‹ Les Sablons (L'île de Sable) et l'île Saint-BarnabéChapitre 18 sur 25 · LE MOINE DES SABLONS · texte numérisé non relu

LE MOINE DES SABLONS

L'histoire nous apprend qu'un marquis de Bretagne avait débarqué, sur Tîle de Sable, quarante à cinquante colons. Ils y demeurèrent cinq ans durant ; quand on vint les chercher, il n'en restait plus que onze, tous les autres dormaient le dernier sommeil de leur corps, dans les sables de l'île. Voilà ce qu'enregistre l'histoire ; mais, où finit l'histoire, la légende commence et nous dit — que ces colons étaient accompagnés d'un aumônier, moine franciscain chargé, par ses supérieurs, du soin de ces âmes, pour la plupart assez compromises, et de la mission d'explorer, si possible, pour le compte de l'Eglise de Dieu, ce domaine, encore si peu connu, du Nouveau-Monde.

Quand l'expédition du marquis de la Roche se partagea en deux troupes, celle des colons descendus dans l'île et celle des hommes restant à bord des navires, le bon Père avait à choisir entre elles. Il choisit de descendre aux Sablons avec les colons, dont il accepta, de grand cœur, de partager l'isolement et les dangers.

Muni de sa chai>ell^ de missionnaire, armé de son bréviaire \et de son rosaire, il demeura avec ces hommes qu'il ne voulait point abandonner seuls, dans l'imminent péril où ils se trouvaient de la

perte étemelle de leur âme. Ces hommes, pas tous, mais la majorité d'entre eux, tirés des prisons de l'Etat, étaient de mauvais sujets, reîtres et ribauds; mais ils n'avaient pas brûlé le vaisseau de leur salut !

— Ils croyaient! — ^Au sein de leur dégradation, ils conservaient une pensée de repentir, un espoir de miséricorde. Le digne religieux savait cela et il voulait se tenir à leur portée, toujours sous la main, prêt à recevoir les aveux de ces consciences chargées et à répandre sur elles le pardon qui sauve. C'était une ceuvre de patience, une vie de vigilance et d'inquiétudes continuelles: les menaces, les exhortations, les prières du bon moine restaient le plus souvent sans effet ; mais, du moins, ces malheureux, si méchants qu'ils fussent, n'avaient point tourné en haine contre le prêtre le sj)ectacle, humiliant pour eux sans doute, de l'antithèse de sa vie et de la leur, le silencieux mais poignant et continuel reproche que la vérité fait à Terreur, la vertu au vice, dans le contraste qu'ils offrent. Pour rien au monde, ils n'auraient voulu voir disparaître le ministre de Dieu d'au milieu d'eux, malgré l'ennui qu'ils ressentaient souvent de sa sainteté, de son zèle infatigable, de sa prédication, de sa sévère présence en un mot.

Si petite que soit une agglomération libre d'hommes, si bonne ou si mauvaise qu'elle puisse être ou qu'on veuille la supposer, il se forme toujours deux camps, celui des bons et celui des méchants, ou celui des mauvais et celui des pires, avec des nuances dont on n'a point à faire ici l'exposé détaillé, nuances où la sottise joue un rôle important. — ^Absurde de dire qu'il n'y a pas de danger, en tout état de cause. Le livre de Job nous affirme que le génie du mal parcourt le monde et se montre, même parmi les enfants de Dieu, et le prince des apôtres met en garde contre cet ennemi du genre humain qui, semblable à un lion, rôde sans cesse cherchant qui dévorer. La petite communauté des gens du Marquis de la Koche n'avait point été longtemps sans se partager en ces deux camps. Les uns, ne reconnaissant de loi que leur volonté et leurs caprices, s'étaient attaqués au principe de l'autorité, en refusant d'obéir aux officiers que le Marquis avait chargés du commandement ; les autres s'étaient rangés du côté de l'ordre, tel qu'il pouvait se produire dans les circonstances et au sein de cette étrange société, en soutenant leurs supérieurs légitimes. Des luttes sanglantes eurent lieu, dans lesquelles périrent, par le plomb et par le fer, près des trois quarts de ces gens.

Tout ce temps, le bon Père franciscain prêcliait l'obéissance et la paix : avec autant de vigueur que de charité, il montrait le devoir, signalait le mal, interposait l'autorité de sa mission divine, Eespecté mais peu obéi, souvent même repoussé, il eut toutefois la consolation de n'être refusé d'aucun, en face de la mort :

plusieurs dés conversions qu'il opéra furent bien tardives ; mais pour être du dernier moment, il avait lieu de les tenir comme sincères. Le Père avait donc pu bénir toutes les fosses creusées pour recevoir les dépouilles mortelles des colons du marquis de la Koche, dont les Sablons gardent les ossements, jusqu'au jour terrible où la trompette de l'Ange, résonnant à travers les sépulcres de toutes les régions de la terre, per sepvlchra regionum, api)ellera tous les hommes devant le trône du Juge indéfectible des vivants et des morts.

Quand on vint quérir, pour les rapatrier, les demeurants des exilés de l'île de Sable, le bon Père était bien malade, à ce point que tous, lui compris, s'attendaient, d'un moment à l'autre, à sa mort. On voulut l'embarquer; mais il demanda qu'on le laissât sur l'île. — " Je n'en ai pas pour " longtemps, dit-il, quelques heures, peut- '' être ? Dieu sait. Je mourrai ici, dans la " cellule que je me suis construite et dans " laquelle j'ai prié depuis^q ans ; comme

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