‹ Les ruines hantéesChapitre 6 sur 15 · I.K3 RKINKB HA\T)éRS 30;î · texte numérisé non relu

I.K3 RKINKB HA\T)éRS 30;î

— Parce qu'il faut quelqu'un pour veiller sur Cadichonne et que ce quelqu'un doit être naturellement soa mari.

— Oh ! messieurs, ne vous inquiétez pas de moi, je vous prie. Ici, je ne cours, selon toute apparence, aucun danger, dit la jeune femme.

— Je ne suis pas de votre avis, dit Casterac, car rien ne dit que vous ne rencontrerez pas encore M. de Saintac par ici,

— Oh I celui-là, dit Jean-Marie, fera bien de ne pas se trouver sur mon chemin. Je crois qu'il passerait un mauvais quart d'heure.

— Alors, décidément, vous venez avec nous ?

— Oui.

— Casterac, de quel côté devons-nous diriger nos pas ?

— Mais, à ce que je crois, droit devant nous. Jean- Marie portera la lanterne et, de crainte de surprise, marchera entre deux de nous.

— C'est bien ; alors, en avant.

— A tout à l'heure, madame, nous vous rapporterons des nouvelles, dit Malbessan.

Et nos cinq compagnons se mirent en marche. A mesure qu'ils approchaient, le bruit devenait plus distinct. Puis tout à coup il cessa complètement,

— Nous n'entendons plus rien, dit Budos.

— C'est vrai, pourquoi cela ?

Casterac réfléchit.

— C'est que, sans doute, dit-il, nous avons dépassé la galerie qui conduit à l'endroit où l'on se bat.

Ils revinrent sur leurs pas et entendirent de nouveau le cliquetis des épées.

Mais ils cherchèrent en vain le couloir ou la fissure par lequel ce bruit leur arrivait.

— Il doit y avoir là quelque bizarrerie que nous devons expliquer, fit Casterac.

Et de la main il chercha sur la muraille s'il n'y avail pas une fente dans le roc. Mais comme il se haussait sur la pointe du pied, pour atteindre aussi haut que possible, il seniit que ses jambes s'avançaient trop loin pour que le mur fût réellement perpendiculaire en cet endroit.

Alors il se baissa et découvrit une espèce de passage carré, de très petite» dimensions, creusé au aivcau du

sol. Ce passage c*fivait pas plus de quarante-cinq centimètres de côté, et pour s'y engager il fallait littéralement ramper à la manière d*En-dus.

Casterac prêta l'oreille.

— C'est d'ici que vient le bruit, dit-il.

— Y a-t-il moyen de passer ?

— Je l'espère. Jean-Marie, donncz-mo! votre lanternt. Et, sans dire un mot de plus, Gontrao s'engagea dans

cette espèce de boyau dont les parois lui parurent usées, ce qui donna à penser qu'En-dus le pratiquait assea fréquemment.

— Si c'est là le seul passage pour communiquer avec les autres parties du souterrain, dit Jean-Marie, je ne suis plus étonné si nous n'avons pas trouvé d'issue.

Les cinq compagnons s'engagèrent successivement dans le passage, et Casterac, qui marchait en tête, venait d'arriver au bout, lorsqu'une main s'abattit sur son épaule et lui dit :

— Qui va là ?

C'était la voix d'En-dus.

— Ma foi, dit Casterac, nous commencions à nous ennuyer là-bas. Vous êtes venu piquer notre curiosité. Alors nous nous sommes mis à là recherche de l'inconnu.

— Et vous avez trouvé le passage ?

— Comme vous voyez.

Pendant que ces quelques mots étaient échangés entre le cul-de-jatte et Contran, les quatre compagnons de celuici sortirent successivement du trou, dans lequel ils s'étaient engagés à la file.

— Vous savez, reprit En-dus, qu'ici vous n'êtes pas en sûreté.

— Oh I que si, fit Tancrède.

— Mais du moment que je vous dis...

— Monsieur En-dus, il ne faudrait pourtant pas prendre tous les honnêtes gens pour de simples imbéciles.

— Qui vous dit ?...

— Vous pourrez nous voler, nous dévaliser, nous arrêter sur les grands chemins, parce que nous négligeons de prendre nos précautions et que le fond de notre caractère est de supposer les autres aussi honnêtes que nous.

— ^ Je ne comprends pas.

^ Maïs, crovpz bien, reprit Tancrède, que si nous nous mettions en tête de former des bandes pour exterminer les voleurs, ce ne serait pas très long, parce que nous

Menteur ! Un seul mot, il me faut an seul mot : pardon î (page 317).

sommes plus courageux et plus intelligents que la plupart des bandits.

— Où voulez-vous en venir ?

S3i LA JUÏVSS S>V CK>.TEAl-.'T»iOMFSTTa

— A vous dire ceci : Monsieur £n-dus, vous n'avez pas plus envie de mourir que nous.

— Ça, c'est bien possible.

— Eh bien I si vous restez là, en attendant le dénonement d'un drame dont à coup sûr vous avez le secret, c'est qu'il n'y s aucun danger à y rester, et nous voulons faire comme vous.

— A votre aise, messieurs. Pour moi, je ne m'y oppose pas. Je vous donnais un conseil. L'événement justifiera s'il était bon ou inutile.

— Soit donc, attendons ^événement.

— On se bat par-là, si je ne me trompe, dit Casttrac.

— Oui, dit En-dus, on ferraille.

~- Qu'est-ce ?

— Je crois, répondit le cul-de-jatte, que c'est une querelle entre quatre hommes de mon ancienne bande, querelle qui se vide par les armes.

— Et connaissez-vous ceux qui se battent ?

— J'en connais un au moins. C'est celui qui m'a planté un poignard dans les reins. Celui-là, vous comprenez que je fais des vœux pour son ennemf.

Les quatre jeunes gens et Jean-Marie se contentèrent do CCS explications et gardèrent le silence.

Sous le rocher, qu'un effort de la poudre allait faire écrouler tout à l'heure, le combat se poursuivait acharné.

David, qui décidément était an garçon extrêmement initelligent pour son âge, n'avait plus permis à Sémillant de s'éloigner de lui.

Il lui avait démontré rapidement que leur intérêt à tous les deux était de se tenir ferme et côte à côte.

De plus, dans le premier élan de l'attaque, David et son guide avaient si vivement harcelé Saturnin et Simon que ceux-ci, qui ne les voyaient pas, avaient opéré une espèce de conversion, en sorte que les deux brigands occupaient la place où auraient dû être leurs adversaires et réciproquement.

Cela fit que ce furent Simon et Saturnin qui se trouvèrent placés sous le rocher, tandis que Sémillant et David se trouvaient en dehors de la sphère d'action de la mine, quoîqu'en réalité ils fussent très gravement exposés encore.

Néanmoins, Saintac, qui les surveillait d'un œil farouche, ne se sentait pas assez sûr de les ensevelir tous deux SGus la roche, pour donner à MuUiar le signa) d'cnllammer la poudre.

Sémillant voyait avec ennui que l'atTaire traînait en longueur, et que celui qu'il avait pris pour un enfant se défendait comme un homme.

Il fallait pourtant en rtnir.

L'ancien lieutenant d'Eo-dus imagina alors une ruse qu'il crut n'avoir pas besoin d'expliquer à ses complices.

Il résolut de laisser croire qu'il était frappé à mort et de tomtjer, en ayant soin de tenir toujours sa lanterne, et, cette fois, d'en éclairer en plein le jeune David.

Cette résolution était à peine conçue qu'elle fut exécutée.

Sémillant jeta tout à coup un grand cri et se laissa aller en arrière en disant :

— Ils m'ont frappé au cœur.

Puis U roula sur !e sol.

Saturnin et Simon comprirent aussitôt la manœuvre et, sans peidre une seconde, commencèrent à s'acharner contre David.

— Monsieur de Samazan î cria l'enfant.

Sémillant, ainsi interpellé, ne répondit que par un grognement inarticulé, mais il n'oublia pas de diriger la lumière de sa lanterne sur David.

— A mort, à mort, le petit I crièrent les deux bandits.

Saintac, lui, faisait une réflexion :

— Ce daainé Sémillant, pensait-il, s'est placé de façon à ce que la roche, en tombant, ne puisse l'atteindre. On dirait qu'il a deviné mon nrojet.

Puis, se tournant vers Mu! bar :

— Eteins ta mfche, lui dit-il à voix basse.

— Pourquoi ?

— Elle est inutile.

— Non, l'explosion servira au mofns à ensevelir le jeune homme.

— Et crois-tu donc qu'il puisse résisîar à ces deux Lan-

Sd8 LA JUIVS DU CHATBÂU-THOSdTPETTB

Mais, d'autre part, David allait recevoir un secours inattendu.

Tancrède, Contran, Malbessan et Budos, en entendant l'adolescent appeler M. de Samazan, avaient été singulièrement surpris.

C'est donc M. de Samazan qui se battait contre ces nii- Bérables ?

— Il faut le croire, dit Budos.

— Mais alors, s'écria Casterac, il faut leur porter secours.

Et, sans réfléchir davantage, Contran s'écria :

— Tenez bon, monsieur, tenez bon, nous arrivons à votre aide. Mais au moment même où les quatre jeunes gens allaient s'élancer vers la lumière de Sémillant, David, serré de près, répondait aux attaques de ses assassins en se battant en désespéré.

Contre un seul homme il s'en fût peut-être tiré. Malheureusement il était pris de deux côtés à la fois, et il n'hésita plus. Il prit de la main gauche son pistolet.

On entendit alors une voix qui criait :

— N'est-ce pas M. David qui est là ?

C'était la voix de Siintac. Il avait entendu Casterac dire au jeune homme de tenir bon et il venait de comprendre qu'il ne pouvait jouer qu'un rôle, celui de sauveur de l'enfant, s'il ne voulait pas être pris pour îe complice des spadassins.

— C'est la voix de Saintac, remarqua Tancrède.

— Marchez droit à la lumière, monsieur de Saintac, cria Malbessan, qui croyait naïvement que le mari d'Hermine arrivait là comme un secours inespéré.

Maià les uns et les autres n'avaient pas fait deux pas qu'un coup de pistolet retentit. Puis ce coup de feu fut suivi d'une détonation effroyable.

Tout s'ébranla.

Il y eut comme un déchirement dans le granit. Le sol trembla longuement. Dans toutes les parties du souterrain, l'écho porta îe formidable bruit et le répercuta mille fois. Ce fut comme le paroxysme du vacarme.

Rien de plus épouvantable n'a jamais été entendu.

Mais ce ne furent pas là les seuls résultats de l'explosion qui effraya Saintac et tous les autres, sauf En-dus, car c'était à un pur hasard qu'on devjiit es résultat

LES «riNFS IfANT^as 809

David, se voyant perdu, avait dirigé son pistolet sur un des bandits et avait lâché la détente presque à bout portant.

Le coup, du reste, avait atteint Simon, qui lomba en arrière, mais il produisit un effet bien plus grave.

La bourre du pistolet, tout enflammée, fut jetée sur la traînée que Saintac avait préparée, et les deux livres de poudre avaient fait leur œuvre.

Selon les prévisions de Sahile, la roche menaçante s'était détachée d'un seul bloc et était tombée lourdement sur les deux brigands dont on aurait pu entendre craquer les os, si le bruit, répercuté dans toutes les galeries avec un redoublement de rage, n'avait assourdi tous les acteurs de cette scène effrayante.

Bien mieux, nos cinq compagnons qui venaient de sortir de la retraite où ils se tenaient a^ec En-dus, pour se porter au secours de David, nos cinq compagnons reçurent un choc d'air brûlant qui les renversa comme des capucins de carte.

Ils se relevèrent aussitôt, tout meurtris qu'ils fussent, et prêtèrent l'oreille avec anxiété.

D'abord ils n'entendirent aucun bruit autour d'eux, puis, peu à peu, ils distinguèrent quelques gémissements qui semblaient partir du lieu même de l'explosion.

— Allons, messieurs, en avant, dit Tancrède.

— En avant, murmura Casterac, c'est bien facile à dire. Mais nous sommes dans une obscurité complète.

— C'est vrai.

— Toutes les lanternes se sont éteintes, ce gui n'est pas bien étonnant avec une pareille pétarade.

— Quelqu'un a-t-ïl un briquet ?

— Moi, dit Jean-Marie.

-- Alors, rallumez votre fanal.

On cul de la lumière en quelques secondes ci 1 ou s<? dirigea vers l'endroit où se trouvaient le'j victimes pré- ' niées de cette catastrophe.

Eu-dus y alla comme les autres, espérant bien trouver Sémillant réduit à l'état de bouillie.

Les gémissements guidèrent les SRLîve'teurs. Ils arrivèrent bientôt auprès d'un corps étendu par terre. C'était celui â« Séraiîlant

Tanrrède. qui portail la lanterne lui ôrlaira le visage,

— Celui-ci. dit-il, doit être M. de Snmazan.

— Oui, dit C«sterac, je le reconnais, quoiqu'il ail la figure noire de poudre.

— Est-il mort ?

Budos lui mil la moin sur le cceur.

— Non. dit-il.

— Alors, nous nous occuperons de lui tout à l'heure. Cherchons David.

Malbesson huta contre un obstaclCo

— Je crois que le voici dit-il.

L'enfant étnit étendu sur le dos. tenant encore son épée d'une main et son pistolet de l'autre, comme un soldat qui a voulu mourir dehoot.

Sa face était plus noire encore que celle de Sémillant. La poudre eufîaTrjmée avait brûlé ses vêtements, et il ne donnait pas signe de vie.

Ce fut à ce moment-là que Saintac apparut.

— Aucun de vous n'est blessé, messieurs ? demandal-il.

— A qui parlez-vous ? lui répondit Casterac qui n'hésitaiî pas à soupçonner le sahile d'avoir trempé dans cette afi'aire.

— Mais je parle à M. de Main-Hardye et à ceux qui raccompagnent, par conséquent à vous-même, monsieur de Castérac.

— Nous ne sommes pas blessés, non, monsieur, et je suis aussi surpris que charmé de votre sollicitude, lui répondit Contran.

— Et M. David ?

— Ah ! ça, c'est une autre affaire.

— Serait-ii mort ?

— Vous le voudriea bien, ♦lit Castérac.

— Moi. noopsjeur. el Bou^'onoi donc ?

— Castérac dit Tancr; de, ce nVst ni l'heure ni momenl de traiter ces questions avpr M de Saintac cher chon* à iifuîver M. David el M de S^imazan avant tout.

En-dus n'avait pas compris, d'abord, quand on parlai! de Samazan, ffu'il s'agissait de son ancien subordonné, mais quand il fut Lien convaincu que son lieutenant passait pour un gentilhomme aux yeux de tout ce monde, il ne put s'empêcher de ressentir quelque admiration.

LES RUINES U\NT#Sa 811

— Il faut avouer, pensait-il, que ce gamin-là n'a pas perdu son temps. Il n'y a pas plus de quinze jours qu'il est devenu le capitaine, grâce à son coup de poignard, el déjà il s'est fait admettre par tous ces messieurs comme un noble bon teint. C'est très fort ce qu'il a fait là, et quand j'en aurai l'occasion, je lui en ferai mon compliment. Mais cela ne me fera pas renoncer à ma vengeance.

— En-dus î cria Tancrède.

— En-dus ! répéta Saintac, il est mort.

— Vous croyez ?

— Mais sans aucun doute.

— C'est une erreur, et la preuve, c'est que le voilà, di de Main-Hardye dans les jambes duquel venait d'arriver le cul-de-jatte.

— En-dus est vivant ! s'écria Saintac.

— Pour vous servir, monsieur de Saintac, si j'en suis capable, répondit le tronçon d'homme.

— Vous vous ferez des politesses plus tard, dit Casterac.

— Oui, affirma Tancrède. Pour le moment, ce qu'il nous faut, c'est un passage pour transporter M. de Samazan et M. David quelque part où Ton puisse leur donner des soins.

— n faudrait retourner, dit En-dus, à l'endroit même qiie vous avez quitté pour venir jusqu'ici, mais il sera bien difficile de faire passer ces corps par l'étroit passage qui vous a servi à me rejoindre.

— Ecoutez, En-dus, il doit y avoir un autre passage pour arriver au grand jour.

— C'est-à-dire, répliqua le cul-de-jatte, qu'il y en avait un.

— Expliquez-vous plus clairement.

— L'explosion que vous vene:; d'eutendix- a fait tomber un rocher qui obsîi*ue, maintenant, la galerie par laquelle on se rendait directcDnetil dans la salJc commune

■ mes hommes.

- On doit pouvoir passer néanmoins.

- C'est ce qu'iî faut voir.

Et, avec une agilité de chat, En-dus se cramponna, de ses mains de singe, au rocher écroulé et passa de l'autre cOt4.

312 LA JUiVtt DU CHATEAU-TROMPBTTB

— Ce sera difficile, dit-il ec revenant, mais c'est possible.

— Aîors, Gasfeiac et Malbessan vont prendre M. do Samazan, ei s'ils éprouvent quelque difficulté, le domestique de M. de Sainrac voudra bien les aider. Quant à David, Budos et moi, nous le transporterons, aidés par Jean-Marie. En-dus, guidez-nous.

— Ah I pardon, dit le cul-de-jatte, ii y a encore quelque chose.

— Quoi ?

— ïl y a que nous pourrions trouver chez me» hommes un certain nombre de gaillards qui nous recevraient fort mal.

— Combien peuvent-ils être ?

— Sept ou huit, tout au plus.

— Bien. Passons d'abord le rocher. Ensuite nous irons explorer le souterrain et nous sommes quatre qui n'avons pas peur des voleurs.

— Nous sommes cinq, monsieur de Main-Hardye, dit Jean-Marie.

— C'est vrai. Je vous demande pardon, grenadier.

— Et moi, messieurs, ne me comptez-vous pas ? de-j nands Saintac. *

— Venez avec nous, monsieur, répondit Tancrède, vous ferez votre devoir, si vous le jugez convenable.

Saintac ne pouvait s'y méprendre. On le tenait en suspicion, et il sentait que ses secrets n'étaient plus à lui. Néanmoins, il Si bonne contenance et dit à son séide

— Prête main-forte à ces messieurs, Mulhar.

Celui de tous ces gens-là qui se trouvait le moins à soa aise était sans contredit Sémillant.

Le drôle n'était pas mort, nous n'avons pas besoin de lo, dire, et même il n'était pas seulement évanoui.

Grâcf à l'idée qu'il avait eue de se laisser tomber, pour permettre aux àeuTi bandits d'assaillir easerable le jeune David, il s'était trouvé presque totalement en dehors do l'action de l'explosion.

La poudre enflammée lui avait à peine léché la ^gure^ et cela l'avait simplement noirci sans lui faire aucun mcL

Contrefaisant le mort, il n'avait pas bougé, mais il avait

tout entendu, et la présence de Saiutac lui avait expliqué bien des choses.

— Ah t ah I pensait-il, tout cela ressemble fort a une mine préparée par M. de Saintac, qui comptait bien reprendre sur mon cadavre les trois cent mille francs qu'i? m'a comptés.

Il avait à peine fait cette réflexion qu'il eut un bien autre sujet d'étonnemenî.

Il entendit Tancrède appeler En-dus.

— En-dus, se dit-il, est-c» que je rêve ? La réponse à cette question ne se fit guère attendre. Il

entendit résonner à son oreille la voix de son ancien capitaine, et même celui-ci, en passant à son côté, s'amusa à lui tirer vertement une oreille, comme pour lui faire comprendre qu'il n'était pas dupe de sa gentilhommerie.

— En-dus est vivant I pensa-t-il, eh bien I il ne me manquait plus que cela.

Mais le bandit était une sorte de fataliste, qui avait foi dans ion étoile. U espérait que, malgré tout, il s'en tirerait, et y persista dans sa résolution de contrefaire l'homme évanoui et de rester M. de Samazan jusqu'à nouvel ordre.

Selon l'ordre réglé par Tancrède, ceux qui portaient les deux corps inanimés ou passant pour tels, de David et de Sémillant, montèrent sur le rocher éboulé, passèrent de l'autre côté et reçurent leur précieux fardeau.

Une fois là, ob déposa par terre les blessés, et Tancrède dit à En-dus :

— Maintenant, conduisez-nous vers la pièce dont vous nous avez parlé tout à l'heure.

-— Oh ! ce ne sera pas long. Veuillez donc tourner à droite. Là, c'est bien cela ; puis, maintenant, tournez encore une fois à droite.

— Mais c'est un cul-de-sac.

— Non, poussez la muraille devant vous.

Tancrède obéit. Cette muraille était une porte, et les sept ou huit personnes qui marchaient derrière En-dus se trouvèrent dans une vastjp pièce qui recevait un jour bla fard d'une lucarne située dans le plafond et communiquant avec une tour écroulée.

— Tiens ! il n'y a personne. C'est bien étonnant, dit En-dus.

— Après cela, ajouta-t-il, mes braves, en entendant l'ex

plosion, auront, cru à quelques farces de mes revenants ordinaires, ou à quelque tremblement de terre, ils auront px'is peur et se seront sauvés.

— Et j'en suis ravi, dit Tancrède, au moins ils ne nous gêneront pas.

— Maintenant, ajouta Casterac, ne tlânons pas et allons chercher les blessés.

Sémillant n*était pas tranquille pendant que Ton explorait le repaire. Il se demandait si Saintac ou En-dus ne parleraient pas et ne révéleraient pas sa véritable qualité.

Mais, par bonheur pour lui, le mari d'Hermine n'osait pas révéler les faits qui eussent perdu Sémillant, et cela parce qu'il craignait en même temps de se perdre luimême, ce qui, du reste, n'était pas trop mal calculé.

En quelques minutes, on eut transporté Sémillant et David dans la salle basse.

~ Où allons-nous les mettre ? demanda Budos.

— Il y a ici quelques matelas, dit En-dus, prenez-en deux,

Jean-Marie se chargea de cette besogne.

Quand on eut étendu David sur un matelas. Sémillant sur l'autre, Tancrède reprit la parole :

— Y a-t-il de l'eau par ici ?

— Oui, voici une jarre qui doit en contenir, dit le cul-de-jatte.

Casterac en remplit une écuelle et, à l'aide d'un mou-^ choir, en imbiba le front et la face des blessés.

Cette opération eut deux résultats. D'abord, celui de leur laver la figure qui était toute noire de poudre ; ensuite, celui de les faire revenir à la vie. ' Sémillant, le premier, ouvrit les yeux. Il pensa qu'il serait imprudent de prolonger sa prétendue syncope, et i) joua parfaitement sa comédie lorsqu'il s'écria :

— Où suis- je ?

Quant à David, ce fut plus long. Cependant, au bout de cinq minutes, il revint à lui, promena autour de lui un regard deux et dit :

— Qu'est-il donc arrivé ? On allait lui répondre.

— Ah ! je me souviens, dit-il, quelle explosion I M Samazan n'est pas mort, j'espère ?

LKS THIIXF*; VMNTK: V 315

— Ah 1 tant mieux. Moi uoq pius. à ce qu'il paraît, mais je sou'rre aflreusement.

— Où est votre mal ?

— Là, à la poitrine.

Oïl s'empressa de .egiirder à l'endroit qu'il indiquait et Ton st riiif er^ devoir d'ouvrir ses vtieinents, mùi.s il repoussa les mains qui voulaient accomplir celte bes{igîîe.

— ï.aissez, htissez, dit-il, vous nie faites sourlrir davantage.

— Avez-vous i-pcu un coup dépée ?

— Nou, je ne crois pas. Ce doit être le feu.

Avec mille précauîions,. on écarta son gilet et sa che mise et l'on fut épouvanté. Le pauvre enfant iivait la poitrine entière brûlée. Le feu de l'explosion l'avait frappe là et lui avail fait une plaie horrible.

Sa peau se levait déjà en boursouflures. A mesure, qu'où découvrait sa poitrine, on était raenacé d'enlever des fragments de chair avec ses vêlements.

Budos, Tancrède, Casterac et les autres se regardèrent.

— Pauvre enfant ! murmura Saintac d'une voix hypocrite. Mais aussi quelle singulière idée avez-vous eue de venir ici, et comment diable M. de Samazan a-t-il été ^s&cz imprudent pour vous y accompagner ?

Cette réflexion un peu banale, mais qui ne pouvait manquer de se produire, cette réilexion ramena l'attention sur Sémillant-

On s'occupa davantage de lui.

— Et vous, monsieur de Sainazan, lui demanda Casterac, êtes-vous blessé ?

— Depuis cinq minutes, je me ^^fe, répendit celui-ci, et je ne trouve aucune trace du coup formidable que j'ai reçu.

— Où avez-vous été touche ?

— Là, au côté gauche. J'ai '>cnti comme un violent coup de fronde. Une balle, en entrant dans mon coips n'aurait pas produit une autre sensation.

— Et comment expliquez-vous qu'il n'en reste pas de trace, lui denjand.i Saintac avec une nuance d'ironie, que îe bandit et En-dus pouvaient seuls saisir,

— Il est probable, répondit Sémillant, que la rapière du bandit centre lequel je me défeiidais aura frappé vio-

3i# Uk JUJVft DU €HATEAU-TnOUPETTJI

lemment, par un coup droit et à fond, sur mon portefeuille. Mais le coup était si rude, que j*ai senti mes jambes vaciller et que je suis tombé évanoui.

— C'est probablement ce qui vous a sauvé, dit Malbessan, car si vous étiez resté debout, il y a gros à parier que vous seriez dans le même état que ce vaillant enfant.

Depuis un instant, Jean-Marie avait disparu. Ou ne s'aperçut pas d'abord de son absence, puis quand on ne le trouva pas et l'on ne s'en occupa d'ailleurs pas davantage.

— Peut-on introduire ici un médecin ? demanda ïancrède.

— Ce sera fort difficile, répondit En-dus.

— liais est-ce impossible ? insista Main-Hardye.

— Pas absolument. Seulement, il n'y en a pas dans le pays. Il faudrait aller en chercher un jusqu'à Créon.

— C'est trop loin. D faut nous arranger de façon A emporter cet enfant à Bordeaux le plus tôt possible.

Quelqu'un qui avait un remède de bonne femme contre les brûlures fabriqua un emplâtre composé de divers ingrédients, qu'on étendit sur la poitrine de David, et qui eut au moins l'avantage de lui procurer, momentanément, une douce sensation de fraîcheur.

— Par où allons-nous sortir ? demanda Budos.

— Dame 1 fit En-dus, par le chemin qu'avaient suivi ces messieurs pour entrer, mais il n'est pas commode.

— Ah I si on pouvait ouvrir la trappe de Jean-Marie, fit observer Gasterac, ce serait le moins dangereux.

— Malheureusement, c'est impossible.

— Mais, où diable est Jean-Marie ? fit Malbessan.

— Me voici, messieurs, répondit le grenadier d'une voix ferme.

Et il rentra dans la vaste salle. Mais on ne fut pas peu surpris, en apercevant Gadichonne, qu'il tenait par la main.

A la vue de la jeune femme, Saintac et Mulhar ne purent dissimuler leur étonnement.

Jean-!\îarie n'eut pas l'air de voir leur trouble, mais, tenant toujours Cadiclionne par la main, il alla droit au mari d'Hermine ;

LES RUINES HANTif:ES SI 7

— Vous êles bien monsieur de Saintac ? lui dcmandat-il.

— Oui, répondit l'autre, d'une voix qu'il s'efforçait d'aflermir.

— Alors, vous êtes un assassin I Saintac voulut se redresser.

— J'ai dit un assassin, reprit Jean-Marie, et je ne vous permets pas de faire l'étonné. Je vous trouve dans ce repaire et cela ne m'étonne pas, c'est bien votre place.

— Monsieur 1 fit Saintac, comme un hormne absolument scandalise,

— Laisscz-îe dire, allez, monsieur de Saintac, dit Contran, il ne sait pas encore tout.

A ces mots, le sahile sembla prêt à bondir sur les jeunes gens.

— Monsieur de Saintac, continua le grenadier sur un ton frcid et résolu, vous allez vous mettre à genoux devant celte ferarae que vous avez voulu assassiner, et qui ne doit la vie qu'à un miracle.

Saintac ne bougea pas.

— A genoux 1 vous dis-je, vociféra Jean-Marie, en met' tant la main sur l'épaule du mari d'Hermine.

Le prince indien résista encore.

Alors, avec une force triplée par îa colère, Capdeville força Saintac à ployer les jambes devant Cadichoniie.

— Et maintenant, ajouta-t-il, demandez pardon à ma femme, demandez-lui pardon ou, sur r.îon âme, je vous brûle la cervelle comme à une bcle malfaisante que vous êtes, et je délivre ainsi Mme de Saintac de l'horrible sup^ plice qu'elle endure, d'être enchaînée à vous.

Saintac ne savait quelle contenance garder.

— Voulez-vous lui demander pardon ? demanda encore Jean-Marie en armant son pistolet.

Saintac se décida.

— J'^ ^c'^iise d'autant moins de lui faire mes excuse?, dit-il, que je vois que je me .'iuis trompé. Ce n'est pas elle que...

— Menteur 1 Un seul mot, il me faut un seul mot : pardon.

— Pardon, madame, murmura Saintac.

Cadichonne, sans daigner le regarder dans cette humble

posture, lui tourna le do;;.

Alors, le sahiie se releva et, les traits contractés par 1< rage, il s'écria :

— Je me vengerai I

— Je ne vous y engage pas, dit Caslerac. Seulement écoutez-moi bien. Vous n'avez plus rien à faire ici. Allez vous-en avec votre fidèle complice.

Mulhar et son maître disparurent aussitôt.

Jean-Marie sortit des souterrains et alla rétablir l'issue par laquelle les blesses et leurs sauveurs purent eniin sortir de cette caverne.

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