‹ Les rythmes souveraines, poèmesChapitre 7 sur 11 · LA CITÉ · texte numérisé non relu

LA CITÉ

L'or serait tout, s'il était maître des idées,

Mais lentement, mais jour à jour, Avec terreur, avec amour,

La ville Les a, grande de fièvre ou de force tranquille,

Elucidées.

Ce fut d'abord Le sort De ses rêveurs et de ses sages D'en prévoir les contours Puis d'en fixer la ligne et d'en dorer l'imag-e

Quand la foule à son tour S'en empara Pour les tenir, devant elle, dressées, Elle y g-lissa son sang- bien plus que sa pensée,

Mais son ardeur les robura

De joie immense et angoissée.

0 le travail des ans ! 0 le travail des heures ! Ce qui ne fut d'abord que songe et que rumeur Dans telle âme profonde Devint bientôt le bruit et la clameur Du monde.

Alors Ceux qu'écrasait le sort Ou que ployait la mine ou que courbait la terre, Sentant peser sur eux les destins millénaires , Redressèrent le dos Sous leur fardeau ; Tels mots qui tout à coup rayonnent et délivrent

LA CITÉ l'd'J

Se levèrent du fond des livres :

Selon qu'ils effleuraient tels cœurs ou tels cerveaux, Ils acquéraient un sens plus larg-e et plus nouveau ; Qui les criait, le soir, sur les places publiques. En ag-g-ravait soudain la puissance tragique ; Leurs syllabes semblaient être faites d'airain Pour réveiller et pour armer l'espoir humain Et propager, parmi la peur et l'épouvante. Le bondissant tocsin des vérités vivantes.

Un jour, en des jardins qu'avaient ornés les rois, Avec des mains en sang- fut bientôt vendangée La vigne formidable où mûrissent les droits. En vain les vieux décrets et les antiques lois Repoussaient vers la nuit la justice insurgée, La révolte eut raison des coupables pouvoirs : Dans un air saturé de poussière et de poudre. Devant les seuils tout à coup clairs des palais noirs Elle agitait, dardait et projetait sa foudre Et, n'eût été son trop sauvage et fol élan Qui soulevait ses bonds sans diriger leur force,

LES RYTHMES SOUUERAINS

Elle eût tué d'un coup le vieux monde branlant Comme un arbre qu'on brûle à travers son écorce .

Depuis lors, la révolte habite et vit en nous ; Et nous chauffe le cœur avec sa sourde flamme ; Ceux mêmes qui la maudissent l'ont dans leur âme Et se sentent jetés par son grand geste fou Hors de leur sûr repos et de leurs vieux usages. Et voici que s'élève afin de l'attester Comme une heureuse et vivace nécessité Jusqu'au cri des savants qui dissèquent les âges, Si bien qu'elle apparaît dans le vieil Occident La flamme qu'on redoute ou le feu qu'on attend Et qui retrempe au torrent d'or des incendies La boiteuse équité mourante et refroidie .

Rente et travail, lutte et pouvoir, haine et amour ; Détresse, orgueil ; assauts, reculs ; chutes, victoires ; Gomme vibre notre heure et frissonnent nos jours De vos rythmes contradictoires !

iSq

La ville vous écoute et vit de vos ardeurs

Des blocs de ses pavés aux frontons de ses faîtes,

Elle sonne et tressaille, et ses deuils et ses fêtes

Et ses drapeaux flottants sont pleins de vos fureurs.

Elle est si vieille, elle a tant vu souffrir la vie

En sa rag^e foulée et sa force asservie

Qu'elle disting"ue et suit tout geste même obscur

Vers le futur, Et qu'elle veut à travers tout, fût-ce contre elle, Fût-ce contre ses Dieux, sa g-loire et son passé, D'âg-e en âg-e, trag-iquement, s'électriser D'une âme dang-ereuse, éclatante et nouvelle.

LE PEUPLE

Tonnante, La fête s'annonçait, dès le matin, là-bas.

Gomme en un brusque branle-bas, Mille mains rapides et frissonnantes Ornaient encor D'arg-ent et d'or Le moyeu d'une roue ou le timon d'un char.

Près des remparts Où se massaient dans les allées Les hauts soldats aux tuniques bariolées, Les chevaux hennissaient du côté de la mer.

l44 LES RYTHMES SOUVERAINS

Sous un hang-ar de verre et fer, S'illuminaient et les pennons et les bannières, Et le soleil, entrant par les vitraux, Faisait comme des bonds de lumière, Sur les drapeaux.

Et plus loin, du côté des bassins et du port^

Tous les navires Hissaient leurs pavillons et pavoisaient leur bord ,

Et, doucement, Leurs cordages vibraient au vent

Gomme des lyres.

Et puis là-bas, plus loin encor.

De quartier en paroisse, et de rue en impasse, Les murs allég-rement portaient des dédicaces. On travaillait au ras du sol et sur les toits, Dans un enmêlement de g-estes et de voix,

Avec la bière ardente et claire Gomme auxiliaire.

LE PEUPLE

On travaillait partout — entrain, hâte, g-aieté Si bien qu'à ses confins la g-rouillante cité Semblait brûler déjà et de fièvre et d'audace. Avant que l'ample joie incendiât les places.

Or, à cette heure, en sa maison, Celui pour qui battaient à l'unisson Tant de cœurs doux, naïfs et rudes.

Etudiait comme un secret, Quelle parole, il jetterait

A la roug'e et chantante et folle multitude.

Il lui fut autrefois appui, g'uide, conseil ;

Il inventait les mots pour les mornes détresses.

Mais quel geste trouver pour bercer les ivresses

Et les tressaillements d'un triomphal réveil ?

Gomme à l'éparpillée, Les cent cloches mêlant leurs voix multipliées, A la fête tonnante au loin, sur les remparts, S'interpellaient et babillaient de toutes parts,

l46 LES RYTHMES SOUVERAINS

Dans l'air de flamme ; Quand tout à coup, de large en long-, Balla le lourd et violent bourdon,

De Notre-Dame.

Dès ce moment, Sinueuses comme un embrasement, Du coin des carrefours et du fond des ruelles.

Vers leur tribun déconcerté.

Se mirent à s'orienter

Les foules éternelles.

Du centre d'un marché, Où de grands arcs empanachés Dardaient à leur fronton un millier d'oriflammes, Partit un chœur de femmes.

Au col puissant, aux larges seins, Et dont les mains Soulevaient leurs enfants, très haut, droit devant elles, Afin d'unir

LE PEUPLE l47

Les gestes clairs de l'avenir A la fête torrentielle.

Et les bourrerons bleus et les tabliers noirs

Envahissaient les longs trottoirs, Et les grilles des gymnases et des lycées Cédaient gaiement sous la poussée Jeune et franche des écoliers.

Ceux des docks, des arsenaux, des ateliers Précipitaient leur multitude ardente et drue De rue en rue.

Et tout cela montait, montait, Du fond des carrefours, au long des avenues : On aurait cru parfois que les murs éclataient Sous cette marche énorme et continue ; Et les portes, les fenêtres et les balcons, Peuplés de bras tendus, bruyants de cris tenaces, Suivaient le mouvement trépidant et profond Qui emportait, vague à vague, toute la masse f Tasser ses blocs humains au cœur de la grande place.

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Celui qui triomphait Attendait là, sur les terrasses, L'esprit flottant toujours de projet en projet.

Aussi long-temps qu'il fut vraiment le maître, La ville et sa détresse avaient grandi son être,

Mais aujourd'hui, Tant d'appels inconnus se projetaient vers lui, Qu'ils chaviraient son âme.

S ous les midis d'été criblés d'or et de flamme

Tout le peuple debout , Avec des cris jaillis, avec des gestes fous. Lui submergeait le cœur de ses vagues de joie ; La fête le domptait ; il devenait sa proie ; Il la voyait grossir encor, grossir toujours Et comme soulever les maisons et les tours, Pour entraîner soudain en ses transports fébriles Jusqu'à l'entêtement des choses immobiles ; Et tout au loin il regardait la vaste mer Pousser vers lui l'élan compact de sa marée

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Et se joindre, elle aussi, aux foules enivrées Avec sa houle et son vent large et ses flots verts.

L'orgueil était trop faible et trop pauvre en son torse, P our qu'il fît siens d'un coup ces grands rythmes de force, Si bien que, ne songeant qu'aux maux qu'il affronta, Gomme jadis, aux temps mauvais, il sanglota.

Un brusque arrêt se fit dans le vol des pensées ;

L'allégresse sentit sa fureur menacée;

En un instant, céda le lien aux longs fils d'or

Qui maintenait la ville et son tribun d'accord.

Les merveilleux remous de folie et de flamme

Effleurèrent son corps sans pénétrer son âme ;

Ils l'atteignaient pour le brûler de leur ardeur,

Et ne trouvaient que cendre au foyer de son cœur ;

Sa force à lui ne s'était point élucidée ;

Il n'était l'homme, hélas I que d'une seule idée.

Et la fête reprit plus rouge et rebondit D'un plus géant essor encor, par-dessus lui.

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