LES SABLONS. 4Y
quarante ans sont bien à peu près des équivalents pour un vieux matelot ; or l'année 1539 donne quarante -quatre ans avant le voyage de Q-ilbert. Un matelot qui aurait été à l'âge de vingt-et-un ans témoin du débarquement de Léry-portugais sur Tîle de Sable, n'aurait pas encore été un vieillard en 1583, année de l'entrevue avec Sir Humphrey; tandis que pour avoir été témoin oculaire d'un événement en 1518, dans sa jeunesse, il aurait eu plus de quatre-vingts ans à l'époque du voyage de Gilbert ; or on n'embarque point de marins de cet âge. Il faut bien remarquer que, dans tous les documents du temps, il n'est jamais parlé de deux interventions des Portugais dans cette affaire, mais d'une seule. En dehors de la date approximative insérée dans la relation de la navigation de Sir Humphrey Gilbert, rien ne peut faire croire à un débarquement d'animaux sur l'île de Sable en 1553.
Tout donc force à conclure que les Portugais, dont il est fait mention, étaient associés ou compagnons du baron de Léry, et que cette tentative de colonisation a dû avoir lieu vers 1539.
Voici le passage des voyages de Champlain où il s'agit de cette expédition ; — " L'île est fort sablonneuse et n'y a point " de bois de haute futaie, ce ne sont que '' taillis et herbages que pasturent des
" bœufs et des vaclies que les Portugais y " portèrent, il y a plus de soixante ans, " qui servirent beaucoup aux gens du ** marquis de la Koche."
Lescarbot, de son côté, parlant de l'expédition du marquis de la Eoche, en 1598, et du grand secours que furent aux colons du marquis, les vaches qu'ils trouvèrent en grand nombre sur Tile, dit : — " Qui y " furent portées, il y a environ quatre- " vingts ans, au temps du Eoy François I, " par le sieur Baron de Léry et de Saint " Just, vicomte de Grueu, lequel ayant le " courage porté à choses hautes, désirait " s'établir par delà, et y donner commen- *' cément à une habitation de Français ; " mais la longueur du voyage l'ayant trop " longtemps tenu sur mer, il fut contraint ** de décharger là son bestial, vaches et " pourceaux, faute d'eaux douces et de pâ- '* turages. Et des chairs de ces animaux, " aujourd'hui grandement multipliés, ont " aussi vécu nos dits Français, en la dite " île, tout le temps qu'ils y ont été."
Champlain et Lescarbot s'accordent sur l'époque approximative de cette tentative
de colonisation, comme sur les détails de l'événement. Le Père Leclercq vient réconcilier les deux textes, en ce qui concerne les auteurs de cette expédition, et démontrer jusqu'à l'évidence, qu'il ne s'agit pas ici de deux entreprises, mais d'une action
combinée entre de Léry, chef du mouvement, et des Portugais qu'il s'était associés ou qui s'étaient joints à lui. Toujours à propos des colons de la Roche, Leclercq dit : — " Il est vray qu'ils trouvèrent quel- " ques vaches et pourceaux que Monsieur " de Léry et des Portugais y avaient laissé, " lorsqu'ils tentèrent d'y faire un établis- ** sèment."
De Léry, comme on le voit, apportait tous les éléments d'une colonisation se* rieuse. On a montré de Tétonnement de ce qu'il ait, choisi l'île de Sable pour lieu de son premier établissement ; mais en y réfléchissant, on ne T)eut qu*admirer la sûreté de coup d'œil dont il fit preuve en cette occasion : avec cela que les Sablons, — étant donné l'énergie, te travail, la sobriété et la persévérance des hommes de cette glorieuse époque, — auraient pu être, avec le temps, transformés en une petite baronie très sortable. Sept mille arpents de bons pâturages, avec chasse et pêche abondantes, ne sont i)oint des biens à dédaigner. Le résultat est venu, du reste, |ustifier ce choix: les animaux déposés isur l'île de Sable s'y sont multipliés, au point de servir au ravitaillement des navires, à la nourriture des malheureux naufragés et à des chasses fructueuses, pen« dant trois siècles. Winthrop nous apprend que la race bovine s'y comptait par cen-
taînes de têtes vers le milieu du dixseptième siècle. Il n'y avait pas, sut toutes les côtes de la Nouvelle- Angleterre, de r Acadie et du Canada, un point sur lequel un pareil résultat eût pu se produire, à cette époque, à cause de la forêt et de ses habitants. Dans ces récits, il n'est point fait mention des petits clievaux sauvages, pour la raison bien simple qu'on ne tenait compte que du bétail qui sert d'ordinaire à la nourriture de l'homme. C'est seulement au commencement de ce siècle, après l'extinction de l'espèce bovine sur l'île, dans les premières années de l'existence de la Station de Secours, qu'on a fait servir, en quelques rares occasions, des chevaux à l'alimentation des naufragés.
Le second événement historiquement eonstaté dont les Sablons ont fourni le théâtre, a été le naufrage du principal navire de l'expédition de Sir Humphrey Gilbert, en 1583. Les documents qui concernent cet événement font partie de la collection d'Hakluyt.
Sir Humphrey Gilbert avait laissé l'Angleterre pour un voyage d'exploration, dont il voulait faire un cours de Grande Navigation. Il avait cinq navires des mieux équipés de ce temps-là, et des pilotes expérimentés: un savant de haute pincée était atta/ché à l'expédition, qui comptait jaaême un poète hongrois, chargé de celé-
brer, en vers latins, les exploits de Sir Humphrey et de ses compagnons. Les cinq bâtiments se nommaient respectivement — le Delight^ le Raleighy le Golden Hinde, le Swallow et le SquirrelL Sir Humphrey était un homme distingué par son mérite personnel et par ses relations de femille. Il était frère de mère de Sir Walter Raleigh, fondateur de TEtat de Virginie. Il avait avec lui, pour commander en second, le capitaine Richard Brown, un des marins anglais les plus renommés du temps, que la relation du voyage représente, de plus, comme "un vertueux, hon- " néte et discret gentilhomme."
On fit d'abord voile pour Terreneuve, où Sir Humphrey prit possession de Saint- Jean et de deux cents lieues tout autour, au nom de Sa Majesté la Reine Elizabeth. Il fit faire quelques explorations dans le voisinage de Saint-Jean. La mutinerie, la désertion et la maladie s'étant mises au sein de ses équipages, il dut se décider à renvoyer deux de ses navires en Angleterre, le Raleigh et le Swallow, et, méditant une longue croisière, il se dirigea, dans la seconde moitié du mois d'août, avec ses trois autres navires, vers Tîle de Sable, où il comptait se ravitailler par la chasse des vaches sauvages qui abondaient dans cette île. G-ilbert lui-même montait le Squirrell, du port de dix tonneaux, dit la relation ;
on appelait encore ce petit bâtiment 1»
Frégate, comme on Gurnommait le Delight VAdmirall. Ce dernier navire, le plus grand des trois, du port de cent vingt tonneaux, était commandé par le capitaine Brown,
A projïos dn tonnage de ces bâtiments, il faut bien remarquer que le tonnean d'alors n'était pas le tonneau d'anjou vd'hui, le système de jaugeage étant bien différent.
Bis toimeauXjCapacitédelai^égaie, comme on l'appelait, équivalaient à environ trente tonneaux d'aujourd'hui.
La relation rendant compte du motif qui les avait conduits vers î'ile de Sable, dit : — '■ Sablon git au large dé Cap- Breton, " environ vingt-cinq lieuea. C'est là que " nous avions déterminé d'aller, sur le récit " que nous avions d'un Portugais, pendant " notre s&jonr à Saint-Jean, lequel était " présent Ini-même quand, environ trente " ans auparavant, les Portugais déposèrent " du bétail et des cochons pour l'élevage, " lesquels se sont grandement multipliés."
Gilbert avait trouvé, ancrés dans le port de Saint-.Tean, 36 navires de pêche de diverses nations ; ce qui explique la rencontre du matelot portugais et la désertion de plusieurs des marins de l'escadre anglaise.
C'est dans les derniers jours du mois d'août 1583, que les pilotes de Sir Humpiirey eurent conuaissance de I'ile de Sable^
après une navigation de huit jouts, depuis le départ de Saint-Jean de Terreneuve, llAdmirall tenait la tête de Teseadre et il y avait du brouillard quand les bâtiments approchèrent de la barre de l'Est. On faisait grande musique le soir à bord de VAdmirall, laquelle était entendue sur les deux autres navires : la narration dit, à ce sujet : — " comme le cygne qui chante avant de mourir.'* Evidemment les trois bâtiments, vu la nuit et le brouillard, étaient alors en panne. Le vent fraîchissant, la brume se dissipa et, le matin du 29 août, on aperçut le principal navire engagé, par une grosse mer, sur les hau,ts fonds, où il fut bientôt échoué.
Gilbert, incapable de porter secours à ses gens, vit VAdmirall s'enfoncer, puis se rompre sous ses yeux, — " Les deux autres " navires, continue la relation, s'échappè- ** rent en faisant est-sud-est, le nez dans ** le vent, amures au plus près, la sonde " donnant tantôt sept brasses, puis cinq, ** puis quatre et moins ; de nouveau grande eau, puis quatre brasses, puis trois, la vague s'élevant haute et puissante." Sir Humphrey, après avoir croisé pendant deux jours dans le voisinage en quête de ses compagnons naufragés, reprit, avec le Sqmrréll et le Golden Hinde, le chemin de l'Angleterre qu'il ne devait jamais revoir ; car, à quelques jours de là, il périt
sur le G-rand Banc, dans une affreuse tempête, qui fit couler bas le Squirrell qu'il montait. Le Hinde seul parvint à destination et c'est au capitaine de ce bâtiment, Edward Haies, qu'est due la relation de ces événements, tfn premier mémoire, antérieur au naufrage, appelle Haies, jormcipal acteur de l'expédition et propriétaire du Golden Hinde.
Il périt près de cent hommes dans le naufrage de VAdmirall à l'île de Sable, parmi lesquels il faut noter le capitaine Brown, le poète Parmenius et le savant innommé, probablement un fellow d'Oxford. Hakluyt a publié deux lettres de Parmenius qu'on appelait Budœus, parce qu'il était de Buda-Pesth. Ces lettres, dont 1 une est écrite en latin et l'autre en anglais, sont adressées à Hakluyt en personne, elles sont datées de Saint-Jean de Terreneuve. La première porte pour signature Stephanus Parmenius, Budeius ; le poète s'y plaint de la maigreur de son sujet en ces termes : — " quid narrem, mi Hakluyte, quando praeter solitvdinem nihil video.^^ On a encore de ce poète, dans Hakluyt, un poème latin à l'honneur des Anglais.
Tout l'équipage de VAdmirall ne périt pas dans le naufrage de ce navire : seize inaiins,y compris le pilote Richard Clarke, p8arvini»nt à s'échapper dans une chaloupe.
Après une navigation de plusieurs jours,
périlleuse et accidentée, ils arrivèrent sur les côtes de TAcadie. Là ils furent recueillis par un navire du port de Saint-Jean de Luz, ramenés en Europe et débarqués en France, d'où on les repatria. Clarke, que la relation de Sir Humphrey accuse d'avoir été, par son incurie, la cause de la perte de r Admirall, répond à cette accusation dans son mémoire, où il rend compte, à sa manière, du naufrage et de son retour en son pays.
Ce fut en janvier 1598 que le Roi Henri IV donna des lettres patentes, dans lesquelles, après avoir fait mention des motifs et* intentions consignés dans les lettres données par François I au sieur de Roberval en 1540, il concède au marquis de la Roche les mêmes pouvoirs que ceux qui avaient été accordés à Roberval et la même autorité sur les — " isles et païs de " Canada, isle de Sable, Terreneuves et " autres adjacentes ",— dans le but de procurer aux peuples de ces pays la connaissance du vrai Dieu et de travailler à l'exaltation du nom chrétien. I! s'est élevé une question de critique historique relativement à la date de l'expédition du marquis de la Roche. Bergeron dit que cette expédition eut lieu en 15*78, en vertu de la Commission qui fut donnée en 15tY à de la Roche par Henri III, Champlain et Lescarbot aflBraaent, avec raison, que ce
fut en 1508, eu vertu des lettres patentes délivrées au même marquis par Heari IV.
On peut consulter comme pièce critique Bïir ie feujet, l'intéreseant ouvrage de M.
Henry llarrisse intitulé : — " Notes poTxr " servir à l'Histoire, à la Biblio^aphie et " à la Cartographie de la Nouvelle-France, "par H H "
La personne choisie par Henri lY pour Viceroi des nouveaux pays, était un grand personnage ; il avait été gouverneur de Morlaix et avait présidé les Etats de Nantes en 1574: appartenant à la haute noblesse de Bretagne, il avait dans sa jeunesse, été page de Catherine de Médicis.
Le récit de ses noms, prénoms et titres, se lit comme guit, dans les lettres patentes du lioi : — Troïllos du Mesgoaëts, Oheva- " lier de Nôtre Ordre, Conseiller en Nôtre " Conseil d'Etat et capitaine de cinquante " hommes d'armes de nos ordonnancés, le " Sieur de la Eoche, Marquis de Coten- " meal, Baron de Las, Vicomte de Caren- " tan'î et Saint Lo en Normandie, Vicomte " de Trevallot, Sieur de la Eoche, Gom- " mard et Quermoelec, de Gornac, Bonta- " gnignou et Liscnit."
Le nouveau vice-roi de " Canada, Isle " de Sable, Terres neuves et adjacentes " partit donc au commencement de l'année 1598 : ie navire qn'il montait Ini-même, dit la chronique du temps, était si petit
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que, du pont, on pouvait se laver les mains dans la mer. Il avait pour pilote un marin normand du nom de Ohef-d'hostel, et il emmenait avec lui, à part des équipages marins, une soixantaine d'hommes, la plupart tirés des prisons de l'Etat. Ces hommes étaient, en toute probabilité, des soldats de fortune prêts à gervir toutes les causes, moyennant solde, pillage ou ripaille, cette fois engagés de force dans une expédition aventureuse et périlleuse, n^ais dans laquelle on leur donnait l'occasion de racheter leur passé, avec l'espoir d'un établissement avantageux.
Laissons parler les écrivains qui nous ont conservé la mémoire de ces événements, pour apprendre ce qui advint de cette tentative de coloniser le nord du continent d'Amérique. Ohamplain dit : —
* Le Marquis de la Roche, de Bretagne,
* en l'an 1598, fit équiper quelques vais-
* seaux avec nombre d'hommes ; mais
* comme le Sieur de la Eoche n'avait au-
* cnne connaissance des lieux que par un
* Pilote appelé Chédotel de Normandie, il
* mit les gens du dit Sieur de la Roche ' sur l'Isle de Sable, distante du Cap Bre-
* ton de 25 lieues au Sud, et furent sept
* ans abandonnés en ce lieu."
Lescarbot raconte que " En l'an 1698
* le Marquis de la Roche
' s'embarqua avec environ 60 hommes et
■' n'ayant pas encore reconnu le pays, il ■' fit descente à l'Isle de Sable, qui est à ■' 25 ou 30 lieues de Oampseau, isle étroite lis longue d'environ 20 lieues (1), gi- ■' santé par ie 44° et 43° degrés... Ses gens ■' demeurèrent cinq ans dégradés en la dite " isle, se mutinèrent et se coupèrent la
'' gorge l'un à l'autre Le Roi étant à
■' Rouen commanda à Ohef-d'hostel, pilote, ' d'aller recueillir ces pauvres hommes . ce qu'il fit et d'un nombre de qna- ' rante à cinquante en ramenèrent une " douzaine, qui se présentèrent à Sa Ma- " jesté vêtus de peaux de loups-marins."
Le Père Leclercq dit "ayant mouillé
' l'ancre proche de l'Isle de Sable, M. de la ' Roche fit descendre les hommes qu'il ' avait tirés des prisons par ordre du Koi
9 quitta dans cette isle dans le
' dessein de les rejoindre aussitôt qu'il ' aiirait trouvé, aux côtes de l'Acadie, un
' lieu propre pour y établir une colonie
■' Les tempêtes rompirent toutes ses me- ' sures et il se vit obligé de repasser
(1) Beliitivement à la longueur de l'Ile de Sable, ilonnée (IIITl' rem ment (comme de nos Jours du reste), par les écrivains du 17e siècle, il y aurait lieu d'examiner Jusqu'où cela constitue une erreur el Jusqu'où cela peut s'entendre èiro l'expression d'un fait. Les vents Et la VBgue, comme on la remarqué plus baut,
)que, des chansemeots consi-
sloos de celte ue, toute coi»
" en France et d'abandonner ses gens
'* au hazard."
Charlevoix dit des gens du marquis de la Eoche qu'ils " rencontrèrent sur le bord " de la mer quelques débris de vaisseaux ** dont ils fabriquèrent des barraques, pour " se mettre à couvert des injures du temps :
" c'étaient des débris de navires espagnols " qui étaient partis pour faire un établis- " sèment à l'Isle Royale, De ces navires, " ajoute Charlevoix, il était sorti quelques " moutons et quelques bœufs qui avaient " multiplié dans l'Isle de Sable "
Il est bon de remarquer, à propos de ce dernier passage, que les débris de navires de toutes les nations, dont les bâtiments visitaient alors depuis longtemps ces parages, ne manquaient pas sur l'île de Sable, et que les bêtes de race bovine, qui s'y trouvaient en grand nombre, étaient dues, comme on l'a x\i ci-haut, à une autre expédition qu'à celle des Espagnols dont parle Charlevoix, sans préjudice à ce qui aurait pu venir de celle-ci, toutefois.
Les délaissés de l'expédition du Marquis de la Roche ne couraient aucun risque de sôuflfrir de la faim, ni de l'intempérie des saisons, dans l'île de Sable, armés et outillés comme ils l'étaient ; car Lescarbot
nous dit : " ayant là déchargé ses gens
"et bagage"; mais ils durent avoir
recours aux peaux des animaux tués par
eux, pour remplacer leurs habits et couvertures d'étoffes, à mesure que ceux-ci faisaient défaut. Ils devaient être fournis de graines de semence ; car le souvenir traditionnel de leurs cultures s'est conservé jusqu'à aujourd'hui : un quartier de l'île a toujours, depuis, porté et porte encore le nom de " Jardins français ". Leurs chasses étaient si fructueuses que, lors de leur retour en France, ils apportèrent avec eux — ''... des cuirs et des peaux de loups- " marins, dont ils avaient fait réserve" — dit Lescarbot. Champlain ajoute que, pendant leur séjour sur l'île de Sable, ils — " prirent grande quantité de fort beaux " renards noirs, dont ils conservèrent bien " soigneusement les peaux ". — Ces peaux, en effet, valaient la peine d'être conservées avec soin; car chaque peau de renard noir, qui se vend aujourd'hui en Europe deux cents piastres, prix moyen, pouvait rapporter alors au moins trois cents livres (francs), ancien cours.
A leur arrivée en France, le bon Roi, Henri IV, se les fit présenter dans leurs habits de peaux, leur fit grâce de toutes les condamnations qui pouvaient peser sur quelques-uns d'entre eux,et ordonna qu'on donnât à chacun d'eux cinquante écus.
Ils étaient onze survivants et leurs noms ont été conservés dans les Registres d'Audience du Parlement de Rouen, année
1603. Voici ces noms qu'on sera peut-être curieux de connaître, après le récit de semblable aventure. — " Jacques Simon " dit la Eivière, Olivier Delin, Michel " Heulin, Kobett Piquet, Matburin Saint " Gilles, G-iUes le Bultel, Jacques Simo- " neau, François Prévostcl, lioys Des- '* champs, Oeofiroy Viret et François ♦* Delestre."
Eemarquons ici que la date du procès Ohef-d'hostel fixe, d'une manière incontestable, la date de l'expédition du marquis de la Eoche à l'année 1698.
Dans cet abandon de ses gens, pendant cinq ans, nul blâme ne peut s'attacher à la conduite^ du marquis de la Boche ; aucun des écrivains de l'époque n'a proféré contre lui la moindre accusation. La ruine de son entreprise fut aussi la ruine de sa fortune ; il était, à son retour en France, et il demeura jusqu'à sa mort, dans l'impossibilité d'aller reprendre ses colons. O'est à se$ démarches, comme le dit Lescarbot, Oti'est dû l'ordre formel, donné pat lo toi, à Chef-d'hostel de les aller chercher. Il n'en est pas tout à fait de même du pilote Chef-d'hostel ; il fat accusé d'avoir tenu caché l'ordre du £oi, pour accaparer les précieuses fourrures que ces pauvres gens emportaient de l'île de Sable, stratagème qui, heureusement, n'eut point le succès attendu de son au-
teur. Il eut avec ces malhenreaz un procès, à ce Bïyet, lequel, dit Lescarbot — " ils composèrent amiablement."
On se demandera peut-être, pourquoi les hoinmes de cette expédition ne ee sont pas construit, des débris des naufrages, une barque pour gagner la terre ferme ?
La raison en est bien simple, c'est que nulle part ailleurs, à cette époque, ils n'auraient été aussi bien qu'à f'ile de Sable, pour attendre leur délivrance. Ce séjour des colons du marquis de la Eoche a donné lieu à une erreur commise par des écrivains anglais, erreur que répètent même des documents officiels ou saraiofficiels et qui consiste à voir, dans cet accident, une tentative d'établir une colonie pénale sur l'île de Sable-
Un an après le départ de l'île des colons du marquis de la Roche, en 1604, l'expédition du sieur de Monts, qui devait avoir pour résultat la fondation de Port- Royal d'Acadie, faillit avoir une fin funeste aux Sablons. Champlain, compagnon du sieur de Monts, nous dit, dans le récit de ses voyages : '' — Le premier de Mai, nous " eusmes cognaissance de l'Isle de Sable, " où nous courusmes risque d'estre perduz " par la faute de nos pilotes qui s'étaient " trompez en l'estime qu'ils firent. "
"Winthrop nous apprend qu'en 1633 un M. John Bose iit naufrage snr l'île de
Sable ; qu'il construisit avec les restes de son bâtiment, une pinasse sur laquelle il se rendit sur la cote opposée d'Acadie.
Bose, qui fournit à Winthrop une courte mais fidèle description de l'île, rapporta qu'il y avait abondance de morses, de vaches sauvages et de renards, dont quelques-uns tout à fait noirs : il estimait à huit cents le nombre des bestiaux, tous de couleur rouge.
En 1634, Claude de Razilly, frère du commandeur^ de Razilly, ce dernier alors lieutenant du roi en Acadie, obtint la concession de Port^Royal, de la Hève et de l'île de Sable. Le commandeur qui était déjà seigneur de Sainte-Croix, construisit, en société avec son frère Claude, un fort à la Hève, où ils résidèrent quelques années, s'occupant de la colonisation de l'Acadie. Los fiefs concédés aux MM. de Eazilly relevaient de la mouvance de Québec, où la foi * et hommage devaient être rendus au châteali Saint-Louis, — au lieu et place duquel, hélas ! on a proposé de bâtir une hôtellerie : — ce serait beaucoup d'honneur à faire à l'auberge ; mais au château?
Monsieur de Eazilly dut prendre immédiatement possession de son fief de Pîle de Sable ; car le journal de Winthrop, année 1635, nous dit que les Anglais, étant retournés cette année à l'île pour y faire
la chasse des morses, des vaches sauvages et des renards, y trouvèrent seize Français qui y avaient hiverné et y avaient construit un petit fort. Ces Français avaient tué beaucoup de vaches et de renards noirs ; mais n'avaient tué que peu de morses ; parce qu'ils n'avaient pas attendu le temps où ces animaux montent à terre, — '* pour msmger des pois sauvages," — d'après ce que dit "Winthrop.
De cette date jusqu'à la cession de la Péninsule acadienne à l'Angleterre par le traité d'TJtrecht, en ItlS, et après, Tile de Sable a dû être Je théâtre de bien des sinistres ; car il se faisait alors un grand mouvement de navires de pêche, de commerce et de guerre, dans ces parages.
Jean de Laët, écrivant à cette époque, dit de l'île qu'elle était : — " desgarnie de " havres et diflTamée de naufrages."
Le journal de Winthrop, parlant des premières années decettepériode,mentionne deux naufrages de navires anglais. Les hommes du premier navire, lequel appartenait à sir Kichard Saltonstall, 1635, furent recueillis par les gens de M. de Razilly sur l'île, envoyés à la Hève et de ^ à Boston. L'autre navire fit cote en 1639 ; l'équipage construisit, des débris de leur bâtiment, une petite barque qu'ils nommèrent Make-Shift (Pis-aller), sur laquelle ils gagnèrent la terre ferme.
Les Français durent abandonner Tilç de Sable peu après la mort du commandeur de Razilly, arrivée en 163 Y ; car on voit, dans le journal de "Winthrop, quç lp9 Anglais de la Nouvelle- Angleterre fiirei^t les seuls à exploiter l'île, dç 1639 è 1642.
lie produit de leur dernière expédition était évalué à <£1,500, plus de $^7,000, fruit de la vente d'ivoire, de peaux et d'huile de morses, de peaux et d'huile de loupsmarins et de peaux de quelques renards noirs.
Peu d'années après la cession de la Péninsule acadienne aux Anglais, alors que le colonel Armstrong était gouverneur de la Nouvelle-Province Britannique, un ministre protestant d'origine française, un huguenot, se disant sujet anglais, M. le Mercier, eut l'idée de coloniser, pour son compte, l'île de Sable, où il voulait s'établir avec sa famille. Les négociation^ qui eurent lieu, pour la vente et l'acquisition de l'île, tombèrent faute de pouvoir se mettre d'accord sur les conditions. Les documents relatifs à cette proposition se trouvent dans les archives de la province de la Nouvelle-Ecosse.
En 1*746, une escadre composée de sept vaisseaux, trois frégates, deux brûlots et plusieurs transports chargés de troupes rat armée à Brest, en destination du port de Ohibouctou (Halifax) ; elle fut mise
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SOUS les ordres du duc d'Anville, de la maison ^des LaRochefoucauld. Une partie des nayires de cette malheureuse expédition ne revit jamais les ports de France.
Les mémoires anglais du temps donnent à croire que cinq grands bâtiments faisant partie de cette escadre furent perdua, dans une tempête, sur l'île de Sable. S'il en fut ainsi, ce sinistre serait le plus lamentable de tous ceux que l'histoire a enregistrés ; car ce serait plus de mille hommes qui auraient été ensevelis dans les sables de l'île, en cette circonstance.
Dans son ouvrage, publié, en ItôO, sous le titre de : — An Impartial Représentation of the condtict of the several Powers of Europe engagea in the laie war^ Richard Boit fait mention de ce désastre, mais en termes très vagues. Il exagère du reste le nombre des navires qui constituaient l'escadre du duc d'Anville.
A la suite de l'invasion du Canada, qui se termina par la prise de Québec et la cession de la Nouvelle-France, un navire qui transportait, de Québec à Halifax, l'aile droite du 43® régim^nt de ligne de l'armée anglaise, fit naufrage sur l'île de Sable. Il ne paraît pas que cet accident ait été accompagné de noyades : les naufragés fureni promptement secourus et amenés au lieu de leur destination: Cet événement qui n'avait pas édt grande
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impiession, dans le temps, parce qu'il n'était accompagné d'aucune circonstance marquante, fat remis en mémoire, il y a quelque cinquante ans, par le &it qu'une tiempête, fondant sur l'île, opéra dans les sables, en certains endroits, des mouvements considérables qui exhumèrent, entre autres vestiges, ceux d'un campement important. Dans ce lieu qui, depuis lors, porte le nom de '• vieilles maisons ", le sable, déblayé par le vent, mit à découvert les restes de buttes construites de bois de naufrage, entourées de terrain battu et noirci par le séjour et les pas de l'homme, puis des foyers, des cendres, des OS d'animaux, des vieux souliers, des munitions de guerre, des colliers de chiens, beaucoup d'autres articles et un hausse-col portant le chiffrfe 43. Ce hausse-col et autres objets, de nouveau mis au jour en cette circonstance, farent fecilement reconnus comme provenant du naufrage en question, arrivé trois quarts de siècle auparavant.
Une autre tempête qui entama la falaise à l'extrémité ouest de l'île, fit découvrir, il y a environ une quarantaine d'années, des Testes de tentes dç toile et les vestiges d'un campement dont on ne connaît ni la date, ni l'origine. Dans un autre endroit, à l'intérieur de l'île, à mi-cote d'un moniicule, l'érosion du talus, par l'action com-