L'ALEXANDRIN DE BOILEAU
Aussi, une théorie du vers admettant les données précédentes ne peut-elle exiger la rime riche, mais tout au plus l’aimer quand elle la rencontre. On se contentera la plupart du temps d’une rime admissible, suffisante, en excluant seulement la cheville. C’est à ce prix seulement qu’il ne sera pas nécessaire de s’évertuer exagérément, que la rime ne sera pas une gêne considérable.
Voici donc un des pôles de l’alexandrin : un vers à rythme primaire arithmétique, un vers blanc secondairement orné de rime. De ce caractère fondamental se déduisent nécessairement les caractères dérivés que nous avons indiqués : Proscription des rejets et enjambements, d’un vers à l’autre ou en franchissant la césure médiane. Césure médiane très nette flanquée de part et d'autre de deux césures secondaires. Rime esclave, rime gêne dès qu’on s’interdit les chevilles; et transaction acceptée d’une rime simplement suffisante, non obligatoirement riche. Enfin, possibilité de s’exprimer en vers comme on fait en prose.
Ce vers théorique a existé en fait. Boïleau s’en est servi et en a décrit les caractères dans son Arf poétique. Ils coïncident absolument avec tous ceux qu’on déduit de cette idée : vers blanc orné de rime.
De cette idée peut encore sortir un autre vers, coïncidant en tout avec le précédent, mais pouvant se passer de césure médiane.
Nous avons vu que la césure médiane provient de la nécessité pour le vers blanc de tendre vers une
LES. DEUX PÔLES DU VERS. ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS
forme aussi symétrique que possible. Maïs, si on peut couper le vers de douze suivant la symétrie 66, avec césure médiane, on peut encore le couper de façon ternaire, suivant la symétrie 444, c’est-à-dire avec deux césures primaires au lieu d’une. Ce vers a été employé même par Racine? : il appartient toujours, quoique Boileau l’ait omis dans sa théorie, à la catégorie vers blanc orné de rime. Par respect pour la tradition de Malherbe et de Boileau, les vers 444 de Racine dégagent néanmoins aussi une césure médiane : 4(2 2)4. Mais on finit par s’en affranchir complètement : De la douceur, de la douceur, de la douceur!
(Verlaine.)
Un tel vers, quoique sans césure médiane, c’est-à-dire sans symétrie 66, est un vers blanc parfaitement « charnu et nerveux », un vers blanc par lui-même; qu’il s’orne ou non, ultérieurement, de rime. C’est qu il répond lui aussi à tout ce qui définit un rythme primaire arithmétique; mais sa symétrie, au lieu d’être 66, est 444. Pour tous les autres caractères, il rejoint le vers de Boïleau.
3. Le vers de Banville. — Allons maintenant vers l’autre pôle de l’alexandrin français. Nous avons des vers dont le rythme primaire n’est plus le rythme arithmétique, mais le rythme des timbres. Ici la rime ne suit plus, elle n’est plus « esclave!». elle est « reine ».
De ce caractère fondamental, voyons quels autres caractères dérivent.