LE MAITRE I I
Alors, Sans un g^este trop vif, ni sans un cri trop fort, Avec de la souplesse à sa vig-ueur mêlée, Sa parole monta vers l'assemblée.
Il fut avec dextérité, sincère et faux.
11 s'imposait habilement, mais sans emphase;
Comme un plumag-e souple et chatoyant d'oiseau,
11 disposait en nets et réguliers faisceaux
Les arg'uments ailés dont il armait ses phrases ;
Soudain, avec tranquillité, il dévoila
Le ciel profond que jour à jour il étoila
Pour que, pareille à quelque immense Walk3Tie,
On y pût voir marcher et régner la Patrie.
Puis son verbe se fit sournois et entêté
Et sans effort et sans violente brisure,
Telle une eau patiente à travers les fissures.
Il atteignait et submergeait les volontés.
Il vit que peu à peu se redressait sa cause,
112 LES KYTHMES SOUVERAINS
Et qu'un chemin montait vers son apothéose Rayonnante déjà quoique lointaine encor.
Il connaissait si bien le jeu des consciences, Qu'il confiait, sans se tromper, son enjeu d'or Au chiffre obscur qu'allait illuminer la chance. Les promesses étaient pour lui fleurs de jardin Qu'il faut grouper, montrer et dérober soudain. Il disait mépriser tous les vieux stratagèmes Mais les travestissait pour en user quand même.
Enfin quand il sentit sa force avec le sort, D'accord, Et que toute sa taille Domina les hasards épars dans les batailles,
Soudainement, sans nul effort, Le mot vivant, cruel, rapide et nécessaire Qu'il réservait pour abattre ses adversaires
Jaillit.
Il déchaîna leur rag-e et crispa leur dépit.
LE MAÎTUE I l3
Il recelait en lui tant de flammes retorses ; Il opposait l'une à l'autre leurs propres forces ; Il divisait, tordait, brûlait et condamnait, Discours graves et creux, phrases hyperboliques ; Le mot vous écrasait en se faisant réplique, Il s'accroissait d'un sens que nul ne soupçonnait. De g-radin en gradin, il gagnait les tribunes ; Un bref moment d'histoire épousait sa fortune ; Et celui-là qui le premier l'avait lancé, Sachant sous quel tonnerre il ploierait l'auditoire , Regardait maintenant se fixer sa victoire. Les bras croisés.
Il excusa, négligemment, le doux rêveur Dont le discours de jeune et funeste ferveur Avait, sans le vouloir, amoncelé les rages
En brusque orage , Puis tout à coup sa force en terreur se changea : Son verbe, avec une ardeur froide, saccagea Le camp déjà foulé de ses vieux adversaires Pour le piller encor et quand même en extraire
Il4 LES RYTHMES SOUVERAINS
Le nombre d'ennemis qu'il jugeait nécessaire A son œuvre follement haut, mais ordonné. Son g-este les marquait comme des condamnés A l'attaquer toujours sans le pouvoir abattre, A le servir par leur folie à le combattre, A n'être rien qu'un troupeau morne et ténébreux
Qui craint le fouet et les lanières; Et son orgueil monumental croulait sur eux Lentement, pesamment, Et bloc à bloc, et pierre à pierre.
Sans qu'un seul cri de violence Ne répondît encor à cet acharnement Dans le silence.
Son triomphe sonna bientôt par la cité Et retentit de là jusqu'aux confins du monde. D'un coup, tous les espoirs ressurgirent, entés Sur les rameaux touffus de sa force profonde ; Les négoces multipliés et haletants Reprirent sur la mer leur essor vers l'espace. Et l'or torrentiel rapide et insolent