‹ Les Rythmes: comme introduction physique à l'esthétique, Nouvelles méthodes d'analyse et leur application à la musique, aux rythmes du français et aux mètres doriensChapitre 36 sur 91 · LA VRAÏE DISTINCTION ENTRE VERS ET PROSE · texte numérisé non relu

LA VRAÏE DISTINCTION ENTRE VERS ET PROSE

bles rythmiques spontanés, purs de rythmes appris d'avance, des ensembles de mouvement sonore aussi libre que possible.

Cette remarque explique l’ancien point de vue. Il était dû à une idée inexacte de ce qui distingue les objets communément appelés vers et prose : un passage de Mérope, et un de Péêcheurs d'Islande, par exemple. Si l’on étudiait le vers d’abord, la prose ensuite, c’est que le vers semblait seul détenir les secrets du rythme, être le rythme même. Il semblait absurde de demander ces secrets à la prose, par définition pauvre de rythmes, peut-être prosaïque toujours, où le rythme, s’il existe, doit n’être que du vers dilué et obscurci.

Notre changement de point de vue provient d’un progrès dans la définition de ces deux objets. La prose, comparée au vers, nous apparaît, non plus pauvre en ses rythmes, mais plus libre en ses rythmes, souvent spontanée et pure de rythmes appris d'avance.

Il convient d'examiner cette distinction avec plus de détails.

4, La vraie distinction entre ce qu’on appelle vers et prose. — La vraie distinction entre vers et prose, nous la trouvons dans l’idée de mouvement sonore libre et mouvement contraint.

On se figure communément, de façon plus ou moins implicite, que le vers est un être de rythme alors que la prose n’en est pas un. Cette notion ne résiste pas à

IG

PROSE ET VERS

l'expérience et on remarque avec la plus grande facilité, par l'oreille, des rythmes dans ia prose.

Alors on pense du moins que le vers a des rythmes précis, très nettement dessinés, tandis que la prose a clutôt de vagues tendances au rythme. Mais cette différence de netteté et de précision n’est guère, remarquons-le bien, affaire d'oreille. Elle est affaire de critique. C’est la différence qu’il qu’il y a entre l'audition d’une fugue qu’on a longuement étudiée d’avance, qu’on a analysée comme on le fait dans les classes de contrepoint; et l’audition d’une pièce de forme toute nouvelle et inconnue, maïs de composition non moins rigoureuse à l’analyse. Ce n’est pas pour l’oreille que ces deux œuvres contiennent des nombres plus nets; mais tantôt nous sommes avertis sur ces nombres, ils ont dans notre intelligence un dessin bien analysé; tantôt tout est neuf et par là un peu étourdissant.

On s'aperçoit bien qu’il en est ainsi, quand on a réussi à analyser certaines proses dont le rythme avait frappé l'oreille, mais semblait pourtant plus flou que celui des vers. Au moment où on connaît, d’une connaissance critique, aussi nettement ces rythmes que ceux du vers, la sensation de flou, dans la mesure où elle distinguait la prose du vers, disparaît. Les deux textes sont aussi bien dessinés, aussi familiers l’un que l’autre.

Aünsi, il y a dans la prose des endroits qu’on ne saurait distinguer du vers, en disant que le vers est un Ctre de rythme, et non pas cette prose. On ne saurait davantage les distinguer en disant que les rythmes du

Page 1