‹ Les Rythmes: comme introduction physique à l'esthétique, Nouvelles méthodes d'analyse et leur application à la musique, aux rythmes du français et aux mètres doriensChapitre 68 sur 91 · ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS

c'est à Hugo que Banville l’a pris. Rime riche imposée, aussi riche que possible. Mais rime reine, rime que tout suit, et qui par conséquent ne gêne jamais : puisqu'il ne s’agit pas de l’ajuster au reste, qu’elle est donnée d’abord. Quant aux douze syllabes qui suivent, elles flottent comme elles veulent : plus de règles des césures, de proscriptions des enjambements. Mais l’« amour de la raison », au sens de Boileau, n’est plus possible : la rime riche s'impose si fort à la pensée, qu’elle la meut selon ses modes. Le voudrait-on, on ne saurait plus dire en vers ce qu’on peut dire en prose.

4. Esquisse d’une évolution du vers français, de Malherbe à nos jours. — Il est bien évident que les deux alexandrins indiqués sont deux types extrêmes, deux pôles d’attraction, mais que les poètes d’une autre envergure que Boileau ou Banville se garderont bien d'adopter exclusivement. Le vers français oscillera entre ces deux pôles; en général, plus près du pôle Boileau, au dix-septième siècle; fortement attiré par le pôle décrit par Banville, vers la fin du dix-neuvième. Ce ne sont ici que des grandes lignes, des préférences, que nous allons dessiner. Il est également entendu que l’évolution du vers ne contraint pas tous les poètes d’une certaine époque à la suivre : ceux qui suivent le mieux, ce sont toujours les poètes à manifeste, les petits talents sur lesquels on se plaît toujours à élaborer les grands chapitres et les grandes lois.

Nous avons, comme fond de tableau, comme horizon

LES DEUX PÔLES DU VERS. ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS

lointain, ces vers blancs presque purs, les laisses assonancés, c’est-à-dire aux terminaisons teintées d’un pâle rythme de timbres.

La juste cadence de Malherbe s'impose avec Boileau et ses amis : Nous avons maintenant des vers blancs distingués par des timbres. Leurs caractères, ce sont ceux qui définissent un rythme arithmétique primaire, un vers blanc nettement dessiné : le sens bien enfermé dans les douze syllabes, un silence fort net entre ces groupes, c’est-à-dire pas d’enjambement d’un vers à l’autre. Dessin intérieur tendant à la symétrie, presque exclusivement par le modèle 66 (très rarement le modèle 444). Ce modèle correspond à une forte césure médiane, qu’il est également défendu de franchir; elle est flanquée de part et d’autre de deux césures plus faibles, formant avec elle une symétrie de silences. Ce vers peut dire les mêmes choses que la prose, s’il veut: il peut « aimer la raison», être un vers d'hommes sensés et de moralistes. Mais ses caractères dérivent aussi de la nécessité de l’orner de rimes : en effet, on constate expérimentalement qu’un rythme dû exclusivement à des vers blancs déplaît, semble un hybride de prose et de poésie. IL faut donc avoir recours à un rythme, mais secondaire, de timbres. Il faut ajuster des rimes au bout des vers. Cette rime doit toujours suivre, ne jamais conduire. Elle apparaîtra donc souvent comme un empêchement, une gêne. Quoiqu’on aime toujours la rime riche, on ne saurait la demander systématiquement, mais seulement à des hasards heu-

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