I-ES SABLONS
*' mouraient les anachorètes dn déeert.
*' Les vents et les sables se chargeront de " ma sépulture."
On dit adieu an saint homme, en pleurant. Le bâtiment, sous les ordres du piîote et patron normand Chef-d'hostel, fila vers le beau pays de France, et bientôt disparut dans le brouillard. Le moine resta seul dans cette solitude, environnée de tous côtés par la vaste mer, seul sur sa couche de foin sauvage, dans sa petite hutte de bois de naufrage, prêt à dire son — In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. — Son heure n'était pas encore venue, cependant ; la mort dut, pour cette fois, renoncer à sa victime ; le bon religieux se rétablit même très vite et vécut, plusieurs années, de la vie érémitique, sur l'île qu'il embaumait dn parfum de ses vertus. Il partageait 6on temps entre la prière, la méditation, les soins d'un petit jardin et la cueillette des coquillages et des fruits qui constituaient, avec des légames, son régime alimentaire.
Presque chaque année, des naufrages venaient lui fournir l'occasion d'exercer sa charité courageuse. Il recevait les visites des pêcheurs de Maurepas, de Oanceau, de Cézembre, de la Hève et autres ports acadiens du Cap-Breton et de l'Acadie. Il leur faisait visiter le chemin de croix qu'il avait érigé sur la dune et les borda
du barachois, les aidait de ses conseils e^ de ses prières et recevait d'eux les saintes espèces, pour la célébration du sacrifice de la messe. Maintes fois, le bon moine fit part, à ses amis, du bonheur qu'il aurait eu à voir, avant de mourir, s'établir un monastère d'hospitaliers, dans cette solitude si bien faite pour lo recevoir.
Quand et comment mourut le solitaire ?
Personne ne le sait. — En quel endroit des Sablons reposent ses restes mortels ? On ne le sait pas plus. Il avait dit : " Le vent et les sables se chargeront de ma sépulture, " et ainsi fut fait. Il est là, quelque part, disent les pécheurs, sur la dune, sur la falaise, au bord du lac, près de la grève ou dans quelque petit vallon, on ne sait, en compagnie des os des milliers de défunts qu'enferment les sables ; mais son ombre bénie plane au-dessus de cette plage désolée.
Les pêcheurs l'ont vu, souvent, — se promenant à pas lents sur les bords du barachois ou sur la grève, ou sur la levée, comme de son vivant, lorsqu'il récitait son rosaire : — souvent, debout ou à genoux sur la falaise, comme de son vivant, lorsqu'il examinait la mer tourmentée par la tempête, veillant et priant pour les malheureux en danger de périr. Les pêcheurs l'ont vu souvent arrêté, suspendu comme en extase dans l'espace, se dessinant sur
Taznr du firmament ou sur Tombre des noirs nuages amoncelés, ou dans le brouillard, tantôt le capuchon renvoyé et les mains élevées vers le Oiel, comme à Tautel, tantôt la tête couverte, soutenant son chapelet d'une main, et la droite tendue, comme pour bénir, secourir ou absoudre.
Les pêcheurs l'ont vu souvent dans sa robe brune de bure aérienne, ceint du cordon du séraphique Saint-François, apparaître sur les barres et autour de Tile, se glissant dans l'air avec une vitesse voisine de l'agilité qu'auront les corps ressuscites glorieusement, puis s'élever et disparaître, comme dans une assomption vers le trône de l'Eternel. Et, quand les pêcheurs pensent à ces choses, leur courage et leur confiance redoublent ; car, en cela, ils voient l'image de la sanctification des vivants et de l'intercession des saints»
LE BÉGIOIPE.
Les colons anglais de la Nouvelle- Ecosse, qui comptent parmi eux tant de descendants des " Cavaliers ", fidèles au Soi, ont, eux, une légende d'un autre genre, se rattachant aux luttes qui amenèrent la mort de l'infortuné Charles I
d'Angleterre. Ils racontent qu'un des hommes politiques de l'époque, ayant pris une part active dans l'assassinat du mal* heureux monarque, poursuivi par les remords et peut-être poussé par la peur, à l'avènement de Charles II sur le trône de son père, p'était venu réfugier sur l'île de Sable, Le lieu était bien choisi pour une cachette, contre les recherches, et pour un asile, contre la curiosité indiscrète.
Cet homme demeura des années dans l'île, vivant des ressources abondantes qu'elle offrait et traitant, pour ses autres besoins, avec les pêcheurs de la Nouvelle- Angleterre qui, dès avant et alors, fréquentaient Pile en grand nombre. Il était serviable mais taciturne : ses compatriotes le prenaient pour un de ces excentriques, dont le genre fleurit surtout sous l'humide climat de la riche Albion. C'était, pour eux, comme une anticipation de la création si originale et si populaire de De Foè : cet homme arrivait sur l'île de Sable, comme le prototype du Robinson Crusoë qui devait se révéler, dans toute son ampleur, quelques années plus tard.
Il en était, cependant, tout autrement, ainsi qu'on vient de le dire. La légende ne nous fait pas connaître combien d'années cet étrange personnage vécut sur l'île; mais elle nous apprend qu'il y
mourut, laissant ses os aux sables, qui les gardent et les cachent.
Le réfugié des Sablons avait, comme bien on pense, soigneusement tenu son secret, pendant sa vie ; mais, après sa mort, la justice vengeresse du crime, le força d'en faire l'aveu public, dans plusieurs apparitions qui suivirent de près son décès. Son ombre, de plus, dépouillant les déguisements dont il s'était servi pendant son séjonr aux Sablons, revêtit le costume Cromwellien qu'il portait, lors de l'exécution du Prince, comme un des chefs de la foule qui assuma sur sa tête la responsabilité de la mort de son Eoi.
Depuis cette révélation, chaque année, une fois l'an, le 30 janvier, date de la décapitation de Charles d'Angleterre, à minuit, il sort des sables et, confessant son crime à haute voix, il commence d'un pas grave une ronde sur la falaise, allant sans s'arrêter jusqu'à l'apparition du point du jour qui le fait rentrer dans la tombe, d'où, l'année suivante, à pareille date, il devra sortir de nouveau, pour reprendre sa ronde, où la lumière de l'aurore l'avait interrompue. Il fait ainsi, d'années en années, le tour de l'île, chaque cycle étant de sept ans: cercle fatidique qu'il parcourt depuis plus de deux siècles. Il marche, marche tristement, dans ses
habits noirs, la figure à demi cachée sons son chapeau à large bord, une épée nue an poing, en chantant d'un ton naziUard des hymnes ; mais si fort, si fort que des pêcheurs l'ont entendu, malgré le bruit du yent, des vagues et le fracas de la tempête. C'est d'après ce témoignage que le patron de barque d'Halifax disait que ces histoires sont vraies.
Cette nuit du régicide est une nuit d'horreur pour les chevaux sauvages. Au son de cette voix lugubre et retentissante, qui semble sortir de terre à chaque pas du promeneur-revenant, leurs troupes dispersées sur l'île passent les heures, alternativement à trembler, les uns pressés contre les autres, regardant les dunes et comme fascinés par des apparitions étranges, puis à se lancer dans une galopade vertigineuse, une chasse-galerie de nos légendes canadiennes, comme si chacun d'eux se sentait soudainement monté et éperonné par un jockey d'outretombe. On dirait que la voix criminelle, qui retentit alors, évoque des ombres coupables. Dans leurs formes osseuses, ne lanceraient-elles pas aux léris, pour les fixer sur place, les feux de regards illuminant les orbites vides de leurs crânes desséchés; puis chacune d'elles, montant un cheval sauvage, ne serait-elle pas la cause de ces courses affolées ? Toujours est-il,
en ces circonstances, qu'ils vont, vont, les petits chevaux, à travers les Sablons, tapant le sol gelé, pilonnant la neige, brisant la glace des flaques ; ils vont vite, vite, comme les morts et le coursier de la ballade de Lénore. — Le marin l'avait bien dit : cette terre est une terre des esprits, il s'y .passe des choses à faire dresser les cheveux sur la tête !