I.r.S RUINES KANTHES
Saintac et Miilbar parlaient indoustani.
— Sémillant est parti ? avait demandé Mulhor.
— Oui.
— Avec David ?
— Oui. C'est à midi et demi à peu près que doit avoir lieu le combat dans lequel mon beau cousin trouvera un glorieux trépas.
— Ce postillon arrivera-t-il à temps ?
— Il me Ta promis.
— Mais il n'est pas dans le secret, je pense, dit Muîhar.
— Es-tu fou ?
Onze beure sonnaient lorsque la berline arriva par la traverse, dans un chemin d'où l'on apercevait un vieux château, aux tourelles lourdes, aux pierres branlantes, château qui appartenait à la famille de Lacaussade.
— Faut-il descendre dans le bourg ? demanda le postillon.
— Non, c*est inutile.
— Eh bien, mon bourgeois, est-ce mené cela ?
— Tu as été admirable. Tiens, voilà dix louis pour toi.
— Dix et trois, ça fait treize, monsieur le comte, dit Je postillon qui donnait un titre à son généreux client. Treize 1 mauvais nombre, qui porte maiheur et je suis superstitieux.
— Tiens donc, dit Saintac en ajoutant deux louis, Vt maintenant trouve une grange, une ferme, n'importe quel toit pour abriter les chevaux, les faire reposer et leur donner l'avoine. Peut-être te reprendrai-je pour rentrer à Bordeaux.
— Oui, mais pas du même train, je pense ?
— Oh ! non, dit Saintac en souriant.
Le postillon s'éloigna en quête d'une écurie. Quant «^ Mulhar et à Saintac, ils se dirigèrent, en se cachant dans la bordure d'un petit bois, vers le puits dont nous avons déjà fait la description.
Ils y purent arriver sans rencontrer un être vivant, et, PU rebours de la première fois, ce fut Saintac qui descendit le premier, et Mulhar qui ferma la marche, après avoir remis tout en état dans la margelle du puits.
28« LA imvii i
Cependant Ën-dus avcit tenu ia piomûsie quu avait; faite à Cadiclionne. ^
Après avoir rampé dans tous les recoins du souterrain, il avait fini par découvrir Jean-Marie ainsi que Tancrède et ses amis.
Ceux-ci avaient fouillé tous les replis des ffaîeries et n'avaient pas même trouvé l'espoir d'une issue.
Les moins prompts îui découragement étaient bien près de se laisser aller au désespoir.
— Je suis certain pourtant^ dit Budos, que ces catacombes communiquent directement avec le dehors.
— Oui, dit Jean-Marie, mais au moyen de la trappe qui nous est fermée.
— Alors, dit résolument Malbessan, il faiil jetourner là-bas et essayer d'ouvrir cette fameuse trappe, dussionsnous combler l'oubliette avec les innombrables pierres que nous trouvons sur nos pas.
— Vous n'y parviendrez pas, messieurs, dit tout à coup derrière eux une voix qui retentit d'une façon singulière^ sous ces voûtes.
— Qui a parlé ? demanda Tancrède en s'avançant du côté où il avait entendu la voix.
— Moi I répondit l'interpellé,
— Qui vous ?
— Eh I Dieu me pardonne ! s'écria Jean-Marie, c'est Endus ; En-dus vivant.
— Oui, messieurs, En-dus vivant, répondit le cul-dcjatte et vous devez vous réjouir dans votre cœur qu'il n'ait pas succombé au coup de poignard qu'il a reçu, car sans lui vous ne sortiriez jamais de ce souterrain.
— En-dus I n'est-ce pas ce chef de bandit qui joua au dernier bal du jeudi-gras le rôle du prince de Montcrabeau.
— C'est lui-même, répondit En-dus, C'est encore lui qui, dans la matinée, enleva de chez M. de Main-Hardye sa servante Marinette.
— Misérable ! s'écria Tancrède.
— Oh I messieurs, pas de gros mots. Vous êtes mes prisonniers, et, si je veux, je puis vous laisser mourir d<^ faim ici.
— A moins cependant que nous ne trouvions seuls lai porte de ce prodigieux cachot.
I*ES RUINES HANTlftEa 2?5
— Vous ne la trouverez pas, pour cette raison bien simple qu'elle ne s'ouvre pas en dedans, el que moi-même, si on ne vient pas me délivrer, je ne pourrai sortir d'ici.
En-dus mentait à Main-Hardye et à ses amis comme il avait menti à Cadichonne.
En réalité, il connaissait un passage très bas et très étroit, mais en somme praticable, par où il pouvait sortir de sa prison ; mais ce passage conduisait «u repaire des bandits, el leur ancien chef n'aurait pas voulu, pour tout au monde, leur révéler sa présence avant l'heure qu'il avait choisie.
Budos, Malbessan, Contran et Tancrède regardaient avec cui*iosité s'agiter à leurs pieds leur étrange interlocuteur.
— Messieurs, reprit celui-ci, je n*en suis pas moins fier de vous offrir l'hospitalité.
— En vérité ?
— J'ai promis à quelqu'un de vous sauver tous, et je vous sauverai.
— Quel est ce quelqu'un ?
— Une personne que vous connaissez, grenadier.
— Cadichonne I s'écria Jean-Marie, qui n'avait pas vu d'autre personne depuis dix-huit mois.
— Oui, Cadichonne elle-même, qui l'a échappé belle, et que j'ai sauvée aussi. Ah I quoique brigand de ma profession, je ne dédaigne pas de rendre, de temps à autre, quelque signalé service à tues contemporains.
— Vous l'avez sauvée i quel danger couTait-elle ?
En deux mots, En-dus mit Jean-Marie et ceux qui l'accompagnaient au courant de l'aventure dont Cadichonne avait failli être la victime.
Aussitôt tout le monde demanda à être conduit auprès de la jeune femme, pour entendre de sa bouche les renseignements circonstanciés qu'elle seule pouvait donner.
— Suivez-moi, messieurs, fit En-dus.
Et se mettant à ramper devant eux, le chef des bandit.^ les conduisit dans son réduit où Cadichcrme, asse;i iw.xieuse, 'es attendait.
Lorsqu'elle vit son mari, suHoquée par l'éraotio^, elle se JL'ta danf} ses bras en laissant échapper des sanglots qui lui déchiraient la gorge.
— Ma femme 1 ma femme l lui disait l'ex-grenadier en la pressanî dans ses bras eî en pleurant, lui aussi, à l'idée qu'il avait failli être séparé d'elle encore une fois.
Puis, quand le premier moment d'émotion fut passe, Tancrède, qui était un homme pratique, voulut savoir comment il se faisait que la trappe a^/ait été fermée.
Il interrogea Cadichonne sur ce point.
— Monsieur de Main-liardye, j'ai été victime d'un attentat commis par un homme qui touche de près à votre famille.
— Saintac I s'écria Tancrède.
— Oui, M. de Saintac. U a sans doute voulu se venge] de vous et de moi. 1
— Comment I c'est ce misérable qui a osé I 1 <
— Où esl-ii ce Saintac ? s'écria Jean-Marie. Maintenant qu'il connaît ma retraite, je n'ai plus rien à cacher et il me dénoncera ; mais avant, je veux aller le châtier et lui faire expier son crime.
— CaJmez-vous, Jean-Marie, dit En-dus, je connais M. de Saintac, je vous réponds qu'il saura bien tout seul courir au-devant des galères qui l'attendent.
— Mais au fait, dit Casterac, En-dus a raison, il connaît M. de Saintac et même il a eu avec lui, au bal masqué, une conversation qui nous a fort intrigués, messieurs, répondit En-dus d'une voix tranquille.
— Vraiment ?
— Oui, M. de Saintac voulait, j'en conviens, me proposer une allai re...
— Parbleu 1 il voulait vous entretenir «de l'enlèvement de Marinette.
— O'ji, et d'autre chose encore.
— Quoi donc ?
— Je devais l'apprendre dans une entrevue qui avait Uê décidée pour le dimanche suivant, lorsque mon lieute- Ti-nt me planta un poignard dans le dos et me jeta dans la Garonne.
— D'où vous vous êtes tiré ?
— Comme vous voyez.
Cadichonne et Jean-Marie s'étaient retirés dans un coin obscur et causaient à voix basse. La conversation entre En-dus et les jeunes gens dura jusqu'à ce que le chef des bandits reprit la parole :
LES RUINES HANTÉES 2o7
Messieurs, dil-il, à la guerre comme à la guerre. 11
îsl l'heure de prendre quelque nourriture.
Ah I mon Dieu 1 s'écria Budos en consultant sa
nontre. Déjà huit heures 1 Comme le temps a passé,
— Avez-vous des provisions ? demanda Malbessan à En-dus.
— Oui, quelques-unes, arrivées de ce matin, et par conséquent toutes fraîches. Permettez*moi de vous les offrir.
Tancrède et Casterac ne purent s'empêcher de sourire en se voyant à la merci de ce brigand qui les traitait, qui les empêchait de périr de faim et qui faisait son métier d'amphitryon avec pas mal de bonne grâce.
Quand les uns et les autres eurent apaisé leur faim, rien de plus, car En-dus, en homme prévoyant, n'avait donné à ses hôtes que le strict nécessaire, on s'arrangea pour passer la nuit.
Le bandit offrit son lit de paille à Cadichonne d'abord, mais celle-ci refusa en lui disant :
— Vous avez une horrible blessure ; s'i^ y a un lit ici, l'humanité commande de vous le laisser.
— Et vous n'appelez pas cela un lit, je pense ? C'est du moins ce qui en lient lieu.
Chacun, là-dessus, s'arrangea pour passer la nuit le moins mal possible, et, une demi-heure après, En-Dus, qui avait encore un peu de fièvre et qui ne dormait pas, En-Dus put entendre la respiration régulière de tous ses hôtes.
Heureux privilège de la jeunesse, tout le monde dormaif bien sur la dure, et il était même déjà tard lorsque Malbessan, le plus paresseux de tous, consentit à ouvrir les yeux.
Le déjeuner fut aussi sommaire que l'avait été le souper de la veille, et les jeunes gens cherchèrent une distraction qui pût les aider à passer cette longue journée. Mais, malgré leur bonne volonté, ils ne trouvèrent pas grand'chos^ et ils en furent réduits à faire raconter à Casterac une do ses chasses à l'ours gris, ce qui d'ailleurs était fort intêresfîant.
Vers onze heures et demie, En-Dus, qui paraissait assoupi sur sa couche de paille, dressa la tête tout-à-coup et parut écouter.
Puis ailfijiscicuscmeûl il «'en alla, marchant sur les
ru.iiis avec une rapidité qui luisait toujours rétonnemen lie Aîain-Hardye et de ses amis.
— A qui diable en a-t-ii ? fit Budos.
— Il doit y avoir du nouveau, dit Cadichonne.
— Du nouveau, tant mieux,
— Pourquoi ?
— Nous serons probablement délivrés plus tôt.
— A moins que ce ne soit un danger,
— Bah ! quel danger pouvons-nous craindre, arméj cumme nous le sommes ?
— Qui sait ?
— Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a quelque chose dit la jeune femme. Cet homme a des sens d'une acuiti incomparable. Il entendrait voler une mouche dans soi souterrain.
— Mais Casterac aussi est doué d'une ouïe des plus fmes, en sa qualité de chasseur canadien, dit Tancrède.
— C'est vrai, seulement, répondil Contran, cette facult< s'est bien émoussée, depuis que j'habite la France.
— Qu'importe, écoutez, mon ami, pour tâcher de devinei ce qui a fait partir si vite notre hôte, le chef des ban dits.
— Je veux bien, fit Casterac. Le jeune homme se coucha à plat ventre, après avoii
recommandé à tous le silence, et appuya son oreille contre lo roc nu.
Au bout d'une minute, il releva la tête :
— Oui, on entend quelque chose, dit-il.
— yiiùs quoi ?
— On marche dans le souterrain. C'est même étonnan comme on distmgue le bruit des pas.
— Cela lient à ce que le rocher est tout d'une pièce e qu'il n'y a probablement pas solution de continuité entre les diverses parties du bloc immense dans lequel on taillé les souterrains.
On fit de nouveau silence.
— ïl y a deux personnes, dit Casterac.
Bah I
— Oui, on dislingue parfaitement la cadence de d^ux démarches.
Ailons ! imitez-moi, venez ! (page 295). u retenait son haie — C*eil iingulier, ât-iL
Chacun retenait son haleine pour que Contran pût mieu^ écouter. ^
id
290 LA JUIVE DU CHATEAU-TROMPETTIl
— Quoi donc ?
Si j'étais en Amérique, Je saurais dire quels sont les
intrus.
Dites-îe, comme si vous étiez en Amérique.
Eh bien I l'un est Européen, ou du moins il a toute»
les habitudes et les défauts.
— Oîi I les défauts.
Les défauts du marcheur, bien entendu.
>- Et l'autre ?
Si j'étais dans les prairies de l'ouest du Canada, je
vous dirais que l'autre est un sauvage : un Huron ou un ■ Apache. ■
— A quoi devinez-vous cela ? :
— C'est que le premier marche d'un pas régulier, comm© ,, marchent ceux qui ont passé un Ibng temps dans unft ville ; au milieu d'un peuple civilisé, tandis que l'autre s'avance, \ comme un guerrier du Far-West, avec rapidité, souplesse, ,j mais avec précaution. <
On sent que l'un est pressé d'arriver à un but déter- . miné, tandis que son compagnon s'attend sans doute à j quelque obstacle ou à quelque danger. ?
Bravo, Contran, dit Main-Hardye, moi qui ai couru |
les bois d'Amérique, je vous comprends.
En-Dus, reprit le Canadien, est allé sans doute recon-^
naître l'ennemi.
Contran ne se trompait pas. Le capitaine des voleurs, eu percevant le bruit de la marche de deux hommes dans son domaine, s'était élancé avec une prestesse inconceva^ ble du côté où ce bruit se manifestait.
Grâce à sa faculté de locomotion qui le faisait avancer comme un^e boule, il ne tarda pas à rejoindre les deux sommes dont Casterac entendait résonner les pas à son oreille.
n les suivit avec précaution, sans bruit par exemple, et il aurait fallu une oreille cent fois plus fine que celle d Gontran pour entendre le murmure de sa locomotion derrière les nouveaux explorateurs du souterrain.
Tiens, tiens I dit-il, c'est M. de Saintac.
C'était, en eflet, le sahile et son séide Mulhar.
Est-ce que la petite fête serait pour aujourd'hui ? Ce
serait vraiment très bien, à eux, de ae pas m'avoir fait attendre.
Et il rnmpait, sans faire le moindre bruit, devciiu- Saintac et son complice.
— Seulement, se disait-il, je veux bien que le diable m'emporte si je devint par où il est entré ici. Je vois qu'il ne se vantait pas lorsqu'il me disait qu'il saurait pénétrer dans la tour des Chouettes saus que mes sentinelles aient le temps de s'en apercevoir.
Saintac percevait bien autour de lui quelque chose de vague, mais il n'aurait pu définir quoi.
Mulhar, lui, plus disposé à la défiance et doué d'organes plus lins, se sentait suivi et observe.
— Sahile, dit-il à voix basse, n'avez-vous rien entendu ?
— Si, un frôlement.
— On marche sur nos talons.
— Peureux I répondit Saintac, c'est quelque couleuvre.
— Oh I que non.
— Ou bien le bruit que fait une chouette en s'ébouriffant.
— Il n'y a pas de chouettes ici.
— Alors une chauva-souris.
— Vous êtes tranquille, sahile ?
— Oh ! tout à fait, -r- Moi pas.
' — Et que crains-tu ?
-^ Je crains que nous ne soyions épiés. Vous avez commis l'imprudence d'enfermer ici quatre ou cinq personnes, qui pourraient bien vous faire repentir du mal inutile que vous avez commis.
— Tu perds le respect, Mulhar, dit Saintac.
— Non, je dis ce que je pense.
— Marche, marche, mon ami, tu verras tout à Flienre que nous ne trouverons ici que Sémillant et David, ainsi, bien entendu, que les deux bandits qui doivent accomplir la besogne promise.
En-dus, qui marchait comme un reptile, littéralement dans les jambes des deux hindous, put saisir une partie de la conversation.
— C'est bien pour aujourd'hui, pensa-t-i3.
Et il s'arrêta un moment pour se remettre sur Gon séant et pour se frotter les mains en signe de joie.
— Sahile, fit Mulhar qui s'arrêta tout à coup, donnezmoi la lanterne que je voie un peu derrière nous.
En-dus avait eu l'idée de s'arrêter, car Muîhar, après avoir saisi la lanterne, en dirigea le jet de lumière sur TendroiL où il supposait voir quelqu'un. Mais, comme de juste, il éclaira le souterrain à hauteur d'homme, et le bandit eut le temps de se fauliler dans une fissurt du rocher, d'où iî défiait toutes les perquisitions du monde.
— C'est vrai, dit-il, je ne vois rien.
— Je te le disais, bien.
— Et pourtant ! reprit Mnlliar.
— Pourtant ?
— Je jurerais que nous sommes suivis.
Bah 1 fît Saintac, c'est peut-être un des fantômes ou
revenants dont on dit que les ruiztes de la tour des Chouettes sont peuplées.
— Ne plaisantez pas, sahîîe.
Et oui probablement trouvent, pendant le jour, un
asile dans les souterrains, quand ils n'ont pas le temps de regagner l'enfer ou leurs tombeaux.
Mulbar ne répendit rien, mais en sa qualité d'Indien iî n'était pas très aguerri contre les fantômes et les loups- &:-u^ous.
Allons, allonsj ne perdons pas de temps, reprift
Saintac,
— Quelle heure ect-il ?
— Midi moins cinq.
— Est-ce l'heure ?
Pas encore, mais nous devons aller voir si ma poudre
e",t sèche et si les habitants mystérieux de céans n'ont pas dérange nos préparatifs. j
Soi, allons, mais tenez-vous sur vos gardes. |
Saintac et Mulhar, toujours épiés par En-dus, arrivèrent il l'endroit où il avait placé sa poudre, dans l'interstice du rncher.
Le sahilc monta sur les épaules de son fidèle serviteurj c.ï examina si la traînée était intacte.
— Tout va bien, dit-il.
^-- On n'y a pas touché ?
— Non.
— Parbleu ! pensa En-dus, on s'en serait bien garde. - Tu vas te placer là, dans cette galerie en retrait, el
c'est toi qui mettras le feu à la poudre, puis tu te jctteraj
M'..S niUNES HANTÉBS 293
vivement à terre pour éviter le choc de la colonne d'air, qui va se déplacer après l'explosion.
— Je ne comprends pas, dit Mulhar.
— Qu'importe que tu comprennes, pourvu que tu obéisses, répliqua durement Saintac.
— J'obéirai.
— Midi, fit Saintac. Avant un quart d'heure, l'action sera engagée. Eh I voici même venir les deux bandits qui doivent ferrailler avec Sémillant et son jeune et intéressant ami.
— Ceux-là, pensa En-dus, je sais par où ils ont pénétré jusqu'ici. Le chemin n'est pas difficile, mais il m'est interdit, jusqu'à ce que j'aie vu Sémillant écrasé par le rocher. Alors, je reprendrai ma place, et j'y pense, je vais pouvoir rendre mes hôtes à la liberté plus tôt que je ne l'espérais.
Pendant ce temps, Casterac écoutait attentivement en appuyant toujours son oreille sur le roc.
— Ah 1 ah î dit-il, cela se complique.
— Comment ?
— J'entends marcher deux autres individus.
— Mais ce souterrain mystérieux sert donc de promenade à tout le monde ?
— Attendez, faites sij...ce.
— Qu'y a-t-il ?
— Les deux nouveaux venus ne se gênent pas, eux, et marchent d'un pas assuré. On peut être sûr qu'ils sont chez eux ou à peu près. Bon. Ils s'arrêtent ; ils piétinent. Puis plus rien.
— Et les premiers ?
— Les premiers sont arrêtés aussi depuis longtemps.
— Je voudrais bien voir revenir En-dus, murmura Tancrède.
Celui-ci était resté un moment à écouter ce que ne pouvaient manquer de dire les deux bandits qui atteiidaient Sémillant, prêts à exécuter hùs ordres.
En effet, celui que Sémillant avait appelé Simon, prit bientôt la parole et dit d'une voix avinée :
— Saturnin, est-ce bientôt l'heure ?
— Le capitaine a dit midi et quart ou midi et demi.
— C'est le moment, alors.
— Pourvu qu'il ne se fasse pas attendre.
— Oh ! moi, ça m'est égal. J'ai bien déjeuné, fai vi(l< trois bouteilles, et, pour le prix, je resterais ici jusqu'à c« soir.
— Moi, j'aime en finir promptement.
— Eh bien, mon cher, tu vas être servi, ~ Oui.
— J^entends Sémillant tout au bout, au pied de la tom des Chouettes. Dans dix minutes il sera ici.
— Oui, il faut bien dix minutes pour que Sémillani arrive jusqu'à l'endroit où il trouvera la mort, pensii En-dus. J'ai le temps d'aller avertir ces messieurs, poui qu'ils ne s'effrayent pas au bruit de l'explosioa.
Et avec une vitesse incroyable, il revint auprès de la Cadichonne et des autres.
' — Il va se passer dans le souterrain des événements que je ne comprends pas bien, dit-il.
— Quoi donc ?
— Je n'ai pas pu entendre, répondit-il. Ce sont des gens bien mystérieux.
— Sont-ce des malfaiteurs ?
• — Peut-être.
— Va-t-on commettre un crime ?
.— Je ne sais. ^
. — Mais noiîs pourrions nous opposer... dit Tancrède. '
— Oh I non. Ne faites pas quelque folie chevaleresque, elle vous coûterait trop cher. *
— Pourquoi ? 1
— Parce qu'une partie du souterrain va sa'uter. 1
— Sauter ? 1
— Oui, mais je suis venu pour vous avertir et vous dire : Ne vous effrayez pas. Vous entendrez une formidable explosion et c'est tout. La partie de la caverne où vou3 vous trouvez est solide et ne risque pas de tomber sur vos têtes.
— Vous en êtes sûr ? demanda Jean-Marie qui tremblait pour CadiC'îonne.
. — Très sûr. Mais je bavarde, et je serais désolé d'arrivei ti op tard pour assister à ce spectacle.
Cela dit, En-dus s'esquiva et disparut dans l'obscurit profonde.
Nous n'avons pas besoin de dire s'il laissa stupéfaits lei personnages qu'un hasard avait fait ses hôtes.
i ... .....,....; îïANTÉHi 295
Le drame s'acheminait vers son dénouêraenl fatal, de l'autre côté du souterrain.
C'étaient bien Scmillaiit et David que les bandits avaient ciiicndas.
En arrivant à la tour des Chouettes, Samazan avait dit à l'adolescent :
— Je vais vous faire tout d'abord connaître un secret, que les brigands croient ignoré de tous.
— Lequel ?
— Celui du moyen qu'il faut employer pour pénétrer chez eux. Tenez, suivez-moi.
Ils entrèrent dans la tour où, avant eux, avaient pénétré Tancrède et l'un de ses compagnons.
— Vous voyez, dit-il, qu'en apparence il n'y a pas d'issue et, si je n'étais pas avec vous, il ne vous resterait plus qu'à vous en aller.
— En effet, je ne vois pas.
— Tout le mystère consiste en ceci : Pour descendre dans le souterrain, il faut commencer par monter.
— Monter où ?
— Vous voyez cet escalier ?
— Oui.
— îl semble prêt à s'effondrer sous les pas des impru dents qui oseraient s'y aventurer.
— C'est vrai. On dirait que chaque degré est tout branlant.
— C'est une erreur. Il n'y en a pas de plus solide à vingt lieues à la ronde.
David regardait l'escalier en question et ne paraissait pas convaincu. Les pierres qui servaient aux degrés étaient accrochées au flanc intérieur de la tour et entre chacun 'd'eux on apercevait le jour. C'était réellement effrayant.
— Vous allez voir, dit Sémillant.
Et, avec une grande légèreté, il escalada l'escalier jusqu'au faîte de la tour ; puis, s'adressant à David :
— Allons I imitez-moi, venez.
David n'était point craintif ; cependant, il hésita. Mais la crainte de paraître avoir peur, l'amour-propre, la vanité, que sais-je ? tous les sentiments qui sont susceptibles de dominer une jeune âme, le poussèrent en avant, et, à son t^our, il s'élança dans Fcscaiier qui, comme le lui avait dit Samazan, était, en Cilet, des plus solides.
2Ô6 LA JUIVE DU CHÂtEAU-TROMPETTl
Quand il arriva tout à fait en haut^ David trouva son compagnon assis sur une saillie des créneaux qui avait la forme d'une cheminée ébréckée.
Au milieu, en effet, était un trou assez noir dans lequel David jeta tout d*abord, par curiosité, un regard.
— Cest par là que nous allons descendre, dit Sémillant.
— Par là ?
— Oui. Vous voyez que ces brigands ne sont pas des imbéciles. Si un hasard ee m'avait livré leur secret, j*en suis bien convaincu, je ne l'aurais pas trouvé,
— Ma foi, ni moi non plus.
— Cet escalier, personne au monde n'oserait s'y aventurer, et dans le cas où quelqu'un serait assez audacieux pour cela, que trouverait-il ici ? quelque chose qui ressemble à une cheminée, et ries de plus.
— Gomment allons-fious descendre ?
— Il y a là, comme vous pouvez le voir, dit Samazan en montrant le trou à David, deux saillies sur lesquelles vous pourrez placer vos pieds. Du dos, vous vous appuierez contre l'autre paroi de la muraille, ua pied plus bas, autre saillie, puis à sept ou huit pieds la cheminée s'élargit et l'on trouve une échelle d'acier, à l'aide de laquelle on n'a qu'à descendre bourgeoisement.
— C'est fort ingénieux.
— Du reste, je vais vous faire voir la manière de s'en servir, dit Samazan en s'introduisant dans c§ tube do pierre.
— Attendez-moi là, ajouta-t-O avant de disparaître. Je réponds de vous et je veux aller voir, avant de vous laisser descendre, s'il n'y a pas danger d'être canardé, pendant que nous serions suspendus entre le ciel et l'abîme.
— Mais vous allez vous exposer tout seul, dit David. — . Il le faut bien.
— Je ne le veux pas et je vais vous suivre.
— Non, non, attendez-moi.
— Pas le moins du raoHde, monsieur de Samazan, je ne vous quitte pas d'une semelle. S'il y a un danger, j'en veux ma part. Je ne suis venu que pour cela, d'abord. U ferait beau voir un paladin laisser un autre chevalier faire toute la besogne à sa place.
— Alors, comme vous voudrez, dit Sémilîantr
Et il s'engagea dans cette bouche mystérieuse, par où Ton pénétrait dans le repaire des bandits. David b suivit sans hésitations, et comme il étail fort habile à tous les exer-
ça roche menaçante s'était détachée et était retombée lourdement sur les deux brigands (page 309). *
cices du corps, il accomplit cette descente en se jouant.
— Maintenant, dit Sémillant quand ils furent arrives au bas, nous alloBs allunfter notre lanterne.
1?i^ LA JUIVE DU CHATEAU-TIlO:^rPETTE
— Bon.
— Quelles sont les armes que vous avez apportées ?
— Une épée triangulaire que voici.
— Et puis ?
— Un poignard.
— Oh oh I ceci est peu chevaleresque et d'ailleurs inutile. Mais peu importe, pourvu que ce ne soit pas embarrassant. Ensuite ?
— Ensuite, une paire de pistolets très légers, mais très puissants, sur lesquels je compte comme sur moi-même.
— Donnez-moi un de vos pistolets, dit Sémillant.
— Le voici.
— Très bien, voilà la lanterne allumée. Prenez maintenant votre épée d*une main, votre pistolet de l'autre, et suivez-moi.
Le jeune David, nous n'avons pas besoin de le dire, était très ému. Il venait d'entrer de plain-pied dans la vie d'aventures, sans se douter qu'il marchait à la mort, le pauvre enfant I
Son courage n'avait pas faibli, certes, mais il se sentait un peu troublé et cela ne peut étonner, si l'on songe qu'il avait quatorze ans à peine. J
— Où allez-vous me conduire d'abord ? demanda-t-il :i d'une voix un peu tremblante, ce qui amena l'ombre d'un remords dans l'âme endurcie de Sémillant.
— Mais, répondit le capitaine des voleurs, nous allons nous diriger tout droit vers la grande pièce sombre qui sert de salie commune aux brigands.
— Soit, allons.
— Seulement, je vous préviens que nous avons à suivrt de nombreux détours, avant d'y arriver.
— Qu'importe ?
— Mais, mon ami, vous semblez un peu troublé, reprît Samazan, vous savez qu'il est encore temps de reculer.
Avec des mots comme celui-là, le bandit aurait fait sauter David dans une chaudière d'huile bouillante.
— Reculer I répéta ce dernier, jamais de la vie I
— Oh 1 oh ! ce n'était donc qu'une émotion passagère ?
— .Te îîe vous cache pas que ce qui me gêne ici, c'est , surtout l'obscurité. Ah I fi J'avais à combsttvie as graiid |
jour, dit David, mon cœur n'aurait pas un battement plu^i précijiité que l'autre.
~ Oh 1 pour cela, vous vous y habituerez. Et puis, un conseil : faites bien attention (>'"i vous posez les pieds ; un faux pas, dans des circonstances graves, peut être mortel.
L'infâme Sémillant jouait son rôle jusqu'au bout.
Les deux compagnons s'avançaient doiic avec prccaution. Samazan éclairait la route et s'arrêtait de temps à autre, comme s'il n'eût pas été sûr de son chemin.
— Je vous demande pardon d'hésiter, disait-il alors a Davi<l, mais je ne suis ve-na ici que deux fois, et ^ n'est pas étonnant que je ne sois pas toujours très sûr de moi.
— Je vous sais gré, au contraire, dit David, du soin que vous mettez à me conduire.
Ils avaient marché ainsi pendant environ huit minutes, lorsqu'ils entendirent le houloulement de la chouette.
David eut un léger tressaillement, et assura dans sa main la garde de son épée.
— Qu'est ceci ? demanda-t-il.
— Cela ressem.ble fort à un cri d'oiseau de nuit.
— Mal imité, dit David qui s'y connaissait.
— Peut-être bien. C'est qu'alors ce serait un cri de ralliement des bandits et que nous allons avoir à en découdrs avec leurs sentinelles avancées.
— Tant mieux, dit l'enfant, car je commençais à être las d'entendre bourdonner à mon oreille des bruits singuliers. Il me tardait d'avoir quelqu'un au bout de mou épée.
Comme il achevait ces mots, on entendit un« voix avinée qui cria :
— Qui vive ?
— Ah I sapristi, pensa Sémillant, mes drôles se seront grisés comme des grives avant de venir se placer en embuscade.
— Qui vive ? dit un autre personnage.
— Gela ne vous regardie pas, dit Sémillant d'une voix haute.
— Très bien, appuya David.
— Alors, on ne passe pas, reprit l'une des voix.
— C'est ce que nous verrons.
Et aussitôt apparurent, ésms la partie lumineuse gu'éclai-
300 LA JUIVE DU C!!ATEAU-TROMPFTTj:
rait la lanterne de Sémillant, deux hommes qui n'étaien! autres que Saturnin et Simon.
— Ah 1 ah I mes drôles, dit Sémillant, vous êtes de la bande d'En-dus. Nous vous cherchions précisément.
— Eh bien ! nous voilà, dit Saturnin en s*avançant pour voir dans l'obscurité de quel côté était David.
Le bandit avait l'épée haute et se tenait sur ses gardes.
— A moi celui-ci, s'écria Dnvid.
— A moi Tautre, alors, dit Sémillant avec un rire sec. Et le combat commença dans Tobscurité. Il faut cepen*
dant remarquer que tout l'avantage, en ce moment, était pour David qui voj'ait très bien son adversaire, tandis que celui-ci ne pouvait porter ses coups qu'au jugé.
Mais les choses allaient changer de face.
Sémillant, qui avait vu combien il serait difficile à Saturnin de toucher David si celui-ci restait dans l'obscnrité, s'était, tout en ferraillant avec son prétendu adversaire, et comme s'il eût été forcé par les péripéties du combat, tourné de façon à faire sortir seulement Saturnin de la zone de lumière projetée par la lampe, et à y faire rentrer à son tour l'enfant.
Mais celui-ci avait trop d'avantage à voir le bandit qui s'était chargé de le tuer, pour laisser accomplir sa manœuvre à Sémillant, sans en paralj'ser l'effet.
n suivait pas à pas les mouvements de Samazan, et à mesure que la lumière tournait, il tournait avec elle.
— n est plus fort que je ne pensais, se disait le chef des bandits.
— Faites en sorte, lui disait David, faites en sorte, monsieur de Samazan, de ne pas vous éloigner de moi. Tant que nous serons coude à coude, nous vaudrons quatre hommes à nous deux.
Et le jeune adolescent ferraillait avec un courage, une ardeur, une adresse des plus rares.
Deux ou trois fois déjà, il avait éraflé là p= ' ^atup nin, qui commençait à écumcr de rage.
Mais là n'était pas le grand danger. Pendant que celt îulte s'engageait, quatre yeux brillants en suivaient les Péripéties avec une attention sans seconde.
Sâintac et Mulhar attendaient que, dans la chaleur d Fatlaque et de la riposte, les deux combattants dont i voulaient se débarrasser, c'est-«-ciIro SémillRra et David,