‹ Les Russes et les Turcs, histoire complète de leurs différends, de leurs guerres, et notammentChapitre 5 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Malgré Topacité du voile que la suprême sagesse a laissé tomber entre la créature faible et bornée et l'incommensurable avenir, chacun veut v^vre d'avance par la pensée et porter la lumière sur des événements que couvre encore Tombre de Dieu.

Les faits qui viennent de s'accomplir en Orient sont par eux-mêmes peu de chose, mais ils ont excité l'intérêt général, parce que l'on sent qu'ils ^nt le prélude de faits plus importants et de l'inévitable remaniement de la carte d'Europe,

Qu'on jette les yeux sur cette carte, et l'on verra la place qu'y tient la Russie. Si l'on songe en combien peu de temps ^ elle s'est ainsi étendue, si l'on réfléchit à celte fièvre de domination qui la pousse sans relâche à la conquête du monde, si Ton observe que le tzar actuel, Allemand d'origine, s'intitule dans tous ses actes hérilier deNorwége^ duc de ScUmjoig^ de Slormar, de Ditmorsen, d'Oldenbowg, on comprendra qu'il est

lemp» d'arrêter cette marche eotahiseante de la barbarie» de poser une digue à cet océan dont les eaux sombres et (^otes ei^ûutiraîent notre d^ilisatioD.

Bu Moscovite les tzars ont fait un singe du civilisé ; ces réformes tentées avec tant de retentissement n'ont été qu'une comédie jouée devant TEurope. De fruits elles n'en ont point # porté ; elles n'en porteront jaipais. ECTacez le vernis passé sur le Russe, vous retrouverez le Scythe et le Kalmouck. La civilisation de Pierre ressemble à la capitale qu'il s'est bâtie : à la surface^ des monuments^ du luxe, des plaisirs ; au dessous^ un marais empesté.

Plus ignare, plus fanatique encore peut-être e&t la généralité du peuple tore. Sur cette pétrification humaine s'émousseat les tentatives de rénovation. On peut à grand'peine mo* difîer le costume et l'étiquette^ remplacer par des habits étrfqués et disgracieux les poétiques vêtements orientaux, dire 5a Majesté l'Empereur au lieu de Sa Hautme le Sulian. Là il faut s'arrêter. Le fatalisme comprime l'intelligence ; l'immobilisme enraie le progrès. La polygamie subsiste. Un pays où la femme n'est pas la compagne de l'homme^ mais son esclave, est un pays condamné. La femme est un produit de la civilisation ; dans les sérails de Turquie il n'y a que des femelles.

Ainsi que les Russes, les Turcs sont une nation de serfs. Ce que nous disons n'a rien d'injurieux pour personne ; nous employons ce terme pour exprimer l'idée d'un peuple retenu par sa loi religieuse dans des limbes infranchissables et obligé de se soumettre aux autres peuples pour en obtenir le droit de vivre. Âbdul-Medjîd est l'esclave du Coran comme Nicolas est l'esclave du testament de Pierre. Que l'un et l'autre essaie de se i^ustraire à l'rmplaeable ftëstinée qu^ion leur a feite, il sen-

tira dans sa chair le froid du poignard ou dans ses veines le feu du poison.

L'empire des Turcs ne s'est établi que par la force. Depuis quatre siècles, Constantinople outragée demande un vengeur. La Morée sanglante regarde Stamboul comme la Pologne meurtrie regarde Saint-Pétersbourg. Dans l'air lumineux, dans les flots dorés qui caressent cette cité féerique des sultans y OÙ des rêveurs ont placé le siège du congrès des peuples, le sénat de la république universelle, le trône de l'omniarque^ souverain du monde, dans cet air, dans ces flots on entend retentir cette parole de Xavier de Maistre : les Tutc$ ne ^(M que campés en Europe !

On a parlé de l'intégrité, de l'indépendance de la Turquie, Ce sont des expressions impropres. Le mot d'intégrité ne saurait s'appliquer à un empire qui de nos jours a perdu plusieurs provinces; celui d'indépendance ne convient pas à une nation trop faible pour se passer d'appui.

Quelques-uns ont prévu le partage de l'empire ottoman. Ce partage est impossible. La puissance qui obtiendrait Constantinople^ qui serait maîtresse du Bosphore et des Dardanelles, acquerrait une position sans équivalent. On se réunirait pour lui arracher l'inestimable joyau étincelant aux yeux de ses rivales.

D'autres ont mis en avant un système ayant pour but de civiliser la Turquie à la vapeur, afin de la mettre promptement au niveau des États européens. Pour le moment ils se bornent à demander :

1® « Que l'impôt soit le même pour tous les contribuables

— Turcs et raïas ; — qu'il soit proportionnel à la valeur consr

tatée » (c'est l'impôt sur le capital) ; 2^ « Que les musulmans et les raïas aient les mêmes droits

civils et jouissent des mêmes garanties administratives et ju-* diciaires ;

3^ «Que chaque croyant rétribue librement et directement son culte et son corps enseignant ; qu'ainsi la religion de Mahomet ne soit plus en Turquie la religion de l'Ëtat ;

4^ « Que les monastères dédiés aux lieux saints soient classés au nombre des établissements libres , et jouissent de toutes les garanties attribuées aux établissements privés ;

5^(x Qu'un concordat règle ; entre les puissances européennes ayant des consuls à Jérusalem^ les droits de possession , d'usage et de police des lieux saints.

Nous avons fait voir ce que sont ces civilisations à coups d'ukases ou de firmans. Les idées ne sauraient mûrir en un ' jour, La nature ne procède pas par secousses. Son mouvement est continu, mais lent. Quand on veut bâtir autrement que sur le sable, c'est elle qu'il faut imiter. Tôt ou tard le temps se venge de ce qu'on fait sans lui.

Reste la création d'un empire byzantin. Cette solution n'est peut-être ni la plus mauvaise ni la plus improbable. Elle exigerait, il est vrai, le refoulement des Turcs en Asie ; mais ils s'attendent si bien à y retourner, que les musulmans tiennent soigneusement murée la porte par laquelle les Giaoun doi-« vent rentrer à Stamboul. Leur pâle et mélancolique sultan est le vivant symbole d'une grande chose qui s*en va.

«( Il y a peu de jours, dit M. Léopold de Gaillard, Âbdul- Medjid entrait pour prier dans la grande mosquée d'-4ya-&fhia. Ayant remarqué qu'en de certains endroits le plâtre de la voûte se détachait et menaçait ruine , il ordonna qu'on en fît tomber lies fragments devant lui. A peine le marteau avaitil frappé quelques coups, qu'il mit à découvert une splendide mosaïque du xiv^ siècle, suspendant sur la tête du successeur

àe Bhhoinet la menace et lee épouvantes du d«rmer jugement. C'était la Sainte-Sophie des empereurs qui sortait du suaire 1 Frappé de terreur, Abdul-Medjid fit reeouTrir ausiiAt Qette importune apparkiau, et le bruit courut daoa Cens* tantinople que ce jour-là le suUao était sorti de la prière triste et découragé. »

Parmi les populations cbrétleniies de rOrient^ il esiste une légende prophétisant Texpulsioii des Twcs de Constastinofie après quatre oeats ans de possession. Le 29 mai 1^3, Byzance vaincue laissait entrer éaoB œs murs Mahmoud IL Le 29 mai 1853, les quatre siècles ont été névolus.

«Abandonnée à elle-même et à ses seules forces, dit

M. Eimile de Girardin, la Turquie serait hors d!'état de résis* ter au tzar^ y sacrifiàt-elle sa dernière piastre et son dernier croyant. Une fuM^ee tnconteslablement inféarieune ne peut lut** ter longtemps contre une force iofinimeat supàrieure*

« La Turquie le sait.

<c Ella sait que la guerre prolongée serait le taroM de fion existence et la fin de sa domination.

a La Turquie reconnaît qu'elle b hesoin, pour éehappor i cette extràttité, de Tappui le ^s énergique de rAngieteire et de la France. »

~>ti( Si la Turqiûe, répond M. de Lourdoudx^ nepest Htnê sans rÂQgieAerre et la France^ aidées de la Pmsse et de FÂU'* triche, elle esl morte.

n Si elle est morte, mabitenûr sonistégrité atec des conditions n'est pas pikis raiaiknttable que de 39<Mil(iîr la raaîntenk sans conditions.

« Si «etle ert morte, nous n'awns pï» à défendre fa justice •t la posBibiiité de l'expulsion des Tuf<» : cette expirtsitm arfmra d'une «nmiève ou de l'atitTe. Les Russes naferont que

— lïfi —

délermiaer les accidents intérieurs qui fiémoateront la jua« chine gouvernementale. »

Le 9 déceoibrey le Meniieur contenait la note suivante : « Nous disions, à la date d«i 1 7 mai def oier, que si la question entamée à €onstantinople par M. le {M'inceMenscitikoff amenaii quelquescomplicationS; elle deviendrait une question de politique générale, dans laquelle les autres puissances signataires du traité du i 3 juillet 1 841 se trouveraient <eiigi(gées aa même titre que la France. Les événements oat justifié bos prévisions : cette solidarité, que des intérêts communs et le fAsped; des noémes prin^pes établissaient, dès lors, à nos yeux, e&tre les grands cabinets, est aujourd'hui un £ait ac* eonpli.

«i L'iirthue tmion du goai^mement d« FEmpereur arvec îe gôuverrrement deSa Majesté Britanniqm avait déjà rassuré les esprits; toutefois il restait des doutes sur l'attitude que prendraient les autres puissances au début d'tine guerre qu'elles avaient sincèremerri essayé de prévenir, mais dont, par la force même des choses, le théâtre pouvait s'étendre.

a C'est à conjurer ce péril, à concerter une action commune et à resserrer le faisceau des intérêts européens que le gouvernement de l'Empereur a employé ses soins les plus persévérants. Cette politique loyale a atteint son but.

4( U y aurait de la présomption à considérer ia questixm d^Orient comme terminée ; il faut même s'attendre à lui voir encore traverser des phases diverses, mais l'accord hautement avoué de l'Autriche et de la Prusse avec les cabinets de Paris et de Londres suffit pour calmer dès à présent les inquiétudes qui depuis dix mois ont tenu l'Europe en suspens. Le vrai danger de la situation consistait en effet dans la possibilité

d'une scission des puissances en deux camps ; cette crainte a disparu.

« Les mêmes vues, les mêmes désirs animent la France, l'Angleterre rAutriche et la Prusse, et un protocole signé à Vienne, le 5 de ce mois, dans une conférence à laquelle assistaient les représentants des quatre cours^ atteste leurs résolutions communes.

«Rétablir la paix entre la Russie et la Sublime Portera des conditions honorables pour les deux parties, maintenir l'intégrité territoriale de l'empire ottoman, dont l'existence indépendante dans les limites que les traités lui ont assignées est devenue l'une des conditions essentielles de l'équilibre européen , tel est le double but que les quatre puissances se proposent de poursuivre eii commun. Constater à l'avance que la guerre actuelle ne saurait, en aucun cas, entraîner des modifications dans l'état de possession que le temps a consacré en Orient, c'est restreindre le champ et ramener, il faut l'espérer^ le différend survenu entre le cabinet de Saint-Pétersbourg et la Sublime Porte à des termes qui permettront à la diplomatie européenne d'exercer une action efficace et de rétablir, sous sa garantie collective , une paix solide entre la Russie et l'empire ottoman. »

La crise actuelle peut se terminer par la paix; mais, quoi qu'en dise le Moniteur^ cette paix ne sera qu'une trêve. Tôt ou tard il faudra que les grandes puissances interviennent sérieusement, par les armes, entre la Russie et la Turquie et qu'elles leur dictent des conditions.

Si ces conditions sont pour les Osmanlis leur départ de l'Europe pu ils laisseront la place à un empire grec, elles doivent être pour les Russes l'évacuation de la Pologne, reconstituée dans son indépendance et sa nationalité.

Autant que le permet la faible portée de l'esprit humain^ voilà ce qu'on peut entrevoir dans l'avenir. À aucun de nous il n'appartient de formuler autre chose que des hypothèses. Nos raisonnements ne sauraient déranger les plans arrêtés làhaut; et il n'en est toujours que ce qu'il plaît à Dieu.

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