‹ Les Rythmes: comme introduction physique à l'esthétique, Nouvelles méthodes d'analyse et leur application à la musique, aux rythmes du français et aux mètres doriensChapitre 76 sur 91 · LA TRADITION DES MÉTRICIENS · texte numérisé non relu

LA TRADITION DES MÉTRICIENS

réverait de nous placer par rapport aux mètres grecs : à être presque contemporains et compatriotes des grands doriens, à posséder les textes complets de ceux qui en furent les métriciens. Nous voici parlant et écrivant en grec, notre langue maternelle, et à même d'acheter chez le libraire du coin, dans le texte le plus pur, n’importe quel opuscule d’Aristoxène ou de tout autre.

À supposer ainsi le problème philologiquement résolu, on voit qu’il n’en résulte pas nécessairement que nous en serions bien plus avancés dans notre connaissance des rythmes. À ce moment, selon Hermann autant que selon Westphal, la métrique grecque deviendrait immédiatement claire pour nous. Eh bien, l'expérience leur donne tort, là où elle peut être faite : nous voilà, en 1925, dans l’état rêvé, par rapport à la métrique française, et pourtant elle reste obscure à souhait,fota in tenebris jacet, comme dirait Boeckh.

Est-ce à dire que les métriciens grecs devaient mieux connaître les rythmes de Pindare, que les métriciens français ceux de Russeau? Il n’y a pas de raison. À priori, ce serait plutôt le contraire. Nous avons, ou plutôt nous pouvons avoir, des habitudes d’intelligence contemporaines de H. Poincaré; Aristoxène n’avait que celles de son maître Aristote. Toutes choses égales d’ailleurs, notre temps est autrement armé pour comprendre. On en peut déduire, par ce que nous avons sous nos yeux, que les métriciens grecs avaient bien des chances de ne rien entendre aux rythmes qu’ils s’efforçaient d'analyser.

INTRODUCTION AUX RYTHMES GRECS

Le mot qui fait illusion, c’est ce mot de tradition des métriciens, répété avec délices par Westphal. Si c’était seulement Science de ces métriciens, on pourrait la croire plus ou moins grande. Mais ils possèdent une Tradition. Il n’y a qu’à la creuser, comme on creuse les poèmes épiques ou les mythes, pour voir reparaître des civilisations et des continents disparus. Tradition, soit, mais jusqu'où remonte-t-elle ?

Or, c’est un autre fait que Platon, par exemple, tenait les poètes pour des espèces de fous admirables qui ne savaient ce qu’ils faisaient et le faisaient bien, précisément à cause de cela. Nous avons constaté sous nos yeux et, c’est un autre fait significatif, que Rousseau fait les choses les plus fausses du monde quand il sait les rythmes qu’il fait, quand ïil veut rythmer sa prose, et alors la remplit de vers blancs; mais quand il fait inconsciemment, dans ce français qui, selon lui, n’a pas d’accent, des rythmes basés sur l’accent tonique, nous sommes sur les sommets de son lyrisme !.

Il est clair que la tradition ne remonte pas à Pindare. Car, même si certains de ses rythmes étaient réglés d'avance; chez lui comme partout les plus vrais et les plus beaux de ces phénomènes naturels sont ceux qui peuvent seulement être observés après. De toute façon, si les poètes avaient possédé clairement une chose aussi délicate, aussi belle, aussi évoluée qu’une vraie science rythmique rendant compte de tous les

1. Essai sur les Rythmes toniques, chap. Sincérité et rythmes toniques et Rekétorique et rythmes arithmétiques.

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