CHRONIQUES ET LÉGENDES
Bien que Thistoire n'ait point enregistré les premières visites'faites par l'homme à l'île de Sable, il est permis de tenir comme certain que les premiers visiteurs ont été ces rudes et hardis marins, ces Norses, découvreurs, pirates et colonisateurs qui, partis jadis des bords du Tanaïs, vinrent choisir pour patrie les froides régions de la Scandinavie ; pour de là courir les mers et ravager toutes les contrées de l'Europe, mêlant leur sang à celui de leurs habitants et leur donnant des maîtres : ces Norses, ancêtres de nos aïeux de Normandie.
Bien avant tous les autres peuples, ils ont visité les côtes de l'Amérique du Nord.
Dans leurs courses et leurs expéditions de la Markland (Terre à bois,) Acadie, et de la Vinland {Terre à vin, ou de Joie,) Nouvelle- Angleterre, ils ofetv passé et repassé bien des fois dans les pa^a^es de l'île de Sable.
Or, il est de toute impossibilité qu'ils n'aient p$s payé, âVcette naufrageuse de l'Atlantique, le tribut\de sinistres qu'elle a prélevé et prélève encdre,sur tousles autres peuples qui ont accompli ou fo^t aujourd'hui de pareilles navigations. Ils sont venus là, montés sur lé^urs barques gros-
sières mais solides, à demi pontées, gréées d'apparaux rustiques, voilées de grosse toile ou de cuir, allant à la rame comme à la voile, ils sont venus là, d'Islande, fournir à l'ossuaire des Sablons les prémices des ossements de Thomme.
Les premiers d'entre eux qui ont fréquenté les côtes américaines, sans boussole et sans instruments d'observation, conduits seulement par le soleil, la lune et les étoiles, leur incomparable estime et soutenus par l'audace, n'étaient point chrétiens: c'était quelques années avant la conversion des î/slandais au christianisme.
Us obéissaient aux lois féroces d'Odin, qui faisaient aux guerriers presqu'un déshonneur de mourir de mort naturelle. Ils recherchaient la mort violente, dans les combats ou à la mer, comme lé plus sûr, presque l'unique moyen de passer, sans transition, et de briller dans le Valhalla^ ce paradis de leurs déités, sis au delà des nuages, dans l'immensité des espaces inexplorés de l'homme vivant. C'était là que les preux devaient passer la durée de l'éternité, dans les luttes, les chasses et les voyages, s'abreuvant de bière et d'hydromel, a des sources inépuisables. A défaut de cette mort, par le fer ou par la tempête, il leur fallait, pensaient-ils, aller faire un temps' d'expiation dans le Nifélheim, purgatoire relégué dans les profondeurs du
nenvième inonde du nord, où chaque àme adresse à Odin, jusqu'à délirrancei cette plainte continuelle : — *' Je suis enveloppé " de neige ; Teau d'orage et le brouillard " me pénètrent ; il y a du temps que je " suis mort ; quand donc sortirai-je de ce "lieu?"
Il est facile de reconnaître, à travers les brumes de cette théogonie sauvage, quelques rayons de cette lumière — "qui éclaire tout homme venant au monde". — Dans quel désert sans eau, dans quel abîme sans lumière, sont donc plongés ceux qui ne croient à rien ? Us ne font donc pas partie de la famille humaine, puisqu'ils en nient toutes les traditions. Aussi, une logique inexorable les fait se réclamer du singe. Ils cherchent dans les détritus, avec resx>oir, ignoble autant qu'insensé, de trouver la pièce généalogique qui don»
^erait à l'homme, pour aaetue, la guenon î
Ne vous semble-t-il pas voir arriver les Norses, vers ces rivages inconnus des Sablons ? Le Viking qui les commande, debout au pied du mât, sonne trois fois de sa trompe en signe de conquête. Puis, quand le naufrage est imminent, que les eflForts sont devenus inutiles contre le péril, ils se lèvent tous et, saisissant leurs armes, ils saluent la mort qui leur vient sous une forme agréable à Odin. Depuis oe temps, leurs os gisent dans les sables ;
— Leur culte se trompait d'objet et de moyens ; — ^mais ils ne savaient pas !
Bien des années après, succédant aux Norses dont ils avaient du sang, sont venus les Normands, les Bretons et les Basques, ces intrépides chasseurs de baleines, de vaches marines^ pêcheurs de morues. Longtemps avant la période colombienne, deux siècles peut-être avant la fondation de Port-Eoyal et de Québec, ils ont jeté Tancre sur tous les bancs auxquels ils ont donné les noms qu'ils portent encore, et fait côte sur les rivages de Terreneuve, d' Acadie et du golfe Saint-Laurent, payant, de temps en temps, leur dîme de naufrage à l'île de Sable, Ils étaient, eux, des chrétiens ; quand la mort venait les réclamer, c'était au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, en se signant du signe de la Rédemption, qu'ils quittaient ce monde.
Désormais, l'histoire enregistrera les événements'; mais à côté de l'histoire marchera la légende, et c est tant mieux !
Elle ne pouvait manquer, au reste, d'intervenir, pendant que le temps, les vents et les vagues accumulaient, dans les sables de l'île, des ossements des principaux peuples de l'Europe : quand les coques brisées des navires de toutes les nations maritimes venaient hérisser, de leurs membrures, les barres et les grèves des Sablons,
et semer sur leurs rivages les produits des deux mondes. La froide histoire n'Était pas de nature à satisfaire l'imagination populaire ; il était de toute impossibilité que des circonstances, aussi étonnamment favorables au développement du merveilleux, ne fissent pas naître de ces récits qui répondent au besoin de fiction (ombre du surnaturel) que ressentent tous les hommes. Images gracieuses ou terribles quelaissent aux générations qui suivent les générations qui ont précédé, que les temps futurs demanderont à notre temps, en dépit de son prétendu positivisme:
— images, symboles, emblèmes, paraboles ou apologues que l'art, primitif ou cultivé, transmet à toutes tribus et à toutes races de la grande espèce humaine.
M. Haliburton, dans ses " sages visées " {Wise Saws)j met en scène son héros, d'une originalité très piquante mais un peu vulgaire, Sam Slick le Yankee, colporteur d'horloges à bon marché, et un patron de barque du port d'Halifax. Le patron propose, à son ami d'occasion, un voyage à Tîle de Sable, qu'il lui représente comme un endroit hanté, plein d'une mystique sombre et de merveilleuses terreurs. Sam, qui a écouté avec intérêt et curiosité les narrés du marin, mais qui démêle, dans ses paroles, l'indice d'un certain doute sur le courage des colporteurs d'horloges, en
Î général, et de Slick, en particulier, accepte a proposition. Piqué d'avoir été soupçonné de couardise, il s'écrie, comme s'ils étaient déjà rendus à l'Ile de Sable:
— ** Soulève la tempête, amène des che- " vaux et nous irons, au milieu de la nuit, •* aux sifflements du vent, au rugissement " des brisants, au déchirement des éclairs,
" au roulement du tonnerre au son
" des voix des milliers de morts qui se " répondent dans les sables ! ... Y es-tu " mon vieux ? Je suis ton homme, pour ** un galop de cavalier fantôme, parmi les " crânes, les squelettes et les patrons de ** barque : une escapade de minuit à " épouvanter les chevaux sauvages, à dis- " perser les lapins et les rats, à fixer les " gros yeux des hibous ! Qui a peur main-
" tenant? — "Je suis marin, répond
" l'autre, et je respecte les morts C'est
*' une terre des esprits. Je pourrais vous " raconter des histoires, que je sais être " vraies, capables de vous faire dresser les " cheveux sur la tête ! Avez-vous entendu " parler de Madame Copeland qui appa- " rut au brave capitaine Torrens, du vieux " régicide qui s'est venu réfugier sur l'île *' et y est mort ? "
Les légendes, dont parlait le patron de barque d'Halifax, sont, quant au fond, des légendes anglaises ; mais avant d'en faire le récit, il convient de s'occuper d'une
légende française, dont l'action précède clu'onologiquement ; avec cela qu'elle naît de la nature même des lieux et des associations d'idées qu'ils font surgir. A la pensée d'un endroit quelconque offrant de l'intérêt, l'imagination se plaît à y placer des décors appropriés : ce serait un bien pauvre hère que celui qui n'aurait pas, invité par la beauté des lieux, construit au moins un ou deux châteaux en Espagne. En pensant à l'île de Sable, à sa situation, à son histoire, on se demande donc naturellement : Qu'y mettrais-je ?
ou qu'aurait-on pu y mettre ?
I^ baron de Léry y avait rêvé un fief avec sa gentilhommière, et c'est son rêve qui nous a donné les petits chevaux sauvages. On voit d'ici le castel avec ses tourelles et son colombier, l'église et les chaumières des vassaux : on y vit heureux, bien que pauvrement pour des seigneurs ; la culture, les troupeaux, la chasse et la pêche, puis une petite subvention du gouvernement à cause des dépenses et des travaux de sauvetage, entretiennent l'abondance des choses nécessaires à une vie large, dans son heureuse médiocrité.
Les fils de famille et les enfants des gens du baron grandissent ensemble, maîtres et serviteurs, dans la vigueur et la santé que produisent l'innocence du cœur, le travail et les exercices du corps : on en
fait de bons chrétiens, éloignés qu'ils sont des manvaises occasions et des mauvaises compagnies. On s'instruit modérément mais bien, chez le Sieur des Sablons ; on y sait parfaitement son catéchisme, la plus haute de toutes les philosophies : l'introduction des mauvais livres est strictement interdite. C'est le curé qui prêche et qu'on écoute ; c'est lui qui distribue la doctrine et donne les règles de conduite, que le baron soutient de son autorité et de son exemple. L*écble est tenue, dans le moment, par mademoiselle des Sablons, tante de la génération qui pousse. Cette admirable femme, pour se livrer sans distractions aux bonnes œuvres, est restée vieille fille volontaire, grande et noble vocation, voisine et émule de celle de la religieuse.
La famille se perpétue par le droit d'aînesse, au lieu de se pulvériser par le partage : l'aîné a le titre, la possession du domaine et du château : les cadets ap* prennent la navigation, l'océan et eux se connaissent. Quand le temps vient de prendre son parti, -accompagné de quelque jeune gars dont il a iieiit son ami, chacun ayant fait une retraite et une communion de départ, demandé et obtenu la bénédiction du prêtre et du chef de famille^
embrassé tout le monde, — il part en chantant, comme dans la romance :
Je suis breton et je suis gentilhomme, Et sur la mer je ferai mon chemin I
Il n'était pas sot le rêve du baron de Léry et de Saint- Just, yicomte de Gkieu.L'église, le château et leurs dépendances auraient eu joliment grand air, sur la falaise et dominant la mer ! Aussi bien, Lescarbot dit du noble baron qu'il — *^ avait le cou- " rage tourné aux choses hautes." C'est donc dommage que ce rêve ne se soit pas réalisé! Cependant, on pourrait avoir encore mieux.
Monsieur le Dr Q-ilpin se demande, aussi lui, ce qu'on eût pu voir sur l'île de Sable, et il répond : — " On eût pu voir une forteresse moyen-âge, avec ses logements pour les gens de guerre, son *' gouverneur, son médecin pour guérir ** des corps si souvent exposés, et son au- " mônier, avec chapelle et cloche, pour " avoir souci d'âmes si soudainement ap- " pelées. Ou bien, on eût pu voir quelque " congrégation, comme celle des moines " vénérés du Saint-Bernard, prendre pos- " session de l'île, pour y accomplir, sous ** le froc et le capuchon, par esprit de pé- " nitence, ce qui se fait aujourd'hui sous la vareuse et le chapeau ciré, à raison ^de quarante louis par année."
C'est celamême; ce qu'auraient demandé les Sablons, c'eut été un couvent de religieux hospitaliers. Oh ! qu'il ferait bon voir s'élever, de ces sables et du sein de l'Océan^ les vastes et sévères constructions d'un monastère, bâti par l'aumône, par la reconnaissance, par le dévouement, par le travail patient et par le temps, avec son cloître et sa chapelle ! Quel endroit mieux recueilli, mieux fait pour jouir du son de la cloche, appelant les n(ioines à la prière, chantant dans l'air l'Angelus du matin et du soir, demandant secours pour ceux qui périclitent, implorant grâce pour ceux qui souffrent et miséricorde pour les âmes des défunts. Les pêcheurs normands, bretons et basques et les acadiens y ont souvent pensé ; s'ils n'ont point eu le bonheur de l'accomplissement de leur beau rêve, ils en ont au moins eu la légende, et c'est grâce à cela que l'Ile de Sable n'est pas complètement dépourvue de ce qui aurait été sa plus grande poésie, comme c'eût été, la réalité advenant, le plus grand des bienfaits pour tous les malheureux que la chose peut concerner.
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