DIGRESSION
On Ta déjà dit ; répétons-le : les petits cheyaux sauvages sont, dans un certain ordre d'idées, la poésie et la l'oie de cette plage désolée de l'île de Sable ; soit que, à l'état libre, ils en creusent le sol de leurs solides sabots, dans leurs courses fantasques, ou que, réunis sur la falaise et dominant la mer, ils se dessinent sur le bleu du ciel ; soit qu'ayant accepté de servir, ils prennent leur part de labeur et de danger dans les opérations des secours aux naufragés. On ne peut guère songer, parler ou écrire des Sablons, sans que la pittoresque silhouette des léris se présente à la pensée, à la parole ou sous la plume.
En I bien, le croirait-on ? On a proposé de faire disparaître les petits chevaux sauvages de l'île, pour remplacer leurs
Sacieuses troupes par des animaux de 3ile engraissement, pour raison d'économie. Sans l'état où on les rencontre axyourd'hui, a-t-on dit, ils occupent beaucoup d'espace, la vente qu*on en fait, de temps à autre, rapporte peu de chose ; quant au nombre dont on s'empare pour le service de l'établissement de secours, il serait facile d'y subvenir par Téleva^ge domestique t eux partis, toute la super^
ficie lierbêe de Tîle pourrait être mise en valeur. Voilà ce que dit Tesprit exagéré d'industrialisme, S'il était écouté, en vue du résultat problématique d'une épargne de quelques centaines de piastres pour le trésor fédéral, qui compte par millions, on détruirait un souvenir historique vivant, un intérêt qui so perpétue, une association d'idées qui nous reporte aux siècle pa6sés,remontant jusqu'aux époques où commencent nos annales nationales.
Qu'on fasse de l'industrie, de l'économie, qu'on utilise, c'est une nécessité et c'est un devoir, dans l'intérêt de tous ; mais il 7 a temps et lieu et mesure, en cela comme en toutes choses. L'esprit et le cœur ont, comme l'estomac, des besoins, qui, pour être moins généraux et, d'ordinaire, moins sentis, n'en sont pas moins réels. Le culte des souvenirs a ses droits et son utilité et ce culte, comme le respect, s'étend aux choses, à cause de leur relation aux personnes. * Oe serait un esprit bien étroit et Tin cœur bien sec qu'aurait celui qui, donnant hospitalité à l'aveugle, ^refuserait de recevoir son chien.
O'est en ces réminiscences du vieux temps que se complaisent les esprits supérieurs. O'est en s'emparant de ces choses, en leur donnant une voix, une âme pour ainsi dire, que les poètes, les littérateurs, les artistes élèvent au-dessus du
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terre-à-terre les pensées de la communauté des hommes.
Non, il n^est pas indiffèrent de transformer, encore moins de détruire ce qui a existé. La conservation, bien réglée et tenue dans de Justes bornes, des objets vénérables, ^acieuz oupittoresç[ues, défi objets avec lesquels les générations qui ont précédé ont eu des rapi>orts, le respect des traces laissées par les temps qui ont fui font partie des bonnes et saines traditions ; ils sont un des indices de l'élévation de Tesprit et de la bonté du cœur. Les démolisseurs de monuments et les contempteurs du passé, sont toujours de sottes gens et, bien souvent, de fort vilaines gens par dessus le marché : — ^leur règne est le châtiment des peuples prévaricateurs.
Oe coin de terre sans grande valeur, cette île de Sable, perdue au sein de rOcéan, a une poésie <]^u'on ne peut méconnaître. Elle appartient à cette caté* fforie de choses auxquelles la main de l'industrie, si respectable qu'elle soit, n'a pas le droit de toucher. N'enlevons pas ce que tout homme qui pense aime à se ' représenter encore existant, ce que tout visiteur intelligent s'attend à retrouver, ce que tout esprit supérieur, tout cœur bien fidt seraient désolés de ne pas savoir i sa place accoutumée*
t7n touriste, de retour d'Orient, raconte»