LE VERS DE BANVILLE
Et d’abord, si c’est la rime qu’on suü, elle pourra être aussi riche qu'on voudra, elle ne pourra jamais être une gêne. S'il faut s’évertuer, ce n’est plus pour ajuster des rimes à un vers donné d’abord; c’est tout au plus pour ajuster, aux rimes qui sont les données, un vers qui les suive. Plus de cheville à la rime, par conséquent.
La rime riche plaît à tous, Boileau même était enthousiasmé dès qu’il avait pu la rencontrer sous sa plume ?. Mais lui, il ne pouvait pas l’exiger. Ici, non seulement la rime riche ne gêne pas le vers; mais plus elle est riche, mieux le rythme est senti, puisque c’est elle qui est tout Le rythme et tout le vers. « On n’entend dans un vers que le mot qui est à la rime. » Aussi la rime riche est recherchée et quasi obligatoire.
Mais alors, si le rythme de timbres est ainsi fortement marqué, cela suffit pour donner au vers un caractère rythmique suffisant. Il n’y a guère d’autres exigences pour obtenir ce caractère. Puisque l’alexandrin est de douze syllabes, ce sont douze syllabes qu’on accrochera à la rime. Mais ce rythme arithmétique peut être très faiblement marqué. Les groupes égaux de douze syllabes n’ont aucun besoin d’être fortement mis en évidence par un silence qui précède, et un silence qui suit. Ici, cette office est suffisamment rempli par un timbre qui précède et un timbre qui suit : les douze syllabes sont ainsi parfaitement détachées, même si elles ne sont enfermées qu'entre deux très
3, Les Deux Rimes. La rime de Boileau.
LES DEUX PÔLES DU VERS. ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS
faibles silences. Le sens n’a donc pas à se trouver contenu dans ces douze syllabes, sans les déborder : on peut librement enjamber d'un vers au suivant. De même, il n’est pas du tout néce saire que ces douze syllabes aient une structure ‘itérieure déterminée; puisque le rythme arithmétique peut être aussi faible qu’on veut, le vers restera toujours bien rythmé, grâce à son fort rythme de timbres. Aussi, les douze syllabes n’ont qu’à flotter à la suite des rythmes, les césures seront ce qu’elles pourront, toute autre combinaison que 66 ou 444 convient parfaitement, le vers reste vers.
Ce qui change, c’est le mode de pensée. On ne saurait plus transporter Joubert ou Vauvenargues en vers. Le vers ne peut plus dire les mêmes choses que la prose. Cette fois, la pensée suit la rime, l'inspiration a son mouvement en avant en tenant compte des associations de rimes riches, guidée et mue par elles. Nous avons examiné en détail la psychologie répondant nécessairement à ce type de vers‘. Il est clair qu’il ne peut plus dire tout ce que la prose pouvait dire, alors que c'était possible au vers blanc orné de rime.
Ce deuxième alexndrin, dont le rythme primaire n’est pas rythme arithmétique, mais rythme de timbre, a également existé et a eu son théoricien : Banville 5. Avec moins d’excès, beaucoup de transactions, ce vers est le « vers nouveau » introduit par Hugo; et
4. Les Deux Rimes, chap. Où l’on voit la raison suivre La rime. 5. TH. DE BANVILLE, Petit traité de poésie française, 1872.