DE LA PROSE AU VERS
comme l’alexandrin, l’octosyllabe, le décasyllabe. La hiérarchie précédente s’en trouvait exagérément soulignée, même parmi les formes retenues. Ainsi, combien l’emploi du vers de 7 syllabes est réduit, comparé à l’emploi de l’alexandrin.
Mais une autre contre-épreuve a été réalisée par nous en examinant, non plus des passages versifiés sciemment, mais des pages de rythmes spontanés et inconscients.
7. De la prose au vers. — L’analyse rythmique d’Atala nous a conduit à examiner un certain nombre de pages *. Dans ces pages, voici les types de vers symétriques que nous avons rencontrés et leur proportion :
6 syllabes : 5 vers symétriques (tous du type 33)
7 —— É — (232) 8 — 11 — (6 vers 44 et 5 v. 232) 9 — 3 —— (tous 333) 10 —— 7 — (1 vers 55 et 6 v. 343) 11 — 3 — (tous 353) 12 —— 5 — (2 v. 2442, 1 v. 3335, 2 vers 444) 13 — 3 —- (535, 454, 23332) 14 — 2 — (32423, 2552) 15 — 2 — (33333, 34143)
Naturellement, il n’y a pas là un nombre assez grand de vers pour que le chiffre trouvé représente la probabilité même de chaque type de vers.
2. Lyrisme et structures sonores, chap. Structures régulières des vers.
DE LA PROSE AU VERS. HIÉRARCHIE DES VERS
Cette probabilité peut d’ailleurs varier d’un auteur à un autre, d’un texte à un autre.
La rareté relative de Falexandrin pourrait provenir de la règle qui veut qu’on les évite en prose, quand on les remarque.
etc: {
Cette méthode a néanmoins ses avantages sur la précédente, qui était de calculer le nombre de formes symétriques possibles avec chaque type de vers arithmétique. En effet, ces formes possibles ne Le sont pas toutes également. Nous avons eu à éliminer immédiatement des formes comme 222222, une des formes symétriques théoriquement possibles avec 12 syllabes, mais que le français rejette. Il y a aïnsi des formes symétriques que le français préfère, d’autres dont il fait peu d'usage. Elles semblent difficiles à prévoir par le calcul, même si on y faisait intervenir des remarques dues à l'expérience sur la fréquence des chiffres respectifs : ainsi, nous avons éliminé 1 et 6, parce que nous les savions d’une fréquence presque nulle.
Cest seulement l’examen des textes qui peut nous habituer à reconnaître les formes symétriques familières à la langue française, et les formes très rares.
11 faut donc se servir simultanément des deux méthodes précédentes : {enir compte et des formes symétriques théoriquement possibles, et des formes symétriques effectivement relevées dans un texte. Ce dernier renseignement sera d'autant plus exact —
DE LA PROSE AU VERS autrement dit les nombres constatés se rapprocheront d'autant plus des nombres probables — que l'enquête aura porté sur une plus grande étendue de prose homogène.
Néanmoins, il est remarquable de constater la coïncidence assez bonne entre les résultats que nous venons d'obtenir par deux méthodes différentes, l’une de calcul, l’autre d'expérience, mais toutes deux inspirées du principe de dissymétrie. Voici la hiérarchie des vers arithmétiques, d’après le nombre de possibilités symétriques de chacun; et en préférant les plus courts, toutes choses égales d’ailleurs (Ce tableau est celui que nous avons présenté d’abord, dû au calcul :
1° Vers à formes symétriques nombreuses, relativement à la longueur du vers : alexandrin, octosyllabe et vers de 6 syllabes :
2° Vers à formes symétriques insuffisamment nombreuses, relativement à leur longueur : les autres.
Si maintenant mous classons les vers symétriques d'après leur fréquence dans les pages de Chateaubriand examinées :
1) octosyllabe.. ....... rencontré 11 fois décasvyillabe . ....... — 10 — alexandrin ......... — 5 — hexasyllabe …...... — 5 —
2) vers de 9 syllabes... — D —
— 13 — Ja — 3 — — 11 — es — 3 — ANNE er. she Tu
DE LA PROSE AU VERS. HIÉRARCHIE DES VERS
On constate, en gros, que les vers symétriques d’un nombre déterminé de syllabes sont rencontrés avec la fréquence relative prévue par le calcul. On constate donc que les vers arithmétiques ayant le plus de possibilités de symétrie sont effectivement ceux que l'on rencontre le plus souvent sous forme symétrique, dans un texte de mouvement libre; et ce sont aussi ceux que l'on rencontre le plus souvent, en versification. Ce sont ces formes que la versification a préférées, et adoptées en excluant les autres.
Une autre remarque, c’est que la hiérarchie des types est beaucoup plus accusée en versification, qu’en mouvement libre. Les types peu symétriques sont non seulement rejetés au second plan : on renonce à les utiliser.
Ainsi, le vers naît de la prose, en préférant certaines formes à raison de leur fréquence en prose, aux endroits où cette prose est lyrique. La versification accentue seulement la hiérarchie, se montre beaucoup plus absolue dans ses préférences.
Les formes de vers blancs préférées sont celles qui offrent le plus de possibilités de symétrie. C’est en effet vers ces formes que tend la structure intérieure d’un vers blanc; dans la mesure où ce vers tend à être un sommet des rythmes, une zone de parfait équilibre et satisfaction esthétique, une unité ayant atteint sa pleine organisation.
LES DEUX POLES DU VERS EVOLUTION DU VERS FRANÇAIS
1. Nature de l’alexandrin. — Nous avons vu, en musique comme en poésie, agir une certaine tendance à la cristallisation, à la stylisation.
A côté des rythmes libres, nés spontanément du lyrisme, la poésie se sert de vers adoptés consciemment.
Ces formes adoptées consciemment sont puisées inconsciemment dans le réservoir des formes spontanées. Mais ce qu’on en retient est beaucoup plus régulier, plus facile à analyser, plus monotone que les formes originelles.
Au lieu de combinaisons variées de rythmes, on se réduit souvent à une forme, et à la répéter indéfin:ment. Autrement dit, on ne se sert plus que d’un moule sonore. Quand on l’a rempli de mots, on le reprend et on le remplit encore une fois, et ainsi à l’infini. Ainsi, les successions d’alexandrins ou autres vers blancs égaux. L
Voici le sens numérique de cette proposition. Reportons-nous au nombre représentatif indiqué plus haut,
LES DEUX PÔLES DU VERS. ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS
p. 91 (en laissant de côté la dernière strophe). Nous | avions : 4534 4543 433 25 45 44 334 244 334 3255 34 35 442.
Déduisons de ce nombre le nombre arithmétique, celui indiquant le nombre de syllabes de chaque vers. Nous avons na : 16 16 10 7 9% 810 10 10 15 7 8 10.
On voit tout de suite, dans ce passage, la fréquence des décasyilabes. Eh bien, on passe de la prose à la versification, par une régularisation à outrance du nombre dérivé na. On aurait, par exemple, pour les laisses des poèmes épiques, na : 10 10 10 10 10 10 10 10...
Avec plus de détail, et pour montrer les césures principales, voilà la première laisse de la Chanson de Roland, qui commence ainsi :
Carles li reis, nostre emperere magnes,
Le nombre arithmétique, na, de ce passage, est : 46) (46) 46) (46) (46) (#6) (#24) (4 6) (46), les nombres entre parenthèses formant un seul vers. Bref, on a passé de na : 16 16 10 7 9 8 10 10 10 15 7 8 19, qui représente un passage d’Atala. à na : 10 10 10 10 10 10 10 10 10, qui représente la première laisse de la Chanson de Roland, Dans le premier nombre, la fréquence des décasyllabes était 5/13, commencement de régularisation décasyllabique. Cest par une régularisation poursuivie jusqu’à être totale, que ce type est entré dans la versification, est devenu un des principaux de la poésie française. De
NATURE DE L’ALEXANDRIN Atala à la Chanson de Roland, la fréquence du décasyllabe passe de 5/14 à 13/13.
Bref, le mode de passage le plus simple des rythmes spontanés à la versification, c’est de puiser dans les premiers un certain moule, et ne plus se servir que de celui-là.
Dans les langues modernes, ce moule se définira par sa structure au triple point de vue arithmétique, tonique et timbres.
En français, c’est naturellement le fait d’avoir tou-
jours le même nombre de syllabes qui détermine d’abord le moule, pour les foules les plus étendues et les oreilles les plus rudimentaires. Si on associe entre eux deux de ces moules, la foule remarquera encore facilement qu’ils ont la même terminaison. Mais l’unité le moule type, ce sera le groupe d’un nombre déterminé de syllabes.
. C’est seulement dans une langue à accents toniques plus forts que le moule-type, compris même de la foule, pourrait être tonique. Ainsi, en latin vulgaire, le moule trochaïque-tonique : Sâlva Rôma, Sâlva pâtria, Sâlvus êst Germânicûs. Ainsi, en anglais, le moule iambique des décasyllabes de Shakespeare: ici le moule-type est de définition à la fois tonique et arithmétique.
Donc, en français, la versification tire des rythmes spontanés ce moule, le vers d’un nombre fixe de syllabes. Par exemple, l’alexandrin, de 12 syllabes. Parlons de l’alexandrin, pour simplifier le langage; mais
LES DEUX PÔLES DU VERS. ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS
il est entendu que les remarques s’appliqueront à tous les vers utilisés en versification.
Pourquoi, parmi les formes d’un nombre détermin : de syllabes, la préférence de la versification est-elle allée vers un type comme l’alexandrin? Nous venons de la voir dans le chapitre précédent. Le choix a été opéré inconsciemment, par des raisons de structure tonique. C’est la rythmique tonique qui explique poutquoi l’alexandrin, l’octosyllabe, ont été préférés.
Mais prenons maintenant tel quel le fait de cette préférence. Ce sont les deux autres rythmiques qui vont nous dire ce que peut être cette forme rythmique ainsi préférée, d’une préférence désormais exclusive, selon les habitudes de la poésie versifiée.
L’alexandrin, c’est un vers blanc, muni d’un timbre. Le vers blanc fera rythme avec les vers blancs suivants, et cela sera remarqué par la foule. Mais le timbre final du premier vers fera rythme aussi avec le timbre final du vers suivant; et cela aussi sera remarqué par les oreilles les moins délicates.
L’alexandrin est donc défini par deux rythmiques. On peut prévoir d'avance qu’il prendra des formes très différentes, suivant que l’une ou l'autre prédominera.
Donc, choisi pour des raisons dues à l’une des trois rythmiques, il se développera et se classera essentiellement en fonction des deux autres 1.
1. Les Deux Rimes. Rev. des Cours et Conférences, mars-mai 1917 (à reparaître dans Rime, Vers, Pensée, en préparation).