoir, monsieur de Samazan, et j'espère que d'ici au moment où j'aurai l'honneur de vous visiter, vous ne reculerez plus devant la pensée de me faire partage»* vos périls.
— Oh ! je ne réponds de rien. •
Ils se séparèrent. Samuel, l'œil ardent, le visage animé, s'en allait vers le cours du jardin public, tandis que Sémillant, qui voulait faire croire à son parent apocrj^phe, le chanoine paralytique, se dirigea très sérieusement vers la rue des Remparts, pour gagner la me des Minimeties,
aujourd'hui rue Caburol, où, prétendait-il, demeurait le vénérable ecclésiastique.
— L'enfant est à moi, se disait-il en marchant. Après
Ceux-ci se retourne rent avec une précipitation bien facile
à comprendre, ils avaient devant eux la Cadichonne
(page 192).
demain, il me désolera pour que je Tassocie à mon expéflilion. Je me laisserai vaincre par ses supplications. Ah I iriais avant tout il faut que je me procure uue armure
178 LA JfUIVB OU CHATEÀU-XaOMFETTl
complète et des livres de cbcvalerie. Ce jeiine Samuel va me coûter cher. Heureusement que c'est de l'argent bien placé.
Il souriait en se souvenant du succès die sa chevalerie.
— Et je pense, grommela-t-il, que M. de Saintac, quand apprendra comment j'ai mené tout cela, conviendra que suis un autre honniie que ce routinier d'En dus.
ÏS.S RUINES HANTÉES 110
Revenons nn peu en arrière.
Comme le lecteur a dû s'en de.: : ::•, la grande Cadichonne avait renoncé à sa profession de marchande au détail et quitté sa place au grand marché.
Cette décision, elle l'avait prise très peu de temps après la disparition de son mari, et cela, parce que la place n'était plus tenable.
L'habileté avec laquelle elle avait organisé l'évasion de celui, qu'elle aimait, lui avait valu, dans Bordeaux, une réputation universelle.
Elle était devenue à la mode, et il était de bonne compagnie d'aller la voir à son étal.
Les jeunes gens, surtout, se pressaient autc.ir d'elle, et, sous le prétexte d'acheter quelques fleurs ou une corbeille de fruits, rôdaient, sans cesse, à deux pas de son odorante marchandise.
Comme Cadichonne était la plus !:clic et, en même temps, !a plus sage des jeunes marchandes, elle ne tarda pas à être froissée de cette curiosité, et elle fit part de ses ennuis au
Î80 LA JUIVB DU CHATBLVU-TROKPETTl
colossal Besombes, cjui était resté son ami le plus dévoué et qui, sans être un aigle, était de bon conseil en mcme temps que le plus généreux des hommes,
— Que faire ? lui demanda la jeune femme.
— Youlez-vous que j'aille casser les côtes à deux ou trois de ces mirliflores ? lui répondit Tarrimeur, cela calmera les autres.
— Eh ! mon pauvre Besombes, vous aurez donc toujours des idées de massacre. Je ne puis accepter votre proposition. Ce n'est pas le secours de votre bras que je sollicite, mais un bon conseil.
Besombes se gratta le front.
— Pourquoi ne vous feriez-vous pas négociante ? s'écria le brave homme d'un ton triomphant.
— Négociante ? répéta en souriant la jeune femme.
— Que voulez-vous dire ?
— Je reconnais que vous ne pouvez rester plus Ic.:gtemps attachée à votre banc du marché et cela, pour plusieurs raisons, dont la première est que, depuis ce qui s'est passé ces jours-ci, il faut que vous jouissiez d'une liberté relative.
— Eh bien ?
— Eh bien ! ma chère, pourquoi ne feriez-vous pas chez vous, et en gros, le métier que vous faites en détail et au marché.
— C'est que...
— Attendez. Je suis certain que la plupart de vos camarades ne demanderaient pas mieux que de s'approvisionner à vous. Il vous suffira de vous assurer des fournisseurs qui ne vous laissent jamais chômer et le reste ira tout seul.
— Encore une fois, Besombes, votre idée serait excel lente, si elle n'avait l'inconvénient d'être impraticable.
— Pourquoi ?
— Parc^ que la profession de marchande en gros exige un capital et que je suis pauvre.
— Oui, je sais que vous n'avez pas eu le temps de faire fortune, mais cela viendra. Vous êtes sage, rangée, économe et très travailleuse. Le plus difiicile dans votre nouvelli? condition sera de vous lever à deux heiucs du malin, iiiais vous ■. 51es pr-'rsqiTC h:;hil'}*^s"..
T.^5- RUINES HANTTiES 181
- Ah ^\T ! voyons, Besombes, vous n'oubliez qu'une ^ ose, c'est qu'il faut au raoijis cinq ou six mille francs j pour entreprendre ce commerce.
l — Ça, ma fille, répondit le brave arrimeur, ça me re- Igarde. Dieu merci, nous gagnons gros dans notre métier, et r nx d'entre nous qui ne sont pas des ivrognes ne tardent s à avoir un magot.
Cadic'ionne, les yeux étonnés, l'écoriait at'enlivement.
— Moi qui ne bois que de V?p.ii. dit-il, j'ai ramassé de quoi mourir heureux. Je vous prêterai ces cinq ou six mille francs et je serai aussi tranquille, quand ils seront dans votre main, que si je les avait placés chez le plus honorable de nos banquiers.
— Mnis... dit la Cadicbonne qui hésitait.
— Allons, Cadicbonne, je pense que vous n'allez pas faire la fière avec moi. Du reste, c'est au nom de Jean-Mario que je vous prie d'accepter.
Cadicbonne, sans répondre, s'était jetée dans les bras du bon arrimeur.
— Allons, ça y est, n'est-ce pas, vous acceptez, mon en-
— Vous êtes bon pour moi comme un père.
— Il le faut bien, pirlsque je n'ai d'autre enfant que vous iix, Jean-Marie et vous.
Huit jours après, Cadicbonne é^ait devenue négociante, Tii^îon l'expression de Besombes, et, grâce à son activité, cJie fut bientôt une des fruitières en gros les mieux achalandées du quai de la Grave. Ajoutons que, grâce à son intelligence, son commerce prospéra si bien qu'un an après elle avait rendu au colossal arrimeur les sommes avancées par lui.
La jeune femme était donc libre de ses actions. On ne s'occupa plus d'elle et, en peu de temps, on l'oublia, ce qu'elle voulait, car il y avait dans sa vie un mystère.
De temps à autre, elle s'absentait.
Personne, parmi ses parents et ses amis, ne savait où elle lit. Son absence durait quelquefois vingt-r;:atre heures,
jiquefois pbjs.
Parmi ceux qui connaissaient cette particularité, pas un n aurait pu dire ni à quelle heure elle quittait son domicile, ni h quel moment elle y revenait.
Le matin es Irûuvait «a porte close, puis on r:- î- voyait
pas de toute la journée et, le plus souvent, elle était chez elle le lendemain matin sans qu'on pût dire comment elle était partie, comment elle était rentrée.
Du reste, il fallait qu'elle eût un grand intérêt à tromper les curieux qui auraient eu envie de l'espionner, car sou- A^ent elle feignait des absences et restait tout le jour enfermée, ne répondant pas aux personnes qui venaient frapper à sa porte.
Les voisins disaient alors :
— Cadichonne I Elle est en voyage.
On supposait bien qu'elle se rendait alors dans le haut pays, pour y faire l'acquisition de récoltes de fruits, mais rien n'était moins certain.
Ces mystérieuses absences ne pouvaient manquer de provoquer la curiosité de quelques méchantes gens.
Il y avait dans sa maison une espèce de mégère qui avait la maladie, assez commune à Bordeaux, de s'occuper de c.^ qui ne la regardait pas et de vouloir connaître les secrets des autres.
Jeannette (c'était le nom de cette femme) ne trouvant pas à gloser sur Cadichonne, avait fini par faire de ces disparitions le thème de ses bavardages.
Elle Hf^ se gênait pas pour essayer d'insinuer que la jeune marchande ne menait pas une conduite fort régulière.
— Ah 1 disait-elle, je crois qu'elle a joliment oublié Jeaa- Marie.
— Taisez-vous, vipère, lui répondait-ôn.
— Quand on fait le bien, répondait-elle, on ne se cache pas.
On n*ajout<iit, il faut l'avouer, aucune foi à ses calomnies, ce qui irritait Jeannette au dernier point.
Elle en vint à vouloir connaître le secret de Cadichonne et, pendant plusieurs jours, elle se cacha dans l'escalier do la maison, bien décidée à suivre la marchande, si celle-ci sortait.
Longtemps er? en fut pour son temps perdu. Cependant une nuit, Cnùlc-ionne, ayant aux pieds des chaussons de Strasbourg, ouvrit furtivement sa porte et s'en alla.
Jeannette se mit à sa poursuite, niais si maladroitement, que la femme de Jean-Marie s'en aperçut et se mit à la
faire marcher dans les rues de Bordeaux et finalement vint à trois heures du matin au marché de la Grave.
Jeannette en fut pour sa fatigue. Une autre fois, Cadichonne, se voyant de nouveau suivie, était entrée, franchement, chez un loueur d« costumes, d'où elle était sortie déguisée en laitière pour se rendre au bal masqué.
C'est ce soir-là que nous Tavons retrouvée, entourée de Saintac, de Main-PIardye et d'une foule d'autres jeunes gens.
On juge si Jeannette eut beau jeu, et si sa langue perfide s'en donna.
A l'entendre, Cadichonne était la dernière des dévergondées, qui quittait nuitamment son logis pour aller courir le guilledou, et ne se refusait même pas le plaisir de se faire voir au bal masqué.
— Ah I ma chère, disait Jeannette d'un ton scandalisé, qui aurait jamais cru ça. C'est une femme perdue. Je ne veux pas rester plus longtemps dans une maison qui renferme une pareille créature, c'est abominable, et patati et patata. Jamais, au dire de Jeannette, on n'avait vu pareil scandale.
Cadichonne n'ignorait pas qu'on tenait tous ces propos sur son compte ; mais elle en souriait comme si elle eût été enchantée qu'on la crût réellement une femme plus que légère.
Pour un observateur attentif il était clair que Ces bavardages ne pouvaient qu'épaissir le mystère dont s'enveloppait la femme du grenadier.
Avant de reprendre notre récit et pour que le lecteur soit mis au courant de tout ce qui l'intéresse sur ce point, nous ajouterons que Cadichonne portait le deuil de sou mari, car elle avait appris par le capitaine du navire qui devait eminiener Capdeville dans l'Inde, qu'on l'avait attendu vainement à Richard, et qu'il avait -dû péviT pendant ia courte tempête du 30 juillet 1825.
On s'étonnera que la jeune femme, qui pleinait encor^^ son mari, fût allée au bal masqué. Mais cette faute apparente sera expliquée ultérieurement.
Cela dit, nous reprenons :
Le secret que Cadichonne avait si bien gardé fut à m.oitié découvert par plusieurs personnages qui ont été déjà
mis en scène et dans les circonstances qu'on va connaître.
Main-Hardye, Budos, Maîbessan, avaient appris les premiers comment Gasterac s'était trouvé sur le chemin, au moment où les bandits attaquaient la chaise de poste de Mme de Saintac.
On juge si le héros de cette aventui-^ fut interrogé.
— Mon cher Gasterac, lui dit Tancrède, pas de fausses modestie. G'est vous qui m'avez ramené Marinettc. C'est vous qui avez sauvé Hermine ; racontez-nous comment cela s'est fait.
— De qui faut-il parler, d'abord ?
— Dame ! commencez par le commencement.
— Eh bien ! cher ami, j'étais perdu dans une vigne, au milieu de cet épouvantable brouillard que vous vous rappelez, lorsque la jeune fille s'est jetée sur moi en me demandant ma protection.
— Elle vous avait donc vu ?
— Non pas. C'est le pur hasard qui l'a dirigée vers moi.
— Et qu'avez-vous fait ?
— Je l'ai prise dans mes bras. Elle était poursuivie, et j'ai eu le bonheur d'entendre les grelots d'argent des chevaux de Mme de Saintac que les voleurs ont arrêtée au moment où je disais au postillon de me laisser parler à sa maîtresse.
Gasterac raconta ensuite, brièvement, la part qu'il avait prise à la délivrance d'Hermine, et parla beaucoup de M. de Samazan.
— Ce Samazan, quel homme est-ce ?
— Un assez beau cavalier.
— Connaissez-vous cette famille, Budos ? demanda Tancrède.
— Mon Dieu, non. D'où est-il, ce Samazan ?
— Si j'ai bien compris ce qu'il a dit, ce doit être un propriétaire de Beaurech, car il a affirmé qu'il demeurait à deux pas du théâtre de l'attaque nocturne.
— Après tout, dit Maîbessan, que nous fait la famille de M. de Samazan. Il s'est conduit comme un gentilhomme, et nous sommes à une époque où la noblesse du cœur vaut bien la noblesse de nom.
~ Certes I appuya Tancrcde.
— Vous parlez d'or, Malbessan, reprit Bu dos, aussi suisje impatient de faire la connaissance de ce M. de Samazan, et je pense que Casterac nous ménagera ce plaisir sous peu.
— Pourquoi êtes-vous si pressé de connaître ce jeune homme ?
— Parce que j'ai toujours sur le cœur l'expédition de l'autre nuit, où nous avons été si cruellement joués.
— ■ n est certain que ces bandits se sont joliment moqués de nous, sans compter qu'ils ont eu l'audace d'attaquer une voiture à quelques centaines de mètres d'un peloton de trente gendarmes, dit Malbessan.
— Voilà pourquoi je suis vexé et je voudrais avoir ma revanche.
— Quelle revanche ?
— Je voudrais que M. de Samazan, qui doit connaître tous les replis de ce pays, nous fît l'amitié de nous y guider et de nous conduire à la tour des Chouettes.
— Il faudra choisir, pour cette expédition, un jour où il n'y aura pas de brume, par exemple, dit Casterac.
— C'est clair, reprit Budos, nous comprendrons peutêtre comment on a pu nous séparer les uns des autres et faire avorter d'une façon ridicule notre expédition.
— Est-ce que votre intention, Budos, est de pénétrer dans le repaire des brigands ?
— Pas le moins du monde, nous aurons l'air de nous promener et nous examinerons, en plein jour, le terrain. Si on tentait de nouveau d'enlever Marinette, nous ne serions jjius si novices pour la secourir.
— Eh bien, cher ami, reprit de Casterac, il y a un moyen bien simple de voir M. de Samazan : c'est de nous rendre à Beaurech où il demeure, s'il ne nous a pas trompés, et de nous présenter chez lui en le priant de nous conduire à la tour des Chouettes.
— C'est une idée excellente. Il fait précisément très beau depuis ce matin. Le brouillard est complètement dissipé, voulez-vous que nous y allions après-demain ?
— Après-demain, soit.
Donc, le surlendemain, nos quatre chercheurs d'aventures se rendirent à cheval.
Le premier paysan à qui ils demandèrent Samazan, leur répondit :
1S8 LA /rrVl du CMATEAU-TKOÎtfPKTTfi
— Je ae connais pas.
— Vous n'êtes donc pas du pays ?
— Si fait, monsieur.
— M. de Samazan est de Beaurech.
— On vous a trompé, monsieur, répondit le villageois, il n'y a pas de Samazan dans tout Beaurech. Des Angauds au port, personne ne pourra vous mieux renseigner que moi.
-^ C'est très bien, mon ami, merci, dit Tancrède.
Et on laissa le paysan s'éloigner.
Un second habitant du pays se présenta. On lui demanda le même renseignement et on obtint de lui la même réponse.
— Décidément, dit Malbessan, M. de Samazan n'est pas de Beaurech, et il a eu des raisons particulières pour vous tromper lorsqu'il a prétendu être de ces pnrages.
— Du reste, dit Tancrède, ce détail n'a qu'une importance secondaire ; nous voici à Beaurech. Autant que je puis m'en souvenir, il faut prendre le chemin de Cassour pour monter à la tour des Chouetles. Mettons nos chevaux à l'auberge, prenons le chemin de Cassour et livrons-nous à nos explorations tout seuls.
Cela fut fait sans retard.
— Pendant que nous sommes à l'auberge, reprit de Casterac, nous pourrions bien prendre une précaution.
— Laquelle ?
Celle de déjeuner. Il est encore de très bonne heure,
mais nous avons besoin de réparer nos forces après deux heures de chevauchée. Et puis cela nous gagnera la confiance du cabaretier qui saura peut-être, lui, nous dire où nous trouverons ce fameux et trop mystérieux M. de Samazan
On déjeuna, mais l'aubergiste leur répondit, comme l'avaient fait les deux paysans, qu'on ne connaissait pas la personne qu'ils cherchaient.
Une heure après, nos quatre compagnons escaladaient gaiement la côie, au lîanc de laquelle était accrochée, pour ainsi dire, la tour des Chouettes.
Il faisait un grand soleil de midi, très chaud pour la saison, et les surprises n'étaient pas à craindre. Aussi nos
■itre aventureux amis vinicnt-ils justïu'à la porte de ia
finneiise tour qui nV'lait Milrc f;!;(j;.e qu'ui^o n;ir.e braul:»iile, laquelle ii'olTrail d'ailleurs qu'uQ médiocre intérêt.
- Les brigr.nds, dit Budos, si réellement ils Iiabilent ce nid à chauves-souris, recevront quelque beau jour la tour sur leur tête et on n'en entendra plus parler.
— Mon cher, dit Tancrède, les brigands sont gens qui tiennent à la vie beaucoup plus qu'on ne le croit coramunen'.ent, et je suis bien convaincu qu'on pénètre dans leur repaire par une autre issue que celle qu'offre cette vieille tour.
— Mais, dit Malhessan, nous sommes venus pour explorer ce pays, explorons.
— Soit, dit Casterac. Vous, Tancrède, vous irez, si vous voulez, à gauche avec Budos, Malbessan et moi, nous allons faire le tour de la colline par la droite.
— Est-ce bien prudent de nous séparer ?
— Et que diable voulez-vous craindre, à midi et par ce soleil ?
— Soit, allez de votre côté, nous, du nôtre. Nous nous retrouverons ici.
Une heure et demie après, les quatre camarades étaient revenus.
— Avez-vous vu quelque chose de particulier ? demanda Malbessan à Tancrède.
— Non, rien. Le pays est monotone. U y a dix minutes que nous sommes de retour ; nous avons même visité la tour qui, comme nous le pensions, ne présente aucune issue.
« Les bandits doivent entrer par ailleurs.
— Casterac, reprit Malbessan, a quelque chose d'extraordinaire à raconter.
— Quoi donc ? demanda Tancrède.
Casterac se rapprocha et dit :
I — Savez-vous qui je viens de voir ?
^ Non,
— Mais laissez-moi procéder par ordre.
— Procédez, Gaston, dit eu riant Budos.
- — Malbessan et moi, nous nous sommes trouvés, il y a une demi-heure, dans une partie du coteau très pittoresque qu'un paysan nous a dit s'appeler Cliampcenets.
— Au fait, monsieur de Casterac. au fait, dit Tancrède.
1S8 ÙL JUIVE nu CHATEAU- laOMPETTîB
— Ne soyez pas impatient Ce que je vous raconte est fait, je vous assure, pour vous étonner.
— C'est donc sérieux ?
— Très sérieux. Arrivés à Champcenets, Malbessan (^t moi, nous nous sommes séparés pour contourner chacui de notre côté une espèce de mamelon.
— Vous avez eu tort de vous isoler.
— Peut-être, mais cela importe peu. Je venais de quitter Malbessan qui était à peine à cent pas de moi, lorsque j'avisai une grotte taillée dans un roc très dur par la main de l'iiomme.
L'ouverture de cette grotte est très régulière et presque monumentale. Je m'empressai d'écarter les bambous qui en dissimulaient l'entrée et je m'y introduisis. Je n'y remarquai rien de particulier, sinon que le sol en était très propre et que les parois n'étaient pas même humides.
— Casterac, vous avez une fatale tendance à abuser de la description.
— Mon séjour dans la grotte ne pouvait pas être de longue durée, car elle était très peu profonde, et il était facile de voir que je me trouvais dans une carrière où l'extraction de la pierre avait été reconnue trop difiicile à cause de ia dureté de la rociie.
« J'allais donc me retirer, lorsqu'on me retournant j'aperçus devant moi...
— Quoi donc ? fit Budos. '
— Qui donc ? demanda Tancrède.
— Une femme.
— Eh bien ! qu'y a-t-il là d'extraordinaire, c'était sans doute quelque paysanne...
— Eh non, ce n'était pas une paysanne, c'était uac femme jeune, jolie, aimable et pas bête, en un mot, uno femme que vous connaissez,
— Moi ? dit Tancrède.
— Vous, Budos, dit Malbessan.
— Alors ne nous faites pas languir et achevez.
— Vous allez donc parta'^er ma surprise quand vous saurez que cette femme n'était autre que Mme Cadette Capdeville.
La grande Cadichonne ? s'écria Tancrède ^stupéfait.
— EUe-méiue.
LES RUINES HANTi^CS 189
— Que diable faisait-elle là ?
— Ail ! mon cher, vous m'en demandez trop. Je n*ai ru le temps ni de la questionner, ni même de h. saluer.
— Elle s'est donc envolée ?
— Plaisantez tant que vous voudrez. Cadichonne a disparu à mes yeux avec une telle prestesse que je n'y ai vq que du feu.
— Elle a quitté la grotte.
— Non.
— Mais alors ?
— Elle a eu r?ir de s'enfoncer dans la muraille, dans cette muraille dont la dureté déne l'instrument des carriers et sur laquelle j'ai frappé tins tous les sens, pour voir si elle ne serait pas creuse.
— Comment ? en plein jour.
— Il faut dire, reprit Casîerac, que cela se passait dans un coin un peu obscur de la grotte.
— . Savez-vcus que cela est bien singulier.
— C'est môme très extraordinaire.
— Vous êtes bien sûr, Casterac, que c'était la grande Cadichonne.
— Je suis sûr que c'est la femme que nous avons trouvée au bal masqué, déguisée en laitière, que Saintac a démasquée et qui est venue souper avec nous. C'est la femme qui nous a dit s'appeler Cadette Capdeville et à laquelle nous devons les curieux renseignements sur En-dus et sa bande.
— Renseignements qu'elle vient puiser sur les lieux mêmes, à ce que je vois, dit Tancrède.
— . Oui.
— Où e^t celle grotte ? reprit le jeune Main-Hardye ?
— A trois cents pas d'ici.
-- Allons la visiter tous ensemble.
Dix minutes après, les. quatre compagnons étaient dans la fameiise grotte de Champcenets.
— J'étais ici, dit Casterac en se plaçant drns un des ^.ng^Js de la grotte, j'étais ici lorsque, en m? rotournr:"', j'ai aperçu une lemine.
— Et votre cœn.r de conquérant a tressailli, fit Biidos.
— Non, mon cœur de conquérant a été très surprlr, ' •i'avais entendu ni T-cmucr les. rosenux, ni aucun bnr
conque, et je ne pouvais me figurer comment elle se trouvait là.
— Et la dame, que fit-elle à votre aspect ?
— La dame ? Elle fut au moins aussi surprise que moi et resta un instant immobile. C'est ce qui me permit de la regarder attentivement et de la reconnaître.
— Elle n'a rien dit ?
— Pas un mot. Je mis mon chapeau à la main et je m'avançai vers elle. Mais sans doute Cadichonne avait recouvré ses esprits, car elle disparut comme dans un rêve.
— Comme un brouillard qui s'évapore, fit Malbessan.
— Ma foi, oui.
— Où était-elle quand elle a disparu ? demanda Tancrède.
— Tenez, dans cette partie obscure de la grotte, répondit Casterac qui se plaça lui-même dans une zone assez sombre.
— Vous êtes sûr qu'elle ne s'est pas enfuie par la porte ?
— Absolument sûr.
— Alors il faut chercher la clef de ce mystère, dit Tancrède.
— Je l'ai cherchée, mais en vain, mon cher Main-Hardye, répondit Contran.
— Il n'est pas naturel, cependant, qu'une femme s'enfonce dans un rocher comme un couteau dans du beurre.
— Non, certainement.
— Alors, cherchez avec nous, Casterac, et peut-être serez-vous plus heureux cette fois.
Les quatre jeunes gens se mirent à examiner attentivement cette muraille faite d'un seul morceau et passèrent la main sur toutes les aspérités qu'ils rencontrèrent, mais ce fut peine perdue, ils ne trouvèrent rien et furent obligés de convenir qu'ils s'en allaient bredouille.
— Mon cher Casterac, dit Budos, quand tout le monde fut bien persuadé de l'inanité des recherches, nous nous heurtons à quelque mystère dont il faudrait connaître le mot.
— Cela ne doit pas nous empêcher, fit observer Malbessan, de tirer la moralité de cette aventure.
— En effet, fit Tancrède.
LES RUINES HANT^ËS 191
— Quelle est donc la moralité que vous voyez dans celte rencontre fortuite ? interrogea Casterac.
— Ce n'est pas dans la rencontre fortuite, dit Malbessan, que je vois quelque chose que nous ne devons pas laisser échapper. C'est, dans la présence de Cadichonnc à Beaurech.
— Et qu'on pensez-vous conclure ?
— Mais quelque chose de bien simple, à savoir que cette femme, dont la vie mystérieuse a fait beaucoup causer ses voisins, je sais cela depuis peu, celte femme s'est moquée de nous et doit être de complicili avec les bandits.
— Allons donc ? fit Casterac.
— Mon cher, réfléchissez.
— - J'ai beau me creuser la cervelle, je ne vois pas... à moins, cependant, que celte disparition étrange...
— Ecoutez. Vous souvcnez-vcrus de la nuit du bal masqué ?
— Parbleu I ce n'est pas une nuit pareille qu'on peut oublier.
— Vous souvenez-vous que nous soupions avec Cadichonne lorsque des plaisanteries d'un goût douteux nous furent faites. On éteignit les lumières, on introduisit quatre chouettes dans la salle à manger.
Tancrède, Budos et Casterac écoutaient Malbessan et n'osaient plus le contredire.
— Comment ces chouettes étaient-elles entrées, cher Tancrède ? Probablement sous les jupes de l'accorte laitière. Qui nous a retenus à table assez longtemps pour que la bande d'En-dus pût enlever la pauvre Marinette ? Toujours la laitière.
— Cependant !...
— Qui donc a imaginé de nous faire faire cette sotte expédition dans le brouillard, d'où la gendarmerie et nous KommcK revenus si penauds ? Toujours la Cadichonne.
— Cependant, mon ami, dit Casterac, reniarquei- que ' cHe avait clé l'i^lliéc des Laadils, elle se serait probabL. nient bien gurdée de nous engager à jouer au cul-de-jat! le beau tour qui a désorganisé son cortège.
— Peut-être avait-elle à se venger personnellement d'En- -LS qui, comir.e vous i^avez, est mort peu de temps après.
— Je vous ferai aussi remarquer, continua Casîer.»'-.
qu'au souper elle avait Tair encore plus émue que nousmêmes.
— C'était une ruse, pas autre chose.
— Cela n'est pas prouvé.
— Enfin, insista Malbessan, dites-moi donc, alors, pourquoi cette femme, dans la conduite de qui nous relevons certaines particularités suspectes, se trouve à deux pas du repaire des bandits et possède un secret qui lui permet de se soustraire à votre vue en un clin d'oeil, et de gagner probablement les souterrains par où l'on accède au quartier général de la bande ?
Casterac resta muet.
— Pour moi, répondit Malbessan, je crois que nous avons éié joués la nuit du bal masqué, et que Mme Cadichonne Capdeville, que tout le monde connaît pour une femme de tête et d'énergie, donne son concours aux bri- " gands que nous avons poursuivis. Qu'en pensez-vous, Tancrède ?
— Je ne sais que croire. Quand je me rappelle sa voix franche, son regard assuré, sa parole honnête, je n'accepte pas vos raisons, et cependant ce que vous dites pourrait bien être vrai.
— Soyez-en bien persuadé, Cadichonne est la complice des bandits.
— Monsieur Malbessan, dit tout à coup une voix de femme derrière les quatre jeunes gens.
Ceux-ci se retournèrent avec une précipitation bien facile à comprendre. Ils avaient devant eux la Cadichonne.
Elle ne pouvait vfnir que du côté de la roche, et cependant il n'y avait dans la muraille pas la moindre trace de son passage.
Madame Capdeville ! fit le premier Budos, qui, devant la haute mine et le port majestueux de la jeune f^mrae, ne put s'empêcher de se découvrir. Ses amis l'imitèrent.
Oui, oui, monsieur Malbessan, moi qui viens vous dire
que vous êtes bien prompt à accuser d'une ou de plusieurs infamies une femme qui a droit à votre respect.
Madame, fit Malbessan, en homme qui attend autre
chose que des paroles.
— Ainsi, je vous ai montré En-dus, et je vous ai révélé qui il était,
— C'est vrai, fit Casterac,
'"!^"^**?--" ■^^'"••^ '*^"!Wi>"fflJ"VJ^'"*"'*^
— Ne rien faire et toucher de l'argent, je ne connais rien de mieux (page 198).
— Qui m'obligeait à vous dire que c'était là le chef de la bande redoutable dont on parlait tant ? Vous supposez que j'ai voulu me venger de lui en vous priant de le reu-
verser de son pavois de roi des menteurs. Mais ne pouvaisjQ obtenir de vous cet acte de brutalité sans vous dire qui était En-dus ?
— C'est évident, appuya Gastérac.
— Mais enfin, madame, fit Budos, comment vous trouvez-vous ici ?
— C'est mon secret, cela.
— Votre réponse ne suffirait pas à tout le monde.
— C'est un secret mortel.
— Oh I fit Malbessan, qui s*obstinait dans son doute et dans ses soupçons.
— Oui, monsieur, un secret mortel. Et, cependant, je consentirai à la révéler à deux d'entre vous.
— A qui donc ?
— A M. de Main-Hardye et à M. de Casterac. Je suppoy.o, monsieur Malbessan, ajouta Cadichonne, je suppose que lorsque ces messieurs vous auront affirmé que ce qui m'amène ici n'est ni une complicité avec des brigands, ni toute autre cause blâmable, vous les croirez.
— Sans aucun doute.
— Monsieur de Main-Hardye, monsieur de Casterac, je vais vous prier de me suivre.
— Mais, madame, dit Tancrède, c'est inutile, nous vous croyons sur parole.
— Oh 1 non, monsieur, je ne me contente pas de cela. Il faut que vous ayez mes preuves sous les yeux pour pouvoir attester que je suis une honnête femme et une femme honnête. Vous viendrez donc, ou, à votre défaut, j'irai jusqu'à prier M. de Budos de vous remplacer.
— Moi, j'accepte, madame. Du reste, je suis bien armC.
— Cela ne me gêne pas, répondit Cadichonne. Seulement vous allez jurer sur ce que vous avez de plus sacré, sur l'honneur de votre mère, vous allez jurer que vous ne révélerez jamais ce que vous allez apprendre en me suivant.
— Je le jure, dit tranquillement Budos.
— Sur l'honneur de votre mère ?
-- Sur l'honneur de ma mère.
— Et vous aussi, monsieur de Casterac ?
— Je le jure, comme Budos.
— A aucun prix, en quelque lieu que vous soyez, quelque danger que vous couriez, et la révélation de ce secret
dût-elle vous sauver la vie, vous jurei: que vous le garderez.
— Nous le jurons.
— Vous le jurez tous les quatre ?
— Nous le jurons, reprirent ensemble Malbessan, Casterac, Budos et Tancrède, dont la curiosité venait de s'éveil 1er à la fin.
— Eh bien, venez tous les quatre, après tout. Moi, messieurs, j'ai foi dans vos paroles.
Et, sans attendre davantage, Cadichonne fit un pas au devant des jeunes gens que tant de crânerie avait vaincus, que toutes ces formules de serments avaient charmés, puis elle leur dit :
— Suivez-moi.
Et sans qu'elle eût fait un geste, sans qu'elle eût eu seulement l'air de chercher à faire jouer un ressort, une partie de la muraille s'ouvrit et pivota sur elle-même, donnant accès dans un vaste souterrain.
— Entrez, messieurs, dit Cadichonne.
Les quatre jeunes gens obéirent silencieusement. Quand la grande Cadichonne eut à son tour mis le pied dans le souterrain, la lourde muraille de granit se referma commvO d'elle-même, et ils restèrent tous là, à peine éclairés par une lampe fumeuse que la jeune femme prit à la main.
— Maintenant que j'ai votre parole, dit-elle, je puis vous dire même ce que vous ne me demandez pas. Vous avez vu s'ouvrir la roche devant nous ?
— Oui.
— Vous devinez, n'est-ce pas, qu'il y a un secret pour la faire pivoter. Ce secret fut inventé par les anciens seigneurs de Rouquey qui avaient imaginé, pour ne pas attirer l'attention, de faire creuser cette carrière assez avant pour qu'on pût s'assurer combien l'extraction de la pierre serait laborieuse.
« Par les souterrains qui communiquaient avec une tourelle du château, on venait jusqu'ici, et plus d'un, dans les guerres que se faisaient les petits vautours du moyen âge, dut son salut à ce mystérieux chemin. »
Cadichonne n'avait pas fini de parler qu'elle frappait à une porte en chêne très solide. Trois petits coups espaces d'une certaine façon furent le Sésame, ouvre-toi ! de cotJo porte formida!)le.
— Entrez, messieurs, dit alors Gadichonne.
Gasterac et Tancrède n'hésitèrent pas. Budos se tenait sur ses gardes, Malbessan avait mis la main sur le manche de son poignard.
L'endroit où la jeune femme venait d'introduire les quatre gentilshommes était une grande pièce voûtée qui avait bien plus l'apparence d'une prison que celle d'un logis habitable,
D y avait cependant une fenêtre... ornée de grilles énormes, à la vérité, et à travers laquelle arrivait un jour tamisé par un énorme amas de ronces qui, du dehors, la cachait à tous les j^eux.
Au milieu de cette salle basse, se tenait un homme dans une attitude qui ne manquait pas de noblesse.
— Messieurs, dit-elle, je vous présente M. Jean-Marie Capdeville, mon mari.
— Le grenadier ! s'écria Gasterac.
— Oui, messieurs, répondit d'une voix mâle Jean-Marie. Les quatre jeunes gens s'inclinèrent.
— Jean-Marie, reprit Gadichonne, je te présente MM. de Main-Hardye, de Budos, de Gasterac et Malbessan.
— N'est-ce pas avec ces messieurs que tu as soupe la nuit du bal masqué ?
— Si. C'est avec eux. Et c'est pendant ce souper que les bandits ont enlevé Marinette, la jeune servante de M. d3 Main-Hardye.
Il y eut un moment de silence.
. — Vous comprenez maintenant, je pense, monsieur Malbessan, pourquoi je suis dans ce pays et quelle est la cause de mes absences fréquentes et mystérieuses.
— Oui, madame, et je vous demande pardon.
— Vous comprenez pourquoi je préfère passer pour une femme qui ne craint pas le bal masqué plutôt que de laisser soupçonner à ceux qui m'espionnent ce que je viens faire ici.
— Nous comprenons tous, madame.
— Et vous devinez, je pense, comment je suis si bien au courant des faits et des habitudes des brigands qui partaient avec mon mari ce séjour.
— Qui partagent ? répéta Tancrède en fronçant le sourcil.
— Entendons-nous. Pas un d'eux ne sait que mon mari
L£S RUINES HANTAS 1.1
est Ici. Il 11 *y a que moi au monde et vous à présent qui connaissiez ce terrible secret.
— Terrible, en effet, dit Budos, car, s'il était révélé, il pourrait coûter la vie à M. Gapdcville.
— C'est pour cela que je vous ai fait jurer sur l'honneur de vos mères de n'en parler jamais à une âme qui vive, même en présence d'un danger de mort.
— Et nous tiendrons notre serment, dussions-nous en mourir, vous pouvez en être certaine.
— Merci. Et maintenant, sachez qu'il existe à deux pas d'ici une grande salle souterraine et voûtée qui sert de salle d'armes et de lieu de délibérations aux bandits,
— Eh bien ?
— Eh bien, par une de ces bizarreries de la nature dont on trouve de fréquents exemples, tout ce qui se dit dans cette salle, on l'entend admirablement dans la pièce où est caché mon mari.
— : Comment cela se fait-il ?
— Je suppose, dit Cadichonne, qu'il existe dans la roche une fissure à travers laquelle les paroles sont portées ici, grâce à la construction spéciale de la salle dans laquelle les bandits se réunissent.
— Bien ! mais croyez-vous qu'ils n'entendent pas ce qui se dit dans la... demeure de M. Jean-Marie ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que nous les aurions entendus s'étonner et qu'ils auraient pris eux-mêmes des précautions pour n'être pas entendus.
— . Vous avez peut-être raison.
— Du reste, ils sont deux ou trois dans leur repaire, et Ils causaient tout à l'heure ; nous n'avons qu'à faire silence pour les entendre.
Tout le monde se tut.
Pendant quelques instants, le silence le plus comph-t régna dans la pièce où se trouvaient Cadichonne et les autres personnages de ce récit. Mais tout à coup on entendit une voix avinée.
« — Est-ce qu'il te tarde, à toi, que Sémillant revienne ?
<i — Ma foi, non, répondit une autre voix.
a — On est très bien ici, continua un troisième orgmo. On ni-dr'^o bien, on boit à n'eu plus finir. J'en suis aujour-
uliv.'i à iiij "iiiquièrne bcuteiile ; si Soiniliant compte nous traiter toujours comme ça, je consens à l'attendre toute ma vie.
« — Sais-tu ce qu'il est allé faire à Bordeaux ?
« — Non. Mais ce doit être une grosse affaire, car il n'en a parlé à personne, et c'est un garçon de tête que Sémillant.
« — Et puis, il nous a promis cinq mille francs s'il réussissait. Ne rien faire et loucher de l'argent, je ne connais rien de mieux.
c: — Tu as raison ; à sa santé I
« — A sa santé 1 »
Les voix se turent. Il n'était pas difficile de supposer que ce qui fermait la bouche aux bandits, c'étaient leurs verres pleins.
— Quel est ce Sémillant ? demanda Tancrède, qui ne put s'empêcher de parler à voix basse.
— C'est le nouveau chef de la bande, depuis la mort d'En-dus.
— D'après ce que j'ai compris, continua Jean-Marie, il est ailé s'installer à Bordeaux pour préparer la perpétration d'un crime sur lequel il compte pour s'approprier une somme énorme.
— Comment est-il ?
— Ah I nous n'en savons rien. Nous les entendons, mais nous ne les avons jamais vus.
— C'est celui, dit Cadichonne, qui, dans le cortège du prince de Montcrabeau, remplissait le rôle du héraut. .Je savais qu'ils devaient faire cette mascarade, dont le but était de s'aboucher avec un bourgeois.
— M. de Saintac alors ? dit Budos.
— Très probablement, dit Jean-Marie, mais comme Endus n'avait qu'une préoccupation dans sa profession de voleur, se moquer de la police, il avait été résolu qu'on volerait le plus de montres, le plus de bourses et le plus de mouchoirs qu'on le pourrait pendant cette expédition.
— Ce qui, du reste, a été exécuté avec une habileté parfaite, remarqua Tancrède.
— Et maintenant, m.essieurs, croyez-vous toujours la Cadichonne capable de servir d'agent à de pareils misérables ?
LES RUINBS HANTEES 199
— Oh I madame, dit Maibessan, je sollicite mon pardon et je vous fais toutes mes excuses.
— Seulement, dit Casterac, avouez que vous avez é!j bien imprudente de sortir en plein jour de la cachette oii se tient l'homme que vous avez une première fois arraché à la mort.
— A propos de cela, dit Tancrède, savez-vous bien, monsieur Capdeville, que tout Bordeaux croit que, depuis longtemps, vous avez servi de pâture aux poissons de l'Océan.
— Je l'espère bien.
— C'est même là, sans doute, votre principale cîiajice de sécurité.
— Mais comment diable avez-vous eu l'idée de venii* vous loger ici ?
— Ah ! c'est toute une histoire.
— Ne craignez-vous pas que la gendarmerie, en recherchant les bandits, ne mette la main sur vous ?
— Je ne le pense pas.
— Pourquoi ?
— Je vais vous le dire. Les brigands eux-mêmes ne se doutent pas de l'existence du souterrain dans lequel je me cache depuis quinze mois.
— Oui ; mais la police, lasse de chercher ces malfaiteurs, pourrait envoyer une force considérable, afin de fouiller tout le pays, et le moindre hasard pourrait la mettre sur vos traces.
— Bah!
— Tenez, cette fenêtre gi'illée.
— Oh I il y a devant elle une vraie forêt vierge de ronces inextricables, et en supposant que l'on entreprît do défricher cela, il faudrait au moins quarante-huit heures à deux ouvriers pour arriver à découvrir la fenêtre.
— Bien ; mais alors ?
— Vous pensez que je serais le premier averLi si pareil fait venait à se présenter, et comme je ne cours que ce {Ranger d'être découvert, je me suis enquis d'un moyen tle me soustraire même à ces recherches.
— Et vous l'avez trouvé ?
— Ah 1 ce n'a pas été sans peine. Mais vous jugez qu'un homme comme moi, qui est littéralecieiit et volontaire-
200 lA JUIVE DU CHATEAU-TBOMλETTB
iiient prisonnier, n'a pas laissé un coin de son cachot sans i'explorer.
« Presque toute la journée, je la consacre à la lecture, et je vous assure que j'ai dévoré un nombre considérable lie livres.
— Vous devez être un savant, en effet.
— Non ; mais enfin, j'ai appris beaucoup de choses. Et Dieu veuille que je puisse sortir de cette prison pour gagner à mon tour la vie de ma pauvre Cadichonne qui, depuis dix-sept mois, m'a nourri et a travaillé pour moi.
— Heureusement que Dieu a béni mes efforts, dit la jeune femme.
— Je travaille, je sculpte du bois, je fais mille autres chose, mais de ces choses qui n'exigent aucun bruit. Si j'y voyais davantage, je me serais perfectionné dans l'horlogerie, dont j'avais appris les éléments avant d'entrer au ^.trvice.
« Dans les premiers temps, je ne supportais pas mon sort avec trop de résignation.
— Je comprends ça, fît Casterac.
— Et je passais des journées à tourner en rond comme une bête fauve enfermée, regardant les parois de granit de ma demeure, examinant tout, tâtant le sol, me baissant chaque fois que mon pied heurtait quelque chose d'insolite.
— Et enfin ?...
— Et j'ai fini par trouver un secret qui me mettrait à l'abri des perquisitions de toutes les polices du monde.
— Ce secret, quel est-il ?
— Messieurs, si vous n'aviez fait un serment auquel nous croyons, Cadichonne et moi, je ne vous révélerais pas ce fait qui constitue pour moi la suprême chance de salut ; mais j'ai foi en vous, et vous allez juger si je suis en sûreté.
Chose singulière, Jean-Marie avait à peine bougé en variant. Il ne fil pas un seul mouvement, et pourtant, toulj ;i coup, une trappe s'ouvrit au milieu de la salle basse. Instinctivement, les quatre jeunes gens reculèrent.
— Ne craignez rien, messieurs, je suis là pour vous empêcher de tomber dans cet abîme, car c'est un abîme qui vient de s'ouvrir là sous nos pas. ^
— Que voulez-vous dire ?
— Que si vous aviez la prétention de descendre dans celte oubliette, je ne sais si vous en reviendriez jamais.
— Eh bien ! alors, à quoi peut-elle vous servir ?
— A trois pieds à droite, j'ai découvert une porte qu'il suffit de pousser du pied. Cette porte donne sur un nouveau et long souterrain, également inconnu des bandifs, mais qui conduit à leur repaire sans qu'ils s'en doutent.
<( Donc, Q» poussant la porte, on peut mettre la petite échelle que voilà en travers de l'oubliette, descendre dans le souterrain, tirer l'écheîle, refermer la trappe, puis la porte, et je défie qui que ce soit de découvrir tout cela si, comme moi, on n'est pas resté ici emprisonné pendant longtemps.
— Tout cela est merveilleux, dit Casterac.
— Et comme fait exprès, ajouta Budos.
— Oui ; mais M. Capdeville ne nous a pas dit comment il a été amené à venir se cacher ici.
On laissa la trappe ouverte et l'on s'assit. Capdevilj^ reprit la parole :
— Vous Savez, dit-il, que grâce à Cadichonne, j'échappai à un supplice atroce, le 25 juillet 1825, c'est-à-dire il y a dix-huit mois.
— Oui, c'est même tout ce que je sais de votre histoire, dit Tancrède.
~ Le jour même de mon évasion, la police, mise sur mes traces par l'indiscrétion de l'un de ceux qui y avaient aidé, me retrouvait...
— Ah ! mon Dieu !
— Mais j'étais armé et fidèlement gardé.
— Par les bouchers ?
— Non, par les chiens des bouchers.
— Diable 1
— Cela n'empêcha pas les policiers de m'atîaquer dans une petite maison où je m'étais caché. L'un d'eux fut dt*voré par un chien, l'autre allait peut-être me tuer, lorsqat- Cadichonne survint encore une fois au beau moment et trouva un moyen humain de m'en débarrasser.
— Mais enfin, cette fois, vous étiez délivré.
— Vous croyez cela ?
— Dame I
— Latour, le policier, qui m'avait manqué près du
Bègles, devina que j'avais fui par la rivière. Il prît une barque comme moi, fouilla la Garonne et la Gironde et no me trouva pas, car je ne voyageais que de nuit, et avec le courant, tandis qu'il naviguait de jour et à la voile.
— Et où alliez-vous ainsi ? demanda Tancrède.
— A Richard, où un navire devait me recueillir.
— Bien, continuez.
— Mais, précisément à l'heure même où j'apercevais îc navire, qui n'attendait que moi pour mettre à la voile, une tempête s'éleva, tempête qui porta mon embarcation en pleine mer, hors de vue de toute côte.
— Vous étiez dans une petite embarcation ?
— Dans un canot, répondit Jean-Marie.
— Alors, c'est un miracle que vous n'ayez pas péri ?
— Un vrai miracle. J'étais réservé à d'autres angoisses, à d'autres souffrances.
— Comment ?
— Lorsque la tempête s'apaisa, je vis à une certaine distance une autre barque qui naviguait à la voile. Je n'y prêtai d'abord aucune attention. Mais bientôt cette embarcation se rapprocha de moi, et celui qui la montait me parla. Le croiriez-vous, cet homme qui semblait sortir des flots pour me ramener à l'effroyable réalité, cet homme, c'était Latour le policier.
— D'où diable venait-il ?
— La tempête l'avait poussé au large comme moi, et ma mauvaise étoile voulait qu'il fût assez près de mon bateau pour que je n'eusse pas le temps de gagner le navire qui m'attendait.
— Mais je pense que vous ne vous êtes pas rendu ?
— Certes !
— Qu'avez-vous fait ?
— Le misérable, n'osant plus m'attaquer en face, imagina de prendre en flanc mon embarcation, qui fut évcn- Irée et qui coula.
— Vous avec elle, probablement ?
— Tout juste. Mais je nage bien, fort heureusement, et pendant un instant le policier ne sut ce que j'étais devenu. Il attendait ma réapparition pour me donner un coup d'aviron sur la tête afin de m'étourdir et s'emparer de moi. Mais je déjouai ses calculs, et, faisant semblant de me rendre, je m'approchai de son bateau ; je parvins à le
saisir par son vêtement et je Tentraînai à la mer à son tour.
— Ah ! ah !
— Mais c'est alors qu*a eu lieu un drame affreux, que je ne voudrais pas recommencer au prix de ma vie. Je n« sais comment, n'élant pas mort, ce qui est un miracle, je nc^ suis pas devenu fou, ce qui est plus extraordinaire encore.
« Quand nous fûmes tous les deux dans l'eau, une lutte s'engagea entre nous.
« Vous figurez-vous bien ce que peut être un pareil combat, où les deux adversaires, préoccupés de se maintenir a la surface, se cherchent l'un l'autre et doivent être assez habiles pour frapper sans que l'ennemi puisse s'accrocher à eux et les entraîner dans son trépas.
— Cela fut-il long ?
— Autant que j'ai pu en juger, j'ai nagé ainsi quarante minutes, incessamment préoccupé de chercher à étrangler ce Latour. Puis la fatigue vint. Lui-même ne pouvait plus nager. Me sentant près de mourir, je fus pris d'un accès de rage, je m'élançai vers le misérable, je lui pris le cou avec les deux mains, j'y enfonçai mes ongles avec fureur et je m'écriai :
— Eh bien ! mourons ensemble I « Les flots nous recouvrirent.
« Pendant quelques instants, je me sentis roulé par les vagues. Malgré moi, mes doigts crispés se serraient autour de la gorge de mon ennemi. Je comprenais que cet homme, qui avait voulu ma mort, périssait par moi et non par l'effet ùe l'eau.
a Puis je commençai à ne plus avoir mes idées ; je me souviens pourtant que je voulus lâcher Latour, mais que je ne pus pas.
— C'est horrible ! dit Casterac.
— Enfin, il me sembla que je ressentais un choc violent, comme si j'eusse été frappé à la tête, puis plus rien.
— Quelle heure était-il ?
— Assez tard, à ce que je crois ; mais je ne pourrais préciser, parce que je ne me suis pas rendu un compte exact du tcr:i!:3 qu'avait duré ma lutte avec le misérable agent.
— Bref, vou;i avez été sauvé.
— Quand je revins à moi, il faisait jour. J'étais couché dans une grande pièce, sur un lit aux rideaux de serge verte. Autour de moi s'agitaient quatre personnes, parmi lesquelles je distinguai tout d'abord un prêtre, puis deux femmes âgées, et enfin un homme, encore assez jeune, à
lire rasée.
C'était sans doute un médecin ?
— Vous l'avez deviné.
— Qui vous avait recueilli ?
— C'était le prêtre. Par un véritable miracle, ce vénérable pasteur allait porter les secours de la religion à uu mourant qui demeurait au Verdon, et il suivait la plage pour avoir un chemin plus uni que la route défoncée qu'il aurait pu prendre.
« Il «'tait nuit noire. Son pied me heurta. Il poussa un cri dMonnement, presque d'effroi, et se pencha vers moi.
« Je tenais toujours Latour dans mes mains, et le malheureux était bien mort. Je ne sais comment le brave prêtre se figura qu'il pouvait me sauver, et il ordonna aux deux hommes qui l'accompagnaient de me porter en toute hâte au presbytère du nouveau Soulac, car c'était le curé de cette petite commune.
— Dès que vous serez arrivé, dit-il à nos deux compagnons, vous ferez prévenir le docteur.
— Et vous, monsieur le curé ?
— Moi, je vais aller voir mon mourant, mais si je dois sauver une âme, nous ne pouvons abandonner ce corps d'où la vie ne s'est peut-être pas entièrement retirée.
— Vous allez rester seul pour aller jusque là-bas ?
— Dieu me protégera, mes enfants, allez.
« On me porta au presbytère. Le médecin appelé constata, après des soins qui durèrent une partie de la nuit, que je n'étais pas mort, et il put annoncer cette nouvelle
î curé lorsque celui-ci revint.
« On me raconta tout cela quand je fun en état d'entendre quelque chose.
Il ne me fut pas difficile de comprendre que la mer m'avait rejeté sur la plage, et comme la marée descendait, elle me laissa étendu mourant sur le sable. Le coup que j'avais ressenti à la tête était probablement celui que
j*ûvais reçu lorsqu'une lame m'avait, pour la première fois, porté à terre.
— Mais vous n*éticz pas sauvé pour cela I
— Non, certes.
— Comment avez-vous pu expliquer l'embrasscinenî mortel dont vous étreigniez la gorge de votre ami Latour ?
— Je ne l'ai pas expliqué du tout.
— Ne vous a-t-on rien demandé à ce sujet ?
— Au moment où je revenais à moi et où j'étais déjà capable d'entendre ce qui se disait, mais non de parler moi-même, le médecin racontait comment il croyait que le fait s'était passé.
« — Ce sont probablement, disait-il, deux matelots de l'équipage d'un navire qui aura péri pendant la tempête d'hier. Ils auront longtemps nagé pour gagner îe bord, l'un soutenant l'autre peut-être, mais lorsque la fatigue les a vaincus, ils se sont accrochés l'un à l'autre, comme le font les gens qui se noient, et celui-ci aura saisi la gorge de son compagnon, comme il aurait étreint sa jambe ou son corps.
« Ce fut alors que -je compris que Latour était mort. Et, comme vous devez le penser, je me gardai bien de combattre l'opinion du médecin.
— Naturellement, dit Budos.
— Mais enfin on vous interrogea ? insista Tancrède.
— Oui, et je me hâtai de dire comme le docteur, qui fut très fier d'avoir deviné juste, et qui passa pour un liomnie fort intelligent, ce qui était d'ailleurs rigoureusement vrai.
— Mais ce mensonge pouvait être découvert ?
— Oui, pas avant que j'eusse repris mes forces, pourtant. Jugez donc, monsieur, Soulac est au fond du Bas Médoc, on ne peut y aller qu'en bateau et il faut quelquefois plusieurs jours pour s'y rendre. Les magistrats ne se dérangent jamais pour venir constater le décès d'un marin noyé dans un naufrage. Du reste, j'avais deviné juste, car je restai près de quinze jours chez mon sauveur. J'assistai avec recueillement à l'enterrement de Latour comme à celui d'un frère d'armes.
— Vraiment.
— El nùme, je ne vous cachciai pui qiie je fus secouO;
par un profond sentiment de pitié, lorsque je vis descendre dans la fosse le corps de cet homme qui m'avait fait cruellement souffrir, mais qui peut-être n'avait obéi, dans sa persécution, qu'à un instinct exagéré du devoir.
— Vous l'avez pleuré ?
— Pleuré serait beaucoup dire.
— Mais enfin ?
— Mais enfin, je l'ai plaint.
— Brave Jean-Marie I
— Quand je fus tout à fait remis, il me fallut prendre un parti, et je vous assure que je n'étais pas au bout de mes peines.
— Votre odj'Ssée n'étail donc pas finie là ?
— D s'en faut de beaucoup. Le brave curé m'avait pris en affection. Il s'était mis en quatre pour m'être agréable, et je dois dire que nous passions des soirées charmantf»s sur le bord de la mer à causer de mille choses. Enfin, il fut si bon pour moi qu'au moment de partir je me reprochai comme un crime le mensonge dont vous vous étonniez tout à l'heure.
— Bah !
— Oui ; cela me brûlait comme un remords.
— Mais le démentir pouvait vous coûter la vie ?
— Je n'en disconviens pas.
— Et vous eûtes le courage ?...
— De dire la vérité, oui, monsieur. Un jour je pris à part le brave homme et je lui contai tout : ma condamnation, mon évasion, la poursuite de Latour, mon mariage béni par le curé de Bègles. Justement il connaissait le vénérable vieillard qui avait consenti à nous unir.
— Et que dit-41 en apprenant tout cela ?
— Il resta longtemps silencieux. Cela me permit de tout dire, de raconter ensuite ma fuite à travers la Gironde, et la tempête, et la nouvelle apparition du Latour maudit.
— Le fait est que c'est intéressant comme un roman.
— Pour moi, c'est bien plus intéressant encore, dit Jean- Marie.
— Et le curé de Soulac, fut-il de cet avis ?
— Oui. Après avoir longtemps réfléchi, il se tourna vers moi et me dit :
« — Mon enfant. Dieu vous pardonnera, vous avez courageusement défendu votre vie. Je n'ai pas la force de
LES RUINES HANléss 207
VOUS en faire uu crime. Mais qu'alicz-vous faire, maiulenant ?
« — Il n'est pas probable, lui dis-je, que le navire sur lequel je devais m'embarquer m'attende encore à Richard.
<i — Quel est le nom de ce navire ?
t( — Le Bacalan.
0 — Il est parti depuis longtemps.
a — Alors, il ne me reste pics qu'un espoir de saiul.
tf — Et lequel ? me demanda le bon prêtre.
« — Gagner l'Espagne.
« — A pied ?
« — Eh ! puis-je faire autrement ?
« — Ce sera long et bien dangereux.
« — Dangereux ? En quoi ?
« — En ce que vous risqueriez de mourir de faim et de soif.
« Cela, vous le pensez, me donna à réfléchir, mais je n'avais pas le choix des moyens, et je n'hésitai pas.
« — Je vais me déguiser en paj'san landais, dis-je au curé de Soulac. Ce n'est pas difficile : un béret, une peau de mouton et des échasses suffiront pour cela. Je parle assez bien gascon pour me faire comprendre partout où je passerai.
(( — Alors, dit le curé, je vais vous donner un bon conseil. Vous ferez bien de suivre constamment la côte. De cette façon, vous ne vous perdrez pas, et vous trouverez de temps à autre des postes de douaniers dont les habit mts, enchantés de voir figure humaine, vous recevront à bras ouverts et vous donneront les indications nécessaires à votre voyage et en même temps à votre alimentation.
« — Je vous reiuercie, monsieur le curé, de votre conseil.
« — Je prierai Dieu qu'il vous accompagne, dit le bon prêtre.
« — Quand je lui fis mes adieux, il voulut m'accom- ! iigner un bout de chemin. Tout en marchant :
a — Jean-Marie, me dit-il, aussitôt que vous serez en
. cté, vous m'écrirez.
« — Cela, monsieur le curé, je vous le promets.
^i — Et ne manquez pas de mettre votre adresse dans ]u ieltre.
208 LA JUIVE DU CHATEAU-TROSrPETTB
« — Est-ce que vous seriez assez bon pour m'écrire aussi ?
« — Mon ami, j'ai une espérance, mais elle est si vugue, si vague que je n'ose réellement pas vous en parler, me répondit-il.
(( — Qu'est-ce donc ? lui demandai-jc, intrigué.
« — Rien. Vous le saurez plus tard. Si je ne réussissais pas, je me reprocherais trop de vous avoir donné un espoir irréalisable.
« Il me sembla que je comprenais, mais je n'osai pas croire à ce qui me vint à l'esprit, et je me tus.
« Nous nous séparâmes.
« Les trois premiers jours, tout alla bien. Je suivis le ÎK)rd de la mer et j'atteignis le cap Feret, à l'embouchure hi bassin d'Arcachon.
« Là, je fus assez embarrassé.
« Les douaniers m'apprirent que si je voulais passer à l'autre côté, il me fallait faire le tour du bassin, ce qui constitue, dans ce pays où les chemins sont inconnus, et dans ce sable profond, quarante lieues à faire au moins.
— Mais, dit Tancrède, il me semble que les passes du bassin ne sont pas très larges.
— Trois ou quatre kilomètres.
— Ne pouvait-oa trouver un bateau pour faire celle courte traversée ? <
— C'est ce que je demandai. On me répondit que ce 'était pas facile sur la côte, et que les pêcheurs ne s«
dérangeraient pas de leur navigation pour me passer.
— Bref ?
— Bref, je me résignai à faire le tour du bassin. Je savais qu'il y avait de temps à autre un village : Ares, Andernos, Audcnge, et je partis d'un pied léger après avoir couché dans le poste des douaniers du cap.
C'est ici que commencèrent mes nouvelles tortures, et je Vous prie de croire que je frémis encore en y pensant.
— Que vous arriva-t-il donc ?
— î3ès la première journée, je m'égarai.
— Oh I oh I
— Vous ne savez pas ce que c'est que ce pays de landes. Cil dit qu'on va y semer des pins. Mais pour le moment il n'y a rien, rien d'un bout à l'autre que des bruyères. Sans honssole, il doit être impossible de s'y diriger.
LES RUINES HANTAiS
« Quand on est perdu au milieu de ces immenses soii- \udes, il semble qu'on soit au milieu d'un autre océan. A terte de vue, le ciel et la bruyère ; pas autre chose.
• — ie ne sais comment le brave prêtre se figura qu'il pouvait me sauver (page 204).
« J*avais remarqué une espèce de pointe qui s'enfonçait dans le bassin, et, pour gagner un peu de terrain, je voulus c )uper au court.
lA JUIVB DU CHATIAU-TROMPETTB
L est une imprudence, dit Casterac. Dans toutes le' solitudes, il faut avoir toujours à vSa portée la vue ('e l'étang, de la forêt, de la rivière qui vous guide.
— Je m*en suis bien aperçu.
— Mais trop tard, sans doute.
— J'ai trop appuyé à gauche, et bientôt il me fut impossible de retrouver le bassin. C'était une journée grisf. Le ciel était couvert de nuages, et le soleil lui-même ne brillait pas pour me guider.
— Que fîtes-vous, alors ?
— Eh 1 que faire ? Il n*y avait pas un arbre, pas un mamelon, pas une taupinière où je pusse monte: pour savoir de quel côté se trouvait le bassin. J'étais en plein désert, destiné à y périr de faim ou de soif.
Toute ma journée se passa en efforts infructueux pour retrouver mon chemin. Il faut croire que j'avais continuellement tourné dans le même cercle, car le soir je me retrouvai à un endroit où je reconnus des traces de mon passage.
— « Anéanti, découragé, je m'assis par terre, puis je tirai de mon bissac quelques provisions que je mangeai, msis iî me fallut renoncer à boire, ma gourde était vide. Je dus me contenter de me rafraîchir la bouche /en mangeant une poire mouille-bouche que le bon curé m'^v^ait donnée avant mon départ, et que j'avais eu le bon espi^it de garder.
« Mon repas fini, je me confiai à la|' Providence et je m'endormis. 1
« Que vous dirai-je ? Le lendemain, ce furent de nouvelles soufTrancçs et de nouveaux touriîients. J'avais beau marcher, je m'égarais de plus en plus, et, le soir, je n'étais pas plus avancé que la veille.
— Cela dura-t-il longtemps ?
— Quatre jours. Je passai à l'état de squelette. On ne trouve dans ce pays maudit ni une maison, ni rien, pendant dix lieues. Enfin, un hasard heureux me ramena sur la route que j'avais suivie et que je reconnus,
« J'étais revenu sur mes pas, et je ne me trouvais pas à plus d'une journée de marche de la cure du nouveau Saulac.
— C'était de la malchance.
— Non, c'était du bonheur, au contraire ; je n'hésitai pas, et je retournai près du bon cuié.
Ccsl ce qu'il y avait de plus 5ag^'.
- I! m'accueillit à bras ouverts et me dit :
« Ce que je craignais est arrivé. Mais ce que vous avez souffert est un petit mal pour un grand bien. N'allez pas cmEspagne, vous vous rendrez de nuit dans la commune de^eaurecb où j'ai été curé. Il vous faudra beaucoup de teniiDs. Quand vous arriverez, vous irez frapper à la cure. Le reste me regarde.
« le n'avais plus la force de lutter, j'obéis et, le lendcniaJn\soir, je me mis en route ; mon voyage dura quatre nuits.\
« Quand je frappai à la cure de Beaurech, ce fut le curé dèSaulac qui vint m'ouvrir. Il était nuit noire.
« — Il DO faut pas, me dit-il, que personne vous voie ; suivez-moi. On m'a confié jadis un secret que je reçus sans y attacher d'importance et qui va vous être aujourd'hui fort utile.
« — Qu'est-ce donc ? lui demandai-je.
« — Vous allez le savoir.
« Et sans en dire davantage, il me fît monter la côte, me conduisit à la grotte de Champcenets, fit tourner la paroi de granit sur elle-même et '.n'introduisit ici en me disant :
« — n n'est pas un être vivant qui connaisse cette retraite. La nuit dernière, j'y ai apporté de l'eau fraîche, quelques bouteilles de vin vieux et des vivres. Vous allez vous installer ici, ne sortir sous aucun prétexte.
« — Mais c'est une prison, lui dis-je.
« — Oui, seulement j'espère qu'elle s'ouvrira bientôt pour vous.
a — Que dites-vous ?
« — Je dis que j'ai quelques connaissances haut placées. J'ai raconté votre histoire à l'une d'elles, et j'espère qu'à son tour elle la racontera au roi.
a — Mais c'est le moyen de me faire reprendre par la gendarmerie.
« Ne craignez rien. D'abord je n'ai pas dit que vous
fussiez ici. On vous croit en Amérique, en Espagne, au bout du monde. Je compte que le roi s'attendrira sur votre sort, admirera le courage de votre femme et vous fera grâce entière.
« — Oh I monsieur le curé, que de reconnaissanc» I
212 LA ÏUIVa DU CHATEAU-TROMPETTB
(( — Ne me remerciez pas encore.
« — Dussiez-vous ne pas réussir, je veux vous remercier, au contraire, ne fût-ce que de vos bonnes intentions.
« — Nous parlerons de cela, plus tard.
« — Et comment vivrai-je ici ?
« — Je partirai demain, me répondit-il. Je vous hisse de quoi vous nourrir pendant sept à huit jours, et j'ai joint aux victuailles des livres qui vous feront trouver les heures moins longues. Puis je me rendrai directement chez Mme Capdeville, votre femme, à qui je raconterai tout.
« — Oh ! quel bonheur I
« — Il esi donc probable que c'est à elle que reviendra le soin de ne vous laisser manquer de rien désormais.
« Et cela fut fait tel que l'avait dit le bon curé. Trois jours après, je vis arriver Cadichonne. Je n*ai pas besoin de vous dire avec quel transport je la reçus.
« Et depuis je vis tranquillement ici, j'attends avec patience que le roi veuille bien s'occuper de moi, mais, je vous avoue que je n'y compte plus, car voilà près de dixhuit mois que cela dure, et l'on m'a oublié sans doute, y
Jean-Marie se tut.
Les quatre jeunes gens ne pouvaient dissimuler leur émotion.
— Le curé de Soulac est un brave honlme, dit Tancrède.
— Et Mme Capdeville vient-elle vous voir souvent ?
— Au moins une fois par semaine, dit Cadichonne.
Tout à coup Jean-Marie se leva précipitamment du rebord de son lit, où il s'était assis pour conter son histoire, et demanda d'une voix mal assurée :
— N'avez-vous rien entendu ?
On se regarda, Cadichonne eut un tressaillement,
— Non, répondit Ca&terac, qu'avez-vous donc, Jean- Marie ?
— Là, là, un bruit singulier.
Et l'ancien grenadier désignait du dci*^ la trappe qai était restée ouverte et au travers de laquelle il avait placé la petite échelle pour montrer aux jeunes gens comment on descendait dans le souterrain inférieur.
— Qu'as-tu entendu ? demanda Cadichonne.
— Quelque chose comme un long soupir ou une plainte.
— Allons donc, mon cher, vous vous êtes trompé.
LIS RUINES HANTâsS 213
^- Oh I non, je vous assure.
V- C'est le vent qui se sera engouffré dans ce long corridor dont vous parliez tout à l'heure, dit Budos.
—v Le vent I quel vent ? Il n'y a pas un souffle ici. même pendant les plus fortes tempêtes.
— Alors, c'est en effet de votre imagination, dit Malbessan.
A ce moment même, on entendit très distinctement, cette fois, un long gémissement, qui monta vers les personnes rassemblées dans la retraite de Jean-Marie avec une lugubre intonation.
Il n'était plus permis de douter.
— Mais, c'est l'appel d'un mourant cela, dit Tancrède.
— Fermons la trappe d'abord, murmura l'ancien grenadier, m
Cadichonne, avec une singulière promptitude, enleva l'échelle qui servait à gagner la porte du souterrain latéral et fît tomber le vantail sans bruit.
— Ne pensez-vous pas, dit Casterac, qu'il vaudrait mieux savoir ce que c'est et en avoir le cœur net tout de suite.
— Non, car je craindrais d'attirer quelqu'un sur mes traces et je n'en ai pas envie. Et puis...
Jean-Marie s'arrêta.
— Et puis ? interrogea Budos.
— Va donc, dit Cadichonne, il vaut mieux que ces messieurs appremnent tout.
— Eh bien 1 vous savez, ou vous ne savez pas, que lef ruines de la tour des Chouettes et tous les souterrains qui en dépendent ont une mauvaise réputation ?
— Oui, celle de donner asile aux bandits.
— Celle-là et une autre.
— - Quelle autre ?
— On dit que ces ruines sont hantées. H y a une histoire terrible qu'on raconte des anciens seigneurs de Rouquey
Les jaunes gens se regardèrent.
— Ah ça ! dit Tancrède, eSt-ce que vous, Jean-Marie, ua uncien soldat, vous croyez à ces balivernes ?
— Je vous assure, messieurs, reprit Jean-Marie, que je ne suis pas superstitieux ; lorsque je suis arrivé ici, j'ignorais toutes les légendes et tous les contes qui se débitent sur les ruines ; mais j'ai entendu, depuis cette époque, tant de bruits singulier», il s'est produit, tant au-dessus qu'au-
dessous de moi, mille échos, mille circonstances si étranges que tout cela a fini par m*lnquiéter.
— Et vous avez peur ?
— Oh ! pour cela, non !
— Mais enfin, qu'avez-vous entendu ?
— Il ne se passe pas de vendredi que je n'entende distinctement des éclats de voix qui ne viennent pas du repaire des bandits. Il semble qu'un nombre considérable de gens prennent part à un festin. On distingue le bruit des assiettes et le choc des verres. Puis tout à coup retentit un grand cri, suivi de gémissements atroces. Cela est accompagné de fantastiques éclats de rire.
— Mais, mon ami, ce sont des bandits qui jouent quelque farce ou qui commettent quelque acte infâme de leur métier. %
— Non, car eux-mêmes entendent cela comme moi, et souvent ils en parlent avec terreur.
— Eh bien I puisque vous n'avez pas peur, mon cher Jean-Marie, dit Tancrède, il faut profiter de notre présence ici pour en avoir le cœur net.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous êtes certain, comme nous, que la plainte que nous avens entendue venait du souterrain de l'oubliette.
— Oui.
— Alors, mon amî, il faut y descendre avec nous, ou si vous craignez quelque chose, laissez-nous y descendre seuls.
— Mais non. Je préfère vous accompagner. D'ailleurs, vous ne sauriez pas vous guider dans ce dédale que j'ai exploré bien des fois. J'irai avec vous !
— Soit I
— Nous sommes armés, je vous assure qu'avec deux bons pistolets, dit Tancrède, je n'ai peur d'aucun revenant.
— Cadichonne, ouvre la trappe, dit Jean-Marie résolument.
L'oubliette montra aussitôt, comme par enchantement, sa noire ouverture béante.
— Passez-moi la petite échelle, reprit Main-Hardye.
— Voilà, répondit Malbessan.
On assujettit l'échelle et Jean-Marie s'y engagea le ]jrpmier. Du pied ii poussa la porte latérale, et une bouffée
LES BUITfBS HANTtBfl 215
d'air humide et froid monta jusqu'à ceux qui se tenaient sur le bord de cette espèce de puits prêts à accompagner le mari de Cadichonne.
— Mîîintenant, dit celui-ci, passez-moi la lanterne.
La jeiHîe femme lui tendit un fanal orné d'un réflecteur assez puissant, et qui était construit de façon à laisser dans i'ombre ceux qui le portaient, tout en éclairant le chemin au loin devant eux.
Tout le monde descendit, excepté Cadichonne, qui resta pour garder la trappe et empêcher qu'on ne la refermât.
Quand ils furent tous dans ce souterrain, Jean-Marie se rapprocha de Tancrède et allait lui parler, lorsqu'on enlendit de nouveau une sinistre lamentation, accompagnée cette fois d'un éclat de rire cruel.
— Il y a ici quelqu'un que l'on torture, voilà tout, dit Malbessan.
— Une victime et un bourreau, Malbessan a raison.
— Messieurs, dit Jean-Marie, n'oubliez pas que vous ne devez pas me quitter d'une semelle, si vous voulez revenir de l'expédition que nous tentons en ce moment.
— Attendez, attendez, dit Casterac, je vois quelque chose.
— Quoi donc ?
— Une chose bizarre qui marche devant nous.
— Dans quelle direction ?
— Là, devant nous, à vingt pas, répondît Casterac qui s'élança pour courir après ce qu'il apercevait.
Mais Jean-Marie, d'une main ferme, le retint auprès de lui en disant :
— Pas d'imprudence, monsieur.
— Laissez donc...
— Non, croyez-moi. On ne sait où peut vous entraîner la poursuite d'un être imaginaire que vous seul avez vu ou croyez avoir vu.
— Mais je vous assure... voulut dire Contran.
— Jean-Marie a raison, interrompit Tancrède, restes avec nous, mon ami.
Casterac n'insista pas, mais tout à coup il reprit :
— Tenez, tenez, encore, c'est quelque chose ou quelqu Lin qui rampe.
— En ciîct, je vois un masse sombre, dit Budos.
— Oui, oui, moi aussi, appuya Malbessan. On dirait un énorme crapaud qui sautille.
— Eh bien I hâtons le pas.
— Jean-Marie, élevez votre fanal.
L'ancien grenadier obéit et les cinq hommes s'avancèrent hâtivement.
Bientôt, on distingua mieux l'objet ou l'être incompréhensible qui fuyait. Puis on entendit des cris inarticulés qui semblaient partir de dix côtés différents.
— Qu'est-ce que cela ? demanda Budos en s'arrêtant.
— On dirait que nous sommes entourés par les prétendus fantômes.
— Allons de l'avant, messieurs, dit Tancrède, nous sommes trop avancés pour reculer.
Ils firent encore une dizaine de pas.
— Casse-cou I leur cria une voix qui s'efforçait d'être railleuse.
Jean-Marie, qui portait toujours la lanterne, s'arrêta net et même fit précipitamment deux pas en arrière.
— Eh bien, qu'y a-t-il ?
— Il y a que nous avons devant nous un large trou que je ne connaissais pas et qui a été creusé depuis moins de quinze jours.
— Cela veut dire, mon cher ami, dit Malbessan, que vous n'êtes plus le seul à connaître le secret de ce souterrain.
— C'est probable.
— Tenez, voici encore cette bête bizarre qui marche de l'autre côté du trou.
Un nouvel éclat de rire plus strident, plus affreux que les précédents retentit sous les voûtes.
— Qu'allons-nous faire ? demanda Budos.
— Dame 1 messieurs, répondit Jean-Marie, il me semble que nous n'avons plus qu'à nous en retourner. Le chemin est impraticable en avant et nous sommes entourés de dangers.
— Cela n'est pas douteux.
— Mais nous fuirons devant un péril ! s'écria Gontran.
— Il le faut, messieurs, dit Capdeville.
— Jean-Marie a raison, ajouta Main-Hardye. Le courage ne consiste pas à braver un danger inconnu. Allons-
LBS RUINBS HANTÉES
noiis-en, nous reviendrons mieux armés et mieux outillés, pour une exploration aussi difficile que celle-là.
En ce moment, ils entendirent à diverses reprises des
vf
Qu'est-ce que cela ? dcnuinda Biidos en s'anéiant (page 216).
battements d'ailes, puis quelques cris d'oiseaux, et eniiu tout retomba dans le silence.
SeuîeiP.ent, de terips à autre, un petit cri, un sourd gi-
219 LA lUIVI DU CHATIAU-TROMPETTM
missement voDaient encore frapper leurs oreilles, et les uns et les autres se sentaient frôler par des attouchement!? mystérieux.
Au milieu de cette obscurité, tout cela prenait des apparences fantastiques ; Budos et Gontran se sentaient déjà les nerfs agacés et n*étaient pas loin d'éprouver d'assez vives émotions.
Fort heureusement, ils arrivèrent sans encombre au terme de leur course, c'est-à-dire au bord de l'oublieite.
Mais là, Jean-Marie poussa un cri de terreur :
— La trappe, dit-il, la trappe est fermée.
— Que dites-vous ?
— Et l'échelle n'y est plus.
— Il n'y a qu'à appeler votre femme.
— Ne croyez pas cela, nous sommes perdus.
M.' de Sr.inlac, un peu étonné de la résistance qu'il avait trouvée ciicz sa femme, s'était résolu à précipiter les événements.
Il avait commencé par chercher Sémillant, ce qui n'était pas bien difficile, car ic drôle se promenait effrontément dans Bordeaux et avait capté, sinon l'amitié, du moins la bienveillance d'une grande quantité de jeunes gens, au milieu desquels il jouissait, sans embarras, de la réputa tion que lui avait faite son intervention sur le grand chemin pour sauver îlermine.
Saintac lui-même, scion leurs conventions, l'avait introduit dans plusieurs maisons, et notamment dans celles où l'on trouvait des plaisirs faciles et où l'on jouait grand jeu. .Le bandit tenait les plus grands enjeux et passait pour un parfait gentleman. On n'avait pas encore eu le temps de s'apercevoir qu'il gagnait beaucoup, et plus souvent que cela n'arri"e d'ordinaire.
11 s'était logé dans îa rue du Palais-Gallien, où il avait loué et meublé un ravissant appartement, dont parfois il faisait les honneurs à quelques personnes avec une grâce parfaite.
C'était là, on s'en souvient, que le drôle avait donné rendez-vous au jeune David, et, comme il le lui avait pro-
229 LA lUlYS DU CHATSAU-THOMFBTTB
mis, Tarmure complète et les livres de chevalerie l'at-
tendaient.
Saintac alla donc le voir pour lui faire part du désir qu'il avait d'en finir au plus tôt.
Quand les deux complices furent en face l'un de Tautre, le bandit, s'adressant à Saintac, lui dit :
— Mon cher commanditaire, je vous salue.
Ce mot n'eut pas l'air de plaire au mari d'Hermine, qui fronça le sourcil, mais sut cependant ne pas témoigner sa mauvaise humeur.
— Je viens pour causer d'alTaires sérieuses, dit-il.
— Dans ce cas, monsieur de Saintac, veuillez me suivre. Et Sémillant conduisit Saintac dans une petite pièce
capitonnée, dont il referma la porte.
— Ici, dit-il, les m. as ne peuvent avoir des oreilles.
— Ah I
— Mon valet est sorti, ajouta le bandit, ir:ais je suis homme de précaution, et même quand il rentrerait et qu'il eût la tentation de venir écouter à la porto, il perdrait son temps.
— Vous êtes plein de prévoyance.
— Les capitons qui nous entourent absorbent le son, et on pourrait ici tuer lentement quelqu'un sans que les cris de la victime fussent entendus par n'importe qui.
— C'est parfait ; alors, causons.
— Je vous écoute.
— D'abord, pourriez-vous me dire ce qu'est devenue li jeune fille que nous avions enlevée l'autre nuit et qui ma échappé ?
— Lu princesse ? fit Sémillant avec un sourire.
— Soit, la princesse, répondit Saintac avec impatience.
— D'abord, elle est retournée chez son maître.
— Cela, je le sais, mais ensuite.
— Ensuite, elle n'y est plus.
— Je sais encore cela. Je vous demande où elle est.
— Ah ! cher monsieur, dit Sémillant en se dandinant, j'ai bien peur que quelqu'un ne connaisse vos secrets aussi bien que vous-m.ôme.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Parce que M. de Main-Hardye a fait disparaître la jeune fille.
— Disparaître ?
— Oui.
— Et vous ne savez pas où il l'a cachée ? Comment faites-vous donc votre métier ?
— Mon métier n'est pas d'être agent de police, répondit Sémillant... au contraire.
— Enfin, que savez-vous de plus ?
— Grâce à des perquisitions, à des questions, à des interrogations assez adroites, j'ai appris que Marinette avait été placée dans un pensionnat.
— Pourquoi cela ?
— Parce que M. de Main-Hardye a été mis au courant de tout ce qui concernait sa jeune servante.
— Par qui ?
— C'est ce que j'ignore. Et ce n'est pas le seul point resté obscur au milieu de mes recherches. Toujours est-il qu'il a fait venir la prétendue mère de la jeune fille et lui a ordonné de dire la vérité.
— Elle ne savait rien.
-*- Vous vous trompez. Elle savait l'histoire de la princesse, mais elle n'y avait jamais cru. Cela ne l'a pas empêchée de raconter ce dont elle se souvenait.
— Et alors ?
— Et alors, M. de Main-Hardye, séduit par la découverte qu'il venait de faire, a résolu de faire donner une éducation brillante à celle qui vous intéresse tant et probablement de la ramener à son père, lorsqu'elle sera eu étal de paraître avec avantage à sa cour. On dit même qu'il cherche un homme capable de lui enseigner la langue de son pays.
— Vraiment ?
— J'en suis persuadé.
— Alors, j'ai son affaire, et tout espoir de reiiouver Vv'andeshah n'est pas perdu.
— Ah ! elle s'appelle Wandeshah, dit négligemm.^nt Sémillant.
— Vous le savez bien.
— Non, ma parole d'honneur I Saintac se mordit les lèvres.
— Je gage, reprit le bandit, que vous pensez lui adresser, comme professeur d'indcustani, le drôle qui m'a si bien brutalisé l'autre nuit dans la petite maison de Beaurech et qui s'appelle Mulhar, si je ne m.e trompe.
— Précisément.
Vous ne réussirez pas. Ils le connaissent, ce mori-
caud, et ils savent que c'est votre âme damnée.
^ Qui ils ?
M. de Main-Hardyô et ses amis.
Et vous ne savez pas, monsieur Sémillant, dans quel
pensionnat il a caché cette jeune fille ?
Non, pour cette raison bien simple que tout le monde
l'ignore. M. de Main-Hardye, qui a un peu le tem.pérament d'un aventurier, a peut-être pensé de faire de cette jeune personne sa femme et à partager avec elle le trône qu'il compte lui rendre.
Si je croyais cela î s'écria Saintac en frappant violemment du poing sur une table.
Bref, îe beau-frère de votre belle-sœur, mis sur ses
gardes par l'avortemenl de votre tentative du jeudi gras, ne confiera probablement son secret à personne.
— Très bien, alors il faudra que je découvre ce secret moi-même.
— Si vous pouvez.
— Maintenant, dites-moi où vous en êtes avec le jeune David.
— Il est venu hier. Je lui ai montré mon armure, mes panaches et je lui ai prêté mes livres de chevalerie.
— Parfait.
— Il va se farcir la tête de tout cela, et il sera de plus en plus impatient de venir avec moi visiter la tour des Chouettes.
Il faut que cette expédition ait lieu bientôt.
— Dans trois ou quatre jours, si vous voulez.
— Oui.
— Mais vous savez que ce n'est pas à cette occasion que je vous priverai de ce bon parent. Il faut, au contraire, que je lui sauve la vie dans cette circonstance, pour asseoir encore mieux ma réputation de sauveteur patenté.
— El cela traînera-t-il beaucoup ensuite ?
— Je ne vous demande pas plus d'une semaine pour faire votre femme héritière.
— C'est long.
— Vous êtes bien impatient.
— Oui, parce que je crois qu'on a mh mu femme en déiiance.
— Contre qui ?
- Contre moi.
— Ah I je respire. Je craignais que ce ne fût contre moi, dit Sémillant avec un sourire plein de fatuité.
— Comment vous a-t-elle accueilli ?
— Mais très bien. Et je crois que je ne tarderai pas à lui plaire.
— Voyons, monsieur Sémillant, quel jour choisissezvous pour conduire ce petit imbécile de David dans votre caverne ?
— Attendez... répondit Samazan, en ayant l'air de compter les journées où il n'était pas libre, ce sera pour samedi.
— Et l'accident définitif ?
— Pour le samedi suivant.
— C'est très bien, j'y compte, avez-vous besoin d'argent ?
— , Non. J'ai beaucoup gagné au jeu ces jours-ci.
— En effet, à ce propos, je veux vous faire une observation.
— Laquelle ?
— Vous avez une chance trop persistante.
— Vous trouvez ? demanda Samazan avec son éternel sourire.
— Oui, surtout quand c'est vous qui tenez les caries.
— Oh ! ne craignez rien, je saurai perdre quand je voudrai.
— Alors, vous devriez commencer le plus tôt possib'e, si vous ne voulez pas vous compromettre.
— Merci du conseil, je le suivrai.
Saintac, sur ces quelques mots, se leva, dit un adieu assez impertinent à son complice et se retira.
Mulhar, le fidèle Mulhar, l'attendait à la porte. Qiian.ï il aperçut son hindou. Saintac eut un sourire criiei el alla vivement à lui en lui disant :
— C'est pour samedi.
— Ah ! fit simplement le sectateur de Braliiî::..
— Nous allons partir aujourd'hui même pour Beaurcclî, et nous examinerons les souterrains par où doivent passer Sémillant et son prétendu ami le jeune David.
— Que compte faire le brigand ? demanda Mulhar.
— Voilà. Une femme dressée pour cela se jettera aux
del
genoux de David et de Sémillant en leur demandant la protéger.
— Très bi«n.
Naturellement, ils se déclareront les chevaliers de
la dame, et ils soutiendront un combat réel de la part de David, simulé par Sémillant et ses hommes, qui devront prendre la fuite après une honnête résistance.
— Mais }e ne vois pas... fit Mulhar.
— Au cours de la bagarre, il est convenu qu'un des bandits qui est d'une grande force physique s'emparera de David et que Sémillant, après des prodiges de valeur, le délivrera. Ceci, c'est la comédie inventée par le bandit, comédie qui, dans son programme, doit précéder le dirarac.
Et d'après votre programme à vous ?...
D'après mon programme, la tragédie suivra la comédie, et Sémillant restera dans sa tour des Chouettes avec son prétendu ami.
— Morts tous deux ?
— Morts tous deux, répondit Saintac.
— Comment vous y prendrez-vous ?
— D'une façon bien simple. Nous griserons les bandits chargés de jouer les personnages contre lesquels Sémillant et David viendront s'escrimer. Nous prendrons leur place et nous nous servirons de nos armes sans hésitation.
On apprendra, le lendemain, que M. de Samaz^^n et M. David, ayant tenté une expédition aventureuse contre les bandits, auront été assassinés. Ce sera un crime de plus à l'actif de la bande, et personne ne sera inquiété.
— Mais votre femme ?...
— Ma femme, répondit Saintac d'une voix sombre, nous trouverons des moyens aussi sûrs que ceux indiqués par ce drôle. Et puis je n'aime pas à voir ce misérable s'approcher d'Hermine, même pour feindre l'amour.
— Il nous restera, d'ailleurs, la ressource de la conduire dans l'Inde.
Oui. Et là...
Saintac fit un geste sinistre.
— En nous débarrassant de David et de Sémillant, reprit-il, nous écartons du même coup l'obstacle à notre fortune et un complice dont les prétentions, je le sens, deviendront chaque jour plus considérables, h mesure que nous approcherons da but.
— Partons-ncus pour Beaurech ?
— A rinstant même, dit Saintac. Ah I reprît-il tout à coup, dcmaiR, tu ne manqueras pas d'cller te présenter
Elle se tenait debout, le coude appuyé sur le rebord de
la trappe ouverte verticalement, et elle sonqeait
(page 235).
c.icz M. de Main-Hardye comme professeur d'indoustani. — Qui donc veut apprendre notre langue ? -— ïaiicrède cherche un ^maître pour V\'ande3hali.
226 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPErrg
— Pour la princesse ? Vous savez donc où elle est ?
— Non, mais si tu obtiens ce poste de professeur, în ne tarderas pas à le savoir.
— J'irai.
Le maître et l'esclave (car Mulbar était une espèce d*esclave, aveuglément soumis «ua volontés de celui qu'il appelait le Saiiile) partirent aussitôt pour Beaurech.
Qu'aUaient-ils y faire ?
Nous le saurons en écoutant la conversation qu'ils tenaient en montant la côte après avoir contourné le hameau de Rouquey.
— Le soir même où le chef des bandits En-dus a disparu, assassiné probablement par son lieutenant, dit Saintac, je lui avais donné rendez-vous dans son repaire, et comme il voulait me donner quelques conseils sur la manière de se présenter sans danger dans les ruines, je lui répondis que je les connaissais mieux que lui.
— Et c'était vrai ?
— C'était si vrai que nous allons nous y rendre de ce pas, sans qu'aucun des bandits, qui attendent leur chef, s'en doutent une seconde.
Mulhar n'était pas bavard. Il ne répondit rien, sachant que son maître lui dirait ce qui serait nécessaire.
— As4u remarqué, en allant du côté de Tabanac, un puits qui se trouve au milieu de la cour d'une ferme, ayant appartenu jadis aux seigneurs de Rouquey ?
— A droite d'un sentier, après' les quatre chemins ?
— Précisément
— Oui, je connais ce puits qui est très profond.
— Tu l'es donc penché pour regarder dedans ? demanda Saintac.
— Oui, Sahile, répondit Mulhar, étonné de toutes ces questions.
— Y as-tu vu de l'eau ?
~ Oui, Sahile.
— Tu t'es trompé, Mulhar. Ce n'est pas de l'eau qui f.si f.-' fond.
— Qu'est-ce donc ?
— C'est un miroir qui reflète le ciel bleu ou les nuages, suivant le jour, et qui imite parfaitement l'eau.
— Cependant, Sahile, j'y ai laissé tomber une pierre
— Et tu n'as rien entendu tomber aw fond.
LES ilDlNES :»AA:tL:, 227
.— v.:\.>t s ici, mais je n'ai pas cassé le miroir.
— C'est qu'au-dessus du miroir il y a des grillages très fins, qui empêcl^cnt tout objet de passer. Du reste, hî verras tout à i'I^.cure.
A cet endroit de i'entretien, les deux Indiens aperçurent la ferme et se dirigèrent vers elle au pas de leurs chevaux.
Quand ils furent entrés dans la cour :
— Nous y voici, dit Saintac.
— Oui, répondit Mulhar, c'est bien le puits.
— Regarde bien, et n'oublie pas ce que tu vas voir.
— Faites, Sahile, je ne perds pas un seul de vos mouvements.
Saintac, alors, appuya fortement sur une des pierres de la margelle, et aussitôt un gros moellon qui se trouvait immédiatement au-dessous tomba brusquement à terre.
— Retiens bien ceci : c'est sur la pius petite pierre de ia margelle qu'il faut appuyer pour faire tomber l'autre qui, comme tu le vois, va nous livrer passage.
Ed efTet, il y avait largement, par la place qu'occupait auparavant la pierre qui venait de tomber, il y avait de quoi livrer passage à un homme corpulent.
Dans une cavité située à droite, on voyait une longue corde à nœuds. Saintac la prit, la déroula, en assujettit solidement l'extrémité, et la fit passer tout entière dans le trou que nous avons indiqué tout à l'heure.
— Mais, dit Mulhar, ce trou ne conduit pas dans le puits ?
— Non.
— Où mène-t-il donc ?
— Dans une galerie verticale, parallèle au puits et dans laquelle nous allons descendre.
— Et le puits, à quoi sert-il ?
— Quand nous nous enfoncerons dans les profondeurs de la terre, tu le verras. Tout le long, il y a de petites fenêtres grillées qu'il est impossible d'apercevoir d'en haut et qui servent à donner du jour au chemin que nous r.Ilons prendre,
— Est-ce vous qui passez le premier ?
— Non, c'est toi, parce qu'il faut que je renlacc la pierre. Personne ainsi ne pourra se douter de rien.
228 LA JUIVE DU CÏIATBAU-TROMPETTB
iHI
Muîliar prit la cordo à nœuds et se laissa glisser par le trou,
— Tiens, dit-il, je trouve une pîatc-forme.
— Oui, mais prends garde, à côté c'est le vide et tu ne pourras plus te reposer qu'à une protondeur de soixante pieds. Du reste, attends-moi, je descends.
Saintac, en effet, disparut à »on tour par l'étroite ouverture que laissait béante ia pierre enlevée, puis d'une main évidemment très familiarisée avec cet exercice, il remit le gros moellon à sa place et dit à Mulhar :
— Tu vois que notre chemin €st éclairé,
— Oui, Saîiile.
— Allons, descends.
Trois minutes après, l'Hindou agitait la cords et criait à son maître :
— J'y suis.
— C'est bien, ne bouge plus, de peur de fégarer. Je vais te rejoindre.
Et avec une agilité plus grand© encore que Mulhar, Saintac se laissa aller de nœud en aœud jusqu'au fond de ia basse-fosse.
— Ici, dit-il alors en l'orientaot, ici à gauciie. nous trouveroîîs une lanterne et un briquet.
En peu d'instants, Saintac eut du feu et alluma sa lanterne, qui était bien à la place indiquée.
— Celui ou ceux qui ont fait construire ces souterrains, mon cher Mulhar, n'étaient pas des maladroits. Je ne connais pas de labyrinthe où il soit plus facile de se perdre pour celui qui ne sait pas s'y guider, mais, en revanche, je ne connais pas d'asile plus sûr pour celui qui en connaît les détours.
— Vous. Sahile, les connaissez-vous bien ?
— J'en connais assez pour pouvoir surveiller les drôles die la bande d'En-dus et entendre ce qui peut m'intéresser,
— Ce n'est pas beaucoup.
— Mais je suis aurisi assez familiarisé avec les recoins de ce dédale pour pouvoir échapper à vingt ennemis qui me poursuivraient. Du reste, tu vas voir, suis-moi.
— Que comptez-vous faire ?
— Je veux chercher un endroit favorable où Je mé larderai notre rencontre avec Sémillant et David.
-~- Mais il me semble que le premier endroit venu...
1J!S BUZNBS HANtiaS 2':.^
— Non, car aprèj tout Hf peuvent bien m défeudrc éncrgiquenient, et je veux leur couper la retraite.
— Pensez-vous que ce soit jamais dans ce «outerraia que pourra avoir lieu ce combat ?
— Non, ce sera dans une galerie supérieure. Nous trouverons tout à l'heure un escalier qui nous conduira à quelques mètres plus haut. La galerie où nous nous trouvons n'est connue, à ce que je crois, que de moi.
— Tiens, voici une voûte latérale et une route assez large.
— C*esl vrai, je ne la connaissais pas, dit Saintac
— Et vous ignorez où elle peut conduire ?
— Absolument.
— Le terrain est en pente, dit Mulhar, qui fit une vingtaine de pas dans les ténèbres de ce nouveau souterrain.
— Dans quel sens, la pente ? demanda Saintac.
— Elle monte, Sahile.
— Tant mieux. C'est peut-être le chemin le plus commode et le plus court pour arriver à l'endroit que je cherche. Bah 1 livrons-nous à cette exploration. Rien n'est inutile.
El Saintac tira de sa poche un paquet de fil à voile. Mulhar, qui ne (ioraprenait pas encore, le regardait avec étonnement.
— Pourquoi cette ficelle ? demanda-t-il.
Le sahile ne répondit rien, il se contenta d'attaclier solidement un des bouts de son fil à une pointe aiguë du roc et dit :
— L'éducation des Européens a quelquefois du bon. Leur mythologie m'a appris qu'une certaine Ariane donn;; à un guerrier qu'elle aimait un fil à l'aide duquel il put parcourir, sans crainte de se perdre, tout un labyrinthe.
— Et vous vous servez de cette ingénieuse idée pour explorer ces cataconibes ?
— Comme tu vois. Quand nous serons au bout de ncr corde, si je n'ai pas reconnu les endroits qui me .so; familiers, nous reviendrons tranquillement sur nos pas <: . suivant le fil protecteur, et nous prendrons le cheir...: le plus long, mais le plus sûr.
— Allons 1 dit Mulhar.
Les deux hommes .s'engagèrent résolument dans ir.
2,?,Ù ^ «; '- i..i\TSAli-TJ;'. .:
galerie qui, en efTet, montait insensiblem-ent vers les régions les plus voisines du gi*and air.
— La raideur de la pente nous indique que nous ne tarderons pas à trouver ou le ciel ouvert ou une autre galerie.
— xMais ne risquons-nous pas, en nous aventurant ainsi, de tomber par surprise au beau milieu des bandits qui ne vous connaissent pas et qui pourraient bien nous faire un mauvais parti, surtout s'ils sont nombreux ?
— Tu as raison. Ces! pourquoi il faut être prudent. Avançons à pas de loup et ne disons plus un mot.
Mulhar, en sa qualité d'Indien, savait se taire. Il se garda d'ajouter une parole et se mit à marcher silencieusement aux côtés du sahile.
Us n'avaient pas fait vingt pas qu'ils entendirent comme un murmure indistinct.
— Il me semble, dit Saintac à voix basse, que plusieurs personnes parlent à nos côtés, ne distingues-tu rien ?
— . Nous sommes trop loin, répondit Mulhar après avoir écouté. Les sons qui frappent nos oreilles se produisent à une certaine distance de nous.
— Eh bien I avançons encore.
Ils firent quelques pas.
— Entendez-vous ? dit alors Mulhar, le bruit devient plus perceptible. Il y a par là plusieurs personnes qui causent.
— Laisse-moi prendre mes précautions, dit Saintac.
Et il rabattit sur la lumière de sa lanterne une petite porte en fer qui en interceptait complètement les rayons.
— Maintenant, avançons en nous appuyant de la main à la paroi du roc.
— Oh 1 dit l'Hindou, j'entends mieux maintenant, nous ne devons pas être bien loin de l'endroit où l'on cause.
— Je crois bien, c'est ici à deux pas.
— Tiens ! une porte. Je touche une porte en bois.
— Chut ! écoutons.
îls se tinrent silencieux pendant quelques minutes,
— C'est là, derrière cette porte, reprit Saintac, c'est là qu*on parle. Ecouions, cela peut toujours servir.
Derrière la porte, on causait, en elïet, à haute voix. C'étaient tout simplement Main-Hardye, Caslérac et leur^
■mil, <îin venaient tî'^oVï^r data* le réduit d« l««a-ilaii^ et <à qui celui-ci racontait ses aventures.
Si l'on eût pu voir la figure de Saiiitac, on y eût lu l'expression d'une joie cruelle. Il apprenait que le soldai qui s'était soustrait au supplice dix-huit mois auparavant était là, cl il était d'une nature si perverse qu'il peiisa aussitôt à le livrer.
Mais celte idée ne pouvait pas l'occuper longtemps. Il lui sembiriJ» plu^ iiiic ic:.r^aii< d'au|jr-e::(l( '/ ^.' CapdtîVJiif laisait, ou non, partie de la bande d'En-dus.
Il ne fallut pas bien longtemps pour qu'il fût fixé sur ce point : comme Jean-Marie el Cadichonne parlaient è cteur ouvert, Saintac sut bientôt tout ce qu'il voulait savoir.
Il entendit l'ex-grenadier proposer aux quatre jeune^, gens de les conduire dans le noir souterrain dont il avait découvert l'orifice, et il ne tarda pas à comprendre que tout ce monde allait laisser Cadichonne seule dans la salle où se cachait son mari.
— Mulhar, repriî-il i voix si basse, qu'il fallait l'acuité d'ouïe qui caractérisait l'hindou pour que ceiui-cl le comprît, regarde si la porte est fermée.
Mulhar passa son doigt sur le chambrank de la porte jusqu'à la serrure.
— Non, dit-il.
— De quel côté s*ouvre-t-elle ?
— En dedans.
— C'est bien, maintenant, retirons-nous nn peu en arrière, nous ne sommes pas bien ici, moi pour donner, ioi pour recevoir mes instructions sur ce que nous allons faire.
Ils reculèrent de quelques pas et Saintac reprit :
— Parmi les gens qui causaient là, j'ai reconnu des 7QÏX qui me sont tout à fait familières.
— Vraiment ?
— Oui, d'abord celle de M. Tancrède de Maîn-Kardye, i\ec qui i'ai un compte à régler depuis le baî masq^ié iu jeudi-gras.
— M. de Mafn-Pfardye ? ne vous trompez-vous pas ?
— Non. J'ai également reconnu l'organe du héros de 'autre nuit, M. de Casîérac, et je ne sais pas pourquoi je ne défie de ce garçon.
— Que diable feraient là ces messie jrs ?
232 lA JÎJiVE DU CHA^TSAU-TROMI-ETTE
— Enfin, continua Saintac, il n'est pa^ jusqu'à la voix de celte femme, celle qu'ils ont appelée Cadichonne que 33 ne croie avoir entendue dans une circonstance récente. El parbleu î c'est au bal masqué. C'«st la laitière insolenteque j'ai démasquée.
Mulhar ne répondit pas. Il n« comprenait en aucun-e façon pourquoi tout ce monde se trouvait réuni là. Même il supposait déjà que son maitre îw trompait grossièrement, eî que sa haine violente contre Main-Hardy« et le» autres jeunes gens était l'unique cause de cette erreur.
— Tu m'as demandé ce qu'ils pourraient bien faire dans ce souterrain ? reprit-il.
— Oui, car je ne vois pas bien...
— Je vais te le dire. Ecoute-moi ; M. de Castérac sail que le repaire de ces bandits est ici.
— Eh bien ?
— Il aura voulu explorer la caverne. Je ne m'expliqui pas comment et par quel côté il a pu y pénétrer avei jes amis. Ce qui est certain, c'est qu'il y est.
— Qu'est-ce que cela peut vous faire ?
— Gomment I mais cela me fait beaucoup. Avec leu manie à tous ces gens-là de protéger les faibles et é\ secourir les affligés, ils peuvent faire avorter mon plî
— De quelle façon ?
— S'ils se trouvent là le jour où nous nous débarrasserons de Sémillant et de David ils seront bien capabk de leur porter secours et de nous forcer à la retraite.
— Sahile, dit sentencieusement Mulhar, vous an 'ave; souvent dit que j'étais de bon conseil, n'est-ce pas ?
— Certainement, et je ne cesserai de le répéter.
— Eh bien I croyez-moi, laissez ces gens-là tranquille! Ils ignorent votre présence ici et vous serez bien plui fort contre eux en gardant, pour vous en servir à Tocca. sion, ce secret que vous venez de surprendre.
— Non, non, Mulhar, je veux les enfermer dans C€ souterrain et m© venger de cette femme qui m'a cruelleî ment offensé. *
— Vous savez, Sahile, si je vous suis fidèle. Permette* donc à ma fidélité d'avoir son franc parler.
— Qu'as-tu à dire ?
— Que vous n'êtes pas digne de régner si vous av« 'é23 rancunes vulgaires, et si, au milieu û^s gigantesque
projets que vous roulez dans votre tête, vous pensez encore à vous venger de gens qui ne sont pas dignes de vous occuper.
Il exécuta sa menace et lança sa femme contre le mur (page 246).
*— Ce n'est pas l'heure de la morale,
— Soit, que comptez-vous faire ?
— Nous allons retourner là-bas ; nous ouvrirons bruS'
LA JUIVE DU CHATEAU-TROàîPETTB
quement la porte et nous nous jetterons sur cette femme qui garde l'entrée du souterrain.
— Bien, après.
— Après, nous fermerons la trappe par où Main-Hardye, le grenadier Capdeville, Caslérac et les autres viennent de passer et nous emmènerons la femme.
— Tout cela est, non seulement inutile, Sahile, mais encore dangereux.
— Dangereux ? en quoi ?
— En ce que cette femme vous reconnaîtra, et q\ie vous serez forcé de la tuer si vous ne voulez pas que, plus tard, son témoignage contre vous ne soit écrasant.
— Eh bien î nous la tuerons, dit Saintac qui se sentait dominé par la haine la plus profonde.
— J'ai tout dit, Sahile, reprit Mulhrr, j'ai tout dit avec fermeté, mais aussi avec 1« respect que je dois à mon roi,
maintenant, ordonnez, je suis prêt à vous «béir.
— Vien'; donc. Tu pousserai la porte su moment même où j'ouvrirai ma lanterne sourde. Puis, nous nous emparerons de la femme. Main-Hardye et ceux qui l'accompagnent mourront de faim dans les catacombes où nous allons les enfermer.
— Puis 1
— Puis, nous n'aurons aucune inquiétude de ce côté pour l'avenir.
— Htes-vous bien sûr, Sahile, qu« les galeries dans lesquelles ces jeunes gens viennent de descendre ne communiquent pas avec le dehors.
— Tu l'fîs entendu toi-même, Capdeville a dit que c'étaient des cuîs-de-sac.
— Soit, allons. Mais encore un mot. Il se peut qu^ri force de chercher les hommes que vous allez enfermer là-dedans trouvent une issue à la fin.
w Eh bien ?
— Eh bien î ce sera peut-être alors qu'ils pourront s© mettre en travers de vos projets et porter secours à David et à Sémillant,
— Oh f mon cher Mulhsr, si on prenait toujours les écoutions les plus minutieuses contre les événements
les plus improbables, on ne ferait jamais rien.
— On ne p end jamais toutes les précautions, répondit sentencieusem.ent «Mulhar, parce qu'on n'est pas parfait.
LES RUINES KANTÉES 235
— Allons, assez de maximes, mon vieux compagnon, et allons de l'avant.
— Je suis prêt, répondit Mulhar d'une voîx résignée. Et sans ajouter un mot il suivit Saintoc, qui se dirigea
h pas de loup vers 'a porte entr'ouverle du réduit où se tenait Gadichonne, près de la trappe ouverte.
— Si nous la jetions simplement dans l'oubliette, dit Saintac.
— En tout cas, ce serait plus sûr, répondit l'PIindou avec une féroce tranquillité.
Gadichonne, il faut le dire, ne se doutait de rien. Avec leurs allures de reptiles, les deux hommes n'avaient pas fait le moindre bruit. Elle se tenait debout, le coude appuyé sur le rebord de la trappe ouverte verticalement et elle songeait.
Parfois, elle prêtait roreille, pour écouter si elle distinguait encore les pas de son mari et de ses compagnons, puis elle jetait, en frissonnant, un regard sur les sombres profondeurs du trou tu-dessus duquel la frêle échelle servait de pont.
L'œuvre des deux démons fut accomplie avec une effroyable célérité. Mulhar ouvrit la porte d'un seul coup, sans hésitation, et, avant que Gadichonne eût eu Je temps de se rendre compte de ce qui se passait, elle se sentit prise à bras-le-corps et enlevée de force.
Elk eut à peine le temps d'apercevoir, dans le demijour de la salle basse, la noire figure de Mulhar et elle voulut pousser un cri. Mais ce cri ne sortit pas de son gosier, elle était paralysée par la frayeur.
Ce fut, d'ailleurs, rapide comme un éclair.
A peine avait-elle été enlevée qu'elle se sentit lancée dans l'espace. Mulhar venait de la précipiter dans l'oubliette.
La pauvre jeune femm-e tomba d'une hauteur d'au moins cinq pieds sur l'échelle qui obstruait l'ouverture de l'abîme, mais qui se brisa sous son poids avec un craquement sinistre.
Les deux hommes, penchés sur le gouffre, entendirent un bruit de bois raclant des murailles, puis comme un coup sourd retentissant à une profondeur inconnue- Tout rentra ensuite dans le siience,
Saintac eut an ^urirc féroce et dit «împîcmcnt :
236 LA JUIVB DU CHATEAU-TBOMPETTU
— On n'insulte pas en vain le fils de mon père. Ferme Is trappe, Mulhar, pour empêcher qu'on ne parvienne à l'ouvrir en venant du souterrain, dans lequel sont enfer-
tiés M. de Caslérac et ses amis, mettons ce meuble dessus. Ils prirent à eux deux une comiuode ventrue qui était, avec un lit et quatre chaises, le seul meuble de Jean-Marie et la placèrent sur la trappe.
— Maintenant, reprit Saintac, viens, je suis tranquille.
— Où allons-nous ?
— Choisir l'endroit de notre rencontre avec Sémillant. Ils explorèrent le fond du souterrain dans lequel ils se
trouvaient, puis, comme ils finirent par être convaincus que par ce côté ils ne trouveraient pas le passage qu'ils cherchaient, ils redescendirent, grâce à leur fil conducteur, dans la galerie où ils s'étaient primitivement engagés,
— Maintenant, dit Saintac qui était calme comme s'il n'avait pas commis un meurtr-^, aussi lâche qu'infâme, maintenant, je sais mon chemin et j'irai les yeux fermés à l'endroit que j'ai choisi.
Mnlhar ne disait pas un mot. Le séide était plus troiiolé que le maître. Le barbare avait plus de cœur que Thomme civilisé.
— Du reste, reprit Saintac, nous n'aurons pas loin à aller. C'est ici.
Et, cp disant, H éclaira 'la paroi à l'aide de sa lanterne.
— Tiens, regarde, Mulhar, ajouta-t-il.
— Quoi donc ?
— Ne vois-tu pas ici que cette énorme masse de pierre <îiiî surplomhe le passage, on a voulu la détacher autrefois et que des travaux de carriers avaient été commencés dans cette intention ?
— En effet, il semble que le bloc énorme va tomber % mes pieds.
— Oui, mais il est encore joliment solide. Heureusement, on peut l'aider à accomplir la tâche que nous lui destinons.
— Comment ?
Saintac tira alors d'^in petit sdc de cuir qu'il portait en bandoulière une boîte en fer blanc assez volumineuse.
— Qu'est ceci ? demanda Mulhar.
— Ceci est un kilogramme de poudre fine, doué? d'une î^rande puissance d'ex-plosion.
LES WUIN3SS HANTEES 2S7
— Et vous voulez ?...
— Si, par hasard, M. Sémillant se défendait trop, et si Je jeune David éUit invulnérable, on les écraserait sous cette rociie.
— Ah I
— Tiens, regarde. Je commence par enlever un des côtés de la boîte et je la place là, tout au fond de la fenle pratiquée par les carriers.
— Mais qui ira y mettre le feu ? Celui qui l'oserait n'en reviendrait pas ?
— C'est prévu. Je vais mettre maiiiten^in une traînée de poudre qui remplira cet office. La traînée aura huit ou dix mètres de longueur. Il y a un rebord à hauteur d'homme qui semble justement fait exprès pour c«la. il retourne dans la galerie perpendiculaire à celle-ci. Je mets de la poudre tout le long, comme tu vois. H suffira d'approcher un morceau d'amadou de la traînée pour produire l'explosion au moment où Sémillant et David passeront sous la roche, et cela m'économisera un million.
— C'est bien î
— Quand Sémillant et son jeune ami se retireront après avoir combattu avec nous, car en somme il vaut mieux que nous laissions le chef des bandits suivre son programme,, tu mettras le feu et nous rirons bien. Le lendemain, je serai riche comme mes ancêtres, et, un an plus tard, J'aurai reconquis ou racheté le trône de mes pères.
— Dieu vous entende, dit Mulhar, qui finissait par trouver toutes ces machinations bien tcaébreri>;e5.
Depuis le jour où Car/r'rnc l'avait mise en garde, Mme de Snintac avait beaucoup réfléchi.
La conduite de son mari dont eUa savait tous les détails, esàcQ à c[neîques précautions prises assez habilement, l'inquiétait de plus en phjs.
Elle connaissait les fréquents voya;îjos de celui-ci, ses colloques avec des gens suspects, et comme Saintac lui parlait souvent de Samazan dans des termes élogieux, elle avait fini par se délier de celui qui passait à tous les yeux, comme aux siens, pour son sauveur.
Néanmoins, elle agissait avec la plus grande prudence. Quoiqu'elle fût un peu froide avec son mari, elle ne laissait paraître aucune de ses inquiétudes.
Castérac et Tancrède, lorsqu'ils l'avaient vue dans ce^ dispositions, lui avaient révélé d'autres choses et, entre autres, le rôle que Saintac comptait faire jouer à Marinette pour l'édification de sa fortune future.
Ce fut m.cme à la suite d'un conciliabule tenu par Hermine, Contran et Tancrède, qu'il fut décidé que la jeune Indienne serait placée dans un pensionnat où, grâce à son inielligence et à son application, on espérait qu'elle apprendrait en deux ou trois ans ce qui fait le fond de l'éducation des jeunes filles.
Mine de Saintac savait donc où était Marinette, et celleci, qui n'avail pas été mise au fait de sa destinée, croyait qu'elle devait uniquement aux bontés d'Hermine les soins qu'on prenait d'elle.
Cela Ul qu'elle voulut un jour prouver sa reconnaissance à celle qu'elle prenait pour sa bienfaitrice, en lui montrant ainsi les progrès qu'elle faisait chaque jour.
Elle lui adressa donc une lettre que Mme de Sainlac eut la maladresse de ne pas brûler.
Or, lorsque M. de Saintac revint de Beaurech, le soir du jour où il avait précipité Cadichonne dans l'oubliette, Hermine venait de recevoir et de lire la lettre de Marinette ou de VVandeshah.
Cette épître était tout empreinte d'une joie naïve, d'une gratitude touchante et même de quelques remarques malicieuses qui rent sourire la petite-fille de Mme de Blossac.
Sans plus songer à son mari, Hermine relisait pour la seconde fois la missive de sa protégée, lorsque M. de Saintac entra dans le salon où se tenait sa femme.
Celle-ci conîprit aussitôt toute l'étendue de l'imprudence qu'elle avait commise, et se trahit par un tressaillement.
Elle voulut ensuite se remettre et, d'un air parfaitement îndilTérent, elle ploya la lettre qu'elle mit tranquillement dans sa poche en regardant son mari en face.
Mais le sahile n'était pas un homme à se laisser intimider par un regard de sa femme.
— Encore un poulet mystérieux, dit-il avec un rire méchant.
— Peut-être bien, répondit Hermine sans laisser voir son 1 rouble.
— Vous avouerez, au moins, ma chère, reprit Saintac, que vous avez des correspondances bien nombreuses.
— En quoi cela peut-il vous intéresser ?
— Mais cela m'intéresse comme tout ce çtil vous touche de près ou de loin.
— Vous êtes bien gracieux, aujourd'Lui.
— Comme les autres jours ; seulement, aujourd'hui, vous daignez vous en apercevoir.
Hermine sentait que sous ce ton de persiflage une tempête s'amassait dans le cœur de son mari.
Son premier mouvî^ment fut de ten'r {^d<i à J'orags,
240 TA JUÎVE DU CIÎATEAU-TF.OMPETTE
. is elle rénéchlt que si les aîl'aires se gâtaient, celui-ci voudrait avoir la lettre qu'elle ne voulait pas lui laisser voir.
De son côté, Saintac n'iivait pas oublié que, quelque? jours auparavant, sa femme avait brûlé à sa barbe, et dans une circonstance semblable, une lettre dont il voulait connaître le contenu.
Aussi fit-il aussitôt une manœuvre assez habile pour empêcher pareil fait de se renouveler. Il vint s'accouder à la cheminée faisant pour Hermine l'office d'écran.
Celle-ci vit le danger et jugea prudent de battre en retraite. Elle se leva d'un air tout à fait dégagé et dit :
— Mon cher époux, cro3'cz bien qu'une femme, quand son mari est gracieux, s'en aperçoit toujours.
— Où alIez-vouG ? lui demanda brutalement Saintac.
— Dans ma chambre.
— Répondre, sans doute, à la kttre qn.* vous venez dô recevoir ?
— Peut-être bien !
— Ne raillez pas, madame, fît Saintac qui s'exaspérait.
— Mais je ne raille point. Pourquoi ne répondrais-je pr.s aux lettres qu'on m'écrit ? Ce serait ridicule et gro.jsif-r.
— Madame, reprit Saintac, sur un Ion de colère mal contenue, je trouve que depuis quelque temps vous prenez par trop l'habitude de vous moquer de moi.
— Alors, vous trouvez mal, car je vous assure que vous vous trompez. Je a*ai jamais eu envie de me moquer de vous !
— Vous me traitez, en outre, comme si vous nie <lé' estiez cordialement.
— Encore une autre erreur. Je vous aï promis au pied dos autels de vous aimer, de vous respecter ; je vous aime, -,n VOUS respecte.
— Vous avez promis de m'obéir.
— C'est vrni.
— Et VOUS nr; tenez pas votre promesse.
— Que vouîez-vous dire ? demanda Hermine.
— L'autre jour, je vous ai priée de me laisser lire la lettre que vous veniez d'écrire...
— Pardon, vous m'avez sommée brutalement de voi:s lâ livrer.
LES Rl'IXES HAN'Tl'ES
— C'est la même chose.
\ — Pas tout à fait. Je veux bien obéir à un désir, accéer à une prière, mais lorsque Tordre que vous me don-
Je ne rubalirai pas une pistolc. La besogne que je vais faire pour vous peut me coûter la tête (page 253).
liez se complique d'une menace, c'est plus fort que moi, je résiste. Que voulez-vous, je ne suis pas parfaite.
— Soit, madame, je passe condamnation pour la scèr.e de l'autre jour, mais aujourd'hui.
•^fk W K, J
»— Aujourd'hui, quoi î
— Aujourd'hui, je vous pri« de me montrer la lettre que vous venez de recevoir et qui avait amené sur votrcharmant visage un sourire que, j'ai le regret de le diie. Je n'y avais pas vu depuis longtemps.
— Vous dites, monsieur ?
— Je dis, répliqua Sainlac, en faisant des efforts pour se contenir, que je vous prie de me montrer la lettre que voas lisiez quand je suis entré ici.
— Je suis désolée de vous refuser, naais je ne pu^ pas ?
— Ah l fit Saintac qui pâlit prodigieusement, 70us ne pouvez pas ?
— Non, répondit Hermine d'une voix fcrmf.
— Et pourquoi cela, s'il vous plaît ? articula Saintac. ~ Parce que «cette lettre renferme un secrat qui n'est
pas le mien et que je serais coupable de voui livrer,
— Un secret l vous seriez coupable I que signifient ces plaisanteries, ces fins de non-recevoir ? Ne voyez-vous pas que vos réponses excitent encore davantage ma curiosité ?
— C'est possible, Mtas vou? ne verrez pas cette lettre.
— A moins, cependant, que ji? ne m'en empare, dit Saintac devenu tout à coup farouche et menaçant.
— Vous oseriez ?
— Oui, madame, j'oserais î
En prononçant ce& derniers mots, Saintac fit un pas vers sa femme.
Hermine recula, instinctivement, jusqu'à l'autre bout du salon vers un endroit où se trouvait, entre autres objets iJe curiosité, un kriss malais, arme terrible qu'on disait empoisonnée.
La jeune femme s'empara de ce poignard et le brandissant :
— Si vous me touchez, dit-elle, je me tue à vos pieds, et comme chacun connaît vos façons violentes, personne ne doutera que vous ne m'ayez assassinée.
Cette menace arrêta net Saintac.
Hermine représentait pour lui plus de cinquante mil-^ lions, et il ne voulait pas pousser sa femme à accomplir un acte quj pouvait le priver de sa fortune et de sa liberté.
— Etes-vous folle ? dit-iî.
~ Vous savez bien que non. Mais je vous jure que je
T.l'fî BUÏNKS MANTLF.S 243
n'hésiterai pas à me poignarder si vous faiies un pas d<' Vus.
\ Il faut dire qu'Hermine, qui savait que Saintac voulait s\ mort, jouait là une petite comédie à deux fins. Elle voVlait voir si son mari la pousserait jusqu'à se frapper, et \n môme temps, elle était décidée à le menacer luimên\e de l'arme empoisonnée s'il persistait dans sa résolution.
Sa surprise fut grande, lorsqu'elle vit Saintac se reculer et \ui dire :
— Pébte, ma chère, quelle amazone vous faîtes ! Il est bon de vous confier des secrets, vous les gardez bien.
— N'esVce pas ? fit Hermine, très surexcitée néanmoins.
— Mais,"' rassurez-vous. Puisque c'est aussi grave que tela, je me ferais un scrupule d'Insister : je croyais que c'était, de votre part, une affaire d'entêtement et je m'étais promis de ne pas vous céder.
— Vraiment ! fit Hermine d'un ton à moitié convaincu.
— Mais, puisque c'est vraiment sérieux, je vous demande pardon et je vous prie de croire que je ne veux rien savoir de ce que contient cette fameuse lettre.
Ce Saintac jouait admirablement la comédie. lî avait prononcé son petit discours sur un ton de bonne foi si parfaite que sa femme s'y trompa. Elle crut, pour la der- ..nière fois, à la loyauté de cet homme.
PElle fit un pas en avant.
— Piassurez-vous, vous dis-je, reprit Saintac. Hermine regarda attentivement son mari et le vit calme.
— A la bonne heure ! dit-elle.
Et, déposant son kriss sur la table, elle revint vers la cheminée. Mais, au moment où elle s'approchait de son mari, celui-ci s'élança sur elle, lui prit ses deux frêles poignets dans sa main de fer et dit en poussant une sorte de rugissement :
— Il me faut cette lettre.
De sa main restée libre, il fouilla dans la poche d'Hermine et n'eut pas de peine à s'emparer du fameux papier.
Quand il le tint, il repoussa sa femme qui ne trouva dans sa colère qu'un mot à lui jeter à la face :
— Misérable I
Sans se préoccuper de cette injure, il ouvrit fiévreusement la lettre et sauta aussitôt à la signature.
%i$ LA ^UtYK nV! CHATEAU-TBOKPETTl
— Marinette î s'écria-t-il. Et un éclair de triomphe illumina son regard.
îî est impos:^ible de dire avec quelle avidité il dévora ■a courte épître de Wandeshah I Malheureusement po-ir fui, il n'y avait pas une ligne, pas un mot qui pût l'éc'airer sur l'asile où se cachait celle qu'il voulait eulevsr à tout prix.
En s'apercevant qu*il lui fallait, s'il voulait savoir quelgué chose, arracher ce secr«t à sa femme, il redevint sombre et soucieux.
— Ainsi, madame, dit-il lentement, vous vous êtes alliée à mes ennemis.
— Vos ennemis I répéta Hermine sur un ton hautain. Est-ce ainsi que vous appeler ceux que vous torturez,
ceux qui ont tout à craindre d:e vous ?
— Qu'entendez-vous par là, madame ?
— Eh I vous ie savez l)ien.
— Je le sais l répéta Saintac en feignant l'élonnement.
— Ah l tenez, s'écria la jeune femme que la violence de son mari venait d'exaspérer, ne me poussez pas à bout, je vous prie.
— De quel ton vous dites cela.
— Je le dis sur le ton qui convient à votre situation et à la mienne.
Sans trop prêter d'attention k celte dernière réponse,) Saintac se rapprocha de sa femme et d'une voix sourde :
— Vous allez, madame, lui dit-il, me révéler en quel lieu se cache cette jeune fille qui vous écrit.
— Mûi ? S'écria Hermine, vous êtes fou,
— Je VOUS l'ordonne.
— Je ne vous dois pas obéissance, s'écria alors dansi son indignation ia charmante et sympathique jeune femme.
— Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Cela veut dire, articula Hermine hors d'elle-iuême, cela veut dire que demain, si je veux, vous ne serez plus mon mari.
— Quelle est cette plaisanterie.
— Je ne plaisanterai plus de ma vie avec vous, sabile, dit d'une voix ferme et sèche MiT;e de Saintac.
Le prince Indien reçut ce nom de sahile, prononcé par s^a femme, comme un projectile qui Taurait Atteint itni
pleine poitrine. H chancela même en acquérant la certi- Vude que son secret n'en était plus un.
Sans avoir 1-e temps d'analyser ses sentiments, U vit tout l'échafaudage de sa fortune future s'écrouler devant îui\
Sa femme savait qui îî était. Rîen n'était plus facile, si la justice voulait faire des recherche^, de prouver tout au moins qu'il ne s'appelait pas M. de Saintac et qu'il y avait eu erreur dans la personne, ce qui entraînait de droit la nullité du mariage.
Il réfléchit à cette situation nouvelle l'espace de <pielques secondes ; Hermine s'aperçut de son hcsitatioT.
— Par respect pour moi-même, dit-elle, je garde un secret qui pourrait vous coûter cher et je supporte vos insolences, mais apprenez qu'à partir d'aujourd'hui, non seulement je n'aurai aucun rapport avec vous en dehors de ce qui sera nécessaire pour garder les convenances. .
Saintac n'écoutait pas un mol de ce que disait sa femme. Il réfléchissait.
— ... Mais encore, continua Hermine, vous serez aussi souple que vous avez été brutal jusqu'ici.
Un sourire effleura la lèvre du sahile. Il venait de trouver la solution du problème,
— Sans quoi, ajouta Mme de Saintac.
— Sans quoi ?... interrogea son mari qui avait retrouvé son aplomb.
— Sans qnoi, je me verrai forcée de faire savoir à M. le procureur du roi que] est le faussaire que ma mauvaise fortune m'a fait épouser.
— Faussaire ! répéta Saintac en bondissant.
— Ah 1 ah I prince^ ce mot là vous atteint. C'est heureux I
Saijîlac, sans avoir l'air de remarquer l«:s railleries d*Hermine, marcha vers elle et lui dit :
— Je vous ai ordonné, madame, de me dire en quel lieu se cache la jeune fille qui s'appelle Marinette.
— J'ai refusé de vous répondre, parce que je ne vous reconnais plus le droit de m'interroger.
— Vous répondrez pourtant.
— Non !
— Je le veux.
Hermine le regarda bien en face et haussa les épaules.
Alors, comme un tigre, il fit un bond sur la jeune femme et lui prit les mains en disant :
. — Répondez, ou je vous écrase les poignets, ~ Non I
— Répondez ou je vous brise le front contre le marbre de cette cheminée.
~ Non !
— Hermine, vous allez pousser ma colère à ce point où un homme n'est plus maître de lui, et peut commettre un crime. Répondez !
— Non I vous dis-je, non ! Cent fois non I
— C'est votre dernier mot ?
— Torturez-moi, assassinez-moi, je vous en croîs bien capable ; mais soj-ez bien assuré que je saurai vous résister. Le tî^mps de vos ciuaulés est passé.
— Madame !
— Et tenez, si vous étiez intelligent...
Elle D'acheva pas; Saintac pris d'une fureur Indes- j criptible l'enleva dans ses bras, et la tenant au-dessus de sa tête :
— Si vous ne répondez pas, dit-il, je vous lance contre cette muraille.
Pour toute réponse, Hermine, qui était «ncore plus surexcitée que son mari, Hermine parvint à lui donner un soufflet.
Alors, ce fut une fureur atroce, et le sauvage domina seul dans cet être qui avait su prendre les dehors et le vernis de la civilisation.
Il exécuta sa menace, et lança sa femme contre le mur. Celle-ci poussa un faible cri et resta évanouie.
Mais, tout à coup, la raison lui revint et, par conséquent, 1 tous ses plans lui apparurent dans leur netteté. Il craignit de l'avoir tuée.
— Morte ! s'écrla-t-il, morte I pourvu qu'elle ne soit pas morte (
Il sonna violemment.
On accourut de tous côtés.
Saintac, alors, se préoccupa de !a tenue qu'il dev&ît affecter. Son plan fut bientôt dressé. H prît Hermine dans ses bras, et, lorsque les domestiques arrivèrent auprès de lui, il cria :
— Qu'on coure chercher un médecin.
Le valet de pied pril cet ordr« pour lui et disparut. \ — Vous, Jeanne, «'<M!ta Saintac en «'adressant à la femme de chambre, ."f parez tout de suite le lit de madame.
— Mon Dieu I qu*est-ll donc arrivé ?
— Obéissez d'abord, vous satisferez plus tard votre curiosité.
Jeanne ne se le fit pas répéter. Elle alla faire la couverture du lit dans lequel Hermine fut mise aussitôt.
La malheureuse femme était complètement inanimée et ne donnait plus signe de vie. Saintac, à qui on demanda de nouveau comment l'acciden? était arrivé, répondit :
— Mais, je ne sais trop. Elle était au bout du salon et, pour voir quelque chose de près dans un tableau, elle est montée sur une chaise. C'est de là-haut qu'elle a perdu l'équilibre et qu'elle est lourdement tombée à terre. Je ne m'occupais même pas d'ellt lorsqu'elle a accompli sa choite, et c'ent au bruit qu'elle a fait en tombant que je me suis aperçu de Taccident.
Naturellement, on ne contesta pas ce récit.
Le médecin ordinaire de la famille de Blossac, M. Brulatour, un vieillard qui avait soigné Hermine depuis son enfance, fut amené en toute hâte.
— Qu'est-il donc arrivé ? demanda-t-il en entrant
On lui raconta en deux mots l'accident, à la façon de Saintac.
n monta droit à la chambre d'Hermine,
— Est-elle donc toujours évanouie ?
— Toujours, docteur, dit Saintac qui affectait un air désalé.
— Voyons le pouls. îl est Imperceptible, mais il bat. Elle vit. La première chos? à faire, c'est de la rappeler à ellemême. Peut-être faudra-t-il la saigner.
— Vou? savez, docteur, que la vue du sang lux cause une îmoression trf's désagréable.
— Oui, mais puisqu'elle est évanouie, elle ne le verra ; . . ^'ailleurs, ^e. veii'-: «savoir avant, où peut être le sièf^e principal de ses soufTrances.
Et il examina attentivement la pauvre Hermine însnimée. A plusieurs reprises, il fronça le sourcil et dit :
— Voilà des ecchymoses bien accentuées pour ave:.' été faiteîï dans une chute aussi simple.
Et s'adressant à Saintac.
— Avec qui était-elle dans cette pièce où raccidcnt est arrivé ?
— Avec moi.
— Avec vous seul.
-— Oui.
— C'est fort bien. N'oubliez pas ce détail qui pourra servir plus tard, dit Brulatour en s'adressant aux domestiques.
Après cela, le docteur se mit en devoir de faire revenir Hermine à elle-même. Mais ce fut long et difficile. Saintac était là, haletant, qui suivait avec une anxiété terrible, tous les gestes, toutes les actions du médecin. Si Hermine parlait, il était perdu, car M savait bien qu'elle n'hésiterait pas à l'accuser, à tout dire,, pour se débarrasser de lui, de lui qui, après avoir été son tortionnaire, était devenu son assassin.
Lorsque le corps de sa femme tressaillait, lorsque, de temps à autre, un mouvement nerveux venait témoigner que la vie était encore là, il se sentait suer.
Chose étrange, il n'aurait pas voulu qu'elle fût morte, parce qu'avec elle s'envolait l'espoir de toucher les cîn- ' quante raillions du jeune Dav^d : mais il n'aurait pas voulu non plus qu'elle revînt tout à fait à la vie.
Nous ne savons quel mauvais génie exauça son infernal ' désir.
Hermine revint à la vie, mais à peine avait-elle recouvré la parole, qu'elle fut prise d'une fièvre affreuse et que le délire s'empara d'elle presque aussitôt.
Elle n'était pas morte, et elle n'était pas en état de parler. C'était plus que n'en pouvait espérer le monstre que son malheur lui avait fait épouser.
M. Brulatour déclara, le soir même, que Mme de Saintac avait une fièvre cérébrale, et il ne dissimula pas l'inquiétude que lui causait l'état de sa cliente.
Quand Saintac fut assuré qu'Hermine ne pourrait, au moins jusqu'à sa très problématique guérison, ni l'accuser ni raconter ce qu'elle savait sur «on compte, il ne put s'empêcher de laisser percer sur ses lèvres son hideux sourire.
Il n'en conserva pourtant pas moins ses airs hypocrites Cl parut plus désolé que jamais. Des ordres furent donnés
LKs pt;l\es haxtées 249
par lui pour qu'on ne quillàt sa femme ni nuit ni jour. il alla même jusqu'à demander à M. Brulatour s'il ne connaissait pas quL'lque jeune médecin de talent, qui conser.tirait à veiller Hermine, jusqu'à ce qu'elle fût hors de danger.
Puis, toutes ces précautions prises, il appliqua sur le front de la malade un baiser de Judas, sous lequel elle tressaillit, et se retira dans sa chambre.
A peine y était-il qu'il sonna et que Mulhar parut. Celuici s'avança silencieusement, et s'assit aux pieds de son maître, qui prit la parole en ces termes :
Mulhar, ma femme est dangereusement malade.
— Je le sais.
— As-tu deviné, par hasard, l'origine ou la cause de cette fièvre cérébrale ?
— Non, mais je pense que c'est à vous qu'elle doit cela, riposta l'Hindou, dont le dévouement menaçait de s'émousser au contact de ces crimes infâmes et ténébreux.
— Je vois qne tu ne m'approuves pas, cette fois encore.
— Je ne me permettrai d'avoir une opinion que lorsque je saurai comment les choses se sont passées.
— Je me suis laissé emporter par la colère.
— Toujours ?
— Oui. Je n'ai pas^été maître de moi-même et ma nature violente a eu le dessus. J'ai pris ma femme dans mes bras et je l'ai précipitée à terre.
— Vous pouvi^ez la tuer.
— Oui.
— Et vous auriez perdu ainsi tous les bénéfices d'une dissimulation de douze ans. J'ai fait examiner 1<? testament du vieux Samuel par un bomm.e de loi. Si Mme Hermine vient à mourir avant David, vous pouvez être assuré eue la fortune de ce dernier ne passera pas à votre fils. VîQterprétation du testament ne peut donner lieu à aucune conte>:totion,
— Mais si David meurt avant ?
— Vous avez un défaut capital, coDlInus Mulhar sans répondre, vous commettez, à tout propos, 6es crimes terribles e{ ces crimes-là sont en même temps des fautes,
"îi pourront vous coûter cher.
— Assez de morale, mon ami. Cette fois, mon crime, si vihv.e il y a, n'a pas été inutile, au contraire.
— Sache donc qu'Hermine sait qui J« suis.
— Ce n'est pas possible î
— Cela est, pourtant.
— Qui le lui aurait appris ? 11 n'y a que vous^ et moi qui sachions ce secret.
— iNous deux et, peut-être, dit Saintac, peut-être Wandeshah.
— Comment le saurait-elle ?
— La nuit de son enlèvement, n'avons-nous pas eu l'imprudence de causer pendant que nous ia croyions sous 1 empire d'un narcotique.
— Elle dormait, sahile, elle dormait ; vous pouvez vous en rapporter à moi.
— Enlin, Mme de Saintac m'a appelé sahile, elle m'a appelé prince, et m'a menacé d'un procès en nullité de mariage.
— C'est fort grave, en effet.
— C'est donc un bonheur pour moi d'avoir été excessif et violent. Avant tout, elle ne parlera pas, et parlât-elle, dans son délire qui la croirait ?
— Bien, ensuite.
— Ensuite, elle peut mourir de cette terrible maladie, mais avant, David sera mort.
— Ceci n'est pas très sûr, car nous avons encore quatre jours à attendre avant la fameuse expédition projetée par Sémillant.
— Oui, mais, de ce pas, je vais aller signifier qu'il faut qu'elle ait lieu demain même.
— Demain, c'est trop tôt, Sémillf it ne peut disposer ùt David comme d'un domestique.
— Soit, après-demain alors ; du reste, je vais aller le voir de ce pas.
— Quel est le médecin qui «oigne madame ? demanda 2ilulbar.
. — Le docteur Brulatour.
— Est-il habile ?
— Si un hoj-.ime peut sauver ma femme, c'est lui. Et Je veux qu'il la sauve, jusqu'au jour où sa science rencontrera contre elle ma volonté. Mais tu me fais bavar- '^^ T. Je cours chez Sémillant. Si on m« demandait, tu
LïiS R L'INES HANTÉES 251
dirais que je suis allé en ville pour provoquer une consultation de médecins.
— Ne restez pas trop longtemps absent. Dans l'état où est madame, il laut que vous paraissiez au moins vous inléress»îr à son sort.
— Ne crains rien. Je n'ai pas besoin de plus d'une heure. Saintac sortit d'un air atfairé, comme un homme qui
oe sait où donner de la tête, et même il prit la précaution de demander à l'un de ses dom.esliques l'adresse de trois ou quatre médecins les plus en renom de Bordeaux.
Dans la rue, M garda sa mine contristce et s'en alla, d'un pas rapide, chez celui qui devait l'aider à accomplir Fœuvre infâme dont il comptait se faire un marchepied pour remonter sur un trône.
— Eh 1 quel air funèbre I lui dit le bandit en l'apercevant.
— Trêve aux réflexions, répondit Saintac, cet air-là, je ne l'ai pris que pour ceux qui auraient pu me rencontrer...
— Et vous avez oublié de le laisser dans la rue. Du r: ste, cela ne me gêne pas.
— Il y a du nouveau, mons Samazan.
— Je m'en doutais et j'ailcndais vos confidences. Parlez, je suis tout oreille.
— Mme de Saintac est à toute extrémité.
— Oh 1 oh ! est-ce que la nature se mettrait de moitié dans notre entreprise ?
— Ce n'est pas la nature toute seule.
— Alors, dites-moi tout.
— Ma femme a fait une chute.
— Sans qu'on l'y ait aidée ?
— Ceci n'a qu'un médiocre intérêt pour vous et pour
KiOi.
— C'est possible.
— Il suffit que Mme de Saintnc soit lui plus mal.
— Mais, remarqua Sémillant, si elle est aussi malade que cela, sa mort prématurée pourrait bien déranger nos combinaisons.
— C'est vrai, aussi suis-je venu vous trouver pour vous dire de hâter la campagne que vous devez entreprendre.
— Mais le jour en est fixé à samedi, comme vous savez.
;52 lA iX: .i.ÛMPKTTl
— Je ne piiii^ iilteiidre juîiquû-Ià.
— Mais, moi, je ne puis rien faire avant ce moment. Mes précautions sent prises, mes ordres sont donnés, toui est prêt. [1 faudrait changer notre programme.
— Oh ! changez-le.
— Vous en parler bien à votre aise. Croyez-vous qu il . soit bien facile, sans éveiller les soupçons, de décider le j jeune David à m 'accompagner plus tôt ? ^
— C'est votre alfaire.
— Mon affaire, oui, mais c*est aussi la vôtre.
— Bref, si vous ne vouiez pas vous charger de cette besogne, je trouverai quelqu'un pour l'exécuter.
— Oh ! haltc-là, cher monsieur. Si vous me faussez compagnie, je saurai parfaitement bien protéger le jeune David et faire avorter vos projets.
— Des menaces ?
— Parbleu I croyez-vous que j'exerce mon métier sans en connaître toutes les ressources ? Si vous vous avisiez de vouloir me mettre de côté, vous pourriez, en peu de temps, vous apercevoir que je «uis capable de vous faire mettre à Fombre.
— Que signifie ?
— Cette expression veut dire que je vous ferais mettre en prison.
— Sous quel prétexte ?
— Oh 1 rassurez-vous ; je ne serais pas assez bête pour me compromettre. Je ferai savoir tout simplement qui vous êtes au procureur du roi. J'ajouterai que la maladie de Mme de Saintac, c'est à vous qu'elle la doit, et enfin, vous n'aurez aucune peine à comprendre que l'on vous enverrait au fort du Hâ réfléchir sur vos grandeurs passées et sur vos destinées futures.
Saintac se mordit les lèvres.
— Soit, dit-il, mais iaissez-moi vous dire que je ne comprends pas votie résistance, vous avez intérêt autant que moi à terminer cette affaire.
— Vous allez peut-être un peu loin en disant que j*y ai autant d'intérêt qiie vous. Cinquante millions d'un côté, lin million de l'autre, les parts du gâteau ne sont pas
égales
Voud riez-vous partager, par hasard, par moitié ? Oh ! je ne suis pas si indiscret.
LES RUINES HANTi^ES 253
— Que Toulez-vous donc ?
— Je n'ai pas que vofre p'Taire sur les i'^^s. ;^i je iiâtc la conclusion de celle-ci, il m'en faudra négliger d'autres, et de 1res lucratives. Puisque nous parlons d'intérêt, je ne V2UX pas laisser péricliter les miens.
— Failei donc votre prix, dit Saintac qui s'impatientait.
— Je veux cinq millions.
— Cinq millions ! s'écria Saintac, chez qui les sentiments d'avarice se réveillèrent.
— Ni plus ni moins.
— C'est trop.
— Je n'en rabattrai pas une pistole, La besogne que je vais faire pour vous peut me coûter ma tète. Or ma tète vaut bien cinq millions ? j'imagine. Et puis» cher monsieur, quand un homme comme moi trouve une aubaine pareille, il doit en profiter, sauf à passer pour un Imbécile.
— Cinq millions !
— Je m'appelle de Samazan. Je me suis fait gentilhomme. Il me faut une belle fortune pour soutenir mon rang, vous me la donnerez.
— Et si je refuse ? s'écria Saintac,
— Vous I allons donc.
— Si. en présence de vos exigences, je renonce à la fortune de M. David ?
— Oh I j'ai prévu le cas. Cela m'est parfaitement indifférent. Je n'abuserai raême pas de ce que je pourrais aller conter à la magistrature, mais j'ai une autre corde à mon arc.
— Et cette corde ?
— C'est encore à vous que je la dois. Seulement comme vous ne m'avez rien confié, au. contraire, c'est moi qui al surpris un secret précieux, je ne me ferai pas faute de m'en servir.
— Parle/ plus clafrpmpnt.
— Je veux bien. Donc, si ce soir vous vnc !*-5s : ?.iisS:.es vivre M. David, car je renonJ?.e à l'immense fortune qui peut m'éciioir après sa mort, Sémillant ne s'occupera plus do ce jeune et intéressant per^^onnage. Seulement, dès dt^main, je retiens mon passage à bord d'un navire et jo puis pour l'Inde.
— Pour l'Inde ! Et que diable irez-voiis faire là-bas ?
254 LA 'JUIVE DU CKATEAU-TROMTETTB
Je VOUS préviens que le brigandage s'y pratique sur lin pied qui vous laissera bien peu de besogne, et que vous y mourrez de faim.
— Je n'ai pas l'intention que vous me supposez.
— Ah î
— Non. Je me propose tout simplement d*aîler trouver le père de îa princesse Wandeshah.
Saintac, en entendant cela, changea de visage. Sémillant continua :
— Je lui dirai : vous pleurez une fille qui vous a été enlevée au berceau par une nourrice fanatique...
— Qui vous a révélé tout cela ? î
— Que vous importe ? Le principal, pour moi, c'est quel je le sache. Je dirai encore à ce rajah, dont je sais le] nom, car j'ai pris bien des renseignements depuis quel-î ques jours, je lui dirai : votre fille existe, je sais où elle est, je vais vous !e dire.
« Et vous comprenez, cher sahiîe, continua Sémillant avec son sourire diabolique, vous comprenez que ce père ravi me comblera de bienfaits, en échange du secret que je lui apporterai.
— C'est fort bien, repartit Saintac, mais comme vous ignorez, ainsi que moi, où se trouve actuellement Waudeshah...
— Je n'ai pas besoin de le savoir. Le rajah, son père, s'adressera au gouvernement anglais, qui réclamera la jeune fille au roi de France, et M. de Main-Hardye ne refusera pas à Charles X de lui révéler en quel lieu il a caché votre Marin ctte.
Saintac resta un instant sans prononcer une seule parole.
— Puis, ajouta le bandit, quand j'aurai touché la récompense que j'aurai bien gagnée, je me rendrai dans vos anciens états et je mettrai votre parent, l'usurpateur, celui à qui vous comptez bien reprendre son trône, je le mettrai au courant de vos projets. En sorte que, lorsque vous vous présenterez pour soulever le pays, vous trouverez la prison ou la morî, là où vous comptez reconquérir la puissance suprême.
Saintac était abasourdi. Le plan du bandit était praticable, après tout, et, dans le cœur de cet homme abominable, une passion des plus violentes s'était installée ea maître ; il ainiuit, il aiuiaii réeilcmcîil V-'uiîcle::hali.
LES RUINES KANTilrs 255
La perdrft lui semblait le dernier mot de la m'sère, le comble de la douleur. Il ferma les yeux un instant pour se recueillir el don^iner le trouble Cfui l'agitait, et, dans cette nuit, il aperçut distinctement la princesse avec sa fauve et admirable chevelure, endormie devant lui et drapée, à son insu, dans la soie à la couleur ardente qui était l'eniblème de la roytîuté.
— Vous feriez cela, vous ? reprit-U enfin.
— Sans hésiter, et convenez que ce n'est pas trop mal cnlcnlé. En tout cas, avouez aussi qu'en me donnant cinq millions, vous n'achèterez pas trop cher une femme charmante et un trône. J'avoue que je ne partage pas votre goûl pour la royauté, en un temps où il est si facile de déraciner des dynasties, mais je le respecte ; seulement ne vous étonnez pas que cela coûte cinq millions.
Un combat se livra dans cette âme qui n'avait que deux passions dominfintes : l'avarice et l'ambition. Mais cette fois ce fut l'ambition qui fut la plus forte.
— Soit donc, dit-il, je vous cornpterai cinq millions.
— Sur lesquels, ajouta Sémillant, vous me donnerez ua million d'arrhes.
— Un million d'arrhes, s'écria Saintac, plus étonné que jamais. Vous êtes fou, où diable voulez-vous que je les :)renne ?
— Cela ne me regarde pas. Laissez-moi seulem.ent vous faire observer que Mme de Saintac, qui est très mal en ce moment, ne peut contrecarrer vos actes. Vous êtes le chef de la communauté et votre femme est assez riche pour que vous puissiez trouver un million quand vous voudrez.
Saintac n'avait résisté, lorsqu'il s'était a|^ de promettre cinq millions, que par instinct d'avare, car, au fond, il était bien décklé à écraser Sémillant et son compagnon scus la roche do souterrain et, par conséquent, à ne iui fi'-n payer do tout.
lis lorsqu'il l'entendit demander un million d'arrbes, ■ ' sentit, cette fois, réellement ému. iihrment, il s'était trop avancé pour pouvoir reculer i-ï;iin«ervnî;f, et puis ce diaJîle de Sémilkînt avait réponse à tout. C'était décidément un bandit trop intelligent. Saintac essaya de marchander.
— Vous avez raison, dit-il. A la grande rigueur, je pour rai me procurer un million quand je le voudrai.,.
256 LA iUWE DU CIÏATEAU-TP.OMPETTE
> — Alors I...
— Mais vous ne réfléchissez pas à une chose.
— Laquelle ? demanda Samazan.
— Ou plutôt vous ne vous faites pas une idée bieii exacte de ce que c'est qu'un million.
Mais si, je m'en fais, au contraire, une idée très
exacte. Un million, c'est dix fois cent mille francs, cent fois dix mille francs, mille fois mille francs. J'y ai telle ment rétléchi que je pourrais vous dire combien il faudrait de pièces de vingî francs pour faire un million.
— Ce n'est pas cela que je veux dire, car je n'ai jamais douté de vos aptitudes de mathématicien.
— Alors qu'entendez-vous par ces mots : vous ne vous faites pas une idée bien nette de ce que c'est qu'un million ?
— Je veux dire que quelque riche qu'on soit, on m trouve pas un million dans vingt-qr.atre iieures. Il n'y i^ vas un banquier à Bordeaux, pas un notaire qui soit caJ jjable de me trouver d'un jour à l'autre dix fois cent raillcf fr.incs, comm.e vous dites.
Sémillant sentait la vérité de l'objection et ne soufilaifc mot. Il attendait que Saintac continuât. Celui-ci reprit en elï'et la parole.
— Je ne sais même pas si en prenant tout l'argent que j'ai chez moi et en avertissant, ce soir même, les banquiers, je pourrais trouver cent ou deux cent mille francs d'ici à après-demain matin.
— Deux cent mJlle francs, ce n'est pas assez.
— Alors, cetera là le seul obstacle qui empêchera l'exé-» cution de nos projets, dit Saintac, car, si vous le voulez,' nous allons nous rendre chez mon banquier et vous pourrez acquérir la certitude qu'on ne trouve pas im million, ccnime cela.
— Eh bien ! dit Sémillant, qui voyait lui échapper sa j)roie, je m.e contenterai de trois cent mille francs.
Saintac réfléchit.
— C'est déjà une somme énorme, mais je tâcherai de la trouver.
— Quand me la donncrez-vous ?
— Après-demain seulement.
— Alors, je n'entreprcnrh-ai rien avant après-demain, dit Sémillant.
LÏÎS RUINES HANTÉES
• — Soit, seulement préparez tout pour pouvoir agir de» que vous aurez touché.
— Ne craignez rien. Je serai prct. David sera prêt. Nou»
Lii'Dus ! s'écria-t-elle en voijant l'horrible cul-de-jatte (page 2G4).
partirons pour Beaurech vers neuf heures du rnaiin. Quand nicine vous ne m'auriez rien apporté chez moi à celî':' ^'"jre-là, nous partirons tout de même, mais si, lorsque je
258 LA JUIVE DU CHATEAC-TROlîPETTl
passerai sur le pont, je n'ai pas reçu la somme, vous pourrez m'attendra sur le parcours : je fais tourner l'expéditioa en eau de boudin. Car je suppose qu'il ne s'agit plus, maintenant que Mme de Saintac est mourante, d'une fausse tentative.
— Non, certainement, le jeune David doit y rester.
— C'est convenu.
— Alors, à après-demain.
— A après-demain. Et surtout, arrangez-vous de façon à ce que votre femme ne meure pas d'ici-là.
— Je tâcherai.
— Allons, prince, au revoir, et recevez mes vœux les plus ardents pour la réalisation de vos désirs et la satisfaction de votre ambition.
Saintac ne répondit que par un haussement d'épaules à ce souhait et quitta Sémillant pour rentrer chez lui, où il apprit que l'état d'Hermine avait encore empiré.
Revenons auprès de ceux de no^ personnages que nous avons laissés enfermés dans le souterrain.
Jean-Marie Capdeville, en voyant la trappe fermée el l'échelle absente, ne s'était guère douté du drame affreux qui venait de s'accomplir à quelques pas de lui.
Ni le grenadier, ni Mf^in-Hardye, ni les autres n'avaient d'ailleurs rien entendu qui pût les inquiéter. Par conséquent, la terreur et la désolation qui s'étaient emparées du mari de Cadichonne avaient semblé bien prématurées.
— Nous sommes perdus l avait répété après lui Casterac, c'est bientôt dit, mon cher, mais je ne vois pas trop comment nous sommes perdus.
— Ne voyez-vous pas que la trappe est fermée et qu'il nous est impossible de l'ouvrir ?
— Mais, mon cher, votre femme aura entendu quelque bruit. Peut-être aura-t-elle craint d'être surprise.
— Et par qui ?
— Je n'en sais rien, mais elle aura jugé prudent de laisser retomber la trappe.
— Oui, mais vous ne songez pas que dans ce cas elle aurait laissé Féchelle.
— Sapristi, c'est vrai, dit Malbessan.
— Alors, monsieur Jean-Marie, demanda Tancrède, dite^-noas comment vous expliquez qae votre femme vous
26IÎ LA SmVn do CHATEAU-TaOMPKlTK
laisse avec nous, dans un danger que vous jugez et qu'elle doit croire sérieux.
— Je ne vois qu'une explication. Les bandits auront trouvé quelque issue pour parvenir jusqu'à ma cachette. Ils y auront trouvé ma femme et l'auront emmenée après avoir fermé la trappe.
— Alors, dit Casterac, nous ne devons pas désespérer de trouver aussi une issue, par laquelle nous tomberons soit dans la caverne des bandits, soit en plein air.
— Gontran a raison, dit Budos. Cherchons et ne nous laissons pas gagner par un désespoir ridicule.
— Soit, messieurs, cherchons, dit Jean-Marie, cherchons vite, car il me tarde de savoir ce qu'est devenue Cadichonne.
— Alors, revenons sur nos pas et ne nous laissons arrêter par aucun obstacle. Nous sommes armés, il faut que nons nous tirions de là.
Cela dit, la petite troupe se mit en marche et s'enfonça dans les ténèbres des souterrains. Les mêmes phénomènes mystérieux qui avaient accompagné leur marche quelques instants auparavant se manifestèrent encore, mais, cette fois, ils étaient trop occupés de sauver leur vie pour s'inquiéter de revenants et de faiitômes.
A peine s'éîaîent-ils éloignés qu'un gémissement indistinct se fit entendre presque au bord de l'oubliette.
Malbessan, du reste, l'entendit, car il murmura :
— Encore ces plaintes singulières î
Puis il continua à suivre ses camarades sans y pensei* davantage.
Les gémissements devinrent bientôt plus fréquents. Mais, chose réellement effrayante, d'autres gémissements plus lugubres leur répondirent et, peu à peu, les cris de douleur qui se répondaient semblaient se rapprocher.
— Où suis-je V à'ù cnlîn une voix, la voix de Cadichonne.
La pauvre femme était éLcndue, presque inanimée, au bord de l'abîme, que Saintac avait voulu lui donner pour tombées u,
G'étuil par î!n miracle qu'elle n'était pa.=; tombée au fond de l'oubliette. Lorsque Saintac l'avait lancée dans l'esparn, elî(3 était tombée sur le bois de l'échelle, qui s'était bri'néc sous son poids.
LUS iiUiy.iid iL'j^T:t::?i 2۔
Mais, tout tu se citssACii, IciS ci^ux portanti avi^îeLt développé une certaine force élastique, qui avait lancé U jeune femme sur le sol du souterrain, tout à fait sur îc bord du trou béant, dans lequel les débris de l'échelkavaient été engloutis.
Cadichonne, à la suite de cette chute, était resioe éva nouiè. Et, lorsque son mari et les quatre jeunes gens étaient venus là et s'étaient aperçus de l'absence de l'échelle, la pauvre femme gisait à leurs pieds, de telle façon qu'un pas de l'un d'eux pouvait la faire tomber dans l'insondable puits.
Mais, d'un côté, la lanterne de Jean-Marie éclairait mal, et de l'autre, Main-Hardye et ses amis ne posaient leurs pieds dans ces ténèbres qu'avec la plus grande précaution.
Bref, ils ne s'aperçurent pas de la présence de Cadichonne et ils s'éloignèrent probablement pour ne revenir en cet endroit que lorsqu'ils auraient acquis la coavictioa qu'il était impossible de trouver une issue.
Or, pendant que Cadichonne se lamentait et appelait à son secours, quelque chose de rampant qui geignuit aussi, un être vivant à coup sûr, se dirigeait vers elle et s'en rapprochait sensiblement.
Personne, dans ces ténèbres, n'aurait pu distinguer ce singulier individu, mais lui, comme s'il eût été l'animal créé pour ce lieu sinistre, se mouvait avec une sûreté parfaite et s'avançait vers sou but, qui était le corps de Cadichonne.
îl y avait quelque chose de hideux et d'effrayant dans les mouvements de reptile de cet être sans nom. Cela ressemblait si peu à quoi que ce soit de connu qu'on se serait pris, en le voyant, à penser à la réputation lugubre de la tour des Chouettes et à se demander si ce ne serait pas là un des fantômes dont les paysans racontaient les apparitions.
Il approchait toujours de Cadichonne.
Etait-ce un vampire qui allait se repaître du sang frais de cette adorable jeune femme ? Etait-ce, au contraire, un secours qui arrivait k la malheureuse ? Qui le sait I
Peu à peu la raison revenait avec la vie à Cadichonne. Elle se souvint de ce qui s'était passé et frémit en pensant
•'elle était peut-être au fond du précipice.
202 I-A JUIVE DU CHATR-iU-TROWPETTK
Alors elle voulut se lever. Elle ébauchait même un mouvement dans ce but, lorsque tout à coup elle sentit se poser sur sa main une main lourde, froide, visqueuse.
Elle poussa un cri, mais un cri étouffé. Puis elle entendit ces mots, prononcés à son oreille :
— Ne craignez rien.
La voix qui lui parlait avait quelque chose de brisé, comme si elle fût sortie d'une poitrine durement éprouvée par la souffrance.
Cadichonne n'était pas rassurée. Elle tourna la tête et chercha à voir qui lui parlait.
Mais, dans l'obscurité profonde qui l'entourait, elle ne distingua >ien que la pâle lueur de deux yeux qui la regardaient et dont l'éclat l'effraya plus encore.
— Ne bougez pas, reprit la voix, ou vous êtes perdue.
— Qui êtes-vous, qui me parle ? demanda-t-elle, épouvantée.
Ah I si elle avait distingué quelque chose, elle aurait été bien autrement terrifiée en voyant, accroupi à côté d'elle, un être informe qui ressemblait vaguement à un crapaud gigantesque ou à quelque chose d'approchant.
— Qui êtes-vous ? Où suis-je ? Répondez-moi, repritelle en s'agitant.
— Ne bougez pas, vous dis-je. L'abîme est à vos côtés. Par un hasard admirable, vous avez été lancée de côté.
— Dans le souterrain ?
— Oui I
— De quel côté est l'oubliette ?
— A votre droite ; appuyez de mon côté, c'est cela ; dans quelques secondes, vous pourrez vous lever sans danger. Voulez-vous me donner la main ?
Et, sans attendre la réponse, le montre prit la main de^ Cadichonne, qui tressaillit à ce froid contact.
— Là, vous êtes loin du précipice, vous pouvez vous lever. j
Cadichonne se dressa sur ses jambes. Elle frissonnait» malgré elle en songeant qu'elle se trouvait en tête à tête avec un être mystérieux, et, quoiqu'elle ne fût pas superstitieuse, elle ne pouvait s'empêcher de songer à toutes les histoires qu'on racontait sur le souterrain.
— Je vous ai sauvé la vie, reprit la voix gravement. — - Peut-être ; qui êles-vous ?
•^ Un rtToaajit, réponiiî la toIx avec kb ricanem^Bt sec.
— L'heure est mal choisie pour plaisanter, dit Cadichonne, qui se raidissait contre les impressions funèbres auxquelles elle était en proie.
— Je ne plaisante pas. Je voos assure que, lorsque j'apparaîtrai devant bien des gens, je leur ferai l'effet d'un revenant. Mais vous, qui êtes-vous ? comment vous trouvez-vous dans ce souterrain ? Quel est l'homme qui a voulu votre mort et qui vous aurait lancée dans l'oubliette sans réclielle qui vous a sauvée ?
— Je ne puis dire qui je suis, mais puisque vous m'avez sauvée, comme voua venez de le dire, mettez le comble à vos bienfaits en me disant...
— Quoi ?
— S'il y a une issue par laquelle on puisse sortir de ce souterrain.
— Ceci, ma petite dame, est une question à laquelle je ne puis répondre avant de savoir à qui j'ai affaire. Vous devez comprendre que si je vis ici dans ces ténèbres, blessé comme je le suis, ce n'est pas précisément pour mon plaisir et que je ne révélerai pas des secrets dont la divulgation peut amener ma mort.
Cadichonne, en entendant cela, crut comprendre qu'elle avait à son côté quelque malheureux qui, comme son mari, avait demandé à ces ruines un abri contre les dangers immérités.
— Vous vous cachez aussi, vous ? s'écria-t-elle.
— Oui, moi aussi, répondit la voix en ricanant ; cela me fait penser que je ne sais pas le seul à me dissimuler par ici.
Il y eut un silence.
— Ecantez, reprit la voix, avez-vous confiance en moi ? Cadichonne fut fort embarrassée pour répondre à cette
question. Elle se tut. La voix ricana de nouveau.
— Je suis bien bête, dit-elîe. Comment auriez-vous confiance en moi ? Je voulais vous demander si vous consentiriez à me suivre en un réduit où nous pourrions nous voir et causer sans crainte d'attirer des curieux.
— Des curieux, dites-vous ?
— Oui, quatre ou cinq godelureaux qui trouvent plaisant de venir explorer mon... noîre dùinj*ine.
264 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTl
Gadichomie avait repris lous ses esprils. Elle pensa quT était plus sage de sa part de ne rien dire touchant soc mari et los quatre jeunes gens.
Je suis prête à vous suivre où vous voudrez bien mi
conduire.
Tenez, alors, .prenez le bout de cette corde et laissez
vous guider par mol.
Cadichonne obéit.
Elle sentit alors que la corde se tendait devant elle e elle suivit. Mais elle ne fut pas peu surprise en constatan que la personne avec laquelle elle venait de parler et qu la gardait semblait ramper devant elle.
Elle n'eut pas le temps de s'étonner beaucoup, car, ai bout de cinq ou six minutes, elle entendit son interlocu teur dire :
— Nous sommes arrivés, attendez, je vais faire un pei de lumière.
Elle entendit battre le briquet et, quelques instant! après, une lampe fumeuse éclaira un coin du souterrainsur le sol duquel elle vit tout d'abord une couche de paille froissée.
Mais son regard chercha aussitôt celui qui Tavait amenée là et eiîc ne distinguait rien, lorsque la voix se fit entendre à ses pieds.
— En-dus I s'écria-t-elle en voyant l'horrible cul-dejatte qui s'était laissé aller sur son lit de paille.
— Vous me connaissez ? dit celui-ci au comble de l'étounement.
— Oui, répondit-elle, je vous ai aperçu quelquefois.
— Ah ça I mais, reprit le chef des bandits, attendez donc, moi aussi je vous connais, ou du moins je vous ai vue aussi.
Et il se dressa sur son séant pour la regarder attentivement.
— Oui, oui, murmura-t-il, je vous connais. Le son de votre voix, je l'ai entendu ; mais où ?
Il réfléchit profondément. Cadichonne gardait le silence, étonnée, anxieuse.
Tout à coup le cul-de-jatte se frappa le front.
— J'y suis, dit-il, vous êtes. Cadichonne. la grande Cadichonne, la maîtresse du grenadier Jean-Marie.
— Sa femme I dit Cadichonne.
— Sa femme, soit, ça m*est égal.
— Où m'avez-vous vue ? demanda la jenne femme.
— Ma chère, dit En-dus, qui devenait familier, si j'étais
Il vil le nègre annoncé qui se tenait gravement debout sur le bord de la route (page 282).
un homme à rancune, Je vous ferai payer bien cher aujourd'hui mes deux jambes.
— Que voulez-vous dire ? demanda Cadichonne in-
266 LA JfUIVB DU CHATHAU-TROMPETTB
— C'est à votre mari que je dois d'être cul-dc-jatte, répondit En-dus.
— Ce n'est pas possible.
— Vous devez vous rappeler les trois agents de police qui poursuivaient Jean-Marite le jour de son audacieuise évasion, et qui le découvrirent dans la petite maison de Bègles ?
— Oui, je m'en souviens.
— Vous n'avez peut-être pas oublié que l'un d'eux fut à moitié dévoré par un des chiens de boucher que le grenadier avait avec lui.
— Oui, un agent nommé Joseph.
— C'était moi I
— Vous ?
— Oui. Moi qui voulais sincèrement et sans haine reprendre Jean-Marie pour le livrer à la justice. Latour et Jacques qui étaient avec moi ne firent pas leur devoir. Je les dénonçai. Mais au lieu de les pincer, l'administration les récompensa, et moi, je n'eus pas même les secours qui m'étaient nécessaires. Ce fut à l'hôpital qu'on me coupa ce qui me restait de mes deux jambes. Ecœuré, irrité, furieux contre la police, je résolus de devenir, pour me venger, l'ennemi de la société, et aussitôt guéri, je me fis le chef des bandits de ce pays, bandits que je connaissais bien pour les avoir traqués en maintes circonstances.
Cadichonne, en présence de ces déclarations, ne savait quelle contenance garder.
— Une poignante inquiétude s'empara d'elle.
— Cet homme, pensa-t-elle, doit nourrir contre Jean- Marie et contre moi une haine mortelle. Il vient de me gauver la vie, mais ne va-t-il pas s'en repentir et me faire payer ses deux jambes, comme il dit ?
En-dus restait silencieux et semblait réfléchir.
— Pourvu qu'il ne sache pas que mon mari est dans le souterrain...
— J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, reprit l'ancien agent de police transformé en bandit.
-- Et pourquoi ?
— Parce que j'ai vu votre mari tout à l'heure.
— Mon mari 1 dit Cadichonne qui Toulait jouer l'étonnement.
*— Eh î oui, Jean-Marie. Pensez-vous qu'un ci-devaflt po-
licier comme moi puisse se tromper de physionomie. Je voudrais bien savoir ce qu'il faisait dans cette galerie avec cette escorte de mirliflors.
Cadichonne ne répondit pas.
— Vous craignez de le compromettre et de vous compromettre en me disant la vérité, reprit En-dus.
Toujours même silence de la jeune femme.
— Vous avez bien tort, continua le bandit. D'abord je ne suis pas en état de nuire à Jean-Marie, et puis je ne pourrais le dénoncer sans me perdre moi-même. D'ailleurs, je n'ai plus de colère contre lui. Toute ma haine a changé d'objet. Je l'ai reportée vivacc, terrible, violente, je l'ai reportée sur la société que j'étais appelé à défendre el qui m'a maitraité en récompense des services que j'avais voulu lui rendre.
G Croyez-moi, Jean-Marie n'a rien à craindre de moi. Je ne le hais plus. Au contraire, il est proscritj je le protégerai plutôt, si je peux.
Comme il achevait ces mots, il poussa un long gémissement et se laissa aller sur son lit de paille en disant :
— Que je souiTre ! que je soufïre !
Cadichonne ne put se défendre d'un sentiment de pitié en entendant cette plainte. Cet homme, qui était là devant elîe, lui avait voulu mal de mort, mais il souffrait cruellement pour faire entendre un pareil cri de douleur.
— Qu'avez-vous donc, lui dit-elle, êtes-vous blessé î
— Oui I ~ Où?
— Un ««rôle que j'avais choyé, à qui je m'étais pleinement fié, il m'a planté un poignard dans les côtes et m'a Jeté à l'eau.
— C'est Sémillant.
— Vous le connaissez aussi 7
— J'en ai entendu parler.
— C'est un miracle que dans le brouillard qu'il faisait ce soir-là j'aie pu gagner la rive de la Garonne à la nage.
— A la nage ? répéta Cadichonne étonnée avec un regard qui constatait chez En-dus l'absence de ses jam* bes.
— Oui. J'ai appris à marcher très vite avec les mains, sais aussi nager rien qu'avec les bras. Ce n'est pas
SI difficile qu'on le croit, à condition pourtant d'être culde-jatte.
Je me suis réfugié ici, dans cefcte galerie qui est inconnue de Sémillant... Attendez donc, murmura le bandit en baissant la voix et en prêtant Toreillc, j'entends quelque chose d'inusité.
Et sans hésiter, le cul-de-jatte se releva de son grabat et s'élança, moUié rampant, moitié sur les mains, dans les ténèbres du souterrain.
Cadichonne resta seule. Ce ne fut pas sans terreur •qu'elle se vit abandonnée ainsi en cette sinistre cotacombe. En-dus ne l'effrayîiit phis autant, mais allait-il revenir ? Quelle lubie l'avait poussé à la quitter I
Fort heureusement pour elle, Cadichonne n'attendit pas longtemps. L'ex-policier revint au bout de quelques minutes.
— Il va se passer ici, dans quelques jours probablement, un terrible drame.
— Que voulez-vous dire ?
— Connaissez-vous un M. Saintac ?
Cadichonne à cette question tressaillit.
— Allons, je vois que vous le connaissez, reprit le chef de la bande.
— C'est lui, répondit la jeune femme d'une voix sourde, c'est lui qui, pour se venger d'une plaisanterie, a voulu me faire périr au fond de cet abîme au bord duquel voua m'avez trouvée.
— Ah I ah ! il exerce lui-même alors, dit En-dus. Savez-vous que ce gentilhomme est un brigand bien plu» dangereux que tous ceux qui ont été sous mes ordres.
— Certes !
— C'est lui qui vient de passer là-bas au bout du souterrain, suivi d'uii moricaud qui a une bien vilaine figure.
— ^ Que fonMîs ici V Pourwj qu'ils ne reiicontrent paa mon mari î
— Ah î ah ! vous avouez donc qu'il est là ce cher époux, il est prisonnier sur mon domaine. Nous causerons de lui tout à l'heure.
Une souffrance plus cruelle encore que les précédentes, sans doute, arracha un nouveau cri de douleur à
— C'est cette maudite blessure. Jamais je n'ai souiTcrt comme cela. Ah I mons Sémillant, tu me payeras cher ce coup de poignard qui me fait éprouver de si horribles tortures.
Et le misérable se tordait sur la paille.
— Cadichonne, voulez-vous que je vous pardonne touî, que je ne songe plus même à votre mari, voulez- vous ?
— Que faut-il faire ?
— Tenez, il faut prendre cette pommade que voilà et en faire un emplâtre que vous étendrez sur l'orifice de ma blessure. C'est dans le dos que ce drôle m'a frappé. Je ne puis y atteindre. Et depuis le jour où j'ai été sa victime, je n'ai pas eu une main humaine à ma disposition pour m-e rendre ce ser\ice. Voulez-vous, vous ?
— Je le veux, répondit Cadichonne.
— Pour sauver votre mari ?
— Non, je le veux parce que vous souffrez et que je ne puis voir souffrir qui que ce soit sans essayer de lui porter secours.
De la main d'En-dus elle prit le fîacon qui contenait la pommade dont il avait parlé. Elle déchira son mouchoir de poche et s'en servit pour faire l'emplâtre.
Ce fut alors qu'En~dus, à la clarté fumeuse de la lampe, ôta son vêtement et lui montra sa plaie.
C'était quelque chose d'affreux. Comment cet homme avait-il pu résister au formidable coup de poignard qu'il avait reçu ? C'est ce que la jeune femme ne pouvait s'expliquer.
Elle demeura muette d'horreur devant cette épouvantable blessure.
— Ah I oui, dit-elle, vous devez bien souffrir.
— Ne me parlez pas, ne me dites rieu, mettez l'emplâtre, l'emplâtre» disait En-dus qui faisait des efforts surhumains pour ne pas cri-er.
Avec des précautions infinies, Cadichonne étendit le linge tout imprégné de pommade sur la plaie du bandit.
— Voilà, dil-eîle.
— Ah I fit En-dus en poussant un long sonpir de soulagement. Il me semblait que j'avais un brasier dans les épaules.
— Et maintenant ?
270 LA JUIVB nu CÏIATEAU-TROMPETTB
— Oh I maintenant, j'éprouve une fraîcheur sans pareille. Je suis sauvé, je suis guéri. Gadichonne, je ne suis pas un ingrat, moi. Que faut-il faire pour votre mari ?
— Avant de vous répondre, dit la jeune femme, laissezmoi vous poser une question.
— Laquelle ?
— Ne m'avez-vous pas demandé tout à l'heure si je connais M. de Sainlac ?
— En effet.
— Pourquoi m'avez-vous interrogée sur es sujet ?
— C'est que je viens de voir M. de Saintac dans le sou> terrain. C'est même fort singulier. Je croyais être le seul à connaître ces galeries des catacombes de Roquez, et voilà que, non seulement Je vous y trouve tous, votre mari et se amis, mais encore M. de Saintac y vient dresser des traquenards.
— Des traquenards ?
— Oui. Tous ces gens-là ont la rage de raconter leurs affaires et de démontrer jusqu'à quel point ils sont plus misérables qa^e nous.
Je ne sais quel horrible combinaison il a imaginé avec Sémillant, mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il compte se débarrasser de lui et d'un autre.
— D'un autre ?
— Oui, j'ai entendu un autre nom. Cela ne m'intéressait pas. Ce que je sais, c'est qu'il va écraser Sémillant sous une roche énorme, et que je veux assister à ce spectacle. Le drôle a voulu me tuer pour prendre ma place auprès de Saintac et me souffler une affaire superbe ; Saintac, pour ne pas lui payer la somme promise, va le faire périr ici ; c'est, ma foi, fort bien fait, et je ne m'y oppose pas.
En-dus, en parlant ainsi, était animé de la haine la plus ardente contre son ancien lieutenant.
— Saintac et Sémillant ont cru pouvoir, l'un me supprimer, l'autre se passer de moi, c'est ce que nous verrons.
— En-dus, dit alors Gadichonne, en échange du petit service que je vous ai rendu tout à l'heure, vous m'avez demandé ce que vous pourriez faire pour mon mari ou pour moi.
— Oui, et je vous le demande encore.
— Peut-on sortir de ce souterrain ?
— Naturellement, pui&que J'y suis catré.
— Pouvez-vous nous délivrer ?
— Qui, vous ?
Mon mari, ces jeunes gens qui sont avec lui. Quels sont ces jeunes gens ?
— M. de Main-Hnrdye, M. de Casterac et deux autres.
— M. de Main-Hardye l répéta En-dus en souriant. Tiens, il est ici maintenant. Cest chez lui que nous avon* t nîevc la jeune Marinette.
— Pour le compte de Saintac, ajouta Cadichonne.
— Oui, mais désormais... hurla En^dus en fermant les poings...
— Pouvez-vous nous délivrer tous ?
— Croyez-vous pouvoir retrouver mon mari et ces messieurs dans le labyrinthe où nous nous trouvons ?
— Je le crois.
— Alors, je vous demande de les rechercher et de les amener ici et...
— Et de leur donner la clef des champs ?
— Oui.
— Je veux bien exécuter la première partie de votre programme.
— Et la seconde ?
— Pour la «econde, il faudra attendre trois jours. .— Trois jours I répéta Cadichonne.
•— Oh I trois jours ne sont pas bien longs, allez.
— Mais pourquoi nous faire attendre ainsi ?
— Pour une raison bien simple. C'est que l'issue par laquelle je vous rendrai à la liberté ne s'ouvre pas du dedans.
— Comment ?
— C'est un ami fidèle, un de mes bandits, le plus dévoué, qui vient tous les trois jours m'apporter des vivres et me donner des nouvelles du dehors. Lui seul connaît le secret à l'aide duquel on pénètre jusqu'à iiooj, mais aussi sans lequel on ne peut sortir d'ici. Il est venu ce matin.
Cadichonne fut sur le point de perdre l'espérance. Néanmoins, elle sut se contenir et dit :
— C'est bien iraprudent, En-dus, de n'avoir pas d'autre planche de salut.
— Et pourquoi f
— Parce que votre messager, votre serviteur, ce bri{^aî:d enfin, peut être la victime d'un accident.
— C'est vrai.
— On peut le prendre, le tuer, le mettre en prison, que sais-je ?
— C'est vrai.
— Et vous ne frémissez pas à l'idée de la mort affreuse qui vous attend ici dans le cas où votre homme serait arrêté ou même simplement acheté par Sémillant.
— Je ne crains pas cela ; on n'achète pas Cabassous.
— Mais il peut être empêché.
— Oui, et je ne me dissimule pas le danger qu'il y a là pour moi, pour vous-même. Mais je n'avais pas le choix des moyens et j'ai bien dû me résigner à venir me cacher ici, puisque c'était le seul endroit où ceux qui ont reconna Sémillant pour leur chef ne viendront pas me chercher.
— Il nous faut donc attendre trois jours, dit Gadichonne.
~ Oui.
— Et avez-vous de quoi nourrir cinq personnes pendant ce temps-là ?
— Oui, en se serrant un peu le ventre.
— Alors, allez chercher mon mari et ses amis.
— Oui, mais avant, vous me promettez de ne pas révéler ce que je vous ai dit touchant M. de Saintac.
— Et pourquoi ne voulez-vous pas qu'on les mette au courant ?
— Parce que ces messieurs sont des protecteurs-iîés de l'innocence, et qu'ils pourraient bien avoir la fantaisie d'empêcher Saintac d'écraser Sémillant sous son rocher, et par conséquent de me priver d'une vengeance qui ne me coûtera ni un pas, ni une fatigue.
— Il vaudrait bien mieux livrer Sémillant à la justice et étouffer dans l'œuf les projets malfaisants de ce Saiatac.
— Faire plaisir à la police, jamais. Du reste, reprit le bandit, c'est à prendre ou à laisser. Si vous ne voulez pas être muette sur ce que vous savez, je vous garderai ici ♦rois jours, et je vous rendrai à la liberté lorsque mon messager viendra, mais je ne m'occuperai pas de votre mari ni de ses compagnons et ils mouront de faim.
LES RUINKS HANTÉES
- Puisqu'il faut en passer par là pour sauver mon mari je n'hésite pas, je consens à tout.
En-Dus,
— Et vous me garderez ce secret.
— Je le garderai.
— "Vous le jurez.
274 LA JUIVE ru crrAiîRAU-TîtOMPET'rTr
— Un serment ne vaut pas mieux que ma promesse. Néanmoins, je le jure.
— C'est bien. Tenez, voici une pierre sur laquelle vous pouvez vous asseoir en m'atlendant. Je vais me mettre à la recherche du grenadier, et je crois pouvoir vous faire e» pérer qu'avant une heure il vous aura rejointe.
LES RUINES HANTÉES 27i
xin
Sémillant, alléché par l'espoir de toucher trois cent mille francs, avait déployé une activité dévorante.
D'abord il s'était rendu à la tour des Chouettes, et avait expliqué aux quelques malfaiteurs qu'il y avait trouvé ce qu'il attendait d'eux.
— Toi, Simon, dit-il, et toi Saturnin, vous vous embu;;querez dans le souterrain au-dessus de la grande saiîc basse.
— Et qu'y fauclra-t-il faire ?
— Nous y attendre.
— A quelle heure arriverez-vous ?
— Vers midi ou midi et demi. Nous serons munis d'une lanterne qui révélera notre présence. Dès que vous nous apercevrez, vous imiterez le cri de la chouette pour me faire savoir que je puis compter sur vous.
— Et puis ?
— El dès que nous serons arrivés à quelques pas de vous, vous fondrez sur nous. Toi, Saturnin, tu attaqueras le petit, moi je me défendrai pour la frime contre Simon.
270 LA JUIVB DU CHATEAU-TROKPETTl
— Et ce petit, faudra-t-il le ménager ?
— Non, il vaut trop cher, et nous n'avons pas le temps.
— Tout ça, c'est très bien I dit Simon, mais je soupçonne que tu fais une grosse affaire, toi, Sémillant, en te chargeant de nous faire expédier ton compagnon dans l'autre monde.
— Peuh I une grosse affaire I les riches sont bien avares, allez I
— Soit, mais, en tout cas, tu fais une affaire.
— Certainement, car vous savez que je n'ai pas, moi, de fantaisies, comme En-dus, et que je ne travaille pas pour rien.
— Alors, qu'est-ce qui nous reviendra à nous pour cette besogne ?
— Combien voulez-vous ?
— Pardi, nous voulons partager.
■ — Par parts égales ?
— Mais oui.
— Oh ! oh ! vous n'êtes pas dégoûtés. Je vous ai associés à mon entreprise pour vous faire gagner quelque chose, mais si vous êtes trop gourmands, mes moutons, vous n'aurez rien du tout.
— Alors, nous ne ferons pas l'ouvrage.
— Soit, je le ferai moi-même, dit Sémillant en leur tournant le dos et en faisant mine de s'en aller.
Saturnin se mordit les lèvres.
— Enfin, reprit-il, combien donnes-tu ?
— Ecoutez, je touche pour cela cinq ou six mille francs.
A cetie déclaration, les yeux des bandits s'allumèrent. C'était une somme que cinq ou six raille francs pour eux qui faisaient quelquefois le pied de grue pendant un mois tîvant de détrousser quelgue fermier.
Et encore souvent ne trouvait-on sur lui que quelques centaines de francs que, par surcrcîi de maîechance, il fallait partager avec toute la bande.
— Je vous donne: iil, reprit Sémillant, mille francs à chacun.
— Mille francs l s'écrièrent en même temps les deux bandits qui étaient manifestement émerveillés.
— Pas un sou de moins , dit Sémillant . — M?.îs ce sera ponr non^ s-^u]^ ?
— Pour VOUS seuls, vous n'aurez à partager avec personne.
— Pourquoi ne nous les donnes-tu pas de suite ?
— Je vois que vous avez confiance, il y a plaisir. Pourquoi ne me dem«andez-vuus pas de vous les constituer pardevant notaire ? Je ne vous les donne pas tout de suite pour cette raison bien simple que je ne toucherai moimême qu'après la mort du petit.
Les deux bandits se grattaient Toreille.
— Allons, décidez-vous, IcMr dit Sémillant, ou j'aurai bientôt fait d'en trouver d'autres qui ne cracheront pas sur deux cents écus de cent sous.
A cette menace, les drôles prirent leur résolution.
— Nous serons à midi précis à l'endroit convenu. Ne serait-il pas bon d'efTrayer un peu le gamin en lui faisant voir quelque fantasmagorie ?
— Si vous voulez, cela ne gâtera rien.
— Ces précautions prises, Sémillant rentra dans Bordeaux et se hâta de rencontrer comme par hasard le jeune David.
Ce ne fut pas bien long, car le chef des brigands avait étudié à fond les habitudes de celui qui le croyait soo ami.
Dès que David aperçut Samazan, il alla vivement à lui et lui dit :
— Eh bien, cette expédition, est-ce pour tantôt ?
— Il vous tarde donc bien ? demanda Sémillant, d'un ton moitié railleur, moitié fraternéî.
— S'il me tarde I mais tous les jouri je monte à cheval, tous les jours, je fais de l'escrime pendant deux heures pour être tout à fait en main, lorsque le moment viendra.
— Eh bien, cher ami, j'ai pitié de votre impatience. ^ Ah 1 fit David avec un frisson de joie.
— Oui, tout est prêt pour notre excursion.
— Et quand aura-t-elîe Ueu ?
• — Quand vous v udrez fixer vous-même îô jour.
— Meh ie pli; :ôt sera le mieux, si vous n'y voyez pîj ^ d'inconvénient, ce sera pour demain.
— Pour demain, soit, dit Sémillant, qui pensait avec orgueil qu'il avait sans peine amené sa victime à choisir, elle-même, l'heure et le jour de l'holocauste.
— A quelle heure ?
-^ Je partirai de chez moi vers huit heures et demie.
— Moi de même, alors.
— De cette façon, nous explorerons le repaire des bandits en plein jour et, s'il y a du danger, il sera amoindri par cette précaution.
— Oh I ce n'est pas le danger qui me fait peur, dit David, mais je suis enchanté que ce soit à cette heure-là, parce que je pourrai sortir sans éveiller les soupçons de mes tuteurs, qui, s'ils savaient ce que nous allons faire, pourraient bien vouloir me priver de ce plaisir.
-- Vous faites renaître mes scrupules en me parlant ainsi, dit Samazan, et je ne sais s'il n'est pas temps encore de renoncer à cette folie.
— Oh I ne parlez pas ainsi, je vous en supplie.
— Allons, vous faites de moi tout ce que vous voulez. Ademain.
— Le rendez-vous est à !a Bastide, sur la place du pont, à neuf heures et demie.
— J'y serai.
Le lendemain matin, Sémillant, qui comptait bien se
rendre à Beaurech sur sa belle jument noire, qui d'ailleurs n'était autre que celle d'En-dus, se leva de bonne heure pour ne pas se mettre en retard.
Mais il ne fut pas peu surpris d'apprendre à son lever que sa jument avait disparu pendant la nuit.
— Comment I disparue ? dit-il à son domestique.
— Oui, monsieur, l'écurie est vide.
— Alors, on m'a volé ma jument ?
— Probablement I . — Y a-t-il trace d'effraction ?
-- Non, monsieur.
- Quel fâcheux contretemps î
Personne n'est plus vexé qu'un voleur d'être l'objet d'un vol. Aussi Sémillant pesta-t-il pendant une demiheure contre le drôle qui lui avait cueilli sa jument, mai.^ il avait bien d'autres soucis pour ce jour-là, et des occupations trop graves. Il se hâta donc d'envoyer son valet '"hercber un cheval de louage qu'il enfourcha aussitôt.
A neuf heures précises, Sémillant acquittait, entre ies mains du receveur, le prix de son passage et de celui de son cheval sur le pont. Il était fort inqnict et regardait
attentivement de tous côtés, espérant voir Saintac, car, jusqu'à ce moment, celui-ci ne lui avait pas encore compté les trois cent mille francs d'arrhes promis.
— Il peut pourtant être bien sûr cfue je lui rendrai son cousin à héritage sain comme l'œil et se portant comme im charme, s'il ne me donne pas l'argent.
Et ce disant, il s'en allait mélancoliquement au pas de son cheval de louijge.
De loin il jeta sur la place du pont un regard scrutateur, et constata qu» David n'était pas encore arrivé.
— Si, dans cinq minutes, Saintac n'a pas paru et payé, je lui fausse compagnie et je rentre chez moi.
Comme il achevait cette réflexion, un homme sortit d'une auberge, qui se trouvait à la droite de Sémillant. Du premier coup d'oeil le bandit eut reconnu Saintac.
— n est là toujours, murmura-t-il, sans cependant oser espérer qu'il allait réellement toucher trois cent mille francs.
— Monsieur de Saintac, je vous salue, dit tout haut Sémillant, en descendant de cheval à la porte de l'auberge. qui servait en même temps de bureau pour les voitures faisant le service entre Bordeaux, Cubsac, le Carbon- Blanc et toute cette ligne.
— Venez, dit simplement Saintac d'un air aiîairé.
— Eh ! donnez-moi, de grâce, le temps de trouver un rustre, qui moyennant un pourboire, consente à me garder mon cheval pendant que nous causerons.
Un homme se présenta aussitôt, qui s'offrit à tenir la bête de louage par la bride.
Alors Sémillant suivit Saintac dans une chambre que celui-ci avait retenue.
— Pourquoi diabb, lui dit le bandit quand ils furent seuls, pourquoi diable prenez-vous cette physionomie mystérieuse qui attirerait sur nous toute la police de Bordeaux, si un seul agent me connaissait ?
— » Voilà vos trois cent mille francs^ dit Saintac.
— Ce sont des billets de la Banque de France, remarqua Sémillant qui avait peine à dissimuler sa joie.
— Oui, je n'ai pas trouvé d'autre moyen d'apporter ici pareille somme.
— Le fait est, qu'en argent et même en or, il aurait élé difficile de U transporter sans éveiller Tattention.
r -O LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTE
— Veiiilîcz reconnaître que le compte y est. Sémillant se contenta de compter les liasses de dix mille
francs el dit :
— Croyez bien, monsieur de Saintac, que je m'en rapporte...
— David est-il arrivé 7
— Non, pas encore.
— - Pourvu qu'il vienne.
— Oh I il viendra, je vous en réponds. C'est lui-même qui a choisi le jour, sans que j'aie besoin même de l'y aider. Tenez, reprit le bandit en conduisant Saintac à la fenêtre de la petite chambre où ils se trouvaient, et qui donnait sur la place du pont, regardez ce cavalier qui s'arrête au milieu de la chaussée et qui promène ses regards autour de lui.
— C'est David, c'est bien lui.
— Eh ! savez-vous, reprit le bandit, qu'il a un petit air fort crâne sur son cheval aadalous, et qu'il est joliment vigoureux pour son âge.
— Ne vous laissez pas aller à votre senr,ibilité et à votre admiration, monsieur de Samazan, dit Saintac, vous n'êtes pas ici pour cela.
— C'est vrai, répondit Sémillant avec son sourire cruel. Permettez donc que j'empoche les arrhes que vous venez de me compter et que je vous quitte, car il ne faut pa^ faire attendre un client aussi précieux que M. David.
— O"-"!"^ vous verrai-je ? demanda Saintac avec une dissimulation parfaite.
— Mais, ce soir même.
— Où ?
- — Chez moi, vers neuf heures.
— - C'est bien, allez, dit Saintac.
Le bandit descendit sans se presser l'escalier quelque
peu roide de l'auberge, appela le paysan qui lui avait
Z^vàé son cheval, lui mit une pièce de cinq francs dans la
.nain, à la grande joie dudit villageois, puis monta à
heval.
En un temps de galop il eut rejoint le jeune David.
— Ah ! fit celui-ci avec satisfaction en l'apercevant, vous voilà, je commençais à être inquiet.
— Pourquoi ?
— Je tremblais que vous n'cnssiea changé d'idée, et
comme il est l'heure exacte du rendez-vous, je me forgeais mille crainte de voir notre aventure tombée dans l'eau.
— J'étais entré dans cette auberge pour régler un compte avec l'un de mes fermiers, qui venait précisément m'apporler ses arrérages. Mais j'étais arrive depuis déjà longtemps.
— Alors, c'est moi qui suis en retard.
— Non, puisque le rendez-vous est pour neuf Iieures et demie, et qu'elles sonnent à l'instant môme à l'église de îa Bastide.
— Partons-nous ? demanda le jeunô David avec une nuance d'impatience.
— Partons et faisons un temps de galop pour nous mettre en avance ; car il nous faut bien deux heures pour arriver à Beaurech.
— Soit, au galop, dit David en lançant sa monture.
— Ah 1 mais ménagez-moi, monsieur David, dit Sémillant, et veuillez remarquer que je suis perché sur un misérable cheval de louage.
— Tiens, c'est vrai, qu'avez-vous fait de votre jument noire ?
— On rae Va volée cette nuit.
— Volée I fit David,
— C'est invraisemblable, mais c'est ainsi.
— Alors, je vais calmer l'allure de Boabdil, fit Davitî iX'CC courtoisie.
Et les deux cavaliers firent silencieusement la prenne . partie de la route.
Pendant qu'ils cheminaient, Saintac montait dans ur • chaise de poste, et disait au postillon :
— Il y a, pour aller à Beaurech, une autre route qii. celle qui longe la rivière ?
— Oui, monsieur.
— Est-elle beaucoup plus longue 7
— D'un tiers à peu près.
— Alors, cela fait six lieues de poste.
— Oui, un peu plus ou peu moins.
— Te charges-tu de faire ce trajet en une heure ?
— Il faudrait pour cela crever mes chevaux...
— Crève-les, on les paiera. Et tu n'auras pas à .. plaindre de cette course échevelée.
283 lA iVlTB DO CFUTSÀU-TmOMPSrra
— Alor«, moDAÎeiiir, moctez vile.
— Tiens, voilà trois louis pour arroser les guides.
— En avant, hue les poulets d'Inde, cria le postillon en mettant ses éperons dans le flanc du porteur et en faisant exécuter à son fouet une véritable fanfare.
— Je te permets de faire du bruit tant que nous serons ici, mais une fois en route, n'arrête sous aucun prétexte, et ne parle à âme qui vive.
— C'est bien, bourgeois, on s'en souviendra.
— Encore un mot, reprit Saintac, pendant que la voiture roulait avec un horrible fracas sur la route de la Benauge.
— Quoi encore ? demanda le postillon.
— Là-bas, au pied de la côte, tu verras planté sur lo bord du chemin un homme de couleur...
— Un nègre ?
— Oui, ou quelque chose qui y ressemble.
— Bien.
— Tu arrêteras ta voiture juste assez pour qu'il ait lo temps de monter.
— C'est tout ?
— C'est tout.
Saintac s'enfonça dans le coin de sa berline, le postillon fit claquer encore un peu son fouet, puis, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui l'établissement de Maurepas, il vit le nègre annoncé qui se tenait gravement debout sur le bord de la route.
La voiture s'arrêta une seconde. Mulbar, car on l'a reconnu, s'élança aux côtés du sabile et les deux chevaux, vivement stimulés par deux maîtres coups de fouet, montèrent la côte au grand galop.
Ce fut même un miracle si les deux vaillantes bêtes ne tombèrent pas épuisées en arrivant sur le plateau.
Fier de son exploit, le postillon se retourna pour voir si le bourgeois était content de lui, mais celui-ci était pardieu bien occupé d'autre chose.
Il causait à voix basse avec Mulher. Le postillon essaya bien de saisir quelques bribes de leur conversation, mais ce qu'il en entendit lui prouva qu'il faisait là de vaines tentatives, car les deux voyageurs parlaient dans une langue qui ne ressemblait ni à l'espagiioi, ni à l'italien, ni à; l'anglais.