‹ Les Rythmes: comme introduction physique à l'esthétique, Nouvelles méthodes d'analyse et leur application à la musique, aux rythmes du français et aux mètres doriensChapitre 65 sur 91 · L’ALEXANDRIN DE BOILEAU · texte numérisé non relu

L’ALEXANDRIN DE BOILEAU

borne à ce que les césures secondaires existent toujours, et existent toutes les deux, de part et d’autre du grand silence médian.

Aiïnsi, le rythme de base, c’est un vers blanc « charnu et nerveux», un vers senti très nettement comme vers blanc. Le sens s’est enfermé dans ces douze syllabes, de façon qu’elles soient précédées et suivies par un grand silence qu’on n’enjambe jamais : pas d’enjambements d’un vers à un autre. Ces vers ont une structure intérieure également très nette. Ils tendent à la symétrie, d’abord en se scindant régulièrement au moyen d’une césure médiane, jamais enjambée; ensuite, parce que, de part et d’autre de cette césure, viennent toujours se disposer deux autres,'plus légères, de place moins fixe, mais néanmoins existant toujours toutes deux.

Ces discours en vers blancs admettent une pensée se déroulant suivant les modes qu'elle a même dans la prose. La preuve, c’est que même des moralistes comme Joubert ou Vauvenargues n’ont aucune peine à mettre leur pensée sous forme de chapelet de vers blancs. Avec cette forme, le précepte « Aiïmez donc la raison » va de soi; il n’y a aucune difficulté à le suivre. On peut suivre sans aucune peine les règles de la syntaxe, de la logique, ou simplement les habitudes de la politesse, de la mesure et du bon sens, sans qu’il y ait plus de difficulté à le faire en vers blancs qu’en prose.

Et la rime? La rime, c’est quelque chose de secon-

LES DEUX PÔLES DU VERS. ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS

daire. Le rythme de timbres ne vient que loin après le rythme arithmétique, et ne fait que lui ajouter un agrément. On passe de Joubert à Boileau. Aussi, riea ne se fait en fonction de la rime :

La rime est une esclave et ne doit qu’obéir.

Mais aussi, la contraindre à cette obéissance ne sera pas toujours facile. Soit par exemple un premier vers blanc magnifique :

Que vouliez-vous qu’il fît contre trois? Qu'il mourût! on sera bien gêné pour le vers suivant. On peut résoudre cela sans gêne aucune, par une cheville :

Où qu’un beau désespoir alors le secourût.

Le fait qu’une pareille platitude puisse être acceptée comme solution de la difficulté prouve combien cette difficulté était grande. Nous l’avons montré ailleurs par le plus simple calcul d'analyse combinatoire.

Que si on s’interdit les chevilles, la rime apparaît comme une difficulté constante, une gêne. Il faut peiner pour la trouver :

Lorsque à la bien chercher d’abord on s’évertue...

Au joug de la raison sans peine elle fléchit sauf lorsque

En vain pour la chercher je travaille et je sue.

Si non seulement on s’interdit les chevilles, mais si on aime la rime riche, doubler un vers blanc bien fait d’un autre qui rime richement avec lui, devient une véritable réussite, que l'effort ne suffit pas toujours à amener. L’effort, durus labor, est nécessaire pour ces réussites; il n’est même pas suffisant, comme des raisons de langue et de calcul permettent de le montrer.

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