‹ Les Rythmes: comme introduction physique à l'esthétique, Nouvelles méthodes d'analyse et leur application à la musique, aux rythmes du français et aux mètres doriensChapitre 69 sur 91 · ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS

reux. Elle tendra plutôt à engendrer des chevilles, et ce sera un travail assez dur que de les éviter, et d’arriver honorablement à une rime suffisante. Ce vers est

celui des classiques, et se dessèche dans les mains de Voltaire.

Avec Hugo on entend un vers nouveau, du moins par rapport à la faible musique post-classique. Ce sont des vers ayant un fort rythme de timbres, qui tend parfois à devenir le rythme primaire. Ses caractères en dérivent : Rime riche, et pourtant qui ne saurait jamais gêner, puisqu'elle n’est plus «esclave», mais « reine-esclave », bientôt reine. Des chevilles à la rime seraient un non-sens, comme aussi de peiner pour trouver la rime‘. Ce vers a également les caractères de

6. V. Les Deux Rimes, III, Rev. des Cours, 15 mai 1927. Pour remettre sous les yeux un exemple concret, voici quelques lignes de cet article :

« Enfin, Victor Hugo vint (1). Ecoutez maintenant le début du « chœur des racoleurs » du Quai de la Ferraille, dans Toute la lyre.

Nous sommes les sergents recruteurs. Pour la gloire, Pour l’empire, pour être illustres dans l’histoire

Il faut des meurtriers au roi; nous en cherchons. Pour faire des drapeaux nous prenons des torchons; Pour faire des héros, nous prenons des canaïlles! Nous rions en ouvrant dans l’ombre nos tenailles. Qui se fie au sourire est pincé par l’étau.

Le froid, la faim, la soif sont des coups de marteau Qui donnent une forme obscure aux misérables. Mais, pourvu qu’il leur reste un œil fier, de bons râbles,

Des vices, de la rage et des instincts fougueux,

Ils sont notre gibier. Nous épluchons des gueux,

Nous tirons des gredins; nous passons à nos cribles

Toutes sortes de gens sauvages et terribles...

Miraclef dit l’exégète. « Comment trouver ces rimes idéales? C’est le secret de l'inspiration. »

Examinons donc cet exemple que nous n’avons pas spécialement choisi. Un morceau d’un bien grand effet : toutes nos assertions in abstracto vont échouer piteusement contre ce magnifique concret... Mais d’abord nous apercevons ce vers nous passons à nos cribes

Toutes sortes de gens sauvages et terribles.

Tiens, tiens! mais la paire « crible-terrible >» se retrouvre encore à

(1) A. Dorchain, Art des Vers. De la qualité des Rimes.

LES DEUX PÔLES DU VERS. ÉVOLUTION DU VERS FRANÇAIS l’arithmétique déliquescent; enjambements permis. césures à volontés, envahissement de rythmes toniques plus libres, et non des symétries rigoureuses définissant nettement un vers blanc. Mais la pensée change : ce n’est plus la <« raison ». Cela tend vers les métaphores, les rapprochements étranges nés des rapprochements de riches sonorités; le mélange, l'étrange, l’opulence verbale (d’où nécessité de révolutionner 1:

grand effet pour terminer l’ « Aigle du Casque ». Ne serait-elle pas de ces rimes jumelées comme « ombre-sombre » « nuées-huées » « aiglesseigles », qui errent à travers la pensée de Hugo; sans se dissoudre, et y raccrochent le reste du vers, — auquel il faut bien les croire antérieures, sans quoi la fréquence des mêmes accouplements seraït par trop improbable? Que « ombre » et « sombre » aient un rapport de sens qui les lie et explique leur perpétuel accouplement, — mais rien, du point de vue sens, ne soude « crible » à « terrible »; néanmoins. Hugo accepte tranquillement cette paire magnfique, sûr qu’il la remplira magnifiquement. Encouragés par cette petite trouvaille, analysons cette pièce « idéale » depuis le commencement. La rime « gloire-histoire » est à négliger comme « commune, nous dit-on, mais régénérée ». Donc passons « aux rimes suivantes de la même citation. Toutes celles-là sont rares ». Aussi regardons

se construire tout le passage dans un des moules — métaphore, comparaison — indiqués plus haut comme un des dérivés nécessaires de pareille rime.

Il faut des meurtriers au roi, nous en cherchons. Cherchons? Torchons. À quoi ce dernier mot ressemble-f-il? Au drapeau des canailles.

11 faut des meurtriers au roi, nous en cherchons. Pour faire des drapeaux nous prenons des torchons. Pour faire des héros nous prenons des canailles, es tenailles.

Tenailles? À quoi cela ressemble-t-il? Aux mains de ces êtres harponnants.

Pour faire des héros nous prenons des cañnailles, Nous rions en ouvrant dans l’ombre nos tenailles. Qui se fie au sourire est pincé par l’étau

(marteau : surtout après tenailles, flottait dans l’esprit toute la serrurerie).

Marteau? ox, à quoi cela ressemble-t-il, marteau?

Le froid, la faim, la soif sont des coups de marteau Qui donnent une forme obscure aux misérables..

On aperçoit, en regardant attentivement, les coups de filet jetés dans le subconscient : chaque fois, des rimes jumelées compliquées d’un « à quoi cela ressemble-t-il », la direction de la « raison » étant maintenue tant bien que mal par des coups de barre donnés au moment du changement de

rimes, là où il n’y a pas de timbre impérieux, là où le filet du subconscient est en l'air.

Lits

RAISONS PROFONDES DE CETTE ÉVOLUTION dictionnaire), la psychologie superficielle : à moins d'abandonner tout pour lincantation sonore, ce qui rétablit une psychologie, non d'analyse, mais de suggestion.

Ce vers, saisi avec empressement par Banville, qui en fait la théorie dans un art poétique diamétralement opposé à celui de Boïleau, ce vers en engendre deux autres; l’un, en se raidissant une dernière fois; l’autre, en se brisant.

Le premier, c’est un vers arithmétique à rime riche, un vers gênant, somptueux, froid, et obligé de s’étendre en surface, en épuisant les ressources des dictionnaires d'histoire, de géographie, et tous autres. Mosaique ou casse-tête. C’est le vers des Parnassiens. Leur idéal est théoriquement une impossibilité : on doit sacrifier quelque chose, et il arrive qu’on sacrifie le meilleur.

Le second descendant du vers de la Légende des Siècles, c’est un vers où le rythme de timbres l’a emporté, où le reste se pulvérise ou se fond. Ce sont des timbres traînant des vers arithmétiques de plus en plus fondus, inégaux, irréguliers, le vers libre des symbolistes; en fait, un vers fait de timbres et de rythmes toniques qui va rejoindre la « prose » analogue des Rabelais, Rousseau, Chateaubriand, Rimbaud.

5. Raisons profondes de cette évolution. — L’alexandrin du genre Boileau, le « vers blanc orné de rime », a donc paru dans l’histoire avant l’autre, « rime suivie de vers blanc ».

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Ce n’est pas tout. Les deux n’ont pas la même importance. Le premier, celui du genre Boileau, a une vogue non seulement plus ancienne, maïs à tous points de vue plus considérable que l’autre. Même, l’alexandrin où la rime est primordiale, arrive difficilement à échapper à l'influence et au souvenir de l’alexandrin de Boileau. Il tend toujours à conserver certaines règles de celui-ci, — des survivances.

La raison en est que si l’alexandrin classique naît d’une observation inconsciente des rythmes spontanés, de la prose lyrique, l’autre alexandrin naît d’une observation plus ou moins inconsciente de l’alexandrin classique. Aïnsi, l’alexandrin du genre Hugo-Banville, n’est pas une forme dérivée directement des rythmes spontanés, elle en dérive par l'intermédiaire de l’alexandrin classique.

En effet, l’alexandrin « vers blanc orné de rime » nous est apparu comme né de la prose, en quelque sorte en trois étapes (d’ailleurs plus ou moins inconscientes et confondues) : observation des membres de la prose lyrique, c’est-à-dire des groupes de syllabes. des vers blancs spontanés; préférence, tendant à se faire exclusive, accordée aux meilleurs de ces groupes, aux plus susceptibles de se présenter sous des formes symétriques; enfin, emploi dans certains poèmes, d’une seule des formes préférées, en la répétant indéfiniment. À ce moment, il apparaît nécessaire, pour lier entre eux ces maillons tous du même type, de colorer l’extrémité du vers de timbres, d’abord pâles.

L’autre alexandrin ne naîtra que lorsque ce pre-

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